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PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… La Tache de Philippe ROTH par Anne BERTONI

« Ce fut l’été où, pour la millionième fois, la pagaille, le chaos, le vandalisme moral prirent le pas sur l’idéologie d’untel ou la moralité de tel autre. Cet été-là, chacun ne pensait plus qu’au sexe du président ; la vie, dans toute son impureté impudente, confondait une fois de plus l’Amérique« .

 

Il est heureux que les lignes écrites ici n’aient jamais eu la prétention de résumer une œuvre, ni même d’en explorer de manière détaillée la structure. En effet, s’il s’agissait à présent de déterminer le profil du roman de Philippe ROTH, il serait peut-être préférable de choisir une activité de détente plus légère ! Roman américain, donc, une fois de plus. Dans lequel on s’attend à trouver, au vu de la quatrième de couverture, un traitement supplémentaire du malaise humain qu’engendre souvent une culture jeune et cosmopolite. Et il s’agit bien en partie de cela.

Mais c’est aussi bien plus. A travers une caractérisation spécifique des personnages, ROTH permet à ses lecteurs de prendre du recul et d’amener par là une véritable réflexion à la fin de l’ouvrage Cela tient sans doute à la forme de l’œuvre, pour une part assez classique ; le narrateur a une relation affective avec le protagoniste, mais s’en distancie puisqu’il écrit un livre à ce sujet. La mise en abyme permet d’ores et déjà une lecture à double niveau ou sous deux angles d’approche : la perspective de l’intrigue en soi et celle de la relation amicale, fusionnelle, donc brève, qui unit ces hommes.

La peinture de cette fresque est sans complaisance car elle se veut réaliste. C’est l’histoire des illusions perdues au pays de la ségrégation, d’un sacrifice, au prix d’un terrible secret qui finira par coûter la vie, de manière indirecte, à son détenteur. Ou comment acquérir et transmettre une culture sans être toutefois capable de la reprendre à son propre compte…

Le choix du milieu universitaire comme espace d’évolution n’est pas un hasard ; Coleman SILK, ancien doyen de faculté n’est pas un homme poussé par son seul instinct. Érudit et charismatique, il donne d’emblée l’impression de traverser l’existence en véritable caterpillar, sans bien se soucier des répercussions de son imposante personnalité. Le narrateur tombe lui aussi sous ce charme violent par lequel il se laisse porter un certain temps, celui de s’attacher à Coleman par une fulgurante fidélité qui confine à la fascination. Pour le mystère tapi chez son ami a priori, l’humour en moins, la vision proposée du milieu intellectuel par excellence, ressemble à celle, côté anglais, distillée dans Un Tout Petit Monde de David LODGE. Même ostracisme, même goût du pouvoir sans partage, volonté identique d’écraser l’autre pour asseoir une situation hiérarchique.

Ce livre inquiètera tous les êtres atypiques qui ne parviennent pas à se fondre dans l’idée d’une catégorisation, qui restent fidèles à leurs principes quelle que soit leur position sociale. L’histoire racontée est celle d’un échec ; comme si la morale de ces lignes expliquait qu’il existe encore une répartition des êtres humains, manichéenne, arbitraire, et qu’aucune lutte ne peut changer quoi que ce soit à cet état de fait. Qu’un être socialement fragilisé par son identité propre, fût-elle dissimulée, finit toujours par se faire engloutir par la collectivité et ses codes massifs, informes, fluctuants comme autant de monstres marins tapis dans les abysses.

Ce qui fait par ailleurs de P. ROTH un grand écrivain réside dans sa puissance d’écriture, non pas au sens viril du terme, mais dans son impartialité à traiter ses personnages, dans le fameux recul évoqué précédemment ; ainsi, le lecteur aborde-t-il de la même manière la victime et son bourreau (d’ailleurs, la répartition des rôles n’est pas définie). Au delà de la veulerie, le drame personnel qui se joue chez Lester, vétéran du Vietnam ne peut laisser indifférent ; on plonge ainsi dans le cauchemar quotidien de tous ceux qui, partis la fleur au fusil, sont rentrés traumatisés, mutilés dans tous les sens par la tragédie qu’est fatalement une guerre.

« Depuis le Vietnam, sa santé était quasi ruinée par toutes les maladies de la peau, de l’appareil respiratoire et des nerfs qu’on puisse imaginer ; et, à présent, il nourrissait envers les anciens combattants de la Guerre du Golfe une vindicte qui dépassait même le dédain de Les » (Ibid., p. 292).

L’auteur semble peu se soucier de l’attachement affectif dont on peut disposer pour ses personnages ; il dépeint ce qu’est la nature humaine dans toute sa complexité, et, de ce gigantesque patchwork, émerge de manière presque monstrueuse ce qui fait l’identité populaire, avec ce qu’elle recèle de fantaisie, de morale ou d’abjection. ROTH n’épargne personne et surtout pas le protagoniste qui, pour se faire une place dans la société en arrive tout de même à renier sa famille… L’envie prend souvent de rejeter ce livre, il agace par sa perspicacité, ici les héros ne sont pas ceux de Star Wars, blancs, noirs, ou gris.

Et c’est bien là sans doute le propos de l’écrivain ; le vrai personnage principal de ce roman est implicite, on ne fait que le traverser, il séduit autant qu’il révulse : cette grande Amérique aux paysages si attirants, véritable ode à la nature, produit également les pires terreurs collectives, fustige la différence au nom d’une éthique ou d’un dieu qui n’étaient pas les siens, avant l’arrivée des colons, c’est-à-dire il y a peu. Les lignes de ROTH sont engagées parce qu’elles ont le parfum du désespoir éprouvé par tous ces humains piégés, tiraillés entre leur volonté individuelle et le besoin d’un idéal collectif qui ne peut naître puisque les normes établies sont factices.

Finalement, on n’abandonne pas La Tache, car chaque page est un cri qui renvoie à nos questions individuelles, aux choix que l’on est obligé de faire un jour ou l’autre, au chaos qui définit si bien nos existences. D’une manière plus générale, l’œuvre de ROTH est un véritable projet politique : le citoyen, lorsqu’il se définit par l’implication dans son environnement social a une fonction d’éclaireur, non pas celui qui gendarme et juge, mais plutôt celui qui avertit, qui dévoile une part de vérité humaine dissimulée dans les tréfonds des tabous, de la pudeur, de l’orgueil. Cette « vie dans la cité » n’est pas faite que d’un seul faisceau spirituel, émotionnel. S’y mêlent de façon parfois confuse l’amour et la haine, la croyance et le doute, le bêtise la plus crasse dans les milieux les plus favorisés. L’intérêt collectif est de l’admettre et de travailler à son perfectionnement dans la réduction des injustices et des douleurs. Lorsqu’un écrivain parvient à transmettre ce message, il remplit, à coup sûr, un essentiel devoir civique.

 

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SOCIOLOGIE / CONTRIBUTION A L’EVALUATION DE LA MISE EN ŒUVRE DES MISSIONS D’INSERTION PROFESSIONNELLE DES JEUNES. UNE APPROCHE MICRO-SOCIOLOGIQUE : LA DIMENSION LANGAGIÈRE DU TRAVAIL par Catherine FELIX

CERNER L’OBJET

Mon propos concerne les voies d’application de l’insertion professionnelle d’un public d’adolescents et de jeunes adultes en échec scolaire grave et leur étude dans un lieu d’éducation spécialisée.

Ma réflexion me porte vers l’analyse des tâches concrètes qui sont menées afin de mettre en œuvre ce mandat, à l’heure où se pose la question politique de l’évaluation des dispositifs et des actes professionnels.

Ces tâches sont essentiellement dépendantes de la dimension langagière de l’activité, qu’il s’agisse de communication avec le public, les partenaires de travail, qu’il s’agisse de langage oral, écrit, voire non verbal.

Mes hypothèses sont très largement adossées aux diverses théorisations des sociologues interactionnistes, avec la notion de « socle interactionnel du travail » de GOFFMAN(1) et aux conceptions de l’action « située » dues aux apports de l’Ethnométhodologie et de l’Analyse de Conversation(2).

Concernant ce qu’Yves CLOT définit comme une « clinique de l’activité« (3) je m’inscris dans un courant de pensée ergonomique et sociologique qui postule l’impossibilité de rapporter le réel du travail à des formalisations de type managérial, seraient-elles appuyées sur des concepts issus des sciences humaines.

Aucune grille d’analyse pré-conçue ne peut en effet permettre de comprendre comment les acteurs donnent du sens à ce qu’ils font tout en le faisant. L’observation des interactions qui rendent l’action possible et des contextes organisationnels dans lesquels elles se déroulent peut, seule, nous révéler, fut-ce partiellement, cette « mise en sens ».

Ces contextes organisationnels sont rattachés aux missions globales des politiques d’Action Sociale.

Or, de quoi parle-t’on lorsque l’on parle d' »insertion » de manière générale, étant entendu que « l’insertion professionnelle » apparaît le plus souvent aux yeux des politiques et des acteurs de terrain comme le moyen privilégié de « l’insertion sociale », qu’il s’agisse de groupes, de familles ou d’individus ?

Quelques propositions de lecture de la question…

Il n’y a pas d’objet en soi c’est-à-dire « naturel » existant en dehors de ce qu’on en pense et de ce qu’on nomme, ainsi en est-il pour l’objectif qui nous intéresse ici : l’insertion « de publics précaires »(4).

En caricaturant grandement le processus, on pourrait dire que les politiques d’insertion existent parce qu’à un moment donné il devient légitime de désigner comme « exclus » une ou des catégories de personnes dont on reconnaît qu’ils ne peuvent satisfaire aux exigences d’une société donnée et de son organisation : le sujet social « normal » doit être un agent économique ; il doit produire et consommer.

Ces politiques reposent sur des représentations culturelles et des théorisations : la société comporte des « exclus » (pour x raisons), individus qu’il y a lieu d’ « insérer » compte tenu de valeurs générales garantissant « l’égalité » de traitement de tous les citoyens et reposant sur la délégation à l’État de la protection de la société dans son ensemble(5) (Ces valeurs sont du reste encore actuellement illustrées par la récente Loi sur le voile à l’école).

Différents dispositifs appartenant aux institutions de travail social publiques et privées agissent en faveur de l’adaptation des personnes aux exigences d’une société de plus en plus sélective au plan des performances sociales et professionnelles. Il s’agit essentiellement de missions de prévention de l’exclusion par l’assistance économique aux familles, l’éducation et la formation des individus, l’accès aux soins courants ou spécialisés.

Malgré la diminution constante des possibilités d’accès au travail des nouvelles classes d’âge, la reconnaissance sociale continue, on l’a indiqué, de dépendre essentiellement de la participation de l’individu à la communauté productive.

Ce constat banal et abstrait renvoie à une somme de misères sociales dont les média se font régulièrement l’écho sans que les politiques successives – construites autour de la « rationalisation » des dépenses d’éducation et de santé – aboutissent à des améliorations notables des réponses publiques, en termes de résultats.

Le choix idéologique de rapporter la qualité des prestations à l’aune d’un type de « productivité » largement inadapté aux caractéristiques des services rendus dans le social et l’éducatif influence du reste logiquement l’évaluation de ces résultats.

Lorsque les dispositifs internes aux diverses institutions dans les domaines de la Santé, du Travail social et de l’Éducation nationale n’ont pas suffi – ou se sont révélés inadaptés – à réduire les inégalités de situations entre les individus, l’Action Publique a la responsabilité de prévenir les conséquences des handicaps acquis par des traitements plus ou moins spécialisés : soins, formations, réadaptations mis en œuvre par de nombreux organismes le plus souvent privés et agissant sur délégations de la puissance publique.

Or, en termes de résultats, l’analyse fait apparaître qu’une des difficultés réside dans l’éparpillement et le morcellement des prises en charge de l’exclusion ainsi que dans la constitution de « marchés » : « marché du handicap », « marché de l’échec scolaire » mobilisant des protagonistes aux logiques professionnelles différentes, non coordonnées voire concurrentes(6).

En ce qui concerne les adolescents ces prises en charge sont référées à des nomenclatures administratives elles mêmes appuyées sur des diagnostics médicaux et scolaires d' »incompétence » ou d' »inadaptation » des individus posés par un certain nombre d’experts, diagnostics officialisés et légitimés par des commissions d’orientation comme les CDES (Commissions Départementales de l’Éducation Spécialisée).

(L’étiquetage – et l’orientation – des populations d’adolescents désignées comme « inadaptées » c’est-à-dire ne pouvant s’inscrire dans les cursus scolaires existants intervient le plus souvent au terme de l’application de l’obligation scolaire).

Ces commissions donnent donc mandat de conduire l’accompagnement du public « exclu » aux différents services visant la « réadaptation » et la « réparation du lien social ».

Cette population présente la caractéristique commune d’être « en dessous » du niveau d’acquisitions scolaires requis pour intégrer une formation diplômante, de niveau CAP et donc contrainte à intérioriser sa « différence » par rapport à la norme en intégrant une filière plus ou moins « spécialisée » : Mission pour l’Emploi, Instituts Médico-Educatifs, instituts de rééducation sous tutelle du ministère de la Justice, services d’insertion rattachés à différentes institutions, aux objectifs plus ou moins proches mais dépendant de financements différents (État, Département, Région).

A la difficulté d’accès à un savoir étalonné et surtout à ses conséquences en termes de statut et de reconnaissance se noue un ensemble de symptômes individuels qui manifestent une souffrance « sociale » globale se traduisant par des troubles de la relation aux autres (agressivité ou inhibition, actes délinquants, etc.).

Il est donc nécessaire d’offrir aux personnes des occasions de renouer avec leur environnement par le biais d’apprentissages progressifs mettant en jeu des processus complexes, à la fois cognitifs et psychoaffectifs.

A l’intérieur du travail social en général, le secteur de l’éducation spécialisée mobilise à ces fins des équipes pluridisciplinaires : psychiatres, psychologues, éducateurs, assistants sociaux pour les métiers centraux. Les dispositifs et les acteurs professionnels répondent à des besoins immédiats et quasiment vitaux – le droit à des revenus – et doivent montrer leur efficacité.

La chronicité des problèmes sociaux en matière d’éducation, de formation et de santé dans une société « évoluée » pose de fait une question morale au législateur, à l’homme politique mais aussi aux acteurs de terrain qui doivent la traiter par des réponses concrètes, au quotidien.

Or il est à remarquer que face à l’ampleur du drame individuel et social que représente la mise à l’écart du monde du travail d’une partie de la population juvénile, qualifiée ou non, les contributions philosophiques, et anthropologiques, voire psychanalytiques (perte du symbolique structurant) se sont multipliées, dénonçant la « marchandisation » des valeurs et la disparition des liens sociaux sous l’impact d’une montée permanente de l’individualisme et du consumérisme, et du délitement des militantismes traditionnels, porteurs de solidarités.

Mais entre les théorisations globales et leurs futures et imprévisibles retombées culturelles en termes de changements de mentalités il y a toute l’épaisseur de notre histoire de vie concrète, dans un temps et un espace limités, soumis à des contraintes de toutes sortes.

A court terme se pose donc la question de l’adaptation des réponses spécialisées, inséparablement sociales, techniques et humaines à la souffrance de l’exclusion.

 

S’INTÉRESSER AUX ACTEURS

 

Dans les tentatives d’évaluation globale des systèmes on oublie souvent que si les politiques de « réparation » donnent parfois quelques résultats malgré les dysfonctionnements structurels observés (orientations politiques contradictoires, concurrence des dispositifs, cloisonnement des prises en charge), c’est à travers des mises en œuvre pratiques et des coordinations ponctuelles, car dépendant des acteurs et de leurs interactions.

La sociologie du travail s’intéresse depuis cinquante ans au moins aux manières dont s’effectuent les activités professionnelles(7) mais la dimension langagière de ces activités restait largement ignorée.

Plus récemment se sont opérés des recoupements théoriques entre des courants de recherche issus de l’ergonomie, de la sociologie, de la linguistique et de l’ethnographie institutionnelle, produisant des avancées dans les conceptions de la communication au travail (étude des artefacts technologiques entre autres) et utilisant largement des méthodologies à visée descriptive (observation de terrain, recueil de « parole naturelle » et d’activités en situations par enregistrements sonores, vidéo).

Ces études participent d’un nouvel intérêt des gestionnaires pour les exigences de coordination et de communication et le basculement vers une recherche de transversalité, d’interaction et de « réactivité » propre à dynamiser et « rentabiliser » les collectifs de travail.

Ont ainsi été étudiées les tâches des infirmières, des enseignants, des policiers, des prestataires de services municipaux, communaux, des travailleurs sociaux, ainsi que d’autres catégories de personnels de plus en plus concernées dans leur rapport au public par la montée des problèmes d’exclusion : agents EDF, agents de la Poste , de la SNCF, etc.(8).

L’étude des pratiques professionnelles met en évidence à la fois l’engagement des acteurs, leurs stratégies de coopération et de réduction des conflits et la difficulté de donner « sens » à des missions marquées globalement par les contradictions entre les objectifs officiels de l’Action publique et l’organisation concrète des réponses, en termes de moyens financiers, de reconnaissance des savoirs techniques, de conditions de formation, de recrutement et de travail des personnels.

Des recherches interdisciplinaires ont ainsi mis à jour les « improvisations » continues grâce auxquelles les professionnels essaient d’arriver au bout des tâches qui leur sont confiées. Nous sommes donc ainsi très loin d’une approche volontariste impliquant des solutions toutes faites, le plus souvent élaborées sans le concours des acteurs eux mêmes, en particulier en ce qui concerne les savoirs professionnels « en action ».

 

UNE APPROCHE DES SAVOIRS PROFESSIONNELS PAR L’ANALYSE DE CONVERSATION ?

 

Mes propres recherches ont la particularité de s’appuyer sur ce qu’Harold GARFINKEL, fondateur de l’Ethnométhodologie appelle « un savoir de membre » : nous partons de l’idée que le monde – ce qui nous entoure, tout ce qui est visible, perceptible est toujours interprété par l’individu.

Cette interprétation du monde environnant, des situations vécues se réalise grâce à un savoir social partagé concernant « ce qui va de soi », ce qui paraît naturel de faire, de penser, de dire, etc., qui permet d’être un membre « compétent » et d’agir au quotidien dans un contexte culturel donné.

En me basant sur ce savoir j’ai pu mettre à jour – sur la base d’enregistrements exhaustifs de réunions professionnelles – les « ressources » qu’utilisent les membres d’un collectif institutionnel pour mettre en forme leurs expériences du réel(9).

C’est à travers l’utilisation de ces ressources interprétatives que les règles et la permanence de la vie sociale se trouvent reconduites.

Dans cette approche les normes (même les moins évidentes comme celles qui concernent l’identité sexuelle) sont vues comme continuellement « réactualisées » à travers l’interaction (et c’est dans ce sens que cette sociologie peut être dite « constructionniste » : la réalité sociale est dite construite coopérativement).

De la même manière lorsqu’on étudie une organisation quelconque, les règles organisationnelles, institutionnelles sont des « ressources » utilisées pour interagir, par exemple pour défendre un projet, on augmente sa crédibilité et le bien fondé de sa démarche en mobilisant des ressources de ce type.

On montre donc en le faisant qu’on est un membre compétent et en même temps on « met en scène » la respectabilité de sa position.

La notion de « mise en scène » proposée par Erving GOFFMAN(10) rend compte d’une dimension fondamentale de la compréhension du sens des actions dans le type d’approche retenue : son caractère public.

Les motivations d’un individu ne sont pas accessibles directement ; par exemple, seule leur « exhibition » ou leur « publicisation » – c’est-à-dire ce qu’un acteur donne à voir (et à entendre) de celles-ci par une action donnée : excuse, accusation, reproche, etc. – peut, en étant produite à l’intention d’un public, donner accès au sens sous-jacent.

Les règles que nous suivons ne nous déterminent pas de l’extérieur car chaque situation s’inscrit dans un contexte, dans un environnement qui se renouvelle constamment, au fil de l’interaction. Pour illustrer cette idée on peut penser à une conversation où l’on passe d’un sujet professionnel à un sujet de plaisanterie.

Le cadre de la situation comme l’a indiqué Erving GOFFMAN a changé.

Aucun corps de règles aussi exhaustif soit-il ne pourrait définir ce qu’il convient de faire – dans ce cas de dire – dans toutes les situations : on peut donc supposer que l’acteur dispose de compétences langagières pour comprendre qu’il est par exemple la cible de la plaisanterie, dans un contexte donné et pas dans un autre. Cette compétence langagière est en même temps une compétence sociale et une expression culturelle.

Dans ses principes l’Analyse de conversation ne nie pas que les différents acteurs puissent avoir des objectifs personnels, une histoire commune ou non, tel ou tel rôle professionnel, mais elle ne considère pas ces facteurs comme déterminants a priori.

Le sens de ce qui se dit est rapporté à ce qu’on appelle le contexte immédiat des échanges, plus précisément le contexte des tours de parole.

Ainsi un énoncé est compréhensible uniquement dans sa relation au tour de parole précédent. Et réciproquement l’énoncé qui suit exhibe le sens de ce qui précède.

Harvey SACKS le fondateur de l’Analyse de Conversation a pu dire qu’une question n’est une question que si elle est suivie d’une réponse.

On doit comprendre par là que la réponse constitue la question comme telle, et ceci dans le contexte de cet échange, c’est-à-dire de façon située.

Depuis les grecs l’on connaît la propriété d’indexicalité du langage et c’est cette propriété qui donne à la parole ordinaire son efficacité.

En effet, on observe que les membres d’un groupe échangent avec « juste assez de mots ». Quelqu’un qui dirait par exemple à son interlocuteur « ici, dans cette pièce qui est un salon, au moment où je te parle, je te dis que j’ai chaud » serait pris pour un plaisantin ou un fou.

Cette capacité de la parole d’être à la fois efficiente et économe (on parle par raccourcis – glossing) tient au fait que la plupart des items que nous utilisons sont compris en contexte : un indexical comme « il », « ici », « là », « aujourd’hui », tire son sens d’une situation, d’un lieu, d’un temps précis.

Toute parole fait donc l’objet d’une « remise en contexte » sous peine d’être privée de sens.

Le sens est donc toujours tributaire de sa contextualisation ; il doit être référé au contexte immédiat : « qu’est-ce qui précède l’énoncé ? » et « qu’est-ce qui le suit ? » et dans cette mesure tout élément langagier ou non langagier doit être pris en compte : répétition, erreur, réparation, silence (gap), chevauchement d’énoncés, rire, respiration audible, etc., ce qui explique l’importance accordée aux données brutes et à leur retranscription minutieuse.

Bien entendu le contexte organisationnel n’est pas ignoré et en particulier le type d’interaction dont il s’agit, son objectif officiel, le nombre de participants, etc.

Mais ces éléments comme nous l’avons vu ne sont pas considérés comme des déterminismes.

Si le nombre de participants peut éventuellement influer sur l’opportunité plus ou moins grande de parler, d’autres caractéristiques comme le degré de formalité des échanges sera ou non « actualisé » par les participants, autrement dit « le formalisme » peut être envisagé comme « construit » dans la situation et non déterminant de celle-ci.

Ces quelques éléments théoriques et méthodologiques donnent une idée des a priori avec lesquels sont abordées les données.

Les retranscriptions de la parole dans tous leurs détails sont supposées rendre compte de la construction collaborative du sens d’une situation au moment où elle se produit.

(La collaboration dont nous parlons ici doit être comprise non comme une volonté consciente mais comme une compétence sociale mis en œuvre par les participants pour maintenir l’échange).

Chacun a en tête la collaboration minimum que représente le hochement de tête, les bruits divers comme « hmm » ou « mmm » qui manifestent le maintien de l’attention qu’il est normal de porter à un locuteur.

De la même manière tout manquement à ces règles de « convenance » – du côté du locuteur (garder trop longtemps la parole, interrompre, etc.) ou de l’auditeur (se détourner ostensiblement, bailler) est sanctionné, même si on observe des variations dans le degré de tolérance des participants les uns vis à vis des autres.

En mettant en œuvre un mode d’investigation rigoureux de tous les détails des échanges (hésitations, erreurs, auto-corrections, silences, etc.) l’analyste peut se baser sur les interprétations même des participants, en s’interdisant toute reconstruction a posteriori qui ne serait pas justifiée par l’étude du matériel verbal et sonore recueilli.

Si l’on ne peut parler ici de découverte de « savoirs professionnels » à proprement parler, dans l’acception usuelle du terme, c’est qu’en l’occurrence nous avons affaire à une compétence sociale globale permettant de décrire et de définir une situation, donc de créer du sens collectivement. Il s’agit donc de rechercher l’infrastructure du social à travers la description d’un ordre inhérent aux pratiques de gestion de la parole et aux usages réglés et méthodiques qui permettent l’accomplissement d’activités conjointes.

 

PISTES POUR L’ÉVALUATION DES PRATIQUES

 

L’Analyse de Conversation appliquée à l’étude des tâches professionnelles s’intéresse à des situations locales où les acteurs recherchent des solutions pratiques aux différents problèmes qui se présentent dans l’action.

« L’observation des pratiques langagières au travail donne accès à ce que nous appelons (…) l’intelligibilité de l’action : comprendre pourquoi quelqu’un fait ce qu’il fait, comme il le fait, au nom de quoi, avec qui, quelles ressources (savoirs et savoir-faire mais aussi ressources affectives, sociales, culturelles), accès donc à cette part cognitive, réflexive, délibérative, collective du travail « réel » (par opposition au prescrit) qui met en œuvre et mobilise le langage comme moyen de penser et d’agir ensemble« (11).

Or qu’il s’agisse d’organisation du travail ou d’évaluation des prestations, les théories du management issues du monde de l’Entreprise et s’inspirant de façon « lâche » de concepts des Sciences humaines, continuent de se développer dans les institutions de travail social en proposant des modes de pensée « abstraits » et déconnectés des réels problèmes des professionnels.

De la même manière les concepts d' »évaluation » et de « contrôle de la qualité » censés crédibiliser les prestations fournies au public par les différents dispositifs de prévention des exclusions sont porteurs de discours idéologiques sur le travail par le biais des expertises spécialisées.

Mes différentes études m’incitent à penser que si le marché de l’évaluation constitue à l’heure actuelle une opportunité professionnelle pour une catégorie de chercheurs et de cliniciens du social, les outils proposés ne sont pas forcément adaptés à l’approfondissement du contenu réel des tâches, dont seuls les praticiens détiennent le sens.

Ainsi la sociologue Annie BORZEIX dans sa présentation des enjeux socio-scientifiques du colloque organisé par le réseau Langage et Travail indique qu’à propos des pratiques langagières au travail une réflexion est à conduire sur la possibilité de donner « à la notion de compétence (…) une définition alternative, élargie aux compétences de coordination, de communication, compétences civiles, morales, « urbaines » repérables chez certains jeunes des banlieues, non reconnues et pourtant abondamment utilisées« .

A cet enjeu s’articule la possibilité d’enrichir la représentation des activités – en particulier non qualifiées – et d' »objectiver » à partir de données empiriques, la partie invisible – difficilement évaluable – et non reconnue de ces pratiques professionnelles.

La reconnaissance des savoirs informels et des compétences collectives implique également de ré-interroger les modalités de leur apprentissage, à travers les mises en œuvres des formations dans le social(12) et la difficile question de la validation des acquis de l’expérience(13).

Concernant la reconnaissance des pratiques, il est notable qu’au moment où se développe dans le travail social une demande de « résultats » légitimée par la notion de « rapport coût / rentabilité », on assiste en parallèle à une disqualification continue – largement médiatisée – des mouvements revendicatifs anciennement portés par le syndicalisme.

Il est possible de déduire que la pensée libérale, en faisant le procès sans nuances des « corporatismes » et des « archaïsmes » qui toucheraient prétendument la réflexion et l’action syndicales, et en soutenant la déréglementation du travail, donc en attisant la concurrence entre les salariés, contribue à isoler chaque acteur et à priver la recherche dans le travail social et dans l’éducation d’un autre regard sur l’acte technique qui est en même temps et toujours un acte collectif.

 

Notes :

(1) Voir la plupart des ouvrages de GOFFMAN E., dont Les rites d’interaction, 1994, Paris, édition de Minuit.

(2) Voir l’article paradigmatique : SACKS H., SHEGLOFF E., JEFFERSON G., « A Simplest Systematics For The Organization Of Turn-Taking Conversation », Language 50-4, p. 696.

(3) CLOT Y., Résultats et projet scientifique de l’équipe : [ http://www.cnam.fr ]

(4) Terminologie empruntée à Denis CASTRA, L’insertion professionnelle des publics précaires, collection le Travail Humain, P.U.F., 2003.

(5) Pour un repère historique, voir le Rapport Bloch Lainé de 1967. La philosophie du rapport est la valorisation de l’insertion en milieu ordinaire chaque fois que possible. Il s’agit d’un droit dit « restitutif » : la collectivité a des devoirs vis-à-vis de ses membres et doit contribuer à réparer les dommages dont elle est responsable (accidents du travail) mais aussi liés à la reproduction de l’espèce (déficiences) ou à la maladie. Vision médicale, professionnelle et sociale de solutions à mettre en œuvre pour maîtriser les problèmes de handicap : propositions de dépistage, orientation, traitement, éducation en milieu protégé, hébergement et insertion professionnelle, d’où définition de droits légitimes : accès à l’instruction, aux soins, au travail, au logement. La loi de Juin 1975 traduit dans le droit cette réflexion éthique, et 20 ans plus tard, la loi du 10 juillet 1987 instaure une participation des employeurs à une plus grande partie du coût de l’insertion professionnelle des handicapés ou personnes en précarité avec des incitations financières.

(6) Création de nouveaux métiers « sociaux » et explosion de tâches de « médiation sociale » de toutes sortes pour répondre aux conduites « inciviles » par exemple (SNCF, RATP, etc.).

(7) Entre autres très nombreux travaux :

MONJARDET D., « A la recherche du travail policier », Sociologie du travail, n°4, 1985.

GROSJEAN M., LACOSTE M., Communication et action collective : le travail à l’hôpital, Paris, P.U.F., 1999.

BORZEIX A., FRAENKEL B., coordinatrices, « Communication, cognition, action », C.N.R.S., édition de 2001.

FAITA D., « Le travail du contrôleur S.N.C.F. », Cahiers Langage et Travail, n°4.

(8) GARFINKEL H., Ethnomethodology’s Program, Rowman et Littlefield publishers inc 2002.

(9) FÉLIX C., « Contribution de l’Analyse de conversation aux pratiques informelles en institution, le cas des réunions d’équipe », Esprit Critique, volume 2, n° 4, avril 2001, et site Esprit Critique Revue électronique de Sociologie.

(10) GOFFMAN E., La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, édition de Minuit.

(11) BORZEIX A., « Présentation du contenu des recherches du Réseau Langage et Travail », Site Langage et Travail.

(12) FÉLIX C., « La légitimation du savoir de l’éducateur : l’enjeu paradoxal des formations de maîtres d’apprentissage », contribution au colloque « Éthique et Formation », Montpellier, 2003.

(13) SCHWARTZ Y., « L’expérience est-elle formatrice ? », Éducation permanente, n° 158, 2004.

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AUDIOVISUEL / BOWLING FOR COLUMBINE de Michael MOORE : QUELS PROJETS POLITIQUES ? par Philippe CHAPUIS

Le titre du film de Michael Moore s’inspire d’un fait divers réel. Les deux adolescents qui, en 1999, massacrèrent 13 personnes avant de se suicider à la Columbine High School. Bowling for Columbine est une critique cinglante, acerbe, dévastatrice de l’industrie de l’armement, de l’usage des armes et du droit constitutionnel qu’à tout citoyen américain d’en posséder. C’est aussi le portrait désopilant d’un pays au lendemain du 11 septembre.

Depuis 1992, date de sortie de son premier film Roger and Me qui décrivait de manière critique, et dans une certaine mesure autobiographique, la fin de l’ère du fordisme à travers l’exemple de la fermeture des usines General Motors à Flint, Michigan (leur siège historique) et leur « délocalisation » au Mexique, Michael MOORE a réalisé The Big One, où il s’attaque au fabricant multinational de chaussures Nike, et Canadian Bacon… Il a également publié des livres dont Downsize this et le récent Stupid White Men, et travaillé à la télévision, créant TV Nation puis The Awful Truth. Il est devenu, en dix ans, à l’intérieur des Etats-Unis, l’une des figures de la contestation du « Nouvel Ordre Mondial » – impérialisme politique, offensive idéologique et suprématie économique des États-Unis – instauré par George BUSH père au début des années 1990.

Bowling for Columbine (sortie fin septembre 2002) est son quatrième film et peut être le plus abouti, à ce jour, de sa filmographie. Prenant comme point de départ un massacre dans un lycée de la petite ville de Columbine, Colorado (où des adolescents ont ouvert le feu sur leurs camarades et professeurs, faisant plusieurs morts) Michael MOORE explore le rapport ambigu que la nation américaine entretient avec la violence et le culte des armes à feu. La force de cet essai mordant est d’échapper à la manière conventionnelle, « sujet de société », d’évoquer cette question ; sa structure est là pour rappeler à chaque instant que vouloir faire de la violence un sujet en soi, c’est-à-dire à l’isoler d’autres questions plus essentielles dont elle est le symptôme, serait une imposture. Le premier travail consiste donc en une redéfinition des termes du débat, en opposition avec le discours médiatique.

Pour la télévision américaine (et européenne, notamment française) l’affaire est entendue : il suffit de parler de « violence », de « délinquance », de « criminalité » pour que des images mentales se forment très vite : la violence est le fait des « minorités » et, essentiellement, des Noirs(1). « Le suspect est un homme noir de 30 ans environ…« , c’est l’incontournable commentaire des journaux télévisés du soir dans leur rubrique complaisante consacrée au crime ; et ce, quelle que soit la ville des États-Unis. Le postulat médiatique est simple : les pauvres créent l’insécurité, or les Noirs sont pauvres donc ils sont dangereux car ils en veulent à la propriété privée ; les armes sont nécessaires pour se protéger de ces nouveaux indiens.

MOORE s’ingénie à montrer, par des exemples concrets, en quoi cette vision des choses est partielle, fausse et intéressée. Dans Bowling for Columbine, on apprend ainsi que la police a modifié la procédure d’arrestation des « délinquants » afin de satisfaire aux exigences des chaînes de télévision, avides d’humiliation et de spectaculaire : un montage montre plusieurs scènes similaires où des policiers (Blancs) arrêtent un « délinquant » (Noir), lui arrachent ses vêtements jusqu’à ce qu’il soit torse nu et le maintiennent plaqué au sol avec leurs pieds. Près d’une fois sur deux, le « suspect » est innocent. De telles scènes, très impressionnantes, n’existeraient pas sans la télévision. Elles accentuent l’idée de sauvagerie de la victime – alors même que c’est elle qui subit une attaque sauvage – et renvoient certainement à un inconscient esclavagiste dont la population blanche ne s’est jamais vraiment débarrassée. Un sociologue spécialisé dans l’étude de la criminalité explique ensuite que la délinquance des Noirs n’est pas la plus importante aux États-Unis mais que c’est de très loin la plus représentée. MOORE nous montre enfin que cette vision médiatique de la violence attribuée aux seules « minorités » sert à masquer les crimes de la « majorité » – blanche et possédante. Il s’attaque alors à une délinquance, quantitativement plus importante, dont curieusement les médias ne parlent jamais (sinon lors de « bavures » comme le scandale Enron) : celle des entreprises, « Corporate Crime ». Leur éventail est si étendu qu’il va de l’empoisonnement des usagers aux fraudes fiscales de grande ampleur en passant par l’usage de faux, la corruption, le détournement de fonds et une multitude d’infractions aux lois américaines et internationales. Dans sa série télévisée « TV Nation », MOORE avait déjà créé le personnage burlesque du « Corporate Crime Chicken », un poulet redresseur de torts traquant les entreprises coupables d’infractions à la loi. Dans son film, il approfondit la démarche d’analyse avant d’opposer à l’image télévisée du délinquant Noir, celle d’un cadre de grande entreprise que des policiers arrêtent et auquel ils arrachent sa chemise…

La méthode est imparable et beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît. MOORE nous montre « par l’absurde » que si les médias ne requièrent qu’une très faible adhésion à leur discours, ils compensent cette faiblesse par une contamination progressive de l’espace de parole public qu’ils finissent par occuper en totalité. En inventant cette image stéréotypée du « cadre délinquant », MOORE détourne le contenu du discours médiatique mais en conserve la forme, rendant ainsi explicite son caractère partial et construit. Il s’agit de reconquérir ainsi « par la force » l’espace mental du spectateur en dynamitant les catégories de pensée qu’impose structurellement la télévision marchande. Cette « méthode », utilisée pour la première fois de manière cohérente dans Bowling for Columbine, s’explique à la fois par le passage de Michael MOORE à la télévision – où il a pu expérimenter toutes sortes de techniques relevant du film militant et prenant le contre-pied de la télévision classique – et par une radicalisation progressive de son discours. Au fil des films, sa maîtrise du cinéma augmente dans les mêmes proportions que sa rage face à un système inique. Décrire la situation des exclus et leur donner la parole ne suffit plus : il faut battre en brèche le discours médiatique sur son terrain.

C’est sans doute l’originalité et la grande force politique de MOORE : il lutte pied à pied, dans l’arène médiatique, contre le discours dominant, en cherchant à convaincre les téléspectateurs de tous horizons. Livres, films, émissions de télévision, tous les supports sont mis à contribution pour tenter péniblement de s’immiscer dans un monde d’ordinaire inaccessible au commun des mortels, afin de proposer un discours différent. La Fox Television en a d’ailleurs bien perçu le danger puisqu’elle n’a pas renouvelé le contrat de MOORE après « TV Nation ». Sans doute les responsables de cette chaîne voyaient-ils en lui un « amuseur » de plus, apte à participer à la grande diversion générale que constitue le flux télévisuel; quelques épisodes ont suffit à les convaincre que ce n’était pas le cas.

Bowling for Columbine est donc grandement redevable dans sa forme à cette expérience de la télévision et de ses mécanismes. Aux approches du documentaire plus classique qui étaient celles de Roger and Me, ce film en ajoute de nouvelles qui les complètent harmonieusement et offre en définitive un « arsenal » assez complet d’outils (d’armes?) pour appréhender et décrire la réalité. On pourrait distinguer ainsi quatre axes stylistiques principaux.

 

LA VOLONTÉ D’ÉTABLIR UN IMPOSSIBLE DIALOGUE

 

C’est là une figure constante des films de MOORE : l’enquêteur agitateur qu’il incarne cherche à dialoguer, « d’égal à égal » avec les détenteurs du pouvoir au nom d’une vision mythique de la démocratie (« Tous égaux »), et ce qu’il s’agisse du pouvoir politique, économique ou militaire. Dans Roger and Me, il veut interroger le PDG de General Motors, dans The Big One, celui de Nike, et dans Bowling for Columbine, celui des supermarchés Wall-Mart puis Charlton HESTON, président de la société des détenteurs d’armes (NRA). A chaque fois, c’est cette quête d’un dialogue humain fondé sur le respect mutuel qui structure le film et se voit contrecarré par la volonté des interlocuteurs qui refusent littéralement de parler « à n’importe qui », c’est-à-dire à quelqu’un qui n’appartient pas à leur monde ou à la sphère médiatique – celle-ci étant d’ordinaire leur intermédiaire privilégié. Au fil des films, on perçoit ainsi l’évolution du statut médiatique de MOORE à travers la réaction de ses interlocuteurs, l’étonnement et la morgue laissent peu à peu la place à une attitude beaucoup plus conciliante, conforme à l’image de marque de l’entreprise.

Cette recherche du dialogue n’est d’ailleurs peut être pas seulement une figure rhétorique visant à montrer le cloisonnement du monde social, en effet MOORE cherche réellement à discuter, lorsqu’il le peut, – c’est notamment le cas lorsqu’il rencontre Charlton HESTON à la fin de Bowling for Columbine. Ce dernier, ancien acteur, pense pouvoir maîtriser en toutes circonstances, l’image qu’il donne de lui-même face à une caméra, et, pendant la première partie de l’interview, son aplomb et sa manière assurée d’asséner ses idées paraît lui donner l’avantage. En revanche, vers la fin de l’entretien, MOORE qui n’a cessé de le questionner au nom du bon sens et du respect d’autrui (était-il raisonnable d’organiser un congrès de la NRA à Columbine quelques jours après le massacre ?) parvient à le mettre en défaut. Sentant alors que le pouvoir, le contrôle de l’image, lui échappe, il quitte la scène, penaud, sans un mot.

La motivation profonde, peut-être inconsciente, de MOORE au cours de ces « dialogues » avec des personnalités dont il désapprouve l’action, relève sans doute d’une forme d’incrédulité face à tant de mépris. Tout se passe comme s’il avait besoin de se voir confirmer par le PDG de Nike en personne que ce dernier emploie des enfants dans ses usines de Malaisie, pour le croire.

 

CONFONDRE LE DISCOURS « PUBLIC RELATION » DES ENTREPRISES

 

La phase de dialogue est presque immanquablement précédée d’un moment de prise de contact souvent difficile. Une figure constante des films de MOORE consiste en une tentative désespérée de pénétrer un espace interdit. Il s’agit de la preuve physique, visuelle, que le siège des grandes entreprises est aussi protégé qu’une banque ou une base militaire : derrière le discours jovial de « l’entreprise proche des gens » se cache une réalité bien différente, fruit du pouvoir et de la propriété privée. La résistance s’opère toujours à deux niveaux : dans un premier temps, les vigiles repoussent avec plus ou moins de bonhomie l’équipe de tournage hors de la place, puis, si MOORE insiste, on voit arriver la directrice de la communication ou des relations publiques, tout sourire, expliquer que « non, Mr X est très occupé et ne pourra pas vous recevoir aujourd’hui, mais le message sera transmis…« .

Il s’agit alors de se confronter à ce discours de façade, toujours conciliant et charmeur, qui masque des réalités plus brutales. Souvent, la discussion se termine par un échec, l’entreprise reste sur ses positions et ne fait même pas mine de céder ; la fausseté de son discours (contraire à la réalité des faits) apparaît de manière criante. Parfois, comme c’est le cas dans Bowling for Columbine lors de la « prise » du siège de Wall-Mart, la tentative d’obtenir justice semble aboutir – l’entreprise assure qu’elle va retirer de la circulation, toutes les munitions vendues dans ses magasins. La séquence prend alors valeur d’exemple pour MOORE que l’on devine persuadé que l’action collective peut parvenir à faire plier la volonté privée – à moins qu’il ne s’agisse d’une illusion nécessaire au moral des troupes. Dans un épisode mémorable de « TV Nation », MOORE découvre qu’une vaste portion de territoire (une grande plage de la côte Est et ses environs) a été « privatisée », l’accès étant interdit à toute personne non résidente. Il arrive avec un car de jeunes gens venus de la banlieue New Yorkaise et cherche à pénétrer ce sanctuaire interdit. D’abord refoulé par les nombreux vigiles qui surveillent l’entrée, MOORE et ses compagnons finissent par accoster sur la plage en bateau. Les visages de haine des résidents nantis alors plus significatifs qu’aucun discours et ces derniers ne cherchent pas à faire bonne figure pour la télévision, ils sont prêts à saisir le fusil. Leur argument laisse songeur : « Vous n’avez qu’à acheter ici et payer des impôts si vous voulez profiter de la plage« …

 

MONTRER CE QUE CACHE LE DISCOURS MÉDIATIQUE : SON « HORS-CHAMP »

 

Qui aurait jamais entendu parler de Columbine, Colorado, si un massacre sanglant ne s’y était produit ? Une séquence frappante du film montre les équipes de télévision accourues de tout le pays pour rendre compte de la tuerie en une demi-journée, fabriquer rapidement un discours emphatique dénué de toute analyse, puis reprendre le premier avion pour New York ou Los Angeles. Dénoncer la précipitation des médias et leur incapacité fondamentale à rendre compte de l’expérience humaine d’une manière utile est une banalité. MOORE n’y consacre pas plus d’une minute de son film et préfère mener sa propre enquête, avec le temps d’investigation et de réflexion propre au cinéma. C’est là une démarche beaucoup plus classique du documentaire.

La singularité de Michael MOORE est qu’il préfère atteindre le « réel » du monde par le « collage » de fragments hétérogènes plutôt que par l’immersion dans un lieu unique, qui caractérise par exemple la démarche de Frederick WISEMAN, son illustre collègue. La visite d’une usine d’armement du voisinage, les extraits d’un dessin animé militant ou l’interview de Marylin MANSON – qui évoque avec justesse le lien de causalité entre la peur et la consommation – sont autant de façons complémentaires de poser la même question (Pourquoi la violence ?) en la rendant productive, c’est-à-dire en l’articulant à une vision globale de la politique. MOORE suggère ainsi que les causes immédiatement identifiables du massacre (et identifiées par la télévision) ne sont pas les plus importantes mais que cet événement tragique offre l’occasion unique de réfléchir à la nature profonde de la société américaine, de son histoire et de ses hantises.

 

LUTTER CONTRE LES MÉDIAS AVEC LEURS PROPRES ARMES

 

Dans « TV Nation » puis surtout dans la série suivante « The Awful Truth », MOORE systématise cette approche du « hors champ » médiatique et l’oriente vers le conflit ouvert. Aux images va-t-en-guerre de CNN, il oppose le point de vue de délégués américains de l’ONU qui choisissent de démissionner de leurs fonctions après avoir dénoncé le génocide perpétré en Irak par les États-Unis (1,2 million de morts dont des centaines de milliers d’enfants à la suite de la guerre et de l’embargo.). Il évoque également les 100000 soldats américains souffrant du « syndrome de la guerre du Golf » pour avoir été en contact avec des armes radioactives. Dans un autre ordre d’idée, c’est le mythe même de la démocratie américaine qui est mis en cause dans une série de reportages montrant la corruption des institutions : MOORE fait apparaître que sous l’actuel gouvernement BUSH, le ministre de la santé a vu sa campagne électorale financée par les grandes compagnies de tabac, et que la ministre de l’agriculture n’est autre que l’ex-PDG de Monsanto – multinationale agronomiques à la pointe des technologies OGM… Enfin, « TV Nation » parvient à s’offrir un « TV Nation Day » en offrant 5000 dollars à un sénateur pour des opérations de lobbying. Ce dernier exemple de la « démocratie aux enchères » est à la fois le plus drôle et le plus sinistre.

La récente définition unilatérale et simpliste du mot « terrorisme » par la Maison Blanche et sa reprise en chœur par l’ensemble des médias occidentaux fournit un exemple récent de la puissance de formatage du discours médiatique. La rigueur intellectuelle voudrait que les termes du débat public puissent être collectivement définis et, le cas échéant, contredits, mais c’est précisément ce que l’idéologie médiatique ne permet pas, elle relaie exclusivement la parole du pouvoir – qu’il s’agisse de celles des « stratèges » de l’administration BUSH ou du directeur de la banque fédérale américaine. La sensation de « fuite en avant du temps » et la superficialité qui en découle à la télévision ne sont donc pas dues aux caractéristiques du médium lui-même – au contraire, on pourrait très bien imaginer au sein de ce flux des rythmes plus lents, propres à l’analyse – mais sont le fruit d’une volonté idéologique. Aux privatisations économiques correspondent, en effet, un autre détournement, symbolique celui-là, la privatisation progressive du langage, c’est-à-dire l’impossibilité concrète de choisir les termes du débat et la prise de contrôle des moyens de communication par les marchands.

C’est dans ce contexte que la démarche politique de Michael MOORE prend son sens : il ne critique pas les médias sur un plan théorique en analysant leur situation de monopole idéologique et la manière dont ils justifient quotidiennement l’existence d’un modèle de société inégalitaire, consumériste et prédateur ; mais il tente avec difficulté de faire exister au sein même du monde médiatique un autre discours, d’autres définitions et d’agir directement sur l’opinion de ses concitoyens. Dans la tradition européenne, la théorie est un préambule nécessaire à l’action mais dans l’Amérique de Michael MOORE, il en va autrement pour un certain nombre de raisons historiques. Dans son dernier livre, il précise d’ailleurs clairement sa position vis-à-vis du marché : aucun éditeur n’a réellement envie d’entendre ce qu’il a à dire sur la société américaine ou les vicissitudes (nombreuses) de la famille BUSH, mais grâce au succès tout à fait inattendu de son premier film, il a eu la possibilité improbable de voir un petit espace s’ouvrir : un livre publié. Seul le succès commercial de ce premier opus, classé parmi les « best-sellers », explique qu’on lui ait permis de publier Stupid White Men. Sa position est donc simple : le succès marchand est la condition nécessaire à l’existence de sa « tribune », et cette dernière en a bien sûr les limites.

Cette situation explique l’approche tout à fait originale qui caractérise l’ensemble de sa production : il s’agit d’une critique radicale des travers de la société et du système politique, mais qui se décline sur un mode résolument pragmatique et spectaculaire – c’est-à-dire culturellement américain. Michael MOORE ne théorise pas ; sa réflexion sur les institutions et leur corruption par la minorité dominante est un assemblage d’exemples, d’anecdotes et de mise en scène visant à rendre explicites et visibles les mécanismes cachés du monde social. Ce qui fascine le spectateur européen, c’est ainsi cette capacité à produire en même temps un spectacle populaire et une critique radicale de la société sans appuis théoriques préalables – sinon le bon sens, le « common sense » de la tradition américaine depuis Tom PAYNE. La relation au public en découle et oscille entre la parole du citoyen à un compatriote, et la séduction de « l’entrepreneur » dont la survie et la libre expression (durement conquise) dépendent exclusivement du résultat de ses ventes.

En suivant attentivement le fil de cette production, il est possible d’en déduire, peu à peu, les présupposés politiques de son action. Michael MOORE n’est en rien un révolutionnaire – cette tradition étant minoritaire au point d’être presque inexistante aux États-Unis. Le faisceau de ces critiques de l’Amérique contemporaine vise à une réforme profonde non seulement des institutions mais également de l’attitude politique du peuple américain. Les moyens qu’il envisage pour atteindre ce but sont donc la mobilisation démocratique et la lutte non-violente. Il aime à citer l’action de GANDHI contre l’empire britannique ; dans Stupid White Men, il conseille à Yasser ARAFAT de renoncer à la lutte armée au profit d’une grève générale des travailleurs palestiniens en Israël visant à paralyser cet état.

Cette manière de voir n’est pas dénuée d’ambiguïtés : MOORE critique de manière systématique le capitalisme « sauvage » ou « néo-libéral » actuel en se référant à une période ancienne (peut être mythique) ou du moins à la possibilité théorique d’un capitalisme qui serait « apprivoisé », on pourrait dire « à visage humain ». La critique ne porte pas sur le capitalisme en tant que système mais sur ces « excès ».

Il s’agit également d’ôter aux conservateurs l’apanage du discours patriotique dont ils ont toujours abusé pour couvrir leurs méfaits. Ce que Michael MOORE conteste avec force par ces attaques contre l’actuel président des États-Unis, c’est la mainmise de la droite conservatrice sur l’image du patrimoine américain. Celle-ci aimerait faire croire en effet, que l’Amérique toute entière est incarnée par Georges W. BUSH, qu’elle est la patrie naturelle du néolibéralisme, indissociable de la « liberté d’entreprendre ». MOORE ébrèche autant qu’il le peut cette vision largement répandue et appelle le peuple américain à reprendre le contrôle de son propre destin politique : non, BUSH n’est pas toute l’Amérique ! Il n’est que l’héritier d’une famille de grands bourgeois très influents, et notamment connus pour s’être compromis avec le nazisme pendant la deuxième guerre mondiale(2). Ils défendent une vision du monde ultra conservatrice à laquelle aucun citoyen américain n’est obligé de souscrire.

On devine au fil des pages, ou des plans, que l’idéal politique de MOORE se situe dans une sorte de nouveau New Deal à forte connotation écologiste, une reprise en main par la société civile (grâce à l’État) des affaires du pays, laissées peu à peu aux mains d’une oligarchie de possédants. Toutefois, cet idéal n’est jamais formulé ; fidèle à sa démarche pragmatique, MOORE dénonce des problèmes ponctuels qu’il résout par des solutions ponctuelles dont chacune représente une facette du projet politique d’ensemble. L’avantage de cette méthode est d’offrir un grand nombre de propositions concrètes dans beaucoup de domaines (citoyenneté, environnement, lutte contre la corruption, accès à une vie décente pour tous, etc.) ; l’inconvénient, c’est qu’elle laisse dans l’ombre, plus ou moins volontairement, un certain nombre de difficultés. Que faire par exemple lorsque les actions non violentes n’aboutissent pas ?

Bowling for Columbine est un film d’autant plus passionnant que MOORE ne se pose pas la question de la violence d’un point de vue « extérieur », mais aborde en filigrane la notion centrale de sa propre réflexion politique. La nation américaine s’est bâti sur un génocide (Indien), une usurpation territoriale et la pratique de l’esclavage, et tous ces événements passés pèsent encore avec une actualité invraisemblable sur le monde contemporain. C’est donc au discours officiel sur l’Amérique, relevant lui aussi de la mythologie collective et de la dénégation, que Michael MOORE cherche à s’attaquer, avec d’autant plus de verve et de fureur, que cette mythologie sélective est aujourd’hui relayée par la totalité des médias. Le préambule nécessaire à un « réveil » politique démocratique du peuple américain, passe immanquablement par une mise en doute du discours médiatique dominant, et il est essentiel pour MOORE que cette mise en doute soit vécue, qu’elle advienne, ici et maintenant, dans la tête du plus grand nombre possible de ses concitoyens.

La démarche de MOORE, par l’énergie qu’elle dégage et une manière unique de lier pensée et spectacle paraît à la hauteur de son ambition. La question capitale qui se pose ensuite est celle de la diffusion. Le discours sur « l’efficacité commerciale » et le « goût du public » est en effet l’une des formes de censure politique les plus hypocrites jamais inventées. On sait d’ores et déjà que Bowling for Columbine ne sera que marginalement distribué aux États-Unis ce qui confirme à ses dépens les analyses de Michael MOORE. La société américaine d’aujourd’hui vit sous le signe de la contradiction et du camouflage : contradiction d’un système économique devenu autodestructeur – il sape les bases sociales de la production au profit d’une sphère immense de spéculation, et camouflage par les médias d’une situation que nombre de citoyens voudraient contester sans le pouvoir puisqu’ils n’ont pas accès aux moyens privatisés de la communication moderne.

Depuis quelques années, le cinéma hollywoodien paraît se replier sur des « super héros » qui évoluent dans un univers simpliste, imaginaire et exempt de tout conflit réel.

Star Wars, le Seigneur des Anneaux, Spider Man, et bientôt Hulk, X-Men 2, les 4 Fantastiques… L’idéologie manichéenne et fédératrice des BDs des années de Guerre Froide, est amplement mise à contribution. Tous les problèmes humains, qu’ils soient intimes ou collectifs, amoureux ou sociaux ont déserté les scénarios au profit d’une lecture univoque et simpliste du patrimoine mythologique occidental (grec, celtique, puis américain). Derrière le fallacieux prétexte que « les gens veulent du rêve » et la volonté affichée de produire des films reposant sur un imaginaire de pacotille, se dissimule ainsi une formidable entreprise de dénégation et de camouflage du réel social et politique. L’entertainment comme la publicité évoquent un monde qui n’est jamais le nôtre, mais une sorte d’au-delà – à l’instar du paradis de la religion chrétienne que l’on n’atteint qu’après avoir copieusement souffert ici-bas.

Dans ce contexte, aller à l’encontre du cliché qui oppose les notions de cinéma « commercial », « populaire » et « divertissant » à ce qui serait « intello », « politique » voire « chiant » est un exploit, et lier une vraie pensée à l’aspect intrinsèquement spectaculaire du cinéma, une gageure. C’est sans doute la plus grande force esthétique et politique du travail de Michael MOORE.

Notes :

(1) En France, on parle dans les mêmes termes des « immigrés », rapidement réduits aux seuls « jeunes d’origine maghrébine », mais comme le monopole étatique de la violence est inscrit de longue date dans les mœurs (Voir Norbert ELIAS, La Dynamique de l’Occident), la parade consiste en une augmentation des forces de maintien de l’ordre plutôt qu’au recours aux armes individuelles.

(2) In Stupid White Men, Regan Books, 2001, p 31. Prescott BUSH, le grand père de George W. dirigeait aux États-Unis avant et pendant la guerre une banque appartenant à des industriels nazis. Il a dissimulé, pour leur compte, une somme de trois millions de dollars.

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EDUCATION / L’ECOLE, UTOPIE OU DÉMENTÈLEMENT ? par Raphaël FRANGIONE

« Et le chemin est long du projet à la chose » (MOLIÈRE, Tartuffe).

Le « grand débat » national sur l’école qui s’est engagé l’hiver dernier avec grande participation populaire dans toute la France vient de produire un document / rapport qui porte le nom de M. THÉLOT, président de la Commission. Ce texte est le fruit d’un grand effort de réflexion sur ce qu’a été la question éducative en 2003 / 2004. Remis au premier ministre le 12 octobre 2004, il contient bon nombre d’orientations sur lesquelles compte s’appuyer le parlement pour construire une solide architecture scolaire pour les années à venir (le projet de réforme devrait être matière de débat au parlement dès janvier-février 2005). Un fil conducteur l’accompagne : refonder tout le système éducatif français en essayant de définir, une fois pour toutes, ses missions et ses fonctions pour les quinze prochaines années. Un projet aussi ambitieux qu’urgent qui s’appuie sur la considération unanimement partagée que le système scolaire souffre de dysfonctionnements. Une crise qui ne date pas d’hier et qui porte, pour C. IMBERT, sur la dévaluation du « principe d’autorité et de l’idée de progrès« .

Cette crise remonte aux années 1970, mais c’est à partir de la loi sur l’orientation (1989) et l’instauration du « collège unique » qu’elle est devenue insupportable. En fait, à partir de ces années-là deux modèles philosophies absolument inconciliables s’affrontent. D’un côté le modèle dit « progressiste » focalisé sur les procédures. De l’autre, la conception à dominante « culturaliste » revendique l’idée que tout élève doit maîtriser l’ensemble des connaissances et compétences pour « réussir sa formation ». A l’intérieur de ces deux grands axes culturels et politiques sont insérées d’autres questions d’intérêt particulier sans jamais donner des réponses à toute une série de problèmes concernant l’organisation et l’inadéquation sociale du système-école.

La vérité est que, pendant tout ce temps où la Politique assistait désarmée à l’énorme désastre causé par un pédagogisme démagogique et inutile, le débat privilégiait plus les slogans mobilisateurs que la recherche d’autres mesures de politique éducative dans son ensemble, plus la solution apparente de petites questions que l’élaboration d’un vrai projet alternatif et innovant capable d’améliorer les standards de qualité et développer « une école socialement juste ».

Personnellement, je ne crois pas aux solutions « miracle », mais le débat a fait débat (!) dans le sens que pour la première fois et massivement les Français ont pu exprimer des considérations assez pertinentes sur la question de l’éducation. Bien sûr, ce ne sont que des pistes de réflexion intéressantes qui nécessitent un approfondissement sérieux et une attention plus suivie, car la réforme de l’école est la priorité des priorités, sous peine de son démantèlement.

Or, toute la question est de savoir ce que l’on abandonne du vieux système et ce qui, par contre, est pris en charge par la nouvelle école. Il est indispensable de comprendre en quoi le modèle traditionnel change et comment on va pouvoir mobiliser la soi-disant « culture commune » pour aller vers un réel progrès démocratique. Mais, avant tout, il faudrait approfondir la notion de « culture commune », car le risque de l’abaissement des standards culturels de qualité (« SMIC culturel« , d’après Annie DAVID, « baisse des exigences » pour A. FINKIELKRAUT) est réel.

Que ce soit une école de la réussite pour tous, c’est une aspiration non seulement possible, c’est légitime. Proposer, par contre, un « socle commun » appauvri destiné à certains élèves pendant que d’autres accéderaient à une culture plus large, ce serait un recul extrêmement dangereux, certainement anachronique, qui pourrait engendrer une nouvelle saison de conflits et d’incertitudes sociaux.

Il vaut la peine, à ce propos, de mettre l’accent sur le fait que l’instruction est une valeur à défendre. Elle est déterminante dans la lutte contre les incivilités et tous les dogmatismes. Sa légitimité réside dans l’œuvre de construction identitaire et culturelle, l’école étant un important facteur d’intégration sociale (cf. P. BOURDIEU et E. DURKHEIM).

Mais est-il possible pour l’école de gérer des relations visant à la compréhension de la multiplicité ?

A l’intérieur d’un espace fortement formel qu’est l’école, est-il possible de promouvoir une culture du « faire école » entendue comme attention aux rapports et écoute des différences qu’elles soient culturelles, linguistiques et religieuses ?

Et encore, est-il possible d’imaginer une école où l’innovation culturelle s’intègre bien à l’organisation du travail, une école où l’on apprend toute la vie ?

Cela peut sembler une utopie. Mais si l’on veut répondre concrètement aux attentes de la société il faut récupérer la capacité d’utopie et être à même de la transmettre. Car pratiquer l’utopie ne veut pas dire construire des utopistes, mais construire des consciences saines et intéressées aux changements.

C’est vrai, la nouvelle réforme devra repenser bien des aspects de l’éducation pour répondre aux nouveaux besoins des jeunes qui émergent de façon très forte : les savoirs et les stratégies d’apprentissage, le rapport avec les savoirs en évolution, les critères d’évaluation et la réussite scolaire. Mais, préalablement, la nouvelle école se doit récupérer la capacité de communication avec les cultures « différentes », avec les langages, les modèles culturels adoptés, les intérêts et les habitudes des nouvelles générations.

Il va de soi que dans cette optique de reconstruction des fondations du système la formation « d’un socle commun des connaissances indispensables« , s’avère une des grandes ambitions : Apprendre quoi ? Assurer quels savoirs ? Comment les organiser ?

Deux points semblent largement partagés. Le premier est la nécessité d’éviter que la parcellisation des savoirs reflètent sur l’école une ombre d’incommunicabilité et de séparation à l’intérieur des disciplines. Le second point est la nécessité de sortir de la vieille et velléitaire prétention à ne pas choisir, offrant « tout » à l’intérieur du parcours formatif. L’école doit savoir faire des choix, sélectionner les connaissances fondamentales à assurer à tous les élèves et promouvoir, à la fois, des habilités exportables dans d’autres domaines. A cette fin, la nouvelle école devra nécessairement entretenir un rapport significatif et continu avec les nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, avec l’écriture et les images et surtout avec une multitude d’informations qui exigent des critères de lecture plus fiables. Et donc plus efficaces.

Une analyse rapide des propositions débattues dans le rapport THÉLOT permet de constater que le « grand débat » n’a donné aux questions concernant les TIC que peu de place.

Nous pensons que le grand intérêt des jeunes vers l’évolution numérique témoigne de la nécessité de faire revenir les TIC dans le monde de l’éducation, rendant aux enseignants la fonction de pivot et d’aide. Pour ce faire il faut que l’Institution-école s’active pour mieux former, recréant les conditions pour une revalorisation du métier d’enseignant.

« Travailler autrement », oui, mais colmater le fossé normatif qui sépare l’enseignement des problèmes de société.

On souhaite maintenant que dans le rapport THÉLOT le gouvernement trouve ces indications qui servent à la construction d’un nouvel ordre scolaire plus juste, adapté à l’ère du temps et qui ne laisse pas de grande place aux économies du marché, et à elles-seules.

Il me semble, à cet égard, qu’il y a vraiment un grand travail à faire dans et au-delà de l’école.

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EDUCATION / MON MODÈLE « HUMANISTE » DE L’ÉCOLE DE L’AVENIR OU CONTRE LA MARCHANDISATION DE L’ENSEIGNEMENT ET DE LA CULTURE par Raphaël FRANGIONE

« L’école, le lieu où l’intelligence se forme au contact du savoir…« 

(X. DARCOS, « Contre l’intelligence exclusive », Libération (« Rebonds »), mars 2004).

Face à la diversité des publics et de l’ensemble des comportements et des apprentissages, l’institution scolaire française s’est engagée à rechercher d’autres modèles et formes de participation qui garantissent d’un côté le respect des valeurs républicaines attestées dans la Constitution républicaine, et de l’autre l’attention aux nouveaux besoins venant de plusieurs domaines même les plus divers et les plus avancés.

Ces années-là le débat d’éducation portait la réflexion sur deux philosophies, deux projets politiques, deux attitudes assez divergentes : ceux qui défendaient une certaine idée de l’enseignement et de la Culture assez conservatrice et ceux qui, par contre, faisaient face à la concurrence acceptant la confrontation et l’ouverture. Deux positions bien légitimes qui méritent un approfondissement sérieux, d’autant plus que tous les systèmes éducatifs européens traversent actuellement une grave crise d’identité.

Entre temps, on a vu apparaître de nouveaux profils de responsables d’établissement porteurs de nouvelles formes d’autorité destinées à intervenir dans la régulation de la vie administrative et organisationnelle à l’intérieur des établissements scolaires.

Ce nouveau système qu’on a coutume d’appeler en France comme en Italie « Autonomie scolaire » vient proposer, non sans contrastes, via les organismes ministériels nationaux sous la poussée des nouveaux traités communautaires et soutenu par le monde des affaires et de l’innovation persuadés de la nécessité d’élargir davantage les échanges, « l’éducation et la formation des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l’entreprise » (ERT, European Round Table,1989).

C’est évident que nous sommes en présence d’un projet collectif ambitieux qui touche à de nombreux secteurs et qui va modifier les conditions de travail, la qualité des prestations éducatives, ainsi que les identités professionnelles.

L’autonomie scolaire(1) en fait devait, selon le législateur, représenter la juste voie pour rendre le système éducatif plus cohérent et plus fiable. C’était l’expression de la volonté politique d’offrir un service public capable de garantir et de défendre un bien commun, l’École.

S’appuyant sur un équitable processus de démocratisation et d’élargissement des offres formatives, le nouveau dispositif aurait dû revendiquer la recherche de la qualité, la productivité et la continuité de la formation ainsi que la pleine satisfaction de ses usagers, les élèves.

Or, que l’École comme tout système central a besoin de se renouveler, c’est une sacro-sainte exigence. Que l’Europe est en retard en matière de Technologies de l’Information et de la Communication, c’est un fait incontestable. Que les structures traditionnelles ne peuvent supporter n’importe quel système qui ait besoin de plus de flexibilité, c’est une autre vérité. Mais affirmer que tous les maux de l’école sont à rechercher dans une sorte de fermeture-barrière élevée pour contraster l’offensive du monde économique et technologique est une grave faute d’évaluation, car c’est exactement le contraire. L’innovation n’est pas perçue comme une menace, ni non plus comme la panacée à tous les problèmes(2).

A ce propos plusieurs dispositifs ont été proposés. :

– l’E-learning, mieux l’enseignement via l’ordinateur et les réseaux, qui rendrait le processus d’apprentissage plus compétitif et plus dynamique ;

– la décentralisation et l’intervention de l’initiative locale qui pourraient satisfaire les nouvelles exigences des jeunes ;

– la marchandisation de l’enseignement et de la Culture dont l’enjeu repose sur la stabilité du système-école livrant aux élèves / clients une offre formative plurielle et plus efficace.

Au-delà des projets plus ou moins alternatifs, la vraie crise du système éducatif français porte sur le fait que l’École d’aujourd’hui n’a pas une idée précise sur son identité culturelle, pas une idée précise sur les pratiques pédagogiques à mettre en œuvre, pas une idée précise sur le modèle pédagogique à adopter dans les établissements. Par défaut, l’école continue à manifester son ambiguïté de fond. D’un côté elle n’oublie pas qu’elle est service public et de l’autre elle voudrait favoriser l’introduction d’organismes privés.

Nous souhaitons que l’école ne soit pas au service de la compétition économique, car l’ouverture « tout court » à la marchandisation des compétences et des structures pourrait être le début du démantèlement du service public au nom d’un prétendu modernisme. Même la vision d’une école décentralisée est porteuse de risques l’école n’étant qu’un outil, un instrument pour réussir socialement : la participation aux activités scolaires n’aurait d’autre sens que celui d’orienter les jeunes à retenir de l’offre un avantage personnel. L’école deviendrait ainsi une simple stratégie subordonnée aux impératifs économiques, une entreprise chargée d’une fonction déterminée, celle de la production de compétences exploitables dans le marché interne où la concurrence entre établissements est forte. Une école-société à vocation marketing, ça c’est inacceptable et fortement contrastée par la majorité de la catégorie enseignante qui a du mal à faire passer les connaissances comme des marchandises, à introduire les notions de « compétition », de « responsabilisation » et de « profit » dans la pratique pédagogique quotidienne.

A ce point une question se pose avec précision : est-ce que le Conseil européen de Lisbonne (mars 2000) a vu juste lorsque il a choisi d’adopter la stratégie de l’adaptation des savoirs et des méthodes aux attentes des marchés  ?

Nous pensons que « adaptation » ne veut pas dire « marchandiser » l’école. L’option économique remarquée par la Commission européenne ces dernières années dans ses rapports annuels est une manière, à notre avis inadaptée, de répondre aux dysfonctionnements qui caractérise nos systèmes éducatifs.

« Adaptation » n’est certainement pas subordination ou dépendance au monde des affaires. Dans le langage des spécialistes ce mot signifierait mobiliser tous les efforts de changement vers les politiques de l’emploi, vers une plus forte stratégie de proximité, tout en gardant intactes des prérogatives essentielles dans le domaine de la culture, du sens et du transfert des connaissances.

L’école n’étant plus un sanctuaire(3), maîtriser les savoirs fondamentaux garantissant la transmission des valeurs démocratiques veut dire agir sur la formation en fonction aussi du contact avec des sociétés de plus en plus complexes.

Il est évidente que le risque de la marchandisation sauvage de la culture est là ; il repose dans la proposition d’un nouveau modèle plus idéologique fortement schématique, trop bien réglé et structuré dans ses passages mais qui ne fait pas les intérêts des élèves.

L’enjeu essentiel c’est de redonner plus de confiance à l’institution scolaire, de renforcer l’autorité enseignante – de statut, de compétence et de sanction (on assiste inerte à la dégradation quotidienne du métier d’enseignant) – et de transformer l’école vers plus de richesse dans ses contenus, plus d’équité interne, plus d’ouverture dans ses rapports avec la société. Une école où l’enfant redevienne le centre de toute activité éducative.

Bref, faire en quelque sorte un retour au savoir, aux savoirs légitimés par leur place à l’intérieur du processus d’apprentissage et par leur utilité dans la société marchande.

Dans les conditions actuelles nous peinons à lire de bonnes solutions.

 

Notes :

(1) Il faut quand-même remarquer que la vraie autonomie n’est pas encore réalisée et qu’elle rencontre des résistances de la part de tous les membres de la communauté éducative, notamment de la part de la catégorie enseignante pour qui la liberté pédagogique et didactique est mise en discussion (l’autonomie est vue par bon nombre d’eux comme une sorte de cheval de Troie renfermant dans son ventre un tas de surprises aussi fâcheuses que autoritaires). C’est que le métier d’enseignant est devenu difficile à vivre.

(2) Sur l’utilisation des T.I.C. en classe lire mon article paru dans la revue en ligne Papiers Universitaires n°21, pp. 47-50.

(3) Sur ce thème lire l’article de Luc BONNER : « L’illusoire tentation de l’école sanctuaire », paru dans l’édition du Monde du 15 février 2004. L’auteur y interprète l’inquiétude du monde éducatif qui pour se défendre d’une multitude d’agressions (les attaques de la société de consommation paraissent les plus dangereuses) semble reprendre en considération le modèle d’une « école » que l’auteur considère bien illusoire, même si cette idée peut paraître séduisante.

Pour X. DARCOS, l’école « doit aussi constituer un sanctuaire parce qu’elle reçoit des enfants mineurs et qu’elle doit les protéger » (L’express du 13 mars 2003, débat au titre évocateur : « Comment moderniser l’école ? »).

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EDITORIAL / PROJETONS AU LOIN LES PROJETS ! par Olivier BRIFFAUT

Les projets étaient autrefois considérés comme des perturbations passagères entre deux régimes stables. Ils sont devenus tellement fréquents ou critiques qu’il est nécessaire de réfléchir de façon continue à leur mode de fonctionnement, si l’on ne veut pas assister à leur rejet systématique. Par ailleurs, pour que la réussite de tout projet reste dans le domaine du possible, il convient sans doute de changer le système traditionnel de management intra– et inter-entreprise ou institution : c’est une évolution incontournable vers le véritable mode de travail en projet et son acceptation. Le monde politique, projet-cadre général en lui-même, n’échappe bien évidemment pas à ces évolutions.

Le management de projet est une démarche essentielle pour l’amélioration de la satisfaction des citoyens et des performances des institutions et des entreprises. Elle s’appuie sur un état d’esprit d’engagement responsable de chaque acteur, la communication et le travail en équipe pluridisciplinaire transversal (lire l’analyse sociologique de Catherine FÉLIX) et une culture de l’anticipation et de la maîtrise des risques. La gestion par projet ou affaire renforce l’efficacité des méthodes de travail par une plus grande rigueur dans la préparation (écoute du citoyen et conseil), la réalisation (pilotage, anticipation) et le retour d’expérience (capitalisation des connaissances) ; bref, la démarche de projet, qu’elle soit appliquée à la politique (lire à titre d’illustration l’analyse audiovisuelle de Philippe CHAPUIS) ou au monde économique duquel elle est issue, est source de motivation pour chaque acteur et de progrès… même dans le monde sensible de l’éducation (lire les articles de Raphaël FRANGIONE) ! Encore faut-il qu’elle entraîne l’adhésion du plus grand nombre (lire les contributions d’Anne BERTONI)… Sinon, on ne peut qu’assister à la projection sans cesse renouvelée des projets au loin… le plus loin possible !

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