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PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Trois ouvrages sur la Nouvelle Vague… par Aurélio SAVINI

Nouvelle Vague de Jean DOUCHET

La Nouvelle Vague, portrait d’une jeunesse d’Antoine DE BAECQUE

« Nouvelle Vague, une légende en question », Hors-Série des Cahiers du Cinéma

« La Nouvelle Vague, ils étaient 170 en 1958, ils ne sont plus que 3 ou 4 aujourd’hui. D’ailleurs, la N.V. était déjà morte en 1965. Et surtout ils ont tué le grand cinéma de studio« . Ce sont les propos que l’on entend souvent quand on veut réduire un phénomène à du quantitatif. Ces trois ouvrages arrivent à point pour rafraîchir la mémoire des ignorants toujours prêts à hurler le plus fort, dès qu’on sort de la norme, d’un certain équilibre.

La Nouvelle Vague, c’était d’abord bousculer les équilibres : économiques (le cinéma ça coûte cher, il faut attendre 40 ans, être assistant…), techniques (jeune homme, la déclinaison dramatique des plans tu étudieras, le contraste des éclairages tu observeras) et sociologiques (l’impertinence n’est pas de l’art). Mais attention, pour GODARD, TRUFFAUT, RIVETTE, CHABROL et les autres, il ne s’agissait pas pour autant de nier l’aspect industriel du cinéma, il fallait seulement réussir à créer avec l’industrie cinématographique un autre rapport. Cela passait par prouver une certaine compétence pratique après l’offensive théorique menée par ces critiques des Cahiers du Cinéma et, dans le même temps, obtenir du système de production classique des garanties de liberté, par exemple, en réalisant des films trois fois moins chers que la moyenne, en décor naturel, avec des acteurs inconnus.

La maquette flamboyante et très « pop art » de l’ouvrage de Jean DOUCHET, partie prenante du mouvement, offre déjà une idée du bouleversement des conventions visuelles à l’œuvre. Mais il comprend aussi des photos et des documents de référence et traite le phénomène sous tous ses aspects. Antoine DE BAECQUE s’est plutôt intéressé aux aspects sociologiques et remarque que la jeunesse de l’époque, bien plus nombreuse qu’auparavant, se trouvait sous-représentée dans la société. La Nouvelle Vague, expression journalistique de l’hebdomadaire L’Express, devait donc rencontrer un certain succès public. Mais, comme toute rupture d’équilibre, et naissance d’une modernité, le « malentendu » du succès populaire du début ne pouvait pas durer.

S’il apparaît comme le moins volumineux, le hors-série des Cahiers du Cinéma n’en est pas moins le moins intéressant de ces trois ouvrages…

A lire, la table ronde réunissant André S. LABARTHE, Jean DOUCHET et Luc MOULLET : « Le cinéma de la Nouvelle Vague ne s’intéresse qu’à la rencontre. Une rencontre qui n’a pas forcément d’aboutissements, l’action ne se justifiant plus par son but. Car ce qui est important ce sont les déambulations, c’est de regarder vivre des gens et des choses, sans aller vers eux. On ne va pas vers, on va avec. On ne fabrique plus les rencontres, l’action, on les regarde arriver« .

A méditer, les choix techniques paradoxaux des jeunes cinéastes expliqués par Alain BERGALA : « La plupart des cinéastes de la Nouvelle Vague refusent « la marginalité » que représente indiscutablement, à l’époque, le choix du 16 millimètres« .

A ne pas oublier, la photo de couverture de ce hors-série avec Jean SEBERG dans A bout de souffle.

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OENOLOGIE / DE L’EQUILIBRE DU VIN par Emeric CHEBROU-BOUET

« L’odeur du vin, ô combien plus est friand, riant, priant, plus céleste et délicieux que d’huile » (François RABELAIS, Gargantua, « Prologue »).

La notion d’équilibre dans le vin fait directement référence aux perceptions de nos sens, principalement l’odorat et le goût ; n’oublions pas que cette notion, si elle est respectée, est avant tout une source de plaisir sensoriel…

Sans avoir de grandes connaissances en œnologie, un dégustateur attentif pourra sans mal déterminer l’équilibre d’un vin par rapport au plaisir que celui-ci lui procurera : un vin équilibré laissera en bouche une impression d’harmonie.

Cependant, il est souvent beaucoup plus aisé de définir en quoi un vin est déséquilibré que le contraire, car, dans ce cas, les défauts apparaissent de façon plus ou moins évidente selon notre sensibilité ; en général, une sensation désagréable est facilement détectable.

 

ÉQUILIBRE ARCHITECTURAL

 

L’équilibre d’un vin dépend de son architecture, de sa charpente, à tel point que l’on pourra comparer le vin à un édifice. Cette structure du vin dépend de plusieurs paramètres qui matérialisent ses fondations :

– L’adéquation entre le cépage (la race du raisin) et le terroir (synergie entre la nature du sol et celle du sous-sol) est primordiale : certains cépages adaptés à une nature de terroir donneront des vins exceptionnels, tandis qu’à quelques kilomètres, où le terrain subit une variation géologique même minime, le vin produit n’aura rien à voir avec le précédent.

– La notion de rendement à l’hectare est un paramètre de première importance, car plus le rendement sera élevé, moins le vin sera concentré. C’est pour cela que l’on peut deviner le rendement d’un domaine juste en goûtant son vin. Dans le cas où les rendements sont trop élevés, on pourra parler d’un vin dilué, ce qui représente un déséquilibre assez important.

– Le climat et ses incidences ont un impact très important sur l’équilibre d’un vin. Les années peu ensoleillées et froides, le raisin aura du mal à mûrir dans de bonnes conditions, et on retrouvera dans le vin une acidité assez agressive – caractéristique d’un fruit trop vert.

 

ÉQUILIBRE CHIMIQUE

 

La notion d’équilibre dans le vin résulte de l’interaction des différents constituants chimiques qui le composent. Le vin contient principalement quatre grands groupes de substances chimiques qui correspondent chacun à une des quatre familles de perceptions élémentaires de notre langue (les quatre saveurs élémentaires sont l’amer, l’acide, le salé et le sucré) :

– Les sucres, matérialisés par les saccharoses et les fructoses, mais aussi par l’alcool, ont une saveur que l’on qualifie très nettement de « douce ».

– Les acides ont des saveurs très différentes selon leur nature, allant d’un goût citronné à vinaigré.

– Les tanins constituant l’armature, la structure chimique permettant au vin de vieillir, sont caractérisés par des saveurs tendant à l’âpreté, l’astringence et l’amertume.

– Les sels sont présents en proportion assez minime et sont difficilement détectables, car souvent masqués par les trois familles de saveurs précédentes.

L’harmonie d’un vin résulte essentiellement de l’équilibre entre les goûts sucrés d’une part, acides et amers d’autre part. Le sucre s’équilibre avec l’acide. Si l’on acidifie une boisson sucrée, on diminue cette impression sucrée. C’est pourquoi on ajoute de l’acide citrique dans certains jus de fruits naturellement trop doux. A l’inverse, le sucre diminue l’acidité trop agressive d’un aliment naturellement trop acide. Ainsi ajoute-t-on du sucre au citron pressé ou dans une salade de fruits. De la même manière, sucre et amertume peuvent s’équilibrer. Nous vérifions ainsi chaque jour cette loi en sucrant notre café ou notre thé, naturellement très amers. Le sucre a également une influence sur les tanins du vin en retardant de quelques secondes la perception de l’astringence et de l’amertume au moment de la mise en bouche. Quand le cerveau analyse les saveurs perçues par la bouche et les arômes reçus par le nez, puis en fait la synthèse, on peut alors parler là encore des interférences responsables de l’équilibre entre saveurs et arômes. Les différentes composantes du vin peuvent s’allier ou se combattre. L’alcool accentue la sensation de sucré, l’acidité et l’astringence se renforcent, l’amertume et l’astringence relèvent la sensation acide. Et l’on peut faire la même remarque pour le goût salé. ajoutons que le sucre combat toujours l’acide, annihile l’amertume et le salé, et atténue l’astringence des tanins.

 

ÉQUILIBRE DES VINS BLANCS

 

L’équilibre d’un vin blanc sec est le plus facile à appréhender, car il ne comporte que deux éléments : l’acidité et l’alcool (lequel participe à une sensation moelleuse voire sucrée). On peut inscrire ces sensations sur deux axes perpendiculaires ; le vin est représenté par un point sur le graphique : s’il est situé à la croisée des deux axes, il est équilibré. Il faut cependant nuancer cette approche trop analytique en se référant toujours au style de vin dégusté. On ne jugera pas de la même façon le caractère acide d’un Chablis et celui d’un Condrieu. Dans le premier cas, l’acidité fait partie du style du vin ; dans le second cas, il s’agit d’un défaut. Il faut donc toujours apprécier un vin par rapport à des critères de typicité.

Quant aux vins blancs moelleux, la présence de sucres résiduels dans le vin vient modifier les équilibres. La somme des sensations alcooliques et sucrées domine parfois la sensation acide. On peut démontrer que plus le vin est riche en sucre, plus son degré alcoolique doit être élevé afin de rester harmonieux et ne pas tomber dans des notes pâteuses ou doucereuses. Enfin, la puissance aromatique peut équilibrer un vin par ailleurs mal jugé sur la base de la seule analyse de ses composantes.

ÉQUILIBRE DES VINS ROUGES Un vin rouge présente trois axes d’équilibres : l’acidité et le moelleux comme pour les vins blancs, plus un axe figurant l’astringence due à sa force tannique. Principalement apporté par son degré alcoolique, le moelleux du vin rouge vient équilibrer la somme de l’acidité et de l’astringence. Par exemple, à degré égal, un vin peu tannique comme un Primeur, peut supporter une acidité plus importante qu’un vin riche en tanins. Un vin dont l’acidité est importante doit être équilibré par un degré alcoolique élevé, et un vin très tannique par une acidité relativement basse et une force alcoolique puissante. Mais surtout, les tanins doivent être considérés comme l’armature du vin, sa charpente. Si celle-ci est trop faible par rapport aux autres éléments, le vin pourra être jugé déséquilibré, car celui-ci s’écroulera comme un jeu de cartes. Par contre, si la structure tannique s’avèrent trop lourde, le vin paraîtra certes solide, et armé pour traverser de nombreuses années, mais surtout austère et déséquilibré.

 

ÉQUILIBRE AROMATIQUE

 

Commenter le vin sur la base de ses seuls axes fondamentaux est un acte réducteur. La qualité aromatique de bouche participe à l’équilibre et au plaisir. Le dégustateur examinera toujours la balance entre deux grandes composantes aromatiques : le fruité fait partie des arômes primaires apportés par le cépage et modifiés par la fermentation. Les autres familles aromatiques, selon leur importance et leur nature, vont modifier cette impression fruitée : un vin trop tannique va étouffer son fruit ou bien s’y allier dans une synergie parfois durable.

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LITTERATURE / FOLIES LITTERAIRES : LIBRES DESEQUILIBRES par Valérie PERREAU

Issu du latin aequus, égal, et libra, balance, « l’équilibre » désigne au sens figuré le bon fonctionnement de l’activité mentale par opposition à « déséquilibre », perte de la raison, folie, retrouvée dans de nombreuses expressions telles que : « avoir la raison qui chancelle, vacille« , « ne pas avoir la tête bien aplomb« , « ça ne tient pas debout« , « boquiller de la pensarde« . A l’instar de David COOPER qui annonçait dans Le Langage de la folie (Seuil, 1978) : « La folie dont je veux parler est la folie qui est plus ou moins présente en chacun de nous, et pas seulement la folie qui reçoit un baptême psychiatrique« , c’est cette notion d’équilibre/déséquilibre que nous allons plus particulièrement étudier.

La folie est un phénomène de culture : elle varie dans sa définition même et dans son extension selon le contexte social, politique, idéologique, familial, etc.

 

PETIT VOYAGE A TRAVERS LA FOLIE

 

Au Moyen-Âge, la folie est partie intégrante de l’expérience de chacun en tant que catégorie du sacré. L’Église y voit le signe d’une possession démoniaque. La folie est savoir qui prédit à la fois le règne de Satan et la fin du monde. Cette assimilation du fou à l’hérétique et au sorcier persistera jusqu’au XVème siècle et même au-delà. L’errance et le bûcher représentent alors les deux modes de persécution du fou. La nef des fous fait son apparition dans le paysage imaginaire de la Renaissance, étrange bâteau ivre qui file le long des fleuves de Rhénanie et des canaux flamands, traverse un paysage de délices où tout est offert au désir. C’est aussi à la Renaissance qu’une conception scientifique se substitue progressivement à une conception théologique du monde.

Dès lors, les fous ne seront plus considérés comme des possédés du démon, mais comme des personnes dangereuses ou improductives, au même titre que les criminels, les débauchés et les miséreux subsistant grâce à la mendicité ; à ce titre, ils vont être exclus de la société et internés avec les autres catégories d’asociaux et souvent dans les mêmes locaux. L’idée d’assimiler la folie à une « maladie mentale » est une idée relativement récente qui ne débouchera guère qu’au XIXème siècle sur la psychiatrie comme science et comme pratique sociale. Jusque là, l’expérience de la folie dans le monde occidental était très polymorphe.

Ainsi, jusqu’au XVIIème siècle, la folie est pour l’essentiel éprouvée à l’état libre ; elle circule, elle fait partie du décor et du langage commun, le fou lui-même n’a droit à aucune considération particulière : il est le simple porteur d’une énigme redoutable autant que fascinante. Il y a en France, au début du XVIIème siècle, raconte Michel FOUCAULT (Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1972), des fous célèbres dont le public, et le public cultivé, aime à s’amuser : certains comme Bluet d’Arbères, écrivent des livres qu’on publie et qu’on lit comme des œuvres de folie. Jusqu’aux environs de 1650, la culture occidentale a été étrangement hospitalière à ces formes d’expériences. FOUCAULT a décrit la profonde mutation qui se produit vers le milieu du XVIIème siècle : le monde de la folie devient le monde de l’exclusion. Ainsi, en 1662, la mesure d’enfermement est étendue à tout le royaume : vénériens, débauchés, dissipateurs, homosexuels, libertins, fous : toute une population bariolée se trouve tout d’un coup recluse dans des asiles qui devaient devenir après un siècle ou deux le champ clos de la folie.

Au XVIIIème siècle, les fous sont mal nourris, couverts de haillons, chargés de chaînes et de colliers de fer, confinés dans d’infects cabanons, couchés sur la paille pourrie. En France, la promenade à Bicêtre et le spectacle public des grands insensés, demeurent jusqu’à la Révolution une des distractions dominicales des bourgeois. Ainsi enfermée, la folie devient aussi objet d’études et d’expérimentations plus approfondies de la part des médecins.

ZACCHIA emploie pour la première fois le terme de « démence » pour désigner les états d’aliénation mentale et insiste sur la nécessité d’une compréhension médicale du fou et sur son irresponsabilité pénale. Le premier à formuler la théorie des monomanies est ESQUIRO, qui inscrit dans la maladie mentale une virtualité dangereuse créant ainsi une brèche par laquelle la psychiatrie pouvait s’infiltrer dans l’appareil judiciaire par le biais de l’expertise. Au XIXème siècle, la criminalité s’accroit et les juridictions pénales vont faire appel au concours de toutes les sciences de l’homme, en particulier à la psychiatrie.

Cernée, répertoriée, la folie entre dans le domaine de la raison : elle devient « maladie ». Les grands aliénistes du XIXème siècle cherchent à attribuer chaque maladie à une lésion organique bien déterminée et, à défaut d’une cause organique indiscutable, ils se contentent de notions comme celles d’hérédité ou de dégénérescence. Sigmund FREUD est à l’origine d’une mutation radicale de la conception de la folie. Introduisant la notion d’inconscient, ses découvertes mettent un terme à la psychiatrie classique dite « kraepelienne ». Loin d’être absurde et incompréhensible, la folie devient chargée de sens et représente une tentative pour régler des problèmes ayant leur origine dans l’enfance. De l’inventaire des symptômes, la psychanalyse passe à l’étude de la maladie vers le malade.

 

LA FOLIE AILLEURS

 

La folie est perçue différemment selon les civilisations. Il en est pour preuve l’ethnopsychiatrie qui, en étudiant les troubles mentaux en fonction des groupes ethniques ou culturels et la place qu’ils occupent dans l’équilibre social, nous apprend que chaque collectivité sécrète ses propres modèles de déviance et qu’on est toujours fou par rapport à une société donnée (La Folie, R. JACCARD). Certains comportements admis dans une aire culturelle donnée apparaîtront comme pathologiques ailleurs et inversement. Voilà plus de vingt ans, Erna HOCH a montré l’embarras de la psychiatrie classique en Inde devant certains comportements typiquement schizophréniques selon des critères occidentaux, comportements allant jusqu’au refus d’aliments, mais qui, dans leur contexte culturel, n’étonnaient personne. Ressemblant tout à fait à des comportements religieux d’une grande sagesse, ils étaient considérés comme allant de soi. Pour illustrer ce point, l’écrivain Albert BÉGUIN invitait ses lecteurs à imaginer qu’un homme, tout juste vêtu d’un pagne, maigre à faire peur, peinturluré de rouge et de bleu, s’accroupisse au coin d’une mairie parisienne et reste là des heures, des jours, à grignoter quelques grains de millet, parfois chantonnant, le plus souvent immobile et muet. « Cet homme, continuait Albert BÉGUIN, je l’ai vu cent fois aux Indes : les dévots s’accroupissaient autour de lui, le contemplaient longuement dans l’espoir de recevoir quelque émanation de sa sagesse. On est fou par rapport à une société donnée« .

Chez beaucoup de peuples, on ne se contente pas de nos catégories de « normal » et de « pathologique », mais on y ajoute une troisième, celle de « surnaturel ». Certaines formes de délire peuvent être ainsi considérées par l’entourage comme des phénomènes d’inspiration surnaturelle, ou de possession par les esprits, bons ou mauvais. « Toute société a besoin de folie » écrit le romancier marocain Tahar BEN JELLOUN. Dans les sociétés industrielles développées, le fou n’a pas de place parce qu’il est en marge de la culture et de l’ordre économique, on l’enferme : on le sépare de la vie. La persistance de l’asile prouve combien la folie continue d’étendre ses pouvoirs d’inquiétude sur toutes certitudes. Et Tahar BEN JELLOUN de rappeler qu’en Afrique, il n’y a pas longtemps encore, on pouvait parler de cultures où la folie était l’expression d’une grande sagesse. Le fou était en quelque sorte l’élu de Dieu et de la vérité dans les sociétés africaines et arabes. La distinction entre le normal et le pathologique relevait d’un univers culturel étranger à ces sociétés. Le fou était intégré dans la collectivité. Ses « troubles » étaient considérés comme l’expression d’une réflexion approfondie pouvant se confondre avec une crise mystique.

En fait, la plupart des cultures possèdent un ou plusieurs modèles de folie : le « chien-fou-qui-veut-mourir » des Indiens des plaines d’Amérique du Nord, le « bersek » des Vikings, l' »anok » et le « latah » des Malais, le « koro » des Chinois, la « schizophrénie occidentale », le « tarentisme » d’Italie du Sud, le « windigo » de certaines tribus indiennes du Canada, etc. Le tarentisme, par exemple, présent en Sicile et en Italie du Sud, se traduit par des crises collectives d’hystérie et des scènes de possession attribuées à la redoutable piqûre d’une araignée saisonnière (juin), la tarentule. Il en existe deux espèces dont une seule est vraiment venimeuse et peut, par sa piqûre empoisonnée, déclencher certains symptômes observés dans le tarentisme. Paradoxalement, ce n’est pas cette araignée venimeuse, mais l’autre variété tout à fait inoffensive, qui est plus répandue et d’aspect plus menaçant, qui figure d’une manière prédominante dans le tarentisme. Ainsi, quand une femme se met à se tordre par terre, à danser, à hurler en déchirant ses vêtements, par l’agressivité qu’elle déploie, elle se soulage de ses frustrations et se défoule de ses pulsions érotiques réprimées. Et non seulement elle se libère elle-même, mais elle libère la communauté qui l’entoure, l’assiste, l’encourage, au son d’une musique rituelle, selon un cérémonial strictement codifié. En sorte que ce comportement qui a l’air d’une explosion animale d’hystérie, est en réalité quelque chose qui tient à la fois du jeu théâtral et du psychodrame. Cet exemple montre bien que l’expérience de la folie est vécue différemment selon les cultures, et comme l’affirme Michel THÉVOZ « là où la psychiatrie n’existe pas, la folie n’est pas une maladie ; elle est une déviance par rapport à la norme sociale » (Requiem de la folie, La Différence, 1995).

 

FOLIE ECRIVANTE ET RÉCIT DE CAS

 

La folie est omniprésente dans l’écriture, et ce depuis toujours, car elle fascine, intrigue, et inquiète. C’est pourquoi de nombreux écrivains usent et useront toujours de ce thème avec acharnement. Ainsi, comment ne pas penser à ERASME qui dans son Éloge à la folie (Flammarion, 1987) revendique le pouvoir universel de la folie en affirmant qu’une certaine folie est supérieure à la prétendue sagesse ? Mais elle est aussi le grand thème de la geste rabelaisienne dans le Tiers-Livre. Panurge ce demi fou finit par consulter le fou Triboulet. L’œuvre abonde en dialogues de fou, en divagations cousues de syllogismes absurdes. On pense aussi à Louise LABBÉ et à son célèbre Débat de folie et d’amour, bref autant de figures de la folie qu’il serait impossible de décliner tant leur nombre est important. Attardons-nous donc plus particulièrement sur une catégorie d’écrivains que l’on appelle les fous littéraires.

Entendue au sens strict, l’expression désigne les auteurs qui firent l’objet des recherches de Raymond QUENEAU dans les années 30, et dont il incorpora les résultats à son roman, Les Enfants du limon (1938), dans lequel le héros s’intéresse à son tour de près au fou littéraire.

Au sens large, l’expression « fou littéraire » recouvre trois types d’auteur : ceux auxquels s’intéressait QUENEAU, mythologues et étymologistes, cosmogones et philosophes de la nature, prophètes et visionnaires, persécutés, romanciers et poètes ; les auteurs de « textes bruts », terme parallèle à celui d' »art brut » et qui désigne des textes retrouvés par Jean DUBUFFET et ses proches dans les archives des asiles psychiatriques ; enfin, les écrits de logophiles : le terme qui évoque délibérément les perversions a été forgé par Michel PIERSSENS pour désigner les écrivains qui prennent des risques avec le langage et que leurs manœuvres sur et contre la langue amènent au bord de l’incohérence et de la folie. Son corpus comprend MALLARMÉ, ROUSSEL, WOLFSON et BRISSET.

« Tu ne trace rien ce

que tu vie seulement te

trace dans la mesure où ce que tu

vis est inconnu de tous

même de toi »

(Francis PALANC).

Francis PALANQUE qui s’est donné le nom de PALANC est pâtissier à Vence. Vers l’âge de dix-neuf ans, il s’est mis à inventer des écritures personnelles et à constituer des alphabets qu’il ne se lassait pas de modifier en vue d’une meilleure systématisation. En outre, dans un petit traité intitulé L’autogéométrie, il a mis en évidence la secrète influence de la géométrie sur la vie mentale de chaque individu. Il invite ses lecteurs à assumer consciemment ces déterminations par des exercices de gymnastique qui entraînent le corps à épouser les schémas archétypiques : « le noyau conscient devient pouvoir, et, par répercussion, agit, sur le conscient, le développe, le fertilise… L’autogéométrie : apporte à soi-même, les attitudes géométriques. S’autogéométriser : c’est se rendre soi-même géométrique par soi-même ; donc : implantation en soi-même par soi-même des attitudes géométriques« . Tel est le sens des recherches graphiques de PALANC, inventer des caractères d’écriture dont le dessin révèle les figures prototypiques de cette géométrie universelle et latente, plus réelle finalement que les choses visibles. C’est ce qui explique à la fois l’hermétisme et l’énergie expressive de ces caractères alphabétiques : l’homme et le monde ne sont eux-mêmes qu’une écriture mystérieuse dont il s’agit justement d’établir le code ; le pouvoir de la lettre ne tient pas du tout au parti allusif qu’on pourrait tirer de sa physionomie, mais au contraire à sa magie hiéroglyphique, à sa faculté de signifier ce que dissimulent les apparences.

Le moteur de son travail, a noté Jean DUBUFFET, c’est la contrariété. PALANC s’insurge contre le système de la représentation et, faute de pouvoir s’en affranchir vraiment, il en exagère rageusement les oppositions.

Ainsi nous pouvons affirmer que le texte du fou littéraire est bien un texte littéraire. Il n’est pas une seule de ses caractéristiques qui ne se retrouve dans l’écriture contemporaine. Ainsi, ce qui frappe immédiatement le lecteur d’un texte « brut » est qu’il est clos sur lui-même, ne fait guère d’efforts pour aider le lecteur à le comprendre – même s’il essaie de le persuader. Autrement dit ces textes sont caractérisés par l’incertitude du sens et le besoin qu’a le lecteur de calculer celui-ci. Ils exigent de lui une participation plus active mais aussi moins assurée d’un résultat que les textes mimétiques.

Une autre caractéristique du texte brut est que l’absence de sens suscite chez le lecteur un besoin d’interprétation et le met par là dans la position du psychiatre, l’interprétant se faisant bientôt analyste.

En définitive, la spécificité du fou littéraire est qu’il ne fasse pas de compromis. Son expression est donc marquée par cet excès : un des deux pôles y domine, la langue parle, dans son texte. En effet, le locuteur qu’est le fou littéraire n’est pas maître de ce qu’il dit : ce qui signifie non qu’il est incohérent mais que ce n’est pas lui qui parle, mais la langue. L’écrivain au contraire, même s’il prend des risques avec le langage, conserve en principe cette maîtrise : c’est lorsqu’il aide à cet excès qu’il devient, comme ROUSSEL, un fou littéraire.

La folie n’est pas une malédiction mais plutôt une compagne qui nous indique les limites de notre liberté. Il n’y a pas d’un côté les gens normaux, équilibrés, et de l’autre, les « fous », mais plutôt l’infinie variété de situations humaines où chacun peut un jour éprouver cette sensation d’exil intérieur, d’effondrement psychique, d’euphorie intense qui annonce ou accompagne la folie. Et, comme le disait Gilles DELEUZE dans son Abécédaire enregistré avec Claire PARNET : « Le vrai charme des gens, c’est le côté où ils perdent un peu les pédales, où ils ne savent plus très bien où ils sont. Ca ne veut pas dire qu’ils s’écroulent, au contraire, ce sont des gens qui ne s’écroulent pas. Mais si tu ne saisis pas la petite racine, le petit grain de folie chez quelqu’un, tu ne peux pas l’aimer. On est tous un peu dément. Or, j’ai peur ou au contraire je suis content que le point de démence de quelqu’un soit la source de son charme même » (Les Inrockuptibles, 5 février 1997).

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HISTOIRE / LA TRES GRANDE GUERRE : DESEQUILIBRE ET RUPTURE par Renaud BUSENHARDT

Alors que nous venons de célébrer, souvent dans une coupable indifférence, le 80ème anniversaire de la victoire de 1918, qu’il nous soit permis de revenir sur l’événement majeur qu’a été le premier conflit mondial : une guerre en apparence déchaînée, mais qui reste surtout la manifestation funeste d’un équilibre toujours maintenu entre les belligérants.

On a beau, en effet, penser que l’équilibre de la terreur est un terme qui ne s’applique qu’à la Guerre Froide, la situation en 1914 n’était guère différente en matière de relations internationales. Entre 1910 et 1914, la polarisation s’est accrue en Europe. Entendons par là que sont nées des alliances puissantes, des « blocs », foncièrement antagonistes, ennemis déclarés et animés d’une volonté tenace d’en découdre. D’un côté, l’Alliance, qui comprend les Empires Centraux (Allemands, Austro-Hongrois, et Ottomans), de l’autre, l’Entente, assemblage mal cimenté et hétéroclite, réunissant les démocraties française et britannique à l’Empire russe.

Le drame qui se joue alors est celui de forces extrêmement équilibrées : les unes peuvent s’appuyer sur une puissance industrielle colossale, les autres sur de vastes étendues continentales et outre-mer. Il en est de même dans tous les domaines : les faiblesses d’un camp sont compensées par sa suprématie à un autre niveau. Il faut bien se rendre compte que cet équilibre solide est une nouveauté mal assimilée par une Europe qui sort d’un siècle marqué par les déséquilibres de tous ordres, et particulièrement sur le plan des relations internationales. Les conflits coloniaux (qui oserait prétendre que les rapports de force étaient équitables entre indigènes et puissances colonisatrices ?), la suprématie militaire de la Prusse (en particulier après Sadowa en 1866), l’habileté de Bismarck à lui conserver le « leadership » en Europe en maintenant l’isolement politique de la France au profit de GUILLAUME II, mais aussi l’instabilité sociale et économique, sont autant de marques du déséquilibre de l’Europe à la fin du XIXème siècle.

Toutefois, dans les premières années du nouveau siècle, les choses se figent : le monde est (définitivement, semble-t-il) partagé entre les Grandes Puissances (le contentieux marocain de 1905 est probablement le dernier affrontement colonial entre Européens, et encore n’a-t-il pas dégénéré en conflit ouvert), en Europe, la paix sociale est plus ou moins maintenue (les radicaux gouvernent en France) au besoin par les armes (NICOLAS II reste un tsar autocrate après la répression des mouvements de 1905), et la France rompt son isolement diplomatique en profitant des intransigeances de l’Allemagne. Ce processus d’équilibrage des forces, néanmoins, est indissociable d’une polarisation radicale en Europe. Cette nouveauté politique se double d’un paradoxe subtil : les relations s’équilibrent mais la paix se trouve plus que jamais menacée par une grande instabilité internationale (velléités revanchardes en France, panslavistes en Russie, nationalistes dans les Balkans…). C’est là une distinction qu’il faut bien assimiler ; équilibre et stabilité ne vont pas de pair. Or, à partir de 1912, si l’Europe présente un visage équilibré dans le sens où personne ne peut s’en prétendre le champion, l’instabilité semble être la règle, chacun pensant pouvoir dominer son voisin et au besoin le corriger militairement en deux temps-trois mouvements.

Les coups de feu de Gabriel PRINCIP, le 28 juin 1914 à Sarajevo, n’ont nullement provoqué de déséquilibres, ni même d’instabilités supplémentaires : ils ont simplement et tragiquement sonné l’heure de la pesée… Et devant l’argument de forces très équitables, les stratégies héritées du siècle précédent sont inaptes, dérisoires, et effroyablement meurtrières. D’ailleurs, la guerre ne se débloque que lorsque se modernisent les stratégies (recours aux chars et à l’arme aérienne). Reste que pendant quatre longues années, l’équilibre se maintiendra, dans une instabilité quotidienne. La Guerre des Tranchées n’a rien à voir avec la Drôle de Guerre (septembre 1939 – mai 1940) où les forces étaient très déséquilibrées, mais la situation très stable pendant ces quelques mois. A contrario, entre 1914 et 1918, le front est équilibré, mais instable : on relève près de 8000 morts par jour en France.

Pourquoi, dès lors, s’être lancé dans cette folle équipée ? Probablement parce que, précisément, l’équilibre était atteint entre les Blocs. Un équilibre armé, un équilibre de la terreur. Mais les bélligérants se sont leurrés sur la réalité de cet équilibre.

A la différence de la Guerre Froide, aucun élément décisif ne pouvait réfréner les puissances bellicistes : cet équilibre de la terreur, sans la menace définitive de l’holocauste nucléaire, restait un équilibre jugé incertain, et on pensait que le plus sûr moyen d’être fixé sur la question était de « tenter le coup », ce qui ne coûterait pas grand-chose, pensait-on. On s’est aperçu très tard que l’enjeu de cette guerre était bel et bien l’anéantissement de l’ennemi, conception nouvelle relayée par l’apparition de la « guerre totale » déjà esquissée sous la Révolution (« Tout est soldat pour vous combattre » proclamait La Marseillaise).

A ce titre, la paix de Versailles est significative. Au conflit équilibré, à une victoire incertaine, on a répondu par une paix « carthaginoise, édifiée sur l’hypocrisie et constituant un défi à la justice, à la pitié et au bon sens » (J.M. KEYNES). En soumettant un vaincu à peine plus endommagé que ses vainqueurs, on a voulu faire gagner un Bloc, refusant de voir les frustrations qu’une telle paix engendrerait. On a cru en finir avec la polarisation en Europe en supprimant un pôle, mais en refusant de pardonner aux vaincus, et en prenant soin de les exclure du reste du monde (l’Allemagne n’obtient que bien après 1918 le droit de siéger à la S.D.N.). En fait, plutôt que de régler les problèmes d’instabilité, on a rompu l’équilibre en Europe. Cet équilibre si nécessaire à la paix, fût-elle armée, une fois détruit, précipitait les vaincus dans des rêves de revanche ; et pourquoi s’en offusquer ? Rompre un isolement diplomatique, affirmer sa volonté de réparer ce qu’on considère comme des injustices, pourquoi en blâmer Hitler et en féliciter la Troisième République après 1870 ? Les ressentiments sont les mêmes et la comparaison s’arrête là, n’en déplaise aux polémistes chagrins…

Il y a là un paradoxe qui semble désespérant : des guerres naissent d’un équilibre armé, et les déséquilibres sont facteurs de guerres sauvages. Pourtant, il faut relever que des limites nouvelles sont apparues à ces théories fumeuses. D’abord, l’équilibre n’est dangereux qu’à trois conditions sine qua non : une (bi)polarisation poussée, une instabilité entretenue sur la scène internationale, et l’absence d’armes de destruction massive telle l’arme nucléaire. C’est un principe bien connu en économie : peser avantages et inconvénients, et décider qu’une action reste rentable tant que les avantages s’imposent aux conséquences dommageables. C’est pourquoi l’équilibre de la terreur de la Guerre Froide ne pouvait pas dégénérer. L’aphorisme « paix improbable, guerre impossible » résume parfaitement une situation dans laquelle aucun camp ne pouvait se risquer à « tenter le coup », a contrario de 1914.

En 1918, lors du Traité de Versailles, on a refusé de rompre définitivement avec les notions d’équilibre et de déséquilibre. La plus grande humiliation qu’on ait réservée aux survivants de quatre années de carnage sans nom, aura été de refuser de solder les questions européennes, et de privilégier une « paix » imposée, dramatiquement partisane et déséquilibrée, source d’instabilités insolubles, parce que les volontés ont été paralysées par des obsessions héritées d’un autre âge (conquêtes territoriales devant revenir aux vainqueurs) et une peur panique devant une idéologie mal connue et qui revendiquait la mise en péril de toutes les stabilités retrouvées au nom, précisément, d’un rééquilibrage social (le bolchevisme).

Ainsi, 1918 marque le point de rupture de l’équilibre européen. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la construction européenne pour que soit abandonnée la compétition belliqueuse entre États en Europe, et que soit trouvée, dans l’union, une réponse apte à dépasser les déséquilibres et les instabilités dont ils se sont nourris tout au long des siècles précédents.

La disparition récente d’une Europe bipolaire, toutefois, a réveillé les vieilles instabilités maintenues en sommeil par l’équilibre de la terreur inhérent à la Guerre Froide. Parvenir à éviter l’apparition en Europe Centrale d’un pôle hors Union Européenne, c’est se prémunir contre un des trois facteurs qui jadis ont jeté l’Europe dans la Grande Guerre : polarisation, instabilité, absence de frein à l’aventure militaire. Les déchirements de l’ex-Yougoslavie nous en présentent un détestable avant-goût.

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MacroECONOMIE / MACRO-EQUILIBRE : EGALITE OU IDENTITE ? par Olivier BRIFFAUT

« Confondre une définition avec une condition d’équilibre est une faute grave« 

(Fritz MACHLUP, Essais de sémantique économique, Calmann-Lévy, Paris, 1971, p.69).

 

La production doit être comprise au sens large comme un mouvement unique de production-consommation au sein de chaque période temporelle ou quantum, impliquant l’exacte équivalence de l’offre globale et de la demande globale, conformément à la loi de SAY prise comme une identité : il s’agit donc d’un équilibre « de nature » – condition sine qua non pour parvenir à une explication cohérente de la crise – et non d’un équilibre issu d’un processus plus ou moins automatique d’ajustement de l’offre et de la demande globales…

En théorie macroéconomique quantique, la loi de SAY – perçue comme une identité – peut être acceptée et promue au rang d’une loi exacte, et cela pour trois raisons essentielles à la compréhension des mécanismes inhérents à l’économie observable. Résumons ici les principales conclusions émanant de l’analyse de l’économie monétaire de production (cf. notre Thèse de Doctorat Nature et structure du capital en économie monétaire de production, soutenue à Dijon le 9 décembre 1998).

I. Tout revenu est formé dans sa formation-dépense. Nous savons que si la dépense du revenu n’est pas présente dans l’acte même de sa formation, il est inconcevable qu’il ne se forme, car la production est elle-même une création-destruction. Par conséquent, tout revenu formé est dépensé, soit sur le marché des produits, soit – si le revenu est épargné – sur le marché des titres pour être finalement lancé sur le marché des produits par les emprunteurs.

II. Le produit est introduit au sein de la monnaie. L’action qui permet cette intégration est la production, c’est-à-dire l’offre. Le produit est alors soit consommé soit épargné. S’il est épargné, le titulaire du revenu le retrouvera quand il désirera consommer. Cela ne signifie toutefois nullement que le revenu épargné est promis à une consommation future, car le produit ne peut être maintenu au sein des unités monétaires que par l’épargne, c’est-à-dire la transformation du revenu en capital. Autrement dit, le revenu est détruit aujourd’hui pour renaître plus tard dans le temps continu. Le revenu épargné est donc demandé actuellement comme le revenu aujourd’hui consommé. « Le revenu n’est introduit dans la catégorie du capital que s’il est détruit ; tout revenu épargné est ipso facto un produit que son titulaire a saisi, demandé afin de le projeter dans l’avenir” (Bernard SCHMITT, Inflation, chômage et malformations du capital, Economica, Castella, Albeuve, Suisse, 1984, p.546). Au sein de chaque période de production p, toute offre du produit de p signifie sa demande pour une mesure exactement égale. Tout bien offert étant nécessairement demandé, on en infère que l’offre globale est identiquement une demande globale. Jean-Baptiste SAY (Traité d’économie politique, Calmann-Lévy, Paris, 1803-1972) montre ainsi que, quel que soit le produit et quelle que soit la période considérés, il ne peut jamais arriver que le produit soit offert sans être demandé ni demandé sans être offert, les deux forces contraires (de l’offre et de la demande, selon les termes d’Alfred MARSHALL) étant exactement « coextensives » au produit national.

III. Tout revenu de p est, en effet, la définition exacte du produit de p. Par conséquent, tout revenu perçu par quelque travailleur – y compris donc s’il est nouvellement embauché – est intégralement reflué sur le marché des produits. Donc, pour chaque travailleur embauché, coût et rendement sont rigoureusement équivalents. Au sein de l’économie globale, on constate ainsi l’égalité de la somme des dépenses et de la somme des revenus créés, ce qui corrobore l’intuition de SAY selon laquelle il ne peut exister de crise générale de l’écoulement des biens et services. La surproduction générale est une impossibilité logique puisque, par définition, les produits sont finalement payés par les produits. Autrement dit, les revenus distribués à l’occasion de la production rachètent exactement cette production. Rappelons en effet que la loi de SAY énonce que toute offre engendre automatiquement une demande correspondante : les biens sont échangés (de façon absolue) contre de la monnaie ; la monnaie est uniquement un moyen d’échange : « Si un produit ne coûtait rien, la demande qu’on en ferait serait, par conséquent, infinie (…) Les débouchés qui s’offriraient pour eux seraient immenses. Ils ne sont réduits que par la nécessité où se trouvent les consommateurs de payer ce qu’ils veulent acquérir. Ce n’est jamais la volonté d’acquérir qui leur manque : c’est le moyen (…) Or, ce moyen, en quoi consiste-t-il ? C’est de l’argent, (…) je demande (…) par quels moyens cet argent arrive dans les mains de ceux qui veulent acheter ; (…) l’homme qui veut acheter, doit commencer par vendre, et il ne peut vendre que ce qu’il a produit ou ce qu’on a produit pour lui (…) De toute manière, c’est avec des produits que nous achetons ce que d’autres ont produit » (P.-L. REYNAUD, Jean-Baptiste Say, Textes choisis, « Les grands économistes », Dalloz, 1953, pp.211-212). On n’offre que pour acquérir les moyens de demander ; en fait, si on considère l’ensemble des échanges réalisés, on constate que les biens sont échangés contre des biens. C’est ainsi que SAY considère l’échange global : il est, en quelque sorte scindé en deux demi-sphères, une moitié du produit achetant l’autre moitié. Il ne peut donc pas exister de crise générale de surproduction, mais SAY note toutefois qu’il peut exister des surproductions sectorielles, compensées par des sous-productions dans d’autres secteurs. « Quoiqu’un marchand, en particulier, puisse quelquefois avec une certaine abondance de marchandises en magasin, se trouver ruiné faute de pouvoir s’en défaire à temps, une nation ou un pays ne peut pas avoir un semblable accident à redouter » (Adam SMITH, La Richesse des nations, tome I, Garnier-Flammarion, Paris, 1776-1991, p.23). Nous ne pouvons cependant accepter l’idée d’achat d’une moitié du produit par l’autre moitié, le produit s’échangeant – de façon absolue – contre le produit (grâce au revenu). En termes physiques, la loi de SAY énonçant que la demande se proportionne d’elle-même globalement à l’offre n’est pas tenable, conformément aux travaux de KEYNES concernant la demande effective (cf. Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, Paris, 1975) ; par conséquent, on ne peut concevoir qu’il ne peut exister d’offre globalement excédentaire par rapport à la demande qu’en considérant la monnaie comme le « moule » du produit.

Cela dit, relevons que SAY distingue deux approches : une approche partielle, au sein de laquelle il peut exister une surproduction ou une sous-production dans un secteur, car la demande à ce secteur est en grande partie indépendante de l’offre de ce secteur, et une approche globale – à laquelle nous adhérons pleinement car macroéconomique – au sein de laquelle l’offre globale et la demande globale ne sont pas indépendantes. Un bien particulier peut être produit en quantité trop grande ou trop faible par rapport à d’autres…

Mais il est impossible que tous les biens soient offerts en excès relatif, par définition. « Dès que la mévente touche un produit particulier, la vente des autres produits est stimulée d’autant. La somme des pertes dues à la libre « orientation » des dépenses sur le marché des produits est formellement nulle dans l’ensemble des firmes » (Bernard SCHMITT, op.cit., p.551). Le cadre général d’analyse des relations et grandeurs macroéconomiques est donc bien l’interprétation stricte de la loi de SAY, celle d’une identité. Offre et demande globales forment les deux faces d’une même grandeur macroéconomique. « Lorsqu’on écrit une équation comme M = N où M et N peuvent être chacun composés de plusieurs parties, l’équation peut prendre un certain nombre de sens différents. Par exemple, l’équation peut signifier que 1. – les deux grandeurs sont égales par accident (coïncidence) ; 2. – les deux grandeurs sont supposées égales aux fins d’un raisonnement hypothétique (supposition hypothétique) ; 3. – les deux grandeurs sont égales, parce qu’elles sont rendues telles par une contrainte intérieure ou un ordre extérieur (politique, norme) ; 4. – les deux grandeurs sont égales, parce qu’il existe une force quelconque anonyme qui rentre en jeu pour les rendre telles (tendance) ; 5. – l’égalité des deux grandeurs est une condition d’existence ou d’apparition d’un phénomène, d’une situation ou d’un événement (condition d’équilibre) ; 6. – les deux grandeurs sont égales par définition, en ce sens qu’elles constituent la mesure d’une même chose et ne peuvent être logiquement différentes (identité) » (Fritz MACHLUP, op.cit., p.69). Nous rejetons ainsi l’interprétation souple de celle-ci, soutenue par la plupart des auteurs classiques, celle d’une égalité qui n’est pas vérifiée par définition, mais seulement pour certaines valeurs des variables, même si elle tend à être réalisée par un processus d’équilibrage automatique. Nous infirmons toute conception de la loi de SAY comme condition d’équilibre, assortie d’un mécanisme d’équilibrage plus ou moins implicite, reposant sur la dichotomie réel / monétaire. En effet, les mécanismes de marché considérés entraînent qu’en cas de surproduction, la demande est insuffisante pour écouler les biens à un prix qui couvre le coût de production, et il y a un excès de demande de monnaie strictement positif ; les prix baissent ; donc le prétendu pouvoir d’achat de la monnaie augmente ; alors, chacun désire détenir moins de monnaie ; cela se traduit par une augmentation de la demande de biens, jusqu’à ce que l’offre excédentaire disparaisse. Le rééquilibrage passe donc par l’offre et la demande de monnaie. Cela suppose une dépendance du marché des produits et du marché de la monnaie, ce que décrit la loi de WALRAS. Celle-ci exprime la possibilité d’un déséquilibre sur le marché des biens correspondant à un déséquilibre inverse sur le marché de la monnaie. C’est une forme faible de la loi de SAY que nous ne pouvons que d’autant plus rejeter. Car il est irrecevable de concevoir l’existence de deux « masses » distinctes, l’une réelle, l’autre monétaire.

La raison en est qu’au plus profond, l’identité de SAY signifie que le produit est déjà entre les mains de ses titulaires finals, avant même qu’il ne soit acheté. En effet, si le produit était déposé dans les entreprises et laissé « en instance », il serait entre les mains de l’ensemble des offreurs, alors que les revenus monétaires seraient possédés par les demandeurs potentiels. Dès lors, dans ces conditions, l’offre et la demande seraient « pures » dans le sens que l’offre serait exercée sur le produit non demandé par l’offreur et la demande pareillement déclarée sur le produit non offert par le demandeur. L’offre et la demande pourraient être confrontées au sein d’une économie dichotomique, caractérisée par une monnaie conçue comme un bien séparé des biens réels. En effet, puisque la monnaie serait ainsi confrontée aux actifs réels, les titulaires de revenus monétaires détiendraient non le produit mais le pouvoir d’acheter le produit. Autrement dit, aussi longtemps que le pouvoir d’achat ne serait pas dépensé, le produit ne serait pas encore demandé : il serait purement offert. Symétriquement, le produit serait purement demandé par les titulaires de revenus puisqu’ils ne détiendraient que le pouvoir d’acheter le produit sous forme physique et non le produit lui-même sous forme monétaire.

En réalité, avant même qu’il ne parvienne dans l’avoir des titulaires de revenus (ménages et entreprises), le produit national y est déjà déposé sous la forme monétaire, la monnaie étant la forme numérique ou la matrice du produit national. Par conséquent, l’identité de l’offre et de la demande globales signifie que la monnaie est bien la forme du produit. La monnaie permet la définition du circuit, celui-ci révélant l’identité de l’offre et de la demande, tout élément du circuit étant un acheteur et un vendeur. La loi de SAY est ainsi finalement positive, donc scientifique, et pas seulement normative, parce que le circuit de la monnaie et la monnaie qui coule dans ce circuit sont nécessairement confondus. Autrement dit, toute monnaie gagnée dans les ventes est nécessairement dépensée, sinon le circuit monétaire serait interrompu et, dans ce cas, non seulement son existence serait empêchée, mais, bien plus, sa naissance serait infirmée. Or, l’explication de la crise impose l’identité de l’offre et de la demande globales. « C’est Maynard Keynes, particulièrement aux chapitres 6 et 7 de sa Théorie générale – reprenant et perfectionnant l’enseignement de Ricardo – qui a démontré (…) l’équivalence de la formation et de la dépense du revenu macroéconomique, équivalence qui n’est autre que l’affirmation du circuit dans toute sa perfection puisqu’en toute période il est inconcevable, quel que soit l’état de la macroéconomie, même déséquilibrée, que l’offre globale (revenu formé) et la demande globale (revenu dépensé) n’aient pas même mesure exactement (…) Le circuit étant la seule source de mesure en économie, toute infirmation du circuit comporterait un enseignement contradictoire : dès lors que l’offre et la demande cessent d’être les termes d’une équivalence, elles cessent d’être mesurables. Et comment deux grandeurs qui ne seraient mesurables ni l’une ni l’autre pourraient-elles constituer les termes d’une inégalité ? » (Claude GNOS & Bernard SCHMITT, « Le circuit, réalité exhaustive », « Développements récents de la Théorie keynésienne », Économies et Sociétés, n°2, 1990, p.67).

Les déséquilibres (inflation et chômage) ne peuvent être saisis qu’au sein de cette identité, en montrant que certaines émissions monétaires sont vides, une partie du produit étant écoulée deux fois au lieu d’une. Car la loi de SAY stipule que tout revenu créé est dépensé, mais – implicitement – une fois ! Nous ne pouvons donc expliquer les mécanismes sous-jacents engendrant ce que nous appelons « crise » qu’en constatant une insuffisance de revenus dans l’économie – dans le cadre toutefois de l’identité de SAY – dès lors que des biens doivent être, par nature, écoulés deux fois. La logique de l’analyse macroéconomique quantique permet de concilier l’équivalence de l’offre et de la demande avec les écarts non nuls (positifs et/ou négatifs) que l’on constate concrètement entre ces deux grandeurs, en distinguant la mesure de l’offre en unités de monnaie constantes (identique à la demande mesurée également en unités de monnaie constantes) et celle de la demande en unités de monnaie courantes.

Ces « déséquilibres » ne constituent nullement un dysfonctionnement de l’économie ; c’est, en reprenant le terme médical employé par Bernard SCHMITT, une pathologie inhérente à son fonctionnement même, l’étymologie nous indiquant d’ailleurs que la « pathologie » est une branche de la logique. L’idée est que les biens-capitaux sont achetés – comme l’intégralité du produit dans lequel ils sont inclus – par les titulaires de revenus salariaux une fois, mais aussi une autre fois lors de l’appropriation de ces moyens de production par les entreprises, grâce à la dépense (en rémunération des producteurs de ces biens-capitaux), dans une seconde période, des profits, ceux-ci étant des salaires transférés : déjà exacts équivalents d’une partie du produit… Mais cela nécessiterait de plus amples développements !

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EDITORIAL / DE LA STABILITE DE L’EQUILIBRE ? par Olivier BRIFFAUT

« Les gestes de l’équilibriste doivent sembler absurdes à ceux qui ne savent pas qu’il marche sur le vide et sur la mort » (Jean COCTEAU, Tableau de la littérature française, « Rousseau », Gallimard).

La vie n’est que recherche d’équilibre, entre positif et négatif : entre bien et mal, entre droits et devoirs (citoyens), entre utilité et désutilité (comme aiment à le clamer les micro-économistes ; les macroéconomistes montrent plutôt qu’il existe, par définition, un équilibre global), entre liberté individuelle et respect de l’autre, entre euphorie et dépression, entre passé (à assumer) et avenir (à construire)… Mais il est inévitablement question corolairement de la pérennité de l’équilibre atteint. Car tout choix, issu d’une réflexion à laquelle fut consacré plus ou moins de temps à peser le pour et le contre, reste soumis au doute quant à la persistance de l’équilibre : au-delà de la question de l’équilibre, s’impose celle de sa stabilité.

Anne BERTONI pourfend ainsi l’uniformisation de la spiritualité, qu’illustre parfaitement le cas du personnage de la sorcière, et qui révèle un certain besoin social moderne de stabilité, allant de pair avec celle de (l’identité de) l’être humain : « Où peut être l’équilibre si l’on ignore sa propre identité ?« …

C’est un point de vue…

Et Renaud BUSENHARDT de montrer de son côté, au sein de son analyse historique, que l’équilibre peut être même source d’instabilité (en rappelant notamment comment la polarisation européenne issue d’un processus d’équilibrage des forces a entraîné le monde, au début de ce siècle, dans une guerre elle-même équilibrée mais instable…).

Valérie PERREAU nous invite, elle, à réfléchir sur la notion de « folie », en démontrant que celle-ci est non seulement contextualisée (dans l’espace et le temps), ce que révèle l’ethnopsychiatrie, mais aussi conséquemment que tout équilibre est instable, le déséquilibre étant présent en chacun de nous, ce dont témoigne finalement l’acte d’écrire.

Aurélio SAVINI nous rappelle la présence incontournable d’un mouvement cinématographique « hors équilibre » mais stabilisé car bien délimité, en proposant à notre lecture trois ouvrages consacrés à la Nouvelle Vague.

Et que demander de mieux, pour saluer 1999, nouvelle année européenne, que de tremper ses neurones – à défaut de ses lèvres – dans un vin aux tanins équilibrés ?

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