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PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Testament à l’anglaise de Jonathan COE par Anne BERTONI

« En temps normal, j’aurais préféré tourner le nez vers la vitre, mais, tentant de le faire, je rencontrai à hauteur de visage une grande couche visqueuse de sueur et de graisse provenant des têtes qui s’y étaient précédemment appuyées, de sorte que je n’eus d’autre choix que de me retourner pour me retrouver nez à nez avec cet avocat-conseil, ce super-cambiste à la noix. On s’efforçait de monter encore, des gens coinçaient les portes, elles s’y prirent à trois ou quatre fois pour se refermer (…). La rame s’ébranla, la moitié des passagers debout perdirent leur équilibre, un maçon vêtu de son seul bleu de travail fut projeté contre mon épaule gauche » (ibid., p. 140).

 

Jonathan COE a la manie d’apprivoiser son public de manière souvent provocatrice, éloignée de tout conformisme littéraire. Dans Les Nains de la Mort, il revisite le genre policier, et à la lecture, on oscille sans cesse entre le rire et le malaise. Mais la production la plus percutante de cet auteur, né en 1961 en Angleterre est, pour le moment, Testament à l’anglaise. Là encore, difficile d’enfermer l’œuvre sous un étiquetage de genre, son appartenance tient à la fois de Dallas, des Hauts de Hurlevent, et pour les plus âgés d’entre nous qui conservent quelque mémoire, des Gens de Mogador. Le tout mâtiné d’un léger parfum d’Orange Mécanique.

Hum… Ainsi présenté, on pensera peut-être au patchwork indigeste d’une saga familiale. Pourtant, c’est loin d’être le cas et le premier projet de l’auteur en ces lignes est sans aucun doute de prouver que les liens qui unissent les membres d’une même tribu peuvent parfois être basés moins sur l’affection et les souvenirs que sur une complicité liée à la cruauté et au désir d’accumuler des profits, vite, sans état d’âme.

Chez les Winshaw, on vit selon les règles des hordes d’animaux libres : en un rapport de dominant à dominé, où les plus faibles, les plus francs n’ont pas leur place ; ainsi, Tabitha, âme sensible et affectueuse croupit-elle dans un asile pour aliénés, tandis que son frère Henry, sa sœur Dorothy tirent profit de leur faculté opportuniste à changer d’opinion selon l’air du temps ; le premier passera donc du camp des travaillistes au thatchérisme le plus féroce en un tournemain spirituel sans doute digne des plus grands collaborateurs du régime hitlérien…

La seconde, dans un souci effréné de productivité, élève des poulets en batterie en prenant bien soin de ne jamais ingurgiter le fruit de ses expériences mercantiles. A travers ces personnages, certes parfois caricaturaux, on retrouve l’archétype de ce qui constitue aujourd’hui encore le profil des grandes familles bourgeoises, tiraillées entre le respect de traditions séculaires obsolètes, le fait de conserver, par exemple, une demeure délabrée, avec le rite des repas pris ensemble alors que les convives se détestent absolument, et le souci de rester dans l’air du temps en s’adaptant aux nouvelles technologies, aux nouvelles idéologies.

« Durant un moment, Dorothy expérimenta un moulin spécial, capable de réduire en bouillie mille poulets en deux minutes (…). Cependant, ces moulins étaient coûteux à installer » (ibid., p. 347).

COE montre en ces lignes l’incapacité humaine à dépasser l’instinct grégaire, du fait des souffrances tues de chacun, des traumatismes indépassables de la petite enfance et de la lourdeur des tabous familiaux. Finalement, la plus équilibrée dans ce roman est celle que l’on enferme car elle se libère en fouillant dans l’histoire, en ne négociant rien sur l’intégrité et la responsabilité de chacun. Tabitha prend le temps d’observer son entourage.

On reprochera peut-être à l’auteur un certain manque de finesse dans son traitement des caractères ; mais cet écueil est largement dépassé par la dose d’humour anachronique, tout à fait personnel, qu’il sait mettre en ses lignes et la manière qu’il a de ne pas ménager l’attention de son lecteur : mise en abîme, récits enchâssés à la première personne, énigmes laissées en suspens et multipliées dans la première moitié de l’œuvre.

COE est un auteur qui sait attiser l’empathie de son lecteur par sa fraîcheur et la force de ses convictions à un moment donné de l’histoire où tout part à vau-l’eau.

« Mais on peut également dire que la pression, c’est de n’avoir que vingt livres dans son sac et se demander comment les faire durer jusqu’à la fin de la semaine. Ou s’apercevoir qu’on est de nouveau enceinte, deux jours après que votre mari a perdu son travail » (ibid., p. 277).

En dernier lieu, il confronte le besoin de rapidité de ses personnages, leur volonté de consommer le monde sans y réfléchir et sa propre vision des choses, plus humaine, attentive aux inégalités, à leur possible réduction. La critique, la satire sociale sont omniprésentes et les monstres qu’il imagine sont les antithèses des valeurs morales. Sous son apparente légèreté, cet écrivain est un auteur engagé.

Oui, décidément, on lui pardonne toutes ces maladresses, puisque dans ses lignes, écrites en 1995, sonne déjà le glas de ce qui est aujourd’hui un nouveau désastre humanitaire à grand spectacle : « Prions pour que le président Bush et Mrs Thatcher le comprennent vite. Et prions surtout pour que le courageux petit garçon que nous avons vu hier soir sur nos écrans de télévision vive assez longtemps pour oublier sa rencontre avec l’immonde boucher de Bagdad« .

« Après avoir achevé de lire, Fiona leva les yeux vers moi pendant quelques secondes. « Je ne suis pas sûre de comprendre », dit-elle » (ibid., p. 98).

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MacroECONOMIE / LA PENSÉE DE SCHUMPETER : LA VITESSE DE CIRCULATION DE LA MONNAIE par Claude JAEGER

La vitesse de circulation de la monnaie est une notion centrale de la théorie monétaire. SCHUMPETER y consacre le chapitre 10 de son ouvrage Das Wesen des Geldes(1).

Prenant comme point de départ la définition habituelle de la vitesse de circulation de la monnaie – nombre de fois qu’une unité de monnaie est utilisée dans les transactions au cours d’une période donnée – il en précise les termes et en propose une décomposition originale. Son objectif est d’aboutir à un concept théoriquement pur même si, comme il l’indique lui-même, « le lecteur va trouver que toutes ces distinctions sont lourdes et compliquées. Elles le sont effectivement. Mais les zones d’ombre subsistant sur ce que recouvre le concept de vitesse de circulation et qui ne peuvent jamais être totalement éliminées, rendent souvent hautement souhaitable de définir au moins une fois de façon claire cette notion, même au risque de faire apparaître l’ensemble comme une « sur-analyse » non nécessaire et d’une certaine lourdeur« (2). SCHUMPETER se caractérise par sa démarche analytique. Tout au long de son travail, nous rencontrons cette volonté de préciser toutes les notions et de les décomposer pour en étudier chacune des parties ce qui le conduit à proposer en permanence des concepts nouveaux tels que ceux de « valeur critique » ou de « méthodes monétaires » présentés au chapitre précédent. Nous retrouvons ce trait dans le chapitre 10. Les principaux points abordés dans ce chapitre sont l’origine et la spécificité de la notion de vitesse de circulation de la monnaie, la définition des termes qui en constituent l’expression ce qui lui permet d’introduire les notions d' »efficience » et de « produit social », et enfin les composantes de la vitesse que sont la « fréquence » et la « disponibilité ». Nous ferons systématiquement la comparaison avec l’œuvre qui l’a tellement marqué à savoir A Treatise on Money de KEYNES(3).

 

ORIGINE ET SPÉCIFICITÉ DE LA VITESSE DE CIRCULATION DE LA MONNAIE

 

L’usage de l’expression de vitesse de circulation est antérieur au développement de la monnaie scripturale, lorsque la monnaie était composée principalement de pièces et de billets. Dans sa présentation, SCHUMPETER, à l’instar de KEYNES, part du constat ancien que, dans une économie donnée et pour une période donnée, la valeur des transactions dépasse celle de la monnaie en circulation. Une même pièce de monnaie va servir plusieurs fois de contrepartie à des biens. « S’il apparaît qu’il y a moins de pièces disponibles que la somme en valeur des transactions, cela ne peut manifestement provenir que du fait qu’une même pièce a servi de moyen de paiement dans plusieurs transactions. C’est là l’essentiel de ce que recouvre l’expression « vitesse de circulation »« (4). Il fait référence, comme KEYNES, aux travaux de M.W. HOLTROP(5) sur ce sujet.

SCHUMPETER évoque l’émergence du concept dans le chapitre 3 consacré à une brève histoire de la pensée monétaire et en particulier dans les développements consacrés à la théorie quantitative. D’après lui, le premier à avoir perçu la notion de vitesse de circulation de la monnaie est W. PETTY qui, dès 1662, dans A Treatise of Taxes and Contributions emploie l’expression de « frequency of commutations » puis, dans son Verbum Sapienti, de 1664 celle de « circles » de la « révolution » de la monnaie. Le second auteur cité est J. LOCKE qui utilise l’expression de « quickness of circulation » dans ses Considerations of the Consequences of lowering the Interest and raising the Value of Money de 1691. Mais ce dernier n’a pas pris conscience de la signification de cette vitesse de circulation pour le niveau des prix(6). SCHUMPETER souligne que le concept ne s’impose que progressivement et ne fait pratiquement aucun progrès jusqu’à son époque.

La vitesse de circulation est une caractéristique de la sphère monétaire, aucun équivalent à la vitesse de circulation de la monnaie ne peut être trouvé dans la sphère réelle. Pour lui, la notion de vitesse de circulation des biens est soit une notion différente telle que la vitesse de rotation des stocks, soit une erreur d’interprétation. Les biens sont destinés à disparaître dans l’échange alors que la monnaie subsiste au delà et circule indéfiniment.

L’inverse de la vitesse correspond à une durée. C’est la fraction de la période d’observation au cours de laquelle, en moyenne, l’unité est conservée dans une encaisse. Si la période d’observation est choisie de telle sorte que chaque unité change en moyenne une fois de mains alors la vitesse de circulation disparaît en tant que facteur explicite et le chiffre d’affaires est égal à la masse monétaire ou somme des encaisses des entreprises et des ménages.

 

DÉFINITION DES TERMES DE L’EXPRESSION

 

La vitesse de circulation de la monnaie se mesure généralement par le rapport entre une valeur représentative de l’activité économique (transactions, revenu…) et une quantité de monnaie. Cette approche globale présente l’avantage d’être accessible à l’évaluation statistique mais est considérée par SCHUMPETER comme malheureusement trompeuse. Il qualifie cette vitesse de circulation de « tautologique » et considère même qu’elle doit être évitée car recouvrant des facteurs divers, sans cohérence, et qu’elle est sans signification théorique(7). KEYNES remarque simplement que la vitesse ainsi définie est une moyenne de deux vitesses différentes, celle des « income deposits » et celle des « business deposits« . En un sens elle n’est pas une vitesse du tout. En effet, elle peut varier alors que les deux vitesses de base sont stables ; il suffit que la proportion des deux types de dépôts évolue. Pour préciser cette notion, SCHUMPETER s’attache à la définition des deux termes qui en constituent l’expression.

 

LE DÉNOMINATEUR : LA MASSE MONÉTAIRE

 

La détermination de la masse monétaire se heurte à trois difficultés : l’intégration des dépôts bancaires en raison de la nécessaire matérialisation de l’unité monétaire, l’évaluation statistique tenant à la nature même de la monnaie et enfin plus directement la prise en compte de la part de la monnaie effectivement en circulation.

– Pour pouvoir parler de vitesse de circulation de la monnaie il faut normalement que celle-ci soit « matérialisée ». En effet, dans un système de compensation pur, les notions de masse monétaire et par conséquent de vitesse de circulation n’auraient pas de sens : « Parler d’une quantité d’unités de compte disponibles a aussi peu de sens que de dire qu’il y a un certain nombre d’unités de longueur avec lesquelles devra être mesuré tout ce qui a une longueur« (8).

Dans un système de compensation pur, il n’y aurait pas d’analogue à la vitesse de circulation de la monnaie car pour pouvoir servir plusieurs fois, encore faut-il que l’unité monétaire soit, d’une manière ou d’une autre, matérialisée. Elle doit clairement avoir une individualité qui subsiste au-delà de l’acte de paiement particulier et peut être maintenue comme telle. Ceci conduit à se poser la question des dépôts bancaires. Un actif bancaire n’est pas représenté par une unité individualisée et persistante. Il est au contraire détruit au cours de l’acte de paiement. SCHUMPETER admet cependant qu’il soit possible de parler, par analogie avec la vitesse de circulation de la monnaie, de vitesse de circulation des dépôts, car « l’ensemble de ces actifs est contraint par la monnaie qui l’oblige à évoluer, pas tout à fait mais presque, comme s’il était composé de pièces de monnaie« .

– Si la monnaie n’est pas un bien ou une marchandise, comme le souligne avec insistance SCHUMPETER, mais que sa caractéristique est de leur servir de contrepartie, son rôle se limite à celui d’unité de compte et d’intermédiaire des échanges. Comme elle ne sert pas à satisfaire un besoin au même titre que les autres biens, cela permet aux créances en monnaie de jouer le même rôle que la monnaie elle-même. Ces créances constituent un pouvoir d’achat immédiat et sont à l’origine du problème statistique posé par la mesure de « la quantité d’un bien qui peut être augmentée par l’émission de créances exprimées en ce bien« (9).

– D’autre part, comme une partie seulement de la monnaie est effectivement utilisée dans les échanges, il faudrait distinguer « masse monétaire disponible » et « masse monétaire active ». Pour SCHUMPETER, il faut avoir appréhendé statistiquement la monnaie active qui intègre les différentes formes de monnaie légale, pièces et billets, et tout ce qui, en pratique, sert de moyen de paiement dont les dépôts en banque. La principale difficulté vient de ce que la monnaie qui, pour une raison quelconque, est temporairement retirée de la circulation reste toujours potentiellement active. La proportion de monnaie inactive et la durée de cette inactivité sont des variables à expliquer. Il y a de ce fait introduction de la troisième fonction de la monnaie, celle de réserve de valeur.

Sur ce point KEYNES a une position identique : « Il ne faut pas prendre en compte les encaisses thésaurisées sinon une variation de celles-ci pourrait entraîner une variation de la vitesse alors qu’en réalité il s’agit d’une variation dans la quantité de monnaie effective ou monnaie en circulation active« (10). Ceci permet à KEYNES de distinguer la vitesse qui se calcule en retenant au dénominateur les dépôts en compte courant (les « cash deposits« ) et qui constitue un taux de rotation de ce qui sert véritablement de liquidité et l' »efficience » qui est fondée sur le total des dépôts bancaires (« total deposits« ), encaisses thésaurisées inclues. L' »efficience » ou « cash efficiency » de la monnaie bancaire peut se définir comme le produit de la vitesse par la part des dépôts en compte courant dans le total des dépôts. KEYNES s’attache ensuite à la distinction entre les « income deposits » des ménages et les « business deposits » des entreprises en soulignant la différence de leur vitesse de circulation. SCHUMPETER n’a pas besoin de cette distinction supplémentaire puisqu’il isole les opérations dans lesquelles les « business deposits » sont de nature différente de celle des « income deposits » et que, de ce fait, dans son modèle, toute la monnaie passe alternativement des entreprises aux ménages.

 

LE NUMÉRATEUR : LE « PRODUIT SOCIAL »

 

Pour SCHUMPETER, un calcul global de la vitesse de circulation de la monnaie consistant à faire le rapport entre « les débits sur le montant moyen des avoirs » est sans aucune signification théorique. Là encore SCHUMPETER adopte une démarche innovatrice qui le conduit à proposer une définition originale et théoriquement pure du numérateur. Une première étape consiste à calculer le « volume des échanges ». Pour l’obtenir, il commence par écarter toutes les opérations sans lien direct avec le processus économique telles les opérations purement financières et de spéculation. Sont à exclure toutes les transactions portant sur une même marchandise, de même que les opérations de prêts, ainsi que toutes les opérations qui ne sont pas directement liées au processus économique comme les opérations sur valeurs mobilières ou les opérations spéculatives qui peuvent donner une image totalement déformée des opérations monétaires dans la sphère réelle.

SCHUMPETER et KEYNES ont, sur ce point, des positions très proches. Pour ce dernier, les « business deposits » apparaissent beaucoup moins stables que les « income deposits« . Les transactions qu’ils servent à financer peuvent être divisées en trois catégories : opérations directement liées au processus de production (achats de facteurs de production et de produits intermédiaires), opérations de spéculation et enfin opérations financières. C’est pourquoi il divise les « business deposits » en « industrial deposits » et en « financial deposits« . Les dépôts détenus à des fins spéculatives ou financières forment avec les dépôts d’épargne la « circulation financière » et, pour KEYNES, ces opérations qui sont sans relation directe avec la production connaissent des fluctuations non seulement différentes de celles des opérations liées à la production et à la consommation mais d’une ampleur telle qu’elles faussent totalement les statistiques(11).

SCHUMPETER définit le « volume des échanges » comme l’ensemble des transactions allant des achats de facteurs de production par les entreprises aux achats de biens de consommation par les ménages. Mais cette notion ne lui apparaît pas encore satisfaisante. Elle intègre des transactions dans lesquelles « la même marchandise change de mains comme la monnaie correspondante« . Ces transactions doivent aussi être isolées pour ne conserver que celles qui sont liées au processus de production entendu au sens large. Le résultat de cette démarche est que, pour pouvoir définir une vitesse de circulation de la monnaie « pure », c’est-à-dire indépendante des opérations spéculatives ou de la structure du processus productif (exemple de l’entreprise textile qui se sépare de sa filature), il faut raisonner sur le « produit social ». Ceci conduit au concept d' »efficience » de la monnaie, l' »efficience » étant mesurée par le nombre de fois où au cours d’une période d’observation, une unité de monnaie ou d’actif est dépensée par les ménages en biens de consommation, c’est-à-dire sert de contrepartie au « produit social »(12). Nous avons là une conception de l’efficience différente de celle de KEYNES. La définition de SCHUMPETER est fondée sur la nature du numérateur, celle de KEYNES sur la nature du dénominateur.

La vitesse ainsi définie par SCHUMPETER peut être considérée comme une vitesse-revenu. Comme nous l’avons déjà indiqué, elle échappe cependant à la remarque de KEYNES selon laquelle, si on s’intéresse au rapport de la quantité de monnaie au revenu, il ne faudrait pas prendre en compte le stock total de monnaie mais uniquement les « income deposits« . Pour ce dernier, la relation entre le revenu annuel et le stock moyen de monnaie des détenteurs de revenu constitue la vitesse de circulation des « income deposits » ou vitesse-revenu et si on prend le total des transactions sur le stock moyen total de monnaie on obtient la vitesse des « cash deposits » ou vitesse-transactions. Mais la relation entre le stock moyen total de monnaie et les revenus, qui se rencontre fréquemment dans la littérature économique, est pour lui une notion hybride sans signification particulière.

Avec sa définition de l' »efficience », SCHUMPETER a progressé vers son objectif de cerner analytiquement le concept de vitesse de circulation de la monnaie, mais l’étape essentielle est constituée par la décomposition de cette « efficience » en deux éléments distincts : la « fréquence » et la « disponibilité ».

 

DÉCOMPOSITION DE L' »EFFICIENCE » EN « FRÉQUENCE » ET « DISPONIBILITÉ »

 

Contrairement à KEYNES qui s’attache uniquement à la distinction entre « income deposits » et « business deposits« , distinction fondée sur la nature de l’agent économique détenteur de la monnaie, SCHUMPETER va plus loin. Il propose une décomposition plus fondamentale de l' »efficience ». Malgré tous les efforts pour la rendre la plus pertinente possible, l' »efficience » n’est pas une variable indépendante et combine deux éléments qui, en théorie, doivent être séparés : la « fréquence » et la « disponibilité ». Celles-ci sont mesurées de telle sorte que leur produit soit égal à l' »efficience ». En situation d’équilibre stable la « fréquence » est égale à l' »efficience » et la « disponibilité » égale à un.

 

LA « FRÉQUENCE » : PARTIE CONSTANTE DE L' »EFFICIENCE »

 

La « fréquence » est un élément objectif, institutionnel, fonction des techniques de paiement. C’est le nombre de fois qu’une unité de monnaie peut matériellement servir dans les échanges. Elle est par nature stable. En cas de variations réelles ou anticipées, les agents ajustent leurs encaisses et leurs dépenses ; cependant la « fréquence » et donc l' »efficience » des unités de monnaie servant aux dépenses ne change pas car elle est non seulement institutionnelle mais contrainte. La « fréquence » n’est pas fonction uniquement du nombre des échéances de paiement des revenus, ni du nombre des actes de dépense des bénéficiaires de revenus, mais elle est toujours fonction des deux et sera égale à la plus petite des deux valeurs. Ainsi la « fréquence » est égale à un si le revenu est versé une fois par an et les dépenses sont journalières, et de même si les revenus sont journaliers et la dépense réalisée en une fois au cours de l’année.

La périodicité des recettes et des dépenses est citée par KEYNES comme facteur de la vitesse des « cash deposits« . Ceux-ci, détenus pour effectuer des paiements, sont fonction du volume et de la régularité des recettes et des dépenses ainsi que de l’intervalle de temps entre celles-ci. Ainsi le montant moyen des « income deposits » dépend de la périodicité des recettes, il sera d’autant plus élevé que l’intervalle de temps entre deux recettes sera plus long et le rapport entre montant moyen d' »income deposits » et revenu sera donc plus faible. Il est possible de répartir la population en différentes catégories en fonction des modalités de perception du revenu. La valeur du rapport va dépendre de la composition de la population selon les différentes catégories. La valeur du rapport sera aussi fonction des habitudes de la société en matière de dépenses. Selon qu’elles se font de manière régulière ou qu’elles sont concentrées juste après le jour de paie, selon que certaines grosses dépenses se font de manière saisonnière ou non, la valeur du rapport en sera affectée. C’est pourquoi KEYNES considère qu’il est trompeur d’envisager le total des « cash deposits » comme pouvant être en relation quelconque stable ou normale avec le revenu national.

SCHUMPETER souligne qu’une difficulté dans la mesure de la « fréquence » vient de ce que les opérations de compensation enregistrées ne représentent pas la totalité des paiements par chèque puisqu’elles ne comprennent pas les opérations de compensation internes aux banques, lacune d’autant plus grave que le système bancaire est plus concentré. Pour lui, la plus ou moins forte intégration des marchés et l’incertitude quant à l’échelonnement des recettes et des dépenses sont aussi des éléments déterminant la « fréquence ». L’incertitude en particulier amène les agents à constituer une réserve qui va réduire la « fréquence ». Le montant de cette réserve va dépendre de l’aversion des agents au risque lié à une mauvaise prévision du déroulement des opérations de recettes et de dépenses. Il apparaît subjectif. C’est un élément noté aussi par KEYNES, pour qui les « cash deposits » incluent également une marge de sécurité contre les aléas.

SCHUMPETER distingue deux parties dans cette encaisse de réserve : l’une qui traduit une réaction normale face à l’incertitude et pourrait être comptée comme élément objectif de gestion de l’encaisse et donc de calcul de l' »efficience », l’autre qui représenterait le comportement particulier de l’agent et serait donc purement subjective. La même démarche s’applique au financement des dépenses exceptionnelles qui peuvent être retardées ou anticipées avec des échéances de constitution de la réserve ou de remboursement plus ou moins fortes selon les individus. En général la « fréquence » peut être considérée comme une variable indépendante et, pour des périodes courtes, peut même être considérée comme constante.

D’après KEYNES, le fait que certaines dépenses importantes – pour lesquelles une partie du revenu doit être épargnée – soient faites à des intervalles de temps plus longs que ceux correspondant au versement des salaires est clairement responsable d’une baisse de la vitesse de circulation en dessous de ce qu’elle serait autrement. Le paiement des revenus à des intervalles de temps aussi longs que le semestre ou l’année contribue aussi à la réduction de la vitesse de circulation. Plus les revenus et les dépenses des individus sont synchronisés dans le temps plus faibles seront les besoins moyens de liquidités par rapport au revenu, et plus forte sera la vitesse de circulation. Ainsi la vitesse de circulation est en grande partie une fonction des habitudes et pratiques sociales. Pour cette raison, on peut s’attendre à une relative stabilité de la vitesse des « income deposits« , bien qu’en longue période il puisse y avoir un trend dû à des changements progressifs des habitudes.

La question de la différence de « fréquence » entre types de monnaie n’est pas évoquée par SCHUMPETER. Pourtant il semble clair que monnaie scripturale et monnaie fiduciaire n’ont pas la même « fréquence », surtout actuellement où avec les transferts électroniques la « fréquence » peut tendre vers l’infini. L’important pour SCHUMPETER est que la « fréquence » apparaisse comme la partie stable de l' »efficience » et la « disponibilité » comme la partie variable.

 

LA « DISPONIBILITÉ » : PARTIE VARIABLE DE L' »EFFICIENCE »

 

La « disponibilité », au sens de « disponible pour les paiements », traduit le caractère actif de la monnaie. Elle constitue le principal levier d’ajustement des agents à des conditions changeantes. Si des variations se produisent ou sont anticipées, on observe presque toujours que les dépenses des ménages ou des entreprises augmentent ou diminuent. S’il y a rétention de monnaie par les agents, alors la disponibilité diminue. Ce n’est pas la monnaie qui circule moins vite mais c’est la quantité de monnaie en circulation qui change. Le raisonnement sur des évolutions de grandeurs moyennes conduit SCHUMPETER à introduire les notions de sur-disponibilité et de sous-disponibilité qui traduisent l’accroissement ou la réduction de la disponibilité des unités de monnaie en circulation. Il sépare la sur-disponibilité qui peut apparaître à la suite d’un recours au crédit et qui résulte d’une augmentation des moyens de paiements. C’est un élément qui a été souligné par WICKSELL (Lectures, p. 67) pour qui l’utilisation du crédit équivaut à un transfert virtuel de monnaie et accroît la vitesse de transactions d’une quantité donnée de monnaie.

La disponibilité est un élément subjectif qui relève de la libre décision des agents. En dehors des contraintes liées à la production pour les entreprises et à la vie courante pour les ménages ainsi qu’aux caractéristiques du processus de paiement, la part des encaisses que les agents vont effectivement dépenser dépend totalement de leur décision. Et même si cette marge de manœuvre est réduite, elle n’en existe pas moins et introduit un écart par rapport à une « disponibilité » de un. Cette marge de manœuvre où s’exprime la liberté de choix apparaît aussi importante pour la théorie monétaire que pour la politique monétaire. La « disponibilité » apparaît indépendante par rapport à la « fréquence » et contrairement à cette dernière, la notion de « disponibilité » s’applique aussi dans la sphère réelle : il existe une « disponibilité des marchandises ».

SCHUMPETER distingue dans le comportement des agents face à l’incertitude une réaction « normale », au sens statistique du terme, qu’il considère comme objective et qu’il propose d’intégrer à la « fréquence » et une réaction purement individuelle à intégrer à la « disponibilité ». La « fréquence » privilégie la fonction d’intermédiaire des échanges de la monnaie, la « disponibilité » celle de réserve de valeur. Nous retrouvons avec la « disponibilité » la distinction monnaie active et monnaie thésaurisée ainsi que la notion de demande de monnaie, conforme à la vitesse revenu.

Dans leur présentation de la vitesse de circulation, KEYNES et SCHUMPETER prennent comme point de départ la notion traditionnelle pour en constater les insuffisances. Mais alors que KEYNES adopte une approche de praticien et propose des améliorations concrètes avec le souci d’aboutir à un résultat applicable en pratique, SCHUMPETER s’engage délibérément dans une démarche analytique avec le souci d’aboutir à une notion théoriquement pure. Entre les deux approches de la vitesse de circulation de la monnaie, vitesse-revenu et vitesse-transactions, les deux auteurs retiennent la première. Les facteurs cités sont identiques, institutionnels et de comportement. Si KEYNES fonde son analyse de la vitesse sur l’agent détenteur de la monnaie, analyse qu’il est possible de qualifier de « verticale », SCHUMPETER en cherchant à isoler dans la vitesse deux composantes indépendantes des agents, s’attache à une décomposition de la vitesse qu’il est possible de qualifier d' »horizontale ».

L' »efficience » qui est la vitesse de circulation de la monnaie calculée par rapport au « produit social » est divisée en deux composantes : la « fréquence », composante objective qui représente une vitesse matérielle, fonction de facteurs techniques et institutionnels, relativement stable, et la « disponibilité », composante subjective, liée au comportement des agents, qui traduit l’insertion par les agents d’une quantité plus ou moins grande de la monnaie détenue à des fins de paiements dans le circuit des échanges. C’est une composante qui varie avec les anticipations des agents. L' »efficience » est le résultat du produit de la « fréquence » par la « disponibilité ». SCHUMPETER atteint ainsi son objectif en séparant dans la vitesse de circulation la partie stable de la partie variable. Cette dernière va jouer un rôle essentiel dans la relation entre sphère réelle et monétaire, relation dont l’analyse sera facilitée puisque fondée sur un concept théoriquement épuré.

Cette étude de la vitesse de circulation de la monnaie se situe dans une démarche qui apparaît tout à fait claire : après avoir précisé M dans le chapitre 9, puis V dans le chapitre 10, SCHUMPETER analyse P, l’indice des prix, dans le chapitre 11 et propose une synthèse dans le chapitre 12. Contrairement à une idée répandue, c’est ce chapitre, et non le chapitre 9, qui apparaît comme le chapitre principal de l’œuvre. Nous pouvions déjà le supposer par le fait que, tout au long de son travail, chaque fois qu’un problème délicat est évoqué, SCHUMPETER renvoie le lecteur à ce chapitre 12…

 

Références bibliographiques :

HOLTROP, M.-W. (1929) « Theories of the Circulation of Money in Earlier Economic Litterature », Economic History Series, n°4, Economic Journal, Londres.

KEYNES, J.-M., A Treatise on Money, Macmillan, Londres, 1930.

SCHUMPETER, J.-A., Das Wesen des Geldes, Vandenhoeck & Ruprecht, 1970.

Notes :

(1) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, « Conséquences », pp. 232 à 253. Le titre du chapitre n’est pas très explicite. Ceci tient naturellement au caractère inachevé du travail.

(2) SCHUMPETER, 1970, note 16 du chapitre 10.

(3) KEYNES, 1930, chapitre 24, « The Velocities of Circulation ».

(4) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, paragraphe 2.

(5) SCHUMPETER, 1970, note 6 du chapitre 10 et note 14 du chapitre 3, p. 51. Ces deux notes font référence à des travaux différents de M.-W. HOLTROP sur la vitesse de circulation de la monnaie. Celle du chapitre 3 concerne le même article que celui cité par J.-M. KEYNES dans son Traité en note 1 du chapitre 24 : HOLTROP, 1929.

(6) SCHUMPETER, 1970, en note 13 du chapitre 3 indique que MARX fait aussi référence au Traité de 1662 de W. PETTY.

(7) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, paragraphe 3.

(8) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, paragraphe 1.c.

(9) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, paragraphe 1.c.

(10) KEYNES, 1930, chapitre 24, paragraphe 1.

(11) KEYNES, 1930, chapitre 24, paragraphe 2.

(12) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, paragraphe 3.

 

Cet article a également été publié en décembre 1998 en pages 479-489 du volume VIII de la revue Journal des Économistes et des Études Humaines (3 avenue Robert Schuman. 13626 Aix-en-Provence Cedex 01) ; Institut Européen des Études Humaines, Paris et Aix-en-Provence, France.

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HISTOIRE / TOUJOURS PLUS VITE : EFFROI ET STUPEUR(1) par Renaud BUSENHARDT

Un mois. Il aura fallu un mois tout juste aux troupes américano-britanniques pour conquérir l’Irak, un pays de 435 000 km². Tout cela, aux yeux multiples et sur-gavés d’images du spectateur téléphage, paraît bien court, très rapide, presque soudain. Alors, de plus en plus rapides les guerres modernes ?

Il faut bien l’admettre, le XXème siècle a inventé la guerre coup de poing, dans une sorte de course au « toujours plus vite » qui peut laisser pantois. Au reste, la tactique américaine était fondée sur ce principe en Irak, et le Pentagone ne cachait pas qu’elle reposait presque entièrement sur des offensives si vives et si féroces qu’elles devaient subjuguer l’ennemi, l’enfermer dans la terreur et le saisir d’effroi.

L’idée n’est pourtant pas nouvelle : la Blitz Krieg voulue par HITLER en Europe s’appuyait déjà sur une tactique identique. Pour mémoire, il faut rappeler quelques « scores » militaires qui en leur temps ont considérablement remué les esprits : la Pologne défaite en deux semaines, les Pays-Bas en cinq jours, la Belgique en dix-huit jours et la France en six semaines (le tout concomitamment), cette même France dont GAMELIN disait quelle serait victorieuse « parce que nous sommes les plus forts » ; on appréciera la valeur toute tacticienne du commentaire…

Plus près de notre époque, on ne saurait passer à côté de la Guerre des six jours, chef-d’œuvre militaire qui vit l’armée israélienne remporter une victoire totale en moins d’une semaine. Et il faut désormais pointer un aspect forcément assez gênant du phénomène : toutes ces guerres – invasion de l’Europe, Guerre des six jours, guerre d’Irak – ont été des guerres d’agression. Quand il s’agit de défendre un territoire dans un conflit auquel on s’attend, où les forces en présence sont comparables, en général, on s’en sort nettement moins vite : la Grande Guerre a duré quatre longues années, les guerres de Corée, du Viêt-Nam, d’Afghanistan, ont pris leur temps. Et malgré sa supériorité militaire, il fallut trois bons mois au Royaume-Uni pour reprendre les Malouines aux Argentins.

En fouillant bien, toutefois, on peut trouver des semblants de guerres rapides au XIXème siècle : les campagnes napoléoniennes ont étonné, et étonnent encore, par leur vitesse d’exécution. NAPOLÉON prit souvent ses adversaires de vitesse et l’endurance des grognards de la grande Armée n’est pas une légende. Encore aujourd’hui, il serait amusant de savoir si toute une armée, avec son artillerie, serait capable de rallier Boulogne à Strasbourg en tout juste dix jours…

Là encore, puisqu’on évoque l’aspect technique, il faut en soupeser l’argument. Car le matériel a son importance. L’infanterie ne se déplace plus guerre à pied. Transports de troupes blindés, avions cargos, éléments aéroportés ont gommé les distances et donc les temps d’intervention. Un porte-avions, y compris le Charles De Gaulle est une armée à lui tout seul, et peut intervenir rapidement en tout point du globe, opposant dans des délais records une imposante force de frappe à tout adversaire. Dans le domaine aéronautique, pourtant, la vitesse a vécu. Fort du passage de l’hélice au turboréacteur, la théorie qui prévalait jusqu’à la guerre du Viêt-Nam était celle qui consistait à rechercher les appareils les plus rapides. Les avions de chasse passaient tranquillement Mach(2) 2, tutoyaient trois fois la vitesse du son. Il fallait, pensait-on, pouvoir « délivrer les munitions » (c’est le terme pudique pour dire « bombarder ») le plus rapidement possible et se mettre hors de portée des défenses adverses en un clin d’œil. Course effrénée ! On construisait des bombardiers rapides, qui réclamaient des chasseurs d’escorte capables de les suivre, donc encore plus véloces. En face, on voulait des intercepteurs démesurés. On a vu ainsi, pour l’anecdote, apparaître le paroxysme de cette lubie avec le Mig 25 et son grand frère le Mig 31 : deux réacteurs surdimensionnés développant 15 tonnes de poussée chacun, une vitesse ahurissante de Mach 3.2 en croisière, un engin de 35 mètres de long prévu pour intercepter les bombardiers américains B-1B supersoniques. Accessoirement, il fallait au monstre 38 km pour dessiner un cercle dans le ciel (joli rayon de braquage !) et il consommait une tonne de carburant à la minute. De quoi faire un petit saut dans la stratosphère, approcher, même, le domaine suborbital, mais rien de mieux… Côté américain, l’avion espion SR-71 « Blackbird » volait à Mach 3.5, mais réclamait pas moins de 11 ravitaillements en vol pour aller survoler depuis ses bases américaines, l’espace aérien moscovite… Et un ravitaillement en vol, forcément, se fait à la vitesse et à l’altitude du ravitailleur, c’est à dire plus bas, et nettement moins vite (Mach 0.8 au mieux).

Preuve que la vitesse militaire est une vertu davantage stratégique que tactique, seuls restent désormais en service le B-52 (premier vol en 1957) et l’avion espion U-2, lent mais discret. Satellites et missiles de croisières font aussi bien et tout aussi vite…

Contrairement aux apparences, les guerres se font plus vite, c’est vrai, mais avec du matériel plus lent. Ou du moins avec des équipements pour lesquels on privilégie des caractéristiques très éloignées du compteur du vitesse : on vise davantage la « furtivité » (le terme lui même est assez peu « speed » !), la résistance au feu, la capacité nocturne (les Marines auront sûrement fait la différence dans leurs combats grâce à leurs lunettes de vision nocturne…) et surtout la force de frappe et l’agilité. L’avion « tueur de chars » A-10 « Thunderbolt » est une machine blindée, lourde, qui se traîne à mach 0.8, mais qui est capable d’encaisser des tirs nourris, et qui pilonne sans pitié sa cible. Autre point significatif, le maître du champ de bataille n’est plus le chasseur bombardier tel le tristement célèbre Junker JU-87 « Stuka » qui larguait sa munition dans un piqué sinistre. Désormais, on lui préfère l’hélicoptère, très lent, mais très agile, surarmé, impitoyable…

Gagner une guerre, désormais, peut se faire en trois coups de cuiller à pot, et d’autant mieux que la main qui tient la cuiller est lourde et que la tartine qui s’en prendra « plein la gueule » est soigneusement choisie parmi les plus modestes. Pourtant, on sait depuis longtemps que les guerres ne se gagnent plus en quelques batailles rangées. Naguère, une bataille bien ficelée, une défaite bien infligée, et la guerre était finie : on traitait, on annexait, on se donnait rendez-vous pour la prochaine. Mais il faut aujourd’hui verser dans la guerre totale, aller chercher l’ennemi jusque chez lui, en détruire la réalité, casser l’adversaire. La guerre ne se fait pas, en fait, toujours plus vite. Hélas pour les populations civiles, elle se fait « toujours plus fort ». Bah, n’est-ce pas, précisément, la loi du « plus fort » que consacrent les guerres ? On n’a jamais entendu qu’elle était « la loi du plus rapide »…

 

Notes :

(1) Les deux maîtres-mots de l’administration américaine dans la guerre d’Irak.

(2) Le Mach est la mesure de vitesse du son. Mach 1 correspond à une fois la vitesse du son. Cette dernière est fluctuante selon l’altitude (et donc la pression atmosphérique) mais pour faire bref, on la situe en moyenne à approximativement 1 100 km/h. De toute façon, la vitesse des avions se compte en nœuds…

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SOCIOLOGIE / ON ARRÊTE TOUT ! ON RÉFLÉCHIT… (autour d’Ivan ILLICH) par Jean-Marc REMY

« Une société sans école« , « Le chômage créateur » : il a fallu l’annonce de la disparition récente d’Ivan ILLICH pour que l’on redécouvre aujourd’hui la radicalité d’une pensée, critique frontale du productivisme, qui a marqué les années 70. Parcourant aujourd’hui ces ouvrages aux titres provocateurs on prend la mesure de la formidable régression du débat politique intervenue depuis lors : qui, parmi nos « révolutionnaires » attitrés, oserait aujourd’hui lancer ce fameux « Halte à la croissance ! » que les vénérables experts du Club de Rome ont commis dès 1972 ?! Et, dans le désarroi actuel, on se surprend à penser que se trouvaient posés là, dans ces pages pourtant jaunies(1), les fondements de cette authentique (et joyeuse !) « alternative » dont notre temps a besoin.

 

LE DÉBAT INTERDIT

 

Car, depuis, la « pensée unique » a exercé ses ravages, que l’on ne saurait ramener au seul camp libéral, et qui fait communier nos plus véhéments « alternatifs » (y compris chez les Verts !) dans la religion d’un « progrès » de plus en plus frelaté. En ce mois de mai 2003, par exemple, tandis que (sous la présidence du très libéral Michel DIDIER) des économistes se réunissent à Paris en un Colloque titré « 3 % de croissance, c’est possible ! »(2), un mouvement social  d’envergure réclame le maintien, contre la logique « libérale », d’un régime de retraite dont le financement requiert tout pareillement une « relance » de la croissance… Cette ligne de fuite où s’abolissent – pour un temps – nos oppositions, nos contradictions collectives et que l’on s’obstine, contre toute évidence, à assimiler au « progrès ». Le voilà bien aujourd’hui le « débat interdit », non point celui qui conduisit un J.-P. FITOUSSI, au nom du keynésianisme, à remettre en cause dans les années 90 le dogme des politiques de « rigueur »… mais celui qu’initiaient il y a 30 ans les critiques du « productivisme ». Un débat qu’il est urgent de… relancer, avec Ivan ILLICH !

Car « toujours plus » de richesse implique, si l’on ne veut pas travailler plus longtemps, de faire tourner toujours plus vite la « machine » économique afin d’obtenir les gains de productivité attendus. Avec les conséquences que l’on sait sur les conditions de travail (flexibilité, intensification pour les secteurs exposés à la concurrence). Et des prélèvements accrus sur nos écosystèmes… comme sur ceux des pays « fournisseurs » d’espace et de matières premières ! Au moment où le réchauffement de la planète se confirme, où l’on voit le pays le plus « riche » du monde s’engager dans une guerre pour le pétrole destinée à conforter son modèle de production, il apparaît de plus en plus que ce « progrès »-là est condamné… Condamné car, dévorateur de ressources rares, on imagine mal qu’il puisse durer encore plus d’un demi-siècle. Et donc, dés aujourd’hui, condamnable, car ce « modèle » n’en est pas un, qui ne saurait être généralisé à tous les autres pays (imagine-t-on six milliards d’hommes prenant l’avion plusieurs fois par an ?!) ni, surtout, qu’il puisse être reconduit par les générations futures. Il faut donc le considérer pour ce qu’il est : une aberration historique qui aura permis à une frange de la population de faire l’expérience d’une libération des forces productives et de son corollaire, la société de consommation, saturant en quelques générations la niche écologique dévolue à l’espèce humaine… Ceci posé, nous devons dire ce qui compte vraiment pour nous : nos principes de solidarité, d’universalité… ou bien la préservation de notre mode de vie. Voici de véritables « choix de société » qui renvoient aux principes de civilisation.

 

LA BONNE NOUVELLE(3)

 

Le temps du renoncement (de la contrition ?!) est-il venu ? Jean-Pierre DUPUY (pourtant expert en « catastrophes » annoncées(4)) suggère, avec ILLICH, que cette crise pourrait bien être une « bonne nouvelle« … Elle peut signifier en effet « l’instant du choix, ce moment merveilleux où les gens deviennent brusquement conscients de la cage où ils se sont enfermés eux-mêmes, et de la possibilité de vivre autrement » (Le chômage créateur). Il ne s’agit pas, en effet, de renoncer à l’idée de progrès… mais d’en retrouver le sens ! Ici la définition d’Amartya SEN est bienvenue qui assimile le progrès à « l’extension des possibles » pour chaque individu.

Une évidence d’abord, qui n’avait pas échappé à cet autre dissident visionnaire qu’était ORWELL. Considérant la vie d’un village berbère en 1940 il observe : « (…) nous sommes à l’évidence moins heureux qu’eux. Nous sommes simplement parvenus à un point où il serait possible d’opérer une réelle amélioration de la vie humaine mais nous y arriverons pas sans reconnaître la nécessité des valeurs morales de l’homme ordinaire« (5). Si la remise en cause du « productivisme » implique certains renoncements (changer de voiture tous les 3 ans par exemple), nos vies ne seront pas nécessairement moins belles ! Il y a longtemps que l’on a compris que le P.N.B. ne se confondait pas avec un impossible « Bonheur National Brut » ! Pas de « retour en arrière » donc mais une véritable actualisation des potentialités ouvertes par notre meilleure connaissance de la nature… et de nous-mêmes !

Chacun, depuis son expérience, peut constater le paradoxe : la croissance, que chacun appelle de ses vœux et nourrit de ses espoirs, ne génère souvent que frustrations(6). C’est pourquoi le statisticien a peine à convaincre l’homme de la rue que son niveau de vie a bien augmenté, oui, même pendant la « crise » ! Le sociologue expliquera – avec TOCQUEVILLE – que la frustration, toujours « relative », se nourrit de l’écart entre les attentes et les moyens disponibles. Or notre société excite les désirs au moins autant quelle accroît les moyens de les satisfaire… et mai 68, plutôt que de mettre à mal la société de consommation, annonçait les noces à venir de l’hédonisme « libertaire » et de la société libérale marchande(7). La question devient : comment s’affranchir de cette nouvelle forme d’aliénation consumériste ? A considérer l’efficacité du dispositif auprès de notre belle jeunesse, de plus en plus asservie à la dictature des marques, l’affaire est mal engagée. Reprenant un qualificatif que l’on trouve tant chez FREUD que chez MARX, ILLICH dénonçait cette « réification » qui formate nos désirs pour les convertir en demande de produits marchands, « résultat de la manipulation des besoins humains par de vastes organisations qui sont parvenues à dominer l’imagination des consommateurs en puissance« (8).

Au-delà de cette dénonciation, ILLICH avance une lecture plus complexe mais qui se révèlera aussi (c’est la bonne nouvelle !) plus opérationnelle. Elle repose sur le concept de « contre-productivité« . Ainsi le recours aux marchandises, censé satisfaire des besoins, ne fait qu’entraîner une demande encore plus grande de marchandises !(9) Tout comme dans un système écologique (quand un apport trop grand de matière organique détruit la flore aquatique au lieu de la nourrir) il existe en matière de développement des « seuils » au delà desquels un produit ou une institution deviennent des obstacles à la réalisation des objectifs mêmes qu’ils sont censés servir. Plus n’est pas synonyme de mieux ! Ainsi, plus de voitures, plus puissantes, diffusées dans un pays contribuent à générer encombrements, éloignements (zones spécialisées entre lesquelles on doit circuler) qui augmentent le temps nécessairement passé au volant tout en générant des frais considérables lesquels, convertis en temps de travail, conduisent à ce résultat étonnant : si l’on rapporte la somme de ces durées aux kilomètres parcourus on arrive à une vitesse moyenne de 6 km/h (moins bien que le vélo mais avec des nuisances supplémentaires !). Beaucoup de temps « perdu » donc ! Mais ce qui vaut pour l’automobile vaut également pour la télévision (qui enferme bien plus qu’elle n’ouvre aux autres), la médecine (abus d’antibiotiques qui rendent les organismes plus vulnérables… entraînant de nouvelles dépendances médicamenteuses !), des marchés financiers (la globalisation financière a contribué à la spéculation et aux crises boursières bien plus qu’elle n’a mobilisé efficacement le capital) ou… des services publics (l’école qui peut asservir autant qu’elle édifie) ! Et notre « croissance » se nourrit de tous ces effets pervers qui rendent toujours plus difficile une satisfaction autonome de ses besoins (impossible de circuler à vélo dans certaines villes, de se passer de sèche-linge dans des appartements confinés, d’échapper à la mode dans une société où l’apparence est un capital…). Elle ne serait, à la limite, que la mesure de notre toujours plus grande dépendance (« hétéronomie« , en langage illichien).

On retrouve ici une notion chère à la sociologie contemporaine, celle d’effets émergents… par où les sciences sociales peuvent se révéler utiles qui déjouent ainsi de pseudo-évidences . Ainsi de l’idée qui semble « aller de soi » que des moyens supplémentaires affectés à l’allongement de la scolarité ne peuvent que favoriser la réussite des plus déshérités : R. BOUDON a montré que cela n’était pas toujours vrai… et Stéphane BEAUD a pointé dans un ouvrage récent les effets délétères de l’objectif, pourtant consensuel, des « 80 % » au baccalauréat… On comprend ici que ce n’est pas seulement la logique marchande (disons libérale) qui fait ici l’objet de la critique mais l’idée que l’accumulation de « moyens » dans le cadre d’institutions qui dominent l’individu n’est pas toujours libératrice. En voulant faire le bonheur des gens ces institutions contribuent bien souvent à produire une société invivable.

Dénonçant les transferts de technologie opérés par des institutions « charitables » dans les pays du Sud, ILLICH montre ainsi l’intérêt de technologies alternatives (« intermédiaires ») qui permettent de renforcer l’autonomie des gens. Il ne s’agit pas, en effet, de revenir en arrière ! S’il recommande la production maîtrisée de valeurs d’usage par les individus ou les communautés de base, le recours à des techniques sophistiquées ou à des institutions extérieures peut venir vivifier ces capacités autonomes. Mais cette synergie positive entre les deux modes de production suppose que les « seuils critiques » de développement ne soient pas franchis. Faute de quoi la réorganisation du milieu physique et social, l’appauvrissement des liens qui unissent les hommes entre eux, et à la nature, incitent au recours croissant de demande de substituts hétéronomes conduisant à une aliénation croissante. Par où nous sommes souvent attachés à ce qui nous détruit…

 

LA STRATÉGIE DU GRAIN DE SABLE

 

Au fond c’est d’un bon usage des « limites » dont il est question, et pour chacun d’entre nous, d’un appel à la désertion. Quand des salariés préfèrent la richesse du temps libre, quand des millions d’employés tels les « freeters » japonais(10) (de l’anglais free et de l’allemand arbeiter) vagabondent délibérément de job en job, quand la tyrannie de l’automobile est remise en cause par de plus en plus de citadins ou quand des consommateurs se rebellent contre la dictature des marques(11) et leur prétention à régir l’existence humaine, c’est un peu plus de « civilité »(12) que l’on oppose à la religion marchande. Car désertion ne signifie pas ici « renversement » (pour remplacer par quoi ?) : il s’agit-là de stratégies de freinage. Introduire des « grains de sable » dans nos institutions (et en premier lieu dans le « marché ») pour signifier notre intolérance à ces débordements. Cela peut procéder d’une inflexion des comportements autant que de dispositions proprement politiques (la taxe TOBIN en offre une bonne illustration, mais aussi la défense de certains « statuts » s’ils préservent de l’emprise de la logique productiviste / marchande(13) et ne sont pas prétextes à la défense d’authentiques privilèges). Cela passe nécessairement par une critique de la religion de la « croissance » et de son corollaire : la productivité.

Car s’il est une perversion de l’économie c’est bien celle-là : alors qu’on pouvait espérer (à la façon marxiste) du développement de la capacité productive du travail qu’il nous affranchisse de la rareté et de la peine, aujourd’hui l’intensification des tâches, par les dégâts et les frustrations occasionnés chez les travailleurs, devient le principe de nouveaux « besoins » que nos marchands s’empressent de satisfaire (santé, équipements de la maison, loisirs… en attendant la maison de retraite). Le tout appelant, dans une course sans fin, l’augmentation des revenus et donc la « croissance »…

Ne peut-on analyser ainsi, avec les catégories illichiennes, les effets pervers d’institutions que l’on a pu légitimement jusqu’ici considérer comme des conquêtes sociales mais qui de révèlent désormais de plus en plus « contre-productives » ? La fameuse R.T.T. qui devait libérer du temps pour vivre… mais qui se traduit d’abord par une épuisante chasse au « temps mort » sur les lieux de travail (pouvait-il en être autrement puisque le passage aux 35 heures a été obtenu sans réduction de « pouvoir d’achat »… qui – c’est le B A BA de l’économie – est d’abord un « devoir de produire » !)… Et notre système de retraite qui permettait hier (et encore aujourd’hui pour beaucoup d’entre eux ) à des travailleurs fatigués de se retirer pour vivre dignement leurs dernières années mais qui, revendiquées, en l’état, comme un droit inaliénable par les générations du baby-boom, expose les suivantes aux tourments d’une perpétuelle « modernisation »(14) concoctée par le patronat le plus éclairé. Dans ce concert, ILLICH aurait probablement fait entendre sa différence en proposant l' »abolition de la retraite » (titre annoncé : « Une société sans retraités » !) en écho à l’espoir d' »abolition du salariat » que partageaient les socialistes… d’avant (bien avant !) le Congrès de Dijon. Non point – faut-il le préciser ? – pour forcer les salariés à travailler jusqu’à épuisement, mais pour en finir avec le clivage schizophrénique et pervers qui fait de chacun tour à tour un travailleur pressuré par l’impératif de la « productivité » et un consommateur exposé aux tentations, compensatrices et symétriques, de la consommation marchande. Si une « réforme » est nécessaire, c’est bien plutôt une réorganisation radicale des « cycles de vie » qui doit être revendiquée qui implique une autre façon de penser la vie active… laquelle ne saurait se ramener à « produire des richesses ».

A moins de redéfinir, avec Dominique MEDA, « Qu’est ce que la richesse ?« (15) ! Critiquant nos pauvres instruments de mesure (le P.I.B.), elle revient, elle aussi, aux utopies du XIXème siècle (peut être plus « réalistes » désormais que notre actuel mode de développement !) et en premier lieu à MARX : « Supposons que nous produisions comme des êtres humains… nos productions seraient comme autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre« … pour conclure sur la nécessité d' »imposer collectivement les limites à cette extension sans fin de la production, reconnaître la valeur d’autres activités, d’autres temps, d’autres espaces, non productifs ; et, par conséquent, rééquilibrer les temps sociaux… redistribuer le travail sur l’ensemble de la population active pour libérer de la place – du temps et de l’espace – pour l’exercice d’autres activités« .

On se souviendra que KEYNES, instrumentalisé aujourd’hui par tous les partisans de la « relance » (de Jean-Paul FITOUSSI à notre Marc BLONDEL !), entendait d’abord remettre l’économie à sa place (et en premier lieu la science économique, cette discipline lugubre !) pour permettre à chacun de se consacrer à l’essentiel : le culte de l’amitié et la fréquentation des choses belles… Et de défendre les divertissements culturels qui « répondent au besoin de solidarité qui est irrépressible chez l’homme » et dont il faut éviter la « prostitution en faveur des profits financiers, l’un des pires crimes du capitalisme aujourd’hui« … plus loin il prophétise : « Je vois venir l’âge de l’abondance et de l’oisiveté sans crainte« (16). Mais pour convaincre chacun (et en premier lieu les plus déshérités) d’adhérer à cet idéal d’aristocrate il fallait au préalable, et KEYNES n’y manque pas, contester radicalement les inégalités… et dénoncer « le caractère arbitraire et inéquitable de la fortune » (d’où sa proposition – oubliée aujourd’hui ! – de supprimer l’héritage). Ce KEYNES(17) utopiste employait pour sa part merveilleusement cette liberté qu’il entendait « arracher aux contraintes économiques« . Entre autres il partagea avec DESCARTES et PROUST une passion pour un lieu de méditation et de découverte exceptionnel : il adorait son lit.

Ce « droit à la paresse » (à ne pas confondre avec le droit-à-la-retraite-à-taux-plein-après-37-ans-et-demi-de-cotisation), ILLICH ne l’aurait pas désavoué : il est temps de l’opposer à tous les thuriféraires de la « productivité ».

 

Notes :

(1) En attendant une réédition annoncée dans quelques mois chez Fayard de ses œuvres complètes en français.

(2) Slogan pathétique qui révèle la prégnance du fétichisme du taux de croissance dénoncé par J. AUSTRUY, déjà, en 1970 !

(3) Cf. « Ivan Illich ou la bonne nouvelle », article de Jean-Pierre DUPUY paru dans Le Monde en décembre 2002.

(4) Cf. J.-P. DUPUY, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil.

(5) Cité par J.-C. MICHÉA, Impasse Adam Smith, Climats.

(6) Quand ce n’est pas le sentiment d’un « cauchemar climatisé » (H. MILLER).

(7) Sur la récupération marchande de la critique « artiste » voir BOLTANSKI, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard.

(8) In Libérer l’avenir, collection Points Seuil.

(9) C’est la « filière inversée » de l’économiste GALBRAITH.

(10) Exemple cité par P. BRÜCKNER dans Misère de la prospérité paru chez Grasset.

(11) Cf. No logo de N. KLEIN.

(12) Au sens ou l’entend D. DUCLOS, De la civilité, La Découverte.

(13) Thèse de BOLTANSKI dans Le Nouvel esprit du capitalisme, Gallimard.

(14) Cf. Ph. MESSINE, Liberté, égalité, modernisation, La découverte.

(15) Titre du beau livre de Dominique MEDA paru chez Aubier.

(16) Essais sur la monnaie et l’économie.

(17) Campé par exemple par B. MARRIS dans son Keynes ou l’économiste citoyen, Presses de Sciences Po.

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SOCIOLOGIE Politique / TRAVAILLER TOUJOURS PLUS LONGTEMPS ? par Jean-Marc REMY

Ce texte propose des éléments de réflexion relatifs à la question d’actualité des « retraites ». Il engage au débat sans prétendre rien résoudre à un problème éminemment politique qui appelle une prise en charge collective…

Il procède, au vrai, d’une double indignation : à l’encontre des « réformateurs » qui veulent enfermer le débat dans une vision purement comptable… mais tout autant à l’encontre des opposants à toute réforme dont le « progressisme » affiché – assorti parfois d’une certaine hypocrisie – vient lui aussi brider notre avenir commun.

La « réforme » est indispensable : on en appellerait même ici (si l’expression faisait encore sens) à une « révolution » du système général de répartition passant par réduction massive des inégalités (en augmentant l’impôt progressif sur le revenu, en prévoyant un minimum vieillesse au moins égal au S.M.I.C. et en prévoyant des compensations pour tous les métiers « difficiles » et les carrières atypiques…), mais elle doit s’articuler sur une mise en cause d’un modèle de société, productiviste, désormais condamné.

 

TOUJOURS PLUS VITE… EN RETRAITE ?

 

« Deux retraités pour trois actifs(1) à l’horizon 2040 » : on connaît la version arithmétique du « problème des retraites », privilégiée par les présents réformateurs (et relayée complaisamment tant par les média que par les compagnies d’assurances privées…). Elle a le mérite de la simplicité et s’appuie, il est vrai, sur des données impressionnantes : le jeu conjugué de l’allongement de l’espérance de vie et de l’inversion démographique (phénomènes prévisibles autant qu’incontournables du fait de leur grande inertie) ne peut conduire, en l’état actuel de nos systèmes de retraite, qu’à une augmentation insoutenable des cotisations sociales. S’il s’agit, en effet d’accroître les cotisations dites « patronales », l’alourdissement consécutif du coût du travail ne peut, dans le cadre concurrentiel qui est le nôtre aujourd’hui, que pénaliser l’emploi (soit l’on délocalise, soit l’on substitue du capital au travail… en automatisant les tâches par exemple). Et qui proposera d’augmenter la part dite « salariale » des cotisations ? Ceux-là même qui devraient l’assumer – les jeunes actifs – ont déjà subi depuis une quinzaine d’année une nette dégradation de leur pouvoir d’achat, relativement à celui des retraités (dont le niveau de vie, globalement(2), n’a jamais été aussi élevé) ?

Dés lors les solutions semblent s’imposer : repousser(3) l’âge de la retraite (version euphémisée : « allonger les durées de cotisation ») et / ou réduire le montant des pensions dues (version libérale : « organiser la montée en puissance de l’épargne-retraite pour soulager les régimes par répartition« ). Et d’appuyer la démonstration sur les comparaisons, en effet éloquentes, qui révèlent que notre pays a pratiquement le taux d’activité le plus faible d’Europe (comprendre que la France a choisi d’affecter l’effort de création de richesse sur une frange de population des plus restreintes : on y rentre plus tard sur le marché du travail et on le quitte plus tôt qu’ailleurs).

Il est parfaitement vain d’opposer à ces données des « droits acquis » dont la valeur juridique ne vaut que s’ils sont politiquement revalidés (et la majorité actuelle peut, formellement au moins, se parer d’une légitimité toute fraîche) et dont la valeur économique est subordonnée au principe de réalité (le fameux « grain à moudre ») : il s’agirait ici de revendiquer des « créances » sur la société que l’on peut analyser comme à un « droit de tirage »… sur les générations à venir !

Par contre, les critiques les plus conséquentes peuvent faire valoir qu’une telle version « hydraulique » du problème des retraites repose sur une vision étroite et statique (pour ne pas dire conservatrice) de l’économie. Étroite, car elle s’inscrit dans le cadre du système de financement actuel ; or, on peut certainement « trouver de l’argent ailleurs » (en gros : taxer le capital(4)). Statique car elle ignore les dividendes de la croissance à venir qui pourrait permettre à chaque actif, dont la productivité sera accrue, de cotiser plus sans voir amputer son propre pouvoir d’achat.

Taxer le capital ? Si l’on ne veut pas pénaliser l’investissement (condition, par ailleurs de la croissance attendue), il s’agira de fiscaliser davantage les profits distribués et les revenus dits « financiers »(5). Mais le risque est grand, dans le cadre de la « globalisation » des marchés, de voir cette matière – de plus en plus volatile – s’échapper hors de nos frontières : une fuite des capitaux qui obèrerait significativement une économie désormais largement dépendante de capitaux étrangers(6). Sauf à s’extraire du processus actuel de mondialisation et donc en accepter le prix : la réduction d’un niveau de vie désormais largement lié à la possibilité d’exploiter les ateliers du monde entier(7). C’est pourquoi, contre tout principe de justice, l’on tend toujours davantage aujourd’hui à frapper le « facteur travail », moins mobile…

Compter sur la croissance à venir ? Une telle hypothèque sur l’avenir, prolongeant sans discernement les tendances(8) du passé, et se parant des allures du « progressisme » pourrait bien rallier aujourd’hui le plus grand nombre, par-delà les clivages politiques. Le présent gouvernement a déjà intégré un chiffre de 1,5 % en moyenne dans ses calculs : peut-on conjecturer d’avantage ? Dans tous les cas, celle-ci ne pourra procéder que de sensibles gains de productivité (puisque l’on s’interdit d’augmenter la population active). Or, il existe deux moyens d’accroître ainsi la richesse créée par actif : en augmentant l’intensité capitalistique (mais cela revient à encourager « l’automatisation » : ne comptons pas alors réduire le chômage dans les proportions espérées !)… ou en intensifiant le travail !

Et voilà le scénario le plus probable : au nom du « droit au repos » (certain diront plaisamment à la « paresse »), une génération – oui, celle du baby-boom, que l’on dit inoxydable ! – va imposer à la suivante la poursuite – pire l’aggravation ! – d’un mouvement engagé depuis une vingtaine d’année maintenant à coup de « dégraissages », de « flexibilité », pour extraire le maximum de valeur ajoutée de chaque travailleur engagé malgré lui – pire : avec sa « participation » requise ! – dans cette course sans fin… Avec les dégâts que l’on connaît sur la santé physique et morale des salariés ainsi pressurés, pour ne rien dire ici des implications écologiques accablantes d’une telle extension de la logique productiviste. Un travail bien souvent « sans qualité » dont la vacuité expose d’autant plus nos contemporains aux tentations d’un consumérisme de compensation qui semble avoir colonisé nos imaginaires… Ainsi de nos (toujours plus) « jeunes » retraités qui entendent préserver leur pouvoir d’achat pour enfin « profiter de la vie » : tondeuses autotractées (toujours plus vite : autotractantes !), lecteurs DVD, voyages exotiques… Chacun semble bien, en effet, avoir « mérité » cela ! Et la boucle est bouclée : gageons que les générations à venir, affligées par des conditions de travail toujours plus éprouvantes, aspireront elles aussi à quitter au plus tôt le vie dite « active ». Et chacun de nous devient ainsi complice de cette double aliénation(9) par le travail et par la marchandise. Comment ne pas pointer ici les apories de ces « progressistes » qui appellent à une plus forte croissance (voire à une nouvelle réduction de la durée du travail) tout en dénonçant l’intensification(10) du travail (qui en est l’envers) et qui réclament le « maintien du niveau de vie » tout en refusant les implications de l’ouverture internationale (qui en est aujourd’hui une condition).

Et quelle régression de la pensée politique depuis les années 70 ! C’est qu’entre-temps la montée du chômage a oblitéré toute réflexion sur l’opportunité et le contenu de la « croissance », sur le contenu et le sens du « travail »… Le voilà bien le « débat interdit » qui nous conduirait, bien plutôt qu’à rechercher de nouveaux « gisements(11) de productivité », à pointer les effets « contre-productifs »(12) de notre modèle économique et social. A-t-on à ce point renoncé à tout espoir de « changer le travail » (pour ne rien dire des perspectives autogestionnaires qui soulevaient les esprits et attisaient les luttes à la même époque ?!) que des jeunes en début de carrière en soient déjà à « compter les années » ?

 

HALTE À LA PRODUCTIVITÉ !

 

Les fonctionnaires – les plus impliqués dans le mouvement actuel – devraient comprendre ce slogan puisqu’il est sous-jacent à leur principales (et légitimes !) revendications professionnelles : moins d’élèves dans les classes, ne pas supprimer les « tournées » non rentables à la Poste, pouvoir prendre le temps d’écouter les malades dans les hôpitaux… Voilà des combats qui vont bien dans le sens d’une société plus humaine et plus solidaire !

Mais qu’au nom de la préservation des services publics et de la protection des avantages sociaux (qui pourraient bien alors passer pour des privilèges !) l’on n’impose pas au reste de la société ce que l’on refuse pour soi… Et que l’on réfléchisse aux implications de ces choix pour une société plus humaine et plus solidaire (y compris avec les générations à venir) : entre autres renoncer au voyages « charters » que l’on se proposait d’effectuer chaque année durant sa retraite et peut-être (c’est à voir…) à la tondeuse autotractante !

Les « aînés » d’aujourd’hui ne prouvent-ils pas par ailleurs, dans les services rendus, la vie associative, les activités culturelles et – pourquoi pas ? – dans la transmission de leur expérience professionnelle, qu’il est bien d’autres gratifications que celles dans lesquelles la société marchande voudrait nous confiner…

Ne s’étonne-t-on pas de voir ceux-là dont le « métier » fait sens (artistes, indépendants, hommes politiques !) poursuivre leurs activités bien au-delà de 60 ans, ne peut-on ici parler, vraiment, de « privilège » ?! Et combien de quinquagénaires, évincés par une politique de gestion des « ressources humaines » inconséquente, vivent comme un drame personnel cette mise à l’écart forcée (même assortie d’un pouvoir d’achat élevé) ?

Que dire alors de l’argument, décliné dans les manifs, selon lequel des profs « vieillissants » seraient présumés incapables de s’occuper des jeunes ! La sociologie de la famille ne révèle-t-elle pas aujourd’hui de nouvelles connivences entre les « ados » et leurs grands parents par-delà la génération « pressée » ? Et quelle est cette société qui s’accommode d’une telle « fracture » entre les générations ?! Faut-il laisser les « ados » aux mains de profs « potes » et d’animateurs télé tout juste sortis du moule ? Ce serait à la fois condamner les jeunes au « jeunisme » et postuler – à la manière des D.R.H. de la « nouvelle économie » – qu’expérience rime avec obsolescence. Faut-il rappeler, avec Hannah ARENDT, que le sens de l’acte éducatif consiste d’abord à transmettre les leçons du passé, dans un espace où l’on puisse « protéger l’enfant contre le monde » tel qu’il va, pour mieux le préparer à y prendre sa part en citoyen actif : « C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice« (13)

Il est urgent, décidément, de réviser la catégorie du « progrès »(14) social !

 

Notes :

(1) Contre un retraité pour trois actifs aujourd’hui…

(2) Il va de soi que ces évolutions moyennes recouvrent des inégalités criantes qu’il convient de réduire en accordant, par exemple, à chaque retraité le minimum requis pour vivre dignement le reste de son âge.

(3) On ne dira rien ici du problème juridiquement intéressant du non respect des conventions passées qui renvoie plus généralement au statut du « contrat social » fondant notre ordre politique… non plus de la dénonciation des « privilèges » historiques de telle ou telle corporation qui détourne du vrai débat.

(4) Position d’ATTAC ou de la CGT.

(5) Proposition qui peut s’appuyer sur la progression importante des revenus du patrimoine depuis 20 ans, source d’aggravation des inégalités.

(6) 40 % des actions relevant de l’indice C.A.C. sont contrôlés par des fonds de pension étrangers.

(7) L’épidémie récente du SRAS nous a permis de découvrir qu’une grande partie des rayons de nos supermarchés « discount » étaient approvisionnés par ces nouveaux pays industriels pour le plus grand profit des intermédiaires, sans doute… mais aussi du consommateur !

(8) Le fameux « trend » des économistes : aussi fiable désormais que la boule de cristal !

(9) On ose à peine aujourd’hui recourir à ce vocabulaire hérité du jeune MARX et réinvesti dans les années 70 par les critiques de la société de consommation…

(10) On sait aujourd’hui que la RTT, obtenue sans réduction de salaire, a souvent contribué à cette pression accrue sur les travailleurs (chasse aux « temps morts », contrepartie du temps « libéré »…).

(11) On peut filer la métaphore : cette croissance-là requiert aussi… du pétrole ! Et c’est aussi pour cela que G.-W. BUSH a engagé la « croisade » que l’on sait pour le contrôle des gisements du Moyen-Orient…

(12) On reconnaîtra ici, l’une des contributions les plus éclairantes de ce grand pourfendeur de la « société industrielle » que fût Ivan ILLICH. L’homme vient de disparaître, mais son message est d’une déchirante actualité.

(13) H. ARENDT, La crise de la culture, Folio essais.

(14) Encore une invitation à relire… ILLICH !

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LITTERATURE / L’USAGE DE LA LENTEUR : L’IMMOBILITÉ MOTORISÉE, LA MARCHE, ET LE VOYAGE AUJOURD’HUI par Charles FORSDICK

L’auteur de Victor Segalen and the Aesthetics of Diversity (Journeys between Cultures) propose ci-dessous une étude dans laquelle la marche, en tant qu’elle déplace et rend cinétique la perception du paysage, rassemble de façon imprévue quelques auteurs contemporains, dont Jacques REDA et Michel CHAILLOU…

Qu’il s’agisse du dix-neuvième ou du vingtième siècle, les fins de siècle se caractérisent par une attitude ambiguë envers le voyage. D’un côté, l’ouverture vers l’autre représente la possibilité d’un renouveau, le rajeunissement d’un chez-soi de plus en plus fatigué ; de l’autre, face à l’incertitude d’un tournant de siècle, partir vers l’ailleurs devient source d’inquiétude – soit parce que l’ici semble être menacé par l’ailleurs, soit que l’ici et l’ailleurs commencent à se ressembler. À titre d’exemple de cette notion sceptique d’une fin de voyages, on cite souvent le onzième chapitre d’A rebours et la phrase axiomatique de son protagoniste des Esseintes : « À quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement sur une chaise ?« . HUYSMANS ne fait pas ici tout simplement allusion à la vieille querelle qui oppose érudit en chambre et aventurier sur le terrain ; il réagit en même temps contre les transformations du voyage au cours du dix-neuvième siècle en ce qui concerne sa mécanisation progressive. Dans un tel contexte, la marche est même devenue symptôme pathologique présenté par une série de « dromomanes » dont la dromomanie, l’errance obsessionnelle, représente une extraversion chronique, voire menaçante. Cet article propose d’étudier les dromomanes littéraires de fin de siècle et de situer leurs textes (et leur réflexion sur la marche) dans le cadre d’une réflexion plus étendue sur le voyage et l’écriture du voyage aujourd’hui.

Une phrase dans le livre très récent de Bernard OLLIVIER, Longue marche, fait écho à la conclusion des Esseintes : « À quoi bon marcher quand on peut se déplacer en voiture ?« . Le texte d’OLLIVIER, cet « autophobe » avoué et marcheur contemporain, sert de réponse élaborée à cette question puisqu’il y raconte les premières étapes d’un voyage à pied qui devrait le mener de la Méditerranée jusqu’en Chine par la Route de la Soie. Comme en témoigne son titre, Longue marche s’intègre au retour de la marche qui fait partie de la littérature – et surtout de la littérature de voyage – contemporaine. En considérant ce retour, cet article propose d’analyser la mise en cause de l’espace géographique du voyage ainsi que certaines tentatives de récupérer, par des trajets pédestres, les micro-déserts – de l’espace, du temps, de la mémoire – qui restent. Comme le constate Christophe RANSMAYR, « une ligne aérienne n’est qu’une ligne et non un chemin : physiologiquement parlant, nous sommes des marcheurs, des piétons« . Il y a pourtant un décalage entre les origines physiologiques et les réalités actuelles du voyage. Dans son Éloge de la marche, David LE BRETON souligne le rôle dans l’évolution de l’humanité de ce mode de déplacement : « La faculté proprement humaine de donner du sens au monde, de s’y mouvoir en le comprenant et en le partageant avec les autres, est née du redressement de l’animal humain il y a des millions d’années. La verticalisation et l’intégration de la marche bipède ont favorisé en effet la libération de la main et du visage. Ces milliers de mouvements rendus disponibles ont élargi à l’infini les capacités de communication et la marge de manœuvre de l’homme sur son environnement et contribué au développement de son cerveau. L’espèce humaine commence par les pieds […], même si la majorité de nos contemporains l’oublie et pense que l’homme descend simplement de la voiture« .

C’est justement la dépendance vis-à-vis du voyage motorisé – et même la dépendance au voyage motorisé – qui a provoqué cet éloge de LE BRETON, ainsi qu’une série de textes analogues : Éloge modéré de la lenteur de Jacques RÉDA, Traité de la promenade de Rémi VILLEDECAZE, Du Bon Usage de la lenteur de Pierre SANSOT, « Éloge de la lenteur » : dossier dans Télérama du 6 mai 2000. La lenteur de la marche sert de réplique à ceux qui prévoient le rétrécissement du terrain du voyage. Pourtant, lorsqu’on parle de la fin des voyages à l’époque actuelle, les justifications de cette vision apocalyptique se multiplient : le réexamen post-colonial et anthropologique des implications du déplacement physique ; l’effacement du divers par la mondialisation du tourisme et des nouvelles technologies ; l’épuisement et la banalisation de l’espace exotique ; l’angoisse de l’intertextualité qui condamne l’écrivain-voyageur à suivre perpétuellement les traces de ses prédécesseurs. Mais la menace principale, c’est sans aucun doute l’accélération progressive : tout va trop vite – et il ne s’agit plus d’une vitesse relative (distinguant la marche de la voiture, ou la voiture de l’avion) qui transforme le voyage, mais plutôt du spectre d’une vitesse absolue qui risque d’effacer l’espace et d’anéantir le voyage lui-même.

Saint-Pol ROUX avait déjà proposé cette distinction en liant « l’accouplement du départ et de l’arrivée » – c’est-à-dire la possibilité d' »être arrivé sans être parti » – à ce qu’il nomme « la vitesse infinie » : « La Vitesse, continue-t-il, ne serait-ce pas une Évaporation ?« , une abolition du voyage géographique. C’est à la suite d’un trajet en voiture de Camaret à Brest au début des années trente qu’il a noté quelques-uns des fragments de son recueil Vitesse. Qualifiant d’immobilité motorisée la vitesse mécanique, le poète contribue ainsi à une réflexion plus répandue sur l’enfermement du voyageur, enfermement qui résulte du perfectionnement des moyens de transport. Lorsque, selon la figure de Saint-Pol ROUX, le « fauteuil d’auto » devient « fauteuil de cinéma« , l’espace du voyage s’encadre dans les vitres du véhicule et ce qu’on pourrait qualifier d’une esthétique de la séparation s’en dégage. Ce que ressent Saint-Pol ROUX, c’est une diminution de l’engagement du corps dans le voyage, une désintégration des rapports entre le voyageur et le paysage qu’il traverse : « On va de plus en plus vite comme afin de se débarrasser grain à grain de son poids corporel…« . Une telle perte sensorielle et un tel manque de contact avec le réel caractérisent, par exemple, la traversée des États-Unis en train, décrite dans le Journal des îles du brestois Victor SEGALEN. Il y a toujours chez SEGALEN une forte tendance anti-ferroviaire – surtout en Chine, où le réseau des chemins de fer s’étend comme une pieuvre à travers le pays ; le trajet américain se complique, puisque le voyageur souffrait déjà – à son insu – d’une typhoïde : « À mesure que passent les heures, une étrange fatigue m’engourdit […] la pleine Californie défile très vite aux grandes vitres du car. Un engourdissement progressif, un voile, un désintéressement du corps, des yeux, des oreilles… puis, en vingt heures, l’hôtel, la voiture d’ambulance, l’hôpital. J’ai promené à travers l’Amérique-Nord un premier septennaire de typhoïde. Aux hallucinations du malade s’ajoute, pourtant, un sentiment de séparation physique, de mise en scène du paysage dont le corps s’éloigne progressivement« .

Saint-Pol ROUX commence, pourtant, à jeter les bases d’un éloge de la marche et de la lenteur : « On ne voyage vraiment qu’à pied, sinon l’homme n’est qu’un bagage animé« , et cette réaction en regard des machines se répand chez ses contemporains : dans son Petit traité de la marche en plaine, par exemple, Gustave ROUD chante les plaisirs du « tissu imprévisible de sursauts, d’acquiescements, de dérives plus fructueuses que des poursuites » que propose la marche. Ce dont parle le poète romand, c’est d’un renouveau sensuel ainsi que d’une redécouverte de l’imprévisibilité de la marche. Ce besoin de contact – mais de contact imprévu – démontre même la valeur éthique des trajets pédestres, trajets qui permettent au voyageur une proximité au terrain et à l’autre, ce que justement le voyage motorisé a tendance à empêcher. Saint-Pol ROUX met en relief les apports de cette proximité : « La terre, pour la comprendre tout à fait, nous devons d’abord l’approcher avec la primitivité de notre chair et les antennes de nos sens« . La marche devient ainsi antidote contre l’immobilité du voyageur – voyageur que la mécanisation transforme (nous citons encore une fois Saint-Pol ROUX) en « cul-de-jatte aux fesses de sept lieues« . Le corps s’atrophie et les moyens de transport deviennent peu à peu prothèses.

De ces voyages du début du vingtième siècle s’est dégagée une analyse contemporaine – chez des penseurs tels que Paul VIRILIO – de la vitesse et de l’effacement de l’espace qu’implique l’accélération incessante : la vitesse s’impose ; la lenteur s’use. La réflexion de VIRILIO sur la vitesse – inspirée en partie des écrits de Saint-Pol ROUX – s’intègre maintenant au discours fin-de-siècle de la fin des voyages. Dans l’un de ses premiers livres, Vitesse et politique, VIRILIO esquisse une historiographie de l’accélération, une analyse historique selon laquelle le pouvoir politique dépend des moyens de production de la vitesse. Dans sa conception de la dromologie, la vitesse relative cède peu à peu à la vitesse absolue, d’une telle façon que, selon son Esthétique de la disparition, « l’annihilation de temps et de l’espace par les hautes vitesses substitue la vastitude du vide à celle de l’exotisme et du voyage« .

De la vitesse relative se dégage donc une esthétique de la séparation, alors que de la vitesse absolue résulte une esthétique de la disparition. Les marcheurs contemporains montrent une autre voie, à savoir celle d’une esthétique de la réintégration – ou, selon Jacques LACARRIÈRE, d’un « repaysement » au lieu de ce dépaysement total. Parler de la marche aujourd’hui est devenu difficile : cette activité quotidienne s’est transformée en phénomène littéraire et culturel très varié et même – avec le petit pas de Neil ARMSTRONG, avec le Paris-Strasbourg, épreuve mythique lancée en 1926 et soutien (à un certain moment) de l’identité patriotique de la France – en acte historique. Dans le domaine du voyage actuel, pourtant, ce qui nous intéresse, ce n’est ni (pour emprunter des termes à Jacques LACARRIÈRE) « la marche routinière de tous les jours, ni l’épuisante marche routière qui fait partie d’une culture du risque pour le risque, mais plutôt une marche buissonnière, inactuelle et souvent même subversive« . Marcher aujourd’hui n’est plus une épreuve subie dont l’incertitude et la lenteur font partie de la servitude du voyage. Comme l’a signalé Jean-Claude BOURLÈS en parlant de son voyage en Bretagne, il y a toujours un côté inactuel, voire parfois nostalgique : « Celui-ci se fera à pied, vieille manie d’approcher un pays en égrenant le temps des routes, seul moyen de comprendre et retenir, sinon l’essentiel, du moins ce qui lui ressemble« . Mais les usages contemporains de la marche représentent toujours un choix positif ; du retour actuel de la marche – que l’on découvre non seulement chez des « écrivains-voyageurs » (BOURLÈS, LACARRIÈRE) mais aussi chez des écrivains du quotidien (Philippe DELERM, Pierre SANSOT) – se dégagent de nouvelles manières de redécouvrir le réel et de s’en approcher.

Dans La France fugitive, Michel CHAILLOU réagit à « l’escamotage perpétuel du TGV« , dans Chemin faisant, Jacques LACARRIÈRE plaint le garagiste interdit de marcher parce qu' »il n’y a pas de dimanche pour les autos« . Le retour contemporain à la marche est certainement en partie une réaction à la perte qu’éprouve une société lorsqu’elle subit la locomotion, il ne s’agit pas, pourtant, d’une nostalgie – anti-moderniste, réactionnaire – d’un exotisme de la boue et de la lenteur. Les éloges de la décélération – tels que Du Bon Usage de la lenteur de Pierre SANSOT – acceptent qu’en termes d’efficacité pratique la marche ne rivalise plus avec les moyens de transport motorisés. Par résultat, marcher ne représente pas un moyen de déplacement plus « authentique ». Le dénigrement du voyage mécanisé occulte, par exemple, le rôle des transports en commun comme lieu de contact et d’échange où le voyageur fait face à l’autre. Jean-Didier URBAIN nous met en garde contre l’idéalisation de ce qu’il appelle « l’incontournable lenteur de la marche » : le pèlerin de jadis n’appréciait pas la lenteur de la marche : il la subissait. Le randonneur contemporain l’apprécie au contraire dans sa différence. Le trajet pédestre – et la décélération obligatoire qui l’accompagne – devient plutôt un choix positif, alternatif, un moyen d’accès à ce que SANSOT appelle « une autre manière d’exister« .

C’est dans ce sens-là que la marche s’affirme comme l’une des activités ou pratiques du quotidien qui – selon VIRILIO et de CERTEAU – permet le remembrement des rapports entre le temps et l’espace et la création de lieux de résistance où peuvent se réintroduire le corps et la mémoire dans la vie quotidienne. Marcher devient ainsi une activité clandestine, subversive. Emmanuel DE ROUX, au cours d’un voyage à pied le long du méridien de Paris, se sent « regardé comme une bête curieuse« , et constate que « le piéton est aussi incongru, en rase campagne, qu’un cheval de labour. Marcher en dehors d’une zone urbaine relève d’un comportement archaïque, sinon suspect« . Rémi VILLEDECAZE se demande : « Tout promeneur ne prend-il pas le maquis ?« , et celui qui se déplace à pied devient non seulement étranger mais parfois même hors-la-loi. Les actes de s’écarter, de se ralentir accordent au marcheur un statut privilégié que résume Jacques LACARRIÈRE : « Marcher ainsi de nos jours – et surtout de nos jours – ce n’est pas revenir aux temps néolithiques, mais bien plutôt être prophète« . Le voyageur qui semblait au départ s’avancer « comme un bernard-l’ermite sans coquille, sans mémoire » transforme la marche en acte de transgression. Exploiter la décélération qu’implique la marche, c’est remettre en cause la définition du voyage actuel et nuancer celle de la littérature de voyage contemporaine.

Quel est donc l’apport de la marche au voyage aujourd’hui et dans quelle mesure s’intègre l’étude des récits pédestres dans une étude plus générale de la littérature de voyage contemporaine ? Je me limiterai brièvement à trois pistes de réflexions qui resteront à explorer davantage : le rôle du corps dans le voyage, l’esthétique du voyage à pied, les rapports entre voyage et mémoire. La marche déclenche toutes les sensations, stimule tous les sens. Au lieu de se présenter comme une série éparse d’objets et d’individus, le monde se présente au marcheur comme un système complexe dont le voyageur fait de nouveau partie intégrante. L’accès est permis aux détails auparavant microscopiques ou marginalisés. Réintroduire le corps dans le voyage n’est pourtant pas sans peine. Au début de Chemin faisant, LACARRIÈRE fait l’éloge du pied et privilégie ainsi l’aspect physique, voire physiologique de la marche : « Avant tout, je chanterai les pieds. Que la Muse m’inspire, car le sujet prête à sourire. Les pieds, nos pieds. Qui nous portent et que nous portons. […] Souvent, il m’arrivait le soir au cours des premiers jours de cette longue marche, de contempler mes pieds avec étonnement : c’est avec ça, me disais-je, que nous marchons depuis l’aube des temps hominiens et que nous arpentons la terre ?« .

Mais la répétition du contact avec le sol use le corps ; il faut accepter un apprentissage selon lequel le marcheur s’habitue à la marche. Bernard OLLIVIER suit de près ce qu’il appelle « le rodage d’une longue marche« , en examinant à la fin des premières étapes sa « peau martyrisée« . Cette mise en relief de la corporalité du voyage fait penser inévitablement aux inconvénients de l’engagement physiquement total et aux risques de la panne : « Je marche replié sur ma douleur, aveugle à l’environnement« , écrit OLLIVIER, dont le premier volume du voyage se termine en panne complète : son corps transformé en « loque » à quelques kilomètres de la frontière iranienne, le narrateur affirme : « Je ne peux plus marcher 30« . Sans faire intégrer la marche à une culture du défi ou à un syndrome de l’exploit qui risque de transformer le voyageur en m’as-tu-vu, cette exploration du corporel permet une redécouverte de l’une des idées fondamentales du voyage. On parle souvent de l’étymologie du mot anglais « travel » – étymologie partagée avec le mot « travail » – c’est-à-dire le latin « tripalium« , instrument de torture à trois pieux. Pour le marcheur, le voyage, c’est ce qu’on subit activement et non pas ce qu’on vit passivement; les limites du moi sont en jeu, puisqu’en marchant (comme l’a signalé Nicolas BOUVIER) on ne fait pas tout simplement un voyage, c’est le voyage qui vous fait – ou vous défait. Le voyage en train ou en voiture privilégie le seul regard et impose en même temps la passivité du corps et l’éloignement du monde ; la marche, elle, ne privilégie pas un sens sur les autres – elle est une expérience sensorielle totale qui permet des voyages de plus en plus difficiles à accomplir, tels que le voyage olfactif.

Dans les voyages pédestres, c’est donc la définition du voyage lui-même qui est en jeu. La fragmentation du trajet et sa ponctuation par une série d’étapes et de micro-étapes sert d’alternative à la vision brouillée et fragmentaire des voyages motorisés. Certes, les marcheurs ont besoin du spectre de l’accélération pour se définir : l’itinéraire de Jacques LACARRIÈRE et la route asphaltée s’entrecroisent sporadiquement et il traverse même un « cimetière de voitures » où le marcheur flâne « au milieu de ces carcasses disloquées » ;Bernard OLLIVIER est tenté régulièrement par des automobilistes – perplexes en voyant un corps marchant sillonner les routes – qui proposent de le déposer à la prochaine étape. Sa réponse fait écho aux termes de Saint-Pol ROUX – « ils sont devenus des culs-de-jatte motorisés, incapables désormais de se déplacer à la force de leurs propres muscles, atrophiés par l’inactivité » – et même s’il cède parfois et se fait conduire, il tient absolument le lendemain à rebrousser chemin afin de repartir à pied du point où son trajet pédestre s’est terminé la veille. Les récits pédestres deviennent de longues réflexions sur la vitesse et la vision du monde qui en résulte. OLLIVIER, par exemple, fait trois fois le même trajet et fait la comparaison entre les différents moyens de transport utilisés : « Un camion qui va livrer du bois à Erzouroum m’amène jusqu’au point où je suis monté hier soir dans la limousine des Kurdes. Je sais que ce comportement peut apparaître invraisemblable. Mais que l’on me comprenne : ce défilé sur la route d’Eleskirt que je connais déjà pour l’avoir traversé deux fois en voiture hier soir puis en camion ce matin, en fait je ne l’ai pas vu : c’est à pied que je veux le découvrir, de ma hauteur. Et en effet, lorsque j’y suis, je le trouve bien différent, plus grand, plus majestueux, plus impressionnant. Plus réel en un mot« .

Ayant été séparé des environs en voiture ou en camion, il redécouvre à pied un sentiment de ralentissement qui se transforme en esthétique de la réintégration au paysage. Adrien PASQUALI a constaté que « si la vitesse du mode de locomotion produit une vision du monde et sa transformation, la vitesse du déplacement n’est pas sans incidence sur la vitesse du récit, dans sa valeur mimétique » ; grâce à l’atomisation du temps et de l’espace et à l’exploration des rapports complexes entre ces deux dimensions, les récits de voyages à pied illustrent d’une façon exemplaire la problématique signalée par PASQUALI, tout en proposant un renouveau des aspects narratifs du récit de voyage contemporain.

De plus, ces voyages à pied s’apparentent à ce que Jean-Didier URBAIN a intitulé les « voyages interstitiels« , voyages où sont mis en relief le ralentissement du voyageur et la découverte des chemins de la mémoire, des contours perdus de l’espace. Cette proximité retrouvée, le marcheur fait face au conducteur automobile qui est devenu l’homme de l’oubli, son œil hypertrophié derrière le pare-brise. Déjà, chez Jacques LACARRIÈRE dans Chemin faisant, marcher devient un travail de mémoire pour le marcheur qui découvre « une France jamais livrée, rarement racontée » et qui dépasse le découpage arbitraire que représente la topographie administrative. Les Anneaux de Saturne, de l’Allemand W. G. SEBALD, illustre aussi cette tendance : au cours d’un récit d’un voyage pédestre à travers le Suffolk, les rythmes de la marche s’accordent aux rythmes de la mémoire avant d’être remplacés par eux. Il s’agit d’un texte pédestre où la marche sert de moteur, de déclencheur, de moyen de structuration du récit au lieu de se réduire à un intérêt purement thématique.

Cette transformation textuelle de la marche qu’effectue SEBALD, cet enracinement total du moyen de déplacement dans la structure et les rythmes du récit nous permettra de proposer une conclusion provisoire et quelque peu spéculative. Ce qui se dégage de ces réflexions sur la marche, c’est une tentative de définir une modalité actuelle du voyage – et du récit de voyage – qui est celle qu’on pourrait appeler la décélération itinérante. Ce ralentissement déborde ainsi le domaine de la marche pour détourner les voyages motorisés ou mécaniques – chez, par exemple, Michel CHAILLOU dans La France fugitive ou François BON dans Paysage fer. L’esthétique de la séparation qu’a créée progressivement la locomotion du voyage cède à une réintégration du voyageur dans le paysage traversé. La marche et les figures de la marche nous proposent de nouvelles modalités du voyage ainsi que des rythmes et des itinéraires inattendus.

 

Bibliographie :

BON, F., Paysage fer, Paris, Verdier, 2000.

BOURLES, J.-C., Une Bretagne intérieure, Paris, Gallimard, 1998.

CHAILLOU, M., La France fugitive, Paris, Fayard, 1998.

« Éloge de la lenteur », dossier dans Télérama, 6 au 12 mai 2000.

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VIRILIO, P., Vitesse et politique : essai de dromologie, Paris, Galilée, 1977.

 

Cet article a été publié par la revue Seuils et Traverses : enjeux de l’écriture du voyage, textes réunis par Jan BORM et Jean-Yves LE DISEZ, 2 tomes (Paris et Brest, Suds d’Amériques et CRBC, 2002), tome II, pp.43-53.

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EDITORIAL / FAUT-IL « LAISSER DU TEMPS AU TEMPS » ? par Olivier BRIFFAUT

Notre civilisation de l’immédiateté s’impose de « gagner du temps sur le temps », et de plus en plus vite. Mais la vitesse n’apparaît-elle pas conséquemment comme un catalyseur de fracture sociale, seule une partie de la population bénéficiant de ce monde à grande vitesse, dessinant un véritable « fossé numérique » ? En sus, la vitesse implique l’existence d’un « fossé temporel » dont témoignent les rythmes de développement différents d’une société à une autre, les plus rapides drainant à leur seul profit des ressources financières, humaines, énergétiques et informationnelles qui pourraient profiter au développement de sociétés émergentes. Les biologistes parleraient d’un phénomène d’autocatalyse pour expliquer le fonctionnement de systèmes qui s’accélèrent d’eux-mêmes. S’agit-il là d’une accélération du temps ou d’une accélération de l’évolution par rapport au temps ? Notons que trois formes d’évolution semblent s’emboîter : 1. L’évolution biologique, extrêmement lente, celle qui conduit à la diversité des êtres vivants sur la planète, s’est réalisée par mutation, sélection naturelle, adaptation, élimination d’espèces vivantes. 2. L’évolution imaginaire, extrapolant la première (ancrée dans le monde réel), a conduit à l’émergence de la conscience réfléchie et se caractérise par l’accélération de l’évolution technologique, celle-ci s’amplifiant de manière exponentielle avec l’essor de l’informatique, des télécommunications et de l’Internet. 3. Dans le « cyberespace », on peut créer et manipuler des objets qui n’existent pas dans la nature ! Et cette intrusion du monde virtuel produit à son tour une nouvelle accélération… que nos structures socio-politiques n’intègrent pas forcément en « temps réel », comme en témoignent par exemple certaines inadaptations administratives ou législatives, notamment en Europe où prévaut la mise en perspective culturelle, philosophique, économique, éthique et humaine des technologies.

Serait-ce salvateur ? L’Agora chez les Grecs, la place du village, ont constitué des espaces d’échange qu’incarne peut-être aujourd’hui le(début du) cyberespace, démontrant que le temps réel est sans doute nécessaire au respect de la démocratie, à la prise en compte du rôle de chaque citoyen dans le fonctionnement global de la société… N’oublions pas toutefois que (re)donner du sens à toute existence impose des respirations et des silences… des lenteurs !

Les analyses pluridisciplinaires ici proposées (en complément du numéro 2 : « Le temps ») le montrent bien : processus lents et rapides se succèdent… toujours plus vite ?

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