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AUDIOVISUEL / « DEFFET » D’ENFANT : LA FAMILLE DU CINEMA ALFERIEN par Philippe MET

Que l’interaction du texte et de l’image soit une constante dans l’œuvre de Pierre ALFERI n’est plus à démontrer. Sept photos de Suzanne DOPPELT étaient déjà nichées au cœur de Kub or. Dans Des enfants et des monstres, volume regroupant pour l’essentiel des chroniques rédigées pour le site Internet, aujourd’hui défunt, des Cahiers du cinéma, « la notation manuscrite d’une image accompagne chaque texte, trace d’un contact avec le film », comme l’indique d’emblée l’auteur. Illustré de dessins, Intime, dernière publication en date, « peut être considéré« , selon la quatrième de couverture, « comme le scénario du film de Pierre ALFERI présent sur le cédérom Panoptic, un panorama de la poésie contemporaine, édité par Inventaire / Invention« .

Il n’est pas jusqu’aux films dits « parlants » de l’intéressé qui ne proposent des effets de ventriloquisation des images par la voix ou le texte (ou les deux), comme dans le dialogue recréé du film noir d’Edward DMYTRYK, Coincés (Cornered, 1945) . De fait, la pratique récente d’ALFERI vise plus particulièrement, ou de manière accrue, à créer des reconfigurations originales et symétriques de la littérature et du cinéma au sein de flux tendus, ou, pour varier les métaphores, parmi d’incessants mouvements browniens. Auteur d’essais philosophiques, de recueils de poésie et de romans, ALFERI exerce également ses talents dans le domaine du court métrage et de la vidéo. En ce sens, on pourrait plus largement – et facétieusement – définir son travail comme celui d’un écrivain confectionnant des « ofnis » – des objets (quasi) filmiques non identifiés : de Kub Or, sorte d’album de clichés ou d’instantanés textuels d’un quotidien parisien fin de (vingtième) siècle, à la fantasmagorie kaléidoscopique du Cinéma des familles, en passant par des « cinépoèmes » et autres « films parlants » sur support DVD (la genèse de ces derniers remontant, au reste, à des lectures publiques ou performances du Cinéma des familles données par l’auteur lui-même), ainsi que le « journal en forme de notices » de Des enfants et des monstres.

C’est au sein de ce dernier opus, composé pour l’essentiel de méditations-rêveries à partir de films cultes ou de série B avec une prédilection toute particulière pour le genre fantastique, que Pierre ALFERI crée le terme-concept de « deffet ». En tant qu’effet « déceptif », ou « par défaut, par absence apparente » , il s’oppose d’évidence aux effets ostentatoires, dits « spéciaux », de la machine hollywoodienne à grand spectacle – des monstres des studios Universal dans les années 30 aux images de synthèse des films à gros budgets caracolant aujourd’hui en tête du box-office. Plus fondamentalement encore, il s’inspire a contrario de l’esthétique tout en retenue, tout en ellipses, tout en hors champ, promue et incarnée par l’équipe de Val LEWTON à la RKO dans les années 40, et admirablement servie par un Jacques TOURNEUR. Le désormais fameux « effet-bus » inauguré par La Féline (Cat People, 1942) pourrait en être l’emblème : s’imaginant poursuivie par la présence menaçante d’une femme-panthère, l’héroïne marche de plus en plus précipitamment le long d’une rue déserte qu’un réverbère peine à éclairer de loin en loin, jusqu’au retentissement d’un cri strident et… félin qui s’avère émaner des freins hydrauliques d’un vulgaire autobus !

Le néologisme « deffet » va toutefois bien au-delà, pour ce qu’il suggère de défaite et de défait, voire, pour une oreille anglo-saxonne, de défaut (defect) et de défection (to defect). Ces diverses associations qui semblent avoir en partage d’être connotées négativement sont peut-être, en tant que telles, à même de définir les relations à la fois mutuellement constitutives et dissociatives qui président au jeu de la littérature et du cinéma – jeu s’entendant au sens tant ludique que mécanique du terme, c’est-à-dire, aussi et surtout, pleinement à rebours de la notion d’adaptation qui, par définition, tend à privilégier l’accord ou le raccord . La fresque épique du Cinéma des familles a pour particularité de déplier et de déployer – autrement dit, de « défaire » et de « refaire » tout à la fois – autour de ces deux pôles la remarquable imbrication du fabulaire et du familial, ou encore, de la filiation (ce que la malhabile paronomase de mon titre, dans son quasi-babil – « deffet d’enfant » – voudrait aussi signifier), selon le moiré d’une langue innovante (c’est le « verlan des familles ») et les arabesques d’une écriture luxuriante qui, pour l’auteur, qualifieraient pareillement le poétique et le cinématographique. Le roman alferien peut dès lors être conçu comme opérant son propre (d)effet sur l’essence filmique de l’imaginaire, ainsi que la troublante proximité de l’infantile et du monstrueux, selon deux ou trois axes principaux.

Une première modalité consiste à refaçonner la dynamique familiale et la fantasmatique œdipienne comme on battrait un jeu de cartes – un lot de cartes d’identité ou un jeu des sept familles, aussi bien – afin de faire défiler monstres sacrés et acteurs de second plan, voire obscur(e)s de série B, de la grande famille hollywoodienne : « comment avais-je pu moi-même« , s’interroge le narrateur, « en Dorothy Malone, devenir après ma cure de désintoxication (Une femme marquée) l’amant (La Ronde de l’aube) et le frère (Ecrit sur du vent) de mon propre père en Robert Stack ?

La famille de cinéma s’entredévorait ; elle ne tarderait pas à exploser » . Selon une seconde approche, plus fondatrice que structurale celle-là, ALFERI se plaît à retendre, de manière idiosyncrasique, le lien intime qui unit expérience spectatorielle et, sinon regressus ad uterum, tout au moins régression infantile. Relatant les premiers essais enthousiastes et intempestifs de home movie du très jeune narrateur, sur le modèle implicite des tout premiers courts métrages et autres vues comiques des frères Lumière, un chapitre précisément intitulé « Filmages » reconstitue ou recrée ainsi une forme de scène primitive : celle de l’advenue même du cinéma en tant que forme d’expression artistique, autrement nommée (littéralement et dans tous les sens) enfance de l’art, pour mieux redécouvrir que « l’invention du montage libère la fiction« .

L’obsession de « l’ouverture d’un cadre » est même littéralisée, rendue proprement originaire, par le fantasme d’une naissance en caméra subjective, si l’on ose dire, par le biais d’une « vidéo miniature implantée au moyen d’un cathéter sur le crâne du fœtus pour filmer l’ouverture du portail de son point de vue« .

Autre point-limite de l’expérience-expérimentation filmique, sur le versant documentaire mais tout aussi désinhibé, même s’il en est le symétrique inverse : le viscéral et l’hémoglobine du « gore sans truc« , ou encore la pulsion homicide du « snuff« .

On voit dès lors quelle peut être une tierce perspective. L’avant-propos de Des enfants et des monstres esquisse une manière de taxonomie – de filiation des figures au cinéma : « L’adulte qui voit le monde lui faire défaut ressemble à l’enfant regardant un monstre. L’impossible visible, au chaos qui entr’apparaît. Le monstre, à l’humain de sexe inconnu. Et le cinéaste, à l’enfant souverain« . Dans un poème de Sentimentale journée, c’est le visage de Fay WRAY qui était assimilé au « contrechamp d’un monstre« , en souvenir de King Kong. Le chapitre 12 de Cinéma des familles fait défiler devant nous une tératologie à la fois voyeuriste et narcissique, tout un freak show, toute une parade fantasmée d’infirmités et de mutilations, à la fois orchestrés et subsumés par la figure duelle d’un être chimérique, d’un « monstre orphelin » : c’est « l’enfant éléphant« , encore appelé élenfant ou, à l’exemple de tout petit de l’homme recueilli par des animaux et en vertu de l’assonance, orphan . On pense naturellement au Elephant Man de David LYNCH, mais les plans muets, ralentis et remontés, qui – pour faire usage d’un terme foncièrement impropre s’agissant, plus justement encore, d’origination – « illustrent » ces pages dans un des films parlants de l’auteur, privilégient plutôt le jeune et émouvant Sabu dans le rôle-titre de Elephant Boy de Robert FLAHERTY et, surtout, les inoubliables prouesses de l’acteur-transformiste « aux mille visages », Lon CHANEY, dans les films de Tod BROWNING.

L’essentiel, toutefois, est ailleurs. Innervé de bout en bout par d’innombrables réminiscences et références filmiques, ce roman des origines (y compris celles du cinématographique, ce dernier tenant, si l’on veut, le rôle d’enfant trouvé ou de bâtard du littéraire, pour reprendre les deux pôles introduits naguère par Marthe ROBERT sur le modèle du roman familial freudien) qu’est Le cinéma des familles réinvente ou reformate, aux confins de l’image et de la page, un film éminemment matriciel : La nuit du chasseur de Charles LAUGHTON (The Night of the Hunter, 1955). Non content de servir de titre au chapitre 33, ce dernier irrigue le texte en amont et en aval : explicitement dans ses alentours immédiats, métaphoriquement in extenso – au sens aussi où la voracité scopophilique et, si j’ose dire, diégéphilique du narrateur-enfant tend à rabouter les films à perte de vue et à opérer un épanchement réciproque du vécu et de la fiction. « L’identification familiale » suscitée par le cinéma est ainsi une fonction directe des liens de « parenté » que celui-ci peut sembler instaurer ou revêtir : d’un film à l’autre, d’un acteur à l’autre, d’un personnage à l’autre – et, pour finir (ou pour commencer), des autres à soi. D’où l’axiome intuitif, et quasi lacanien, concernant l’effet de miroir produit par la machine narrative filmique : « cela raconte, puisque je m’y retrouve« . Disons-le autrement, et à la manière d’un chiasme : le cinéma fait la famille / se fait sa famille ; la famille fait le cinéma / se fait son cinéma.

Qualifié, ailleurs, de « film sur les enfants et les monstres, les bêtes et les étoiles« , le chef-d’œuvre en forme d’hapax de LAUGHTON est, bien plus encore qu’un banal intertexte, une référence absolue quant à l’intersection de l’imaginaire de l’enfance et de l’art cinématographique, quant au faux raccord de l’humanité et de l’animalité (via la monstruosité) – ce que le narrateur d’ALFERI nomme la zone, proprement « infilmable« , du « frayage interanimal« . Si les premiers chapitres du Cinéma des familles plongeaient le lecteur dans l’origine du langage, de la famille et du filmage, le cœur fabulaire du livre, rejoignant celui du film (la longue séquence de la descente nocturne du fleuve), ramène à l’origine du monde. La constitution de (l’enfance de) l’humain se fait non seulement sous « la protection des animaux« , selon le titre du chapitre 34, mais sous leur regard, en un « tableau vivant de nature morte« .

Plutôt que le lexique pictural, c’est toutefois le registre cinématographique qui domine, saturant ces pages au point que la perspective animale finit par se confondre avec celle de la caméra.

D’où cette prosopopée de la rivière (à l’adresse des enfants) : « Allez, allez, sous la protection des animaux. Ou sous l’œil d’une caméra, c’est la même chose […] ». Et ce relais du narrateur : « […] leur œil nous filmait enfants. C’était le regard des animaux qui nous gardait, nous protégeait […] ».

L’étape suivante ne peut être que celle de la surimpression, soit encore – « loups-garous » ou « félumains » – de l’hybridation : « Et moi, quelle chimère serais-je ? Non plus homme, du moins, enfin nous étions tous les trois des monstres« . En ce sens, on pourra penser à un ultime film, dont Pierre ALFERI, une fois n’est pas coutume, ne fait pas mention, mais qui jouit d’un statut culte auprès des amateurs d’épouvante sanguinolente all’italiana : La Maison près du cimetière (Quella Villa Accanto Al Cimitero, 1981) de Lucio FULCI. En guise d’excipit une citation de Henry JAMES s’inscrit sur l’écran que l’on jurerait issue du Tour d’écrou, mais elle est à mon sens apocryphe, à moins qu’elle n’ait été altérée ou déformée par le prisme de la (re-)traduction : «  »No one will ever know whether children are monsters or monsters are children » (Henry JAMES).

Encore que l’on puisse, cinématographiquement parlant, faire remonter pareille interrogation ou équivoque au Frankenstein (1931) de James WHALE dont la créature, incarnée par Boris KARLOFF, est un composé d’enfant et de monstre (la scène de la noyade est à cet égard exemplaire)… Ce sont ces multiples figures qu’évoque et convoque encore (que ce soit dans une veine fantastique ou dans un autre genre, dans l’esprit de l’auteur ou dans l’imaginaire du lecteur) un titre tel que Des enfants et des monstres qui fait sans doute signe vers le célèbre roman de STEINBECK, Des souris et des hommes, dont l’un des deux protagonistes, Lennie, allie à sa manière l’infantile au tératologique.

Bien qu’ALFERI se garde à raison d’effectuer un tel rapprochement, il m’apparaît que ces effets conjoints d’inscription et de déconstruction ne sont pas sans affinités avec un long métrage, plus récent celui-là, du très prolifique réalisateur franco-chilien, Raul RUIZ : Comédie de l’innocence (2001). Là encore, l’intitulé n’est pas indifférent et doit peut-être s’entendre comme un écho à celui de Jack CLAYTON, The Innocents (1961), adaptation à ce jour inégalée du Tour d’écrou, précisément. Avec l’incomparable Deborah KERR dans le rôle terriblement ambigu de la gouvernante : est-elle vouée à secourir deux chérubins devenus orphelins et possédés par des esprits maléfiques, ou n’est-ce là que le fruit de ses propres névroses et inavouables pulsions ?

Rien de plus jamesien (voire d’alferien…) en effet – et ce, sans passer par le filtre de l’adaptation – que le film de RUIZ, d’un point de vue tant thématique (de la psychopathologie de la cellule familiale au combat de l’innocence et de la corruption) que stylistique : la récurrence de distorsions optiques et chromatiques, notamment, rappelle étrangement la technique picturale de l’anamorphose que JAMES ne manqua pas d’adapter à son propre mode de représentation. Brièvement résumée, la trame de Comédie de l’innocence concerne un jeune garçon, Camille, qui, le jour de ses neuf ans, annonce brusquement à Ariane (Isabelle HUPPERT), sa mère (biologique), qu’il ne la reconnaît plus pour telle. Il ne tarde pas à la conduire chez celle qu’il considère désormais comme sa seule vraie mère, Isabella (Jeanne BALIBAR), dont le fils, Paul, se serait noyé deux ans auparavant en tombant d’une péniche. Bon gré mal gré, un modus vivendi précaire s’invente entre les deux femmes autour de Camille. Ariane cherche à comprendre : s’agit-il d’un jeu ? d’un cauchemar ? d’un phénomène surnaturel ? d’un cas de psychose ? Son frère, Serge (Charles BERLING), préfère, lui, faire enfermer Isabella dans l’institution psychiatrique qu’il dirige. Des cassettes des films tournés par Camille à l’aide de son caméscope finiront par donner la clef de l’énigme : Camille avait tout simplement manigancé (et filmé) l’affaire de la seconde mère avec Isabella, rencontrée par hasard au Champ de Mars, et à la recherche d’un fils de substitution. La vie « normale » peut dès lors reprendre son cours pour Ariane et Camille, et le père absent (Denis PODALYDES) rentrer de ses incessants voyages d’affaires…

La caméra brandie à tout moment et à bout de bras par le jeune protagoniste n’est pas qu’un effet de mise en abyme et de procuration pour un metteur en scène qui, à la fois cérébral et virtuose, est par ailleurs coutumier de ce type d’auto-référentialité. Elle prolonge et elle véhicule, aussi, la nouvelle identité (armée d’une seconde mère) que Camille, par déplacement ontologique, s’ingénie à construire et à projeter. Il n’est pas interdit d’y voir une remarquable emblématisation visuelle de ce caméramoi, pour reprendre le mot d’ALFERI, qui vient à définir l’ego narcissique du narrateur du Cinéma des familles. Instrument d’une pulsion scopique de plus en plus dévorante – omnivoyance valant, en l’espèce, pour omnipotence , voire hyper-virilité, à l’image de l’élenfant dont « la trompe prolonge [l]a main qui prolonge [l]a pensée » et qui a « entre [s]es cuisses une force de travail illimitée » -, sa Bolex 16 mm est très polysémiquement qualifiée de « membre ultime du foyer« . « Membre » : à la fois composante de la famille nucléaire et organe corporel (le membre dit viril, en particulier) ; « ultime » : à la fois le dernier (venu) et le plus éminent ; « foyer » : à la fois noyau familial et focale optique.

Aussi « le caméramoi » ithyphallique de Camille dans Comédie de l’innocence, tout comme « la caméra, membre ultime du foyer » du narrateur du Cinéma des familles, ne sont-ils pas seulement les vecteurs d’une enfance de l’art : ici, abstraction de formes et de couleurs dès le générique, le jeune héros étant alors pressé par la voix off de sa mère de refigurer une série d’objets par nomination (« cendrier… coquillages… réveil… plantes… hibiscus« ) avant de les replonger dans le néant apparent de la non-figuration (« rien… rien… rien« ) ; là, tâtonnements fébriles et « filmages » compulsifs, documentaires et psychodrames, « bobines impressionnées ou virtuelles« . Ils instrumentent, en outre, un donjuanisme de l’enfance qui à la fois refuse l’ordre ou le diktat de la mère unique et met à nu la part d’illégitimité qui régit par définition les rapports parents-enfants. En ce sens, Comédie de l’innocence est la continuation d’un précédent film de RUIZ, Généalogies d’un crime (1997), qui, associant les vertiges de la mise en abyme aux violences de l’Œdipe, explorait déjà les présupposés de la filiation et présentait l’enfance comme lieu du crime. Dans Le cinéma des familles, c’est autour d’un Théo mitchumien en « Mompère second l’adoptif » (suite au remariage de Rose Mammère) que s’établissent le « puits noir » de la « légitimité » parentale et l’équation « primaire » selon laquelle le redoublement, imposé et non pas librement élu comme l’instance maternelle duelle de Camille, de la figure du père finit par annihiler toute paternité : «  »papa » + « papa » = « paspapa » » . Ne demeurent, chez ALFERI comme chez LAUGHTON, que deux pôles opposés et également dépréciés : le Pasteur en ogre terrifiant et l’oncle Robert (Uncle Birdie dans La nuit du chasseur) en ivrogne impuissant.

En finale de Des enfants et des monstres, Pierre ALFERI nous propose « [s]on film préféré« , ou tout au moins son « coloris mental« , puisqu’il ne peut s’agir que d’un film idéal et fantasmé, à la fois inventé et recomposé, s’achevant sur « une espérance d’enfant » à force de « temps morts » , appartenant, comme il se doit, au genre « fantastique au sens large« , « fleuron du cinéma à « deffets » » et, précision ultime, « tourné peu avant [l]a naissance » de l’auteur. A défaut d’accoupler, sans vergogne aucune, des pages du Cinéma des familles à des plans, entre autres, de Comédie de l’innocence, immergeons-nous dans la nuit profonde où les enfants, les fantômes et les monstres ne cessent de se faire et de se défaire – celle du fleuve, du ciel, du langage, de l’écran. Hâtons-nous : le film a toujours déjà commencé…

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GEOGRAPHIE / SOCIABILITE, SOLIDARITE : CULTURE, IDENTITE ET VIE URBAINE DANS LES QUARTIERS NOIRS DU CAP (AFRIQUE DU SUD) par Myriam HOUSSAY-HOLZSCHUCH

La présence des Noirs dans les villes sud-africaines a longtemps été sévèrement limitée et contrôlée par les régimes de ségrégation et d’apartheid. Les espaces qui leur étaient assignés avaient été conçus dans ce but. Pourtant, ils abritent aujourd’hui des formes sociales nouvelles comme une culture urbaine originale et dynamique. Cet article montre comment les structures familiales, l’agencement intérieur des habitations ou le réseau associatif ont transformé ces espaces. Enfin, l’analyse de cartes mentales dessinées par les résidents confirme que l’espace des quartiers noirs existe avant tout comme projection des relations et des réseaux sociaux.

 

The presence of Black people in South African cities has long been severely limited and controlled by the segregation and apartheid regimes. The spaces they were allocated were designed for those purposes. Nevertheless, new social forms and an original and dynamic urban culture are today thriving in the same spaces. This paper shows how family structures, internal organisation of houses, and the networks of associations achieved these transformations. The analysis of mental maps also confirms the fact that space in Black neighbourhoods is most significatively a projection of social relations and networks.

 

La ville du Cap occupe une place à part dans la géographie mentale des Sud-Africains. C’est la ville-mère, la Mother City des premiers colons blancs : pour eux, la première empreinte et comme le symbole de leur établissement sur la terre africaine. C’est aussi le lieu qui – jusqu’à aujourd’hui – abrite le Parlement sud-africain, où les lois de l’apartheid ont été votées et où la nouvelle Constitution a été adoptée et fêtée. Pour les Noirs, Le Cap a été, avec Pretoria, l’une des villes de l’oppression : Pretoria, siège du pouvoir exécutif et du conservatisme afrikaner ; Le Cap, ville faussement libérale, longtemps réservée aux Métis. L’idéologie de ségrégation, puis d’apartheid, s’est inscrite dans la morphologie de la ville, de la haie d’amandes amères plantée par Jan Van RIEBEECK au XVIIème siècle pour séparer son petit camp des habitants du lieux, jusqu’à la constitution des grands townships après la seconde guerre mondiale (COOK, 1991). Le paysage y est étonnant, le cadre superbe : la Montagne de la Table domine la baie, la pointe rocheuse de Bonne Espérance sépare les océans. Une ville européenne, au CBD hérissé de gratte-ciel et aux banlieues résidentielles souvent luxueuses, s’est installée dans cet écrin.

Pourtant, il existe une autre ville du Cap : elle s’étend sur les Cape Flats, plaine sableuse balayée par des vents très violents. Elle abrite les townships, dans des immeubles dégradés, des maisons si petites qu’on les a surnommées matchboxes, boîtes d’allumettes, ou des cabanes construites de bric et de broc. Elle a longtemps été invisible de la première, cachée par la barrière de la race et de l’argent. Elle est pauvre, cherche un emploi. Elle est nichée dans les dunes. On la craint, on ne la connaît pas.

Essayer de déterminer ce qui forme lieu dans les townships est l’entreprise même de la géographie culturelle : que peut nous dire un tel paysage, en quoi reflète-t-il les techniques, croyances et coutumes de ses habitants. Le paysage du township est un paysage imposé. Ce sont les lois de ségrégation puis d’apartheid qui ont forcé la population noire à résider dans ces endroits. Le paysage urbain est marqué par l’idéologie : l’urbanisme choisi permet de faciliter le contrôle de la population ; l’architecture des habitations est monotone, peu adaptée aux besoins des populations et de faible qualité.

Ce paysage imposé a été cependant peu à peu assumé par ses habitants : l’attachement aux lieux, tout dégradés qu’ils soient, est réel. Les identités locales sont très fortes. L’espace vécu du township, comme celui du camp de squatters(1), est tissé de relations sociales extrêmement intenses, autour de lieux symboliques. C’est une étude de ces lieux que j’entreprendrai ici, en distinguant deux échelles : celle de la maison, celle des lieux publics et du quartier, en concentrant mon analyse sur les classes moyennes noires. En effet, et nous allons le voir, c’est cette population qui est la plus enracinée en ville et dont « l’urbanité » présente un certain nombre de caractères originaux, mêlant consciemment tradition africaine et occidentalisation (voir aussi GUILLAUME, 1999).

 

I – LA MAISON

 

La maison est le premier lieu structurant du township. Il ne s’agit pas ici seulement d’un bâtiment, mais d’un ensemble de relations sociales construites autour de ce bâtiment et qui y prennent place. Il s’agit enfin d’une maison au sens lignager, comme on disait la maison de France. J’utiliserai ici le terme simultanément dans ces trois sens.

 La maison et le lignage  Fondamentalement, la maison sert d’abri, de lieu de réunion et de creuset de la vie familiale. C’est donc un lieu fondateur de l’identité de ses habitants. En même temps, la maison est ouverte sur l’extérieur, soit parce qu’elle accueille en permanence de nouveaux résidents, soit par ce qu’elle est lieu de réception. Dans une région où la famille élargie est dominante en milieu rural traditionnel africain, la maison urbaine n’est pas occupée simplement par la famille nucléaire. Cependant, sa composition est loin d’être traditionnelle.

La famille est d’abord caractérisée par l’attachement à un certain nombre de valeurs « africaines ». La famille élargie est toujours largement représentée parmi les ménages des townships ou des camps de squatters. Cette persistance n’a rien d’étonnant : elle est perçue et revendiquée comme essentielle à la culture africaine. Accueillir différentes générations sous son toit, c’est défendre l’idéal traditionnel de solidarité et d’humanisme désigné sous le nom d’ubuntu. Cependant, l’idéal patriarcal et gérontocratique des familles africaines traditionnelles n’est pas adopté par la majorité des ménages urbains. Les maisonnées rencontrées lors des enquêtes sont de deux types. Le premier marque une série d’adaptations de la famille élargie pour répondre au contexte proprement sud-africain, qu’il soit politique, économique, social ou urbain. Le second est celui de la famille nucléaire.

Tout d’abord, les règles de fonctionnement de la maisonnée traditionnelle ont été modifiées dans le sens d’un assouplissement du pouvoir du patriarche. On peut citer la revalorisation du rôle des jeunes qui a suivi les émeutes de 1976 ou, à la même époque, l’affirmation des femmes sur le plan politique, urbain et familial : organisant la résistance politique dans des camps de squatters tels que Crossroads, s’installant en ville malgré la législation, subvenant aux besoins du ménage à la place de l’époux sans emploi.

Ensuite, le système sud-africain des « migrations circulaires » a modifié la composition, le fonctionnement voire la finalité de la famille élargie en milieu urbain. Ce système a d’abord décrit le mode de vie des travailleurs migrants, gardant femme et enfants dans les homelands. Chaque année, ils retournaient pour un mois dans les zones rurales avant de venir reprendre leur emploi au Cap. Ils faisaient ainsi en permanence la navette entre deux mondes. Leurs femmes effectuaient également ce mouvement circulaire en venant leur rendre visite régulièrement, soit pour leur demander de l’argent, soit pour se faire soigner dans les hôpitaux du Cap. Si cette pratique a tendance à diminuer depuis l’abolition de l’influx control, d’autres aspects des migrations circulaires continuent de fonctionner. Ainsi, envoyer un enfant résider chez ses grands-parents ou d’autres membres de la famille au Transkei reste une pratique courante. Elle permet de diminuer les difficultés financières de la famille, de donner à l’enfant une éducation véritablement africaine et d’échapper aux fréquentes interruptions des cours ayant eu lieu en zone urbaine jusqu’en 1994 – mélange typique de motivations urbaines et traditionnelles. Les liens avec le reste de la famille habitant en zone rurale demeurent donc très forts. Ils existent également sur le plan économique : les entrepreneurs des townships font souvent appel à une main-d’œuvre familiale. Rappelons enfin que le système des migrations circulaires est une réaction au système du travail migrant et aux restrictions apportées à la présence des Africains en milieu urbain. Ainsi, l’accès aux ressources urbaines comme rurales est maximisé, le réseau d’entraide et de solidarité étendu. Par exemple, l’accueil de membres de la famille élargie par un ménage urbain permet de contourner la crise du logement ou de bénéficier des infrastructures sanitaires d’une grande ville. Bien sûr, ceci a un coût : le surpeuplement des logements est énorme. Ainsi, dans les maisons de Gugulethu – quatre pièces selon la nomenclature des autorités, cuisine comprise -, il n’est pas rare de trouver plus de 8 personnes.

Enfin, des formes plus radicalement nouvelles de la famille élargie sont apparues avec les familles matriarcales. La raison en est l’instabilité des mariages et le très fort taux d’illégitimité existant dans les townships. Sur le terrain, j’ai ainsi recensé une maison habitée par une veuve, ses filles divorcées ou mères célibataires, et ses petits-enfants. Le cas n’a rien d’exceptionnel : l’autobiographie de Sindiwe MAGONA, de Gugulethu, narre une situation semblable : obligée d’abandonner ses études pour cause de grossesse, puis abandonnée par son mari, elle survit largement grâce à l’aide de sa mère. Très fréquemment, les enfants sont confiés après leur naissance à leur grand-mère maternelle, ce qui permet aux mères de travailler (MAGONA, 1990 et 1992). La fréquence des unions temporaires entre filles des townships et travailleurs migrants, eux-mêmes déjà pourvus d’une famille restée dans les homelands, accentue encore ce phénomène.

Outre ces modernisations d’un modèle familial traditionnel, on trouve dans les quartiers noirs des familles nucléaires. D’après mes enquêtes qualitatives, elle est plus largement représentée dans les camps de squatters récents et dans les quartiers de sites viabilisés que dans les townships formels. Les résultats du recensement de 1996 permettront peut-être de le vérifier. Cela n’a rien d’étonnant : la plupart des habitants de ces quartiers viennent des townships formels, où ils occupaient des cabanes d’arrière-cour. Leur décision de déménager est souvent causée par un besoin d’indépendance vis-à-vis des autres occupants de la parcelle ou de leurs propriétaires et par la volonté de vivre en famille dans un logement « décent ». Cette hypothèse est confirmée par le fait que les familles nucléaires présentes dans ces quartiers sont majoritairement constituées de jeunes couples, avec des enfants en bas âge. La rupture avec le modèle familial dominant, inspiré par la tradition, s’accompagne donc d’une rupture spatiale. Pourtant, ce changement de valeurs n’est pas explicite et il faut se demander dans quelle mesure la famille nucléaire n’est pas une étape transitoire, avant formation d’une autre famille élargie autour de ce nouveau noyau. Les données actuelles ne permettent pas de répondre.

Espace domestique, espace symbolique  Des camps de squatters aux townships formels les plus anciens, des sites viabilisés aux maisons nouvellement construites ou étendues, le plan des habitations reste quasiment identique. Cela est vrai à plusieurs échelles, de la structure du bâti à la décoration, en passant par l’agencement intérieur de la maison.

Ce qui frappe d’emblée est l’absence d’habitat collectif, à l’exception des hostels(2) : les townships se conforment en cela à l’idéal des banlieues pavillonnaires anglo-saxonnes. L’image classique de Soweto, immortalisée par des photographes comme Peter MAGUBANE est ainsi l’archétype du township : des rangées de petites maisons boîtes d’allumettes (matchboxes), désespérément identiques et s’étendant jusqu’à l’horizon. Un tel urbanisme peut surprendre l’œil européen. En effet, les deux soucis principaux des planificateurs de la ségrégation, puis de l’apartheid, auraient dû, semble-t-il, favoriser l’habitat collectif. Le premier était un souci de contrôler la population ; cela peut sembler plus facile dans des immeubles collectifs, ne serait-ce que parce que, pour une population donnée, la zone à contrôler est plus petite. Le second était de bâtir pour un très faible coût. Mais l’influence idéologique d’un certain nombre de modèles urbains occidentaux était trop forte pour être contrebalancée par ce type d’arguments. Les premières locations ont été bâties sous l’influence des travaux d’Ebenezer HOWARD. La force du modèle de la cité-jardin était telle qu’il s’est perpétué jusqu’à ce jour, où il est repris par le Reconstruction and Development Program : le gouvernement se propose de répondre à la crise du logement en construisant un million de maisons d’ici l’an 2000. L’idéologie derrière l’adoption de ce modèle ne vient pas seulement des planificateurs. C’est un idéal domestique victorien, condensé dans l’expression populaire « A man’s home is his castle« . C’est également l’idéal que les missionnaires ont d’emblée essayé d’inculquer à leurs brebis.

Ces diverses influences (urbanistiques, victoriennes, religieuses) ont formé le paysage des townships : maison rectangulaire, construite au centre de la parcelle pour dégager un jardin sur le devant et une arrière-cour, le tout étant entouré d’une barrière (GRANELLI et LEVITAN, 1977). Ce paysage est également, mutatis mutandis, celui des camps de squatters. Les cabanes de tôle sont aussi de forme rectangulaire. La parcelle occupée par le squatter est soigneusement délimitée par une barrière, faite d’abord de bric et de broc (panneaux de bois, fil de fer, piquets, panneaux publicitaires de récupération…). L’un des indices de la « durcification » d’un camp de squatters est la progressive amélioration de ces barrières : des haies sont parfois plantées, ce qui, dans les sables des Cape Flats relève de l’exploit. Ailleurs, elles sont remplacées par les omniprésentes plaques de béton ouvragées. L’espace individuel et familial est donc clairement délimité, séparé de l’espace public de la rue.

Le plan de ces maisons est presque toujours le même, dans les townships comme dans les camps de squatters. L’uniformité du bâti en est la raison la plus évidente : lorsque la majorité des maisons dans un township comme Gugulethu est bâtie sur le même plan, l’organisation de l’espace intérieur risque d’être peu variée… Néanmoins, la présence de cette même organisation dans les camps de squatters et dans les maisons construites par le secteur privé permet de la relier à d’autres facteurs.

Maisons et cabanes sont de petite taille. Le premier facteur d’organisation intérieure est d’aboutir à une utilisation optimale de l’espace. Les maisons standard des townships formels peuvent abriter une dizaine de personnes dans leurs trois pièces. Lits partagés par plusieurs personnes, lits superposés ou pliants et matelas sont ainsi les principaux meubles. Les chambres en sont encombrées, les lits occupant même le jour l’essentiel de l’espace. Les vêtements possédés par la famille sont suspendus à des clous plantés dans le mur ou stockés dans des valises. Comme les autres pièces et malgré leur aspect extrêmement utilitaire, les chambres sont très soignées. Leur espace est fondamentalement privé : elles ne sont pas accessibles au visiteur et sont situées soit à l’arrière de la maison, soit sur le côté, mais hors de vue de l’entrée ou de la pièce principale. Une pièce contiguë à la pièce principale ou, quand l’espace est vraiment trop restreint, un coin de celle-ci, sert de cuisine. Dans les camps de squatters ou dans les zones en cours d’électrification, la cuisine est constituée de deux tables. La première supporte la vaisselle et autres ustensiles ; la seconde un réchaud électrique ou à paraffine. Seules les maisons en dur ont un évier. Le reste du temps, la vaisselle est faite dans une bassine, remplie au robinet le plus proche. La pièce la plus importante de la maison est le salon, lieu de la vie sociale, où l’ameublement et la décoration reflètent les aspirations et les valeurs de l’occupant de la maison. J’y reviendrai. Enfin, la maison est aussi bien souvent le siège de commerces informels : on y vend fruits et légumes ou vêtements d’occasion. Les couturières à domicile sont nombreuses. Souvent, on ajoute une pièce pour y établir un shebeen ou un spaza shop, petite épicerie de quartier.

La maison se transforme au gré des besoins de ses occupants. Nous l’avons vu, la famille est à géométrie variable. Il en va de même pour son logis. Dans les townships formels, agrandir les maisons a longtemps posé problème (GRANELLI et LEVITAN, 1977). D’une part, les occupants n’étaient pas propriétaires ; leurs contrats précisaient qu’en cas de rupture des baux, aucune compensation financière ne leur serait versée, même s’ils avaient agrandi et rénové la maison sur leurs propres deniers. En conséquence, bien des occupants n’ont osé le faire même s’ils en avaient les moyens. Bien souvent, leur besoin d’espace se traduisait par la construction de cabanes d’arrière-cour (backyard shacks) peu coûteuses. Depuis que leur statut s’est amélioré, nombreuses sont les améliorations apportées. À Gugulethu par exemple, les occupants ont rajouté des pièces, en mordant notamment sur le jardin de devant. Quant aux cabanes, elles évoluent plus souplement encore.

Le salon est, je l’ai dit, la pièce la plus importante de l’habitation. En effet, il est d’abord consacré à la vie sociale. C’est là que les visiteurs sont reçus – et ils sont nombreux et fréquents dans ces lieux. Le fort taux de chômage et l’absence d’infrastructures de loisirs engendrent la présence d’une population relativement oisive, en particulier les femmes, qui ont passé leur matinée à préparer les enfants pour l’école puis à nettoyer la maison. La fréquence des visites n’est cependant pas un pis-aller : c’est une forme de sociabilité hautement appréciée. Elle est même considérée comme essentielle et propre à la vie urbaine à l’africaine. Connaître ses voisins, leur rendre visite avec régularité, les recevoir et se rendre service sont des formes de l’ubuntu. En conséquence, la pièce dans laquelle on reçoit a une grande importance symbolique. Et, comme c’est une pièce à l’interface entre l’espace public et l’espace privé, c’est un espace de représentation : l’occupant de la maison souhaite établir son prestige vis-à-vis de ses invités grâce à l’ameublement et à la décoration. En même temps, les choix qu’il fait sont largement informés par ses valeurs.

L’ameublement frappe par son aspect essentiellement européen : l’idéal auquel squatters et habitants des townships aspirent est celui de la classe moyenne européenne. Le premier élément est en général un grand buffet en aggloméré, dont les parois vitrées exposent fièrement les possessions de la famille. La vaisselle Duralex est ainsi présentée – les repas de tous les jours sont pris dans des plats et assiettes émaillés. Des bibelots de porcelaine, vases et petits chiens de couleurs vives, sont disposés sur l’étagère à côté de plantes vertes. Les marchands mozambicains s’en sont fait une spécialité. Fréquemment, télévision, radio et chaîne hi-fi achetées à crédit complètent le tableau. Des fauteuils et un canapé forment ensuite l’essentiel de l’ameublement : eux aussi ont été achetés à crédit chez les marchands de meubles bon marché. Ils sont parfois recouverts d’un plastique transparent protecteur et sont ornés de coussins. Ils entourent souvent une table basse. Même dans les cas où la famille est trop pauvre pour pouvoir se payer de tels meubles, elle tend à reconstituer ce cadre avec des moyens de fortune : chaises de récupération, matelas mousse entassés et recouverts d’une couverture.

Les photographies et autres décorations sur les murs ou dont les cadres sont posés sur le buffet évoquent avec constance trois thèmes – trois valeurs fondamentales pour les habitants de ces quartiers :

Élément le plus important et le plus omniprésent : les photographies des enfants d’âge scolaire en uniforme ou, s’il y a lieu, de leur graduation ceremony. L’éducation est sans doute la première valeur reconnue par la population des townships. Cela a été confirmé lors des enquêtes par le souhait quasi unanime exprimé par les participants à propos de leur futur : que leurs enfants reçoivent une bonne éducation.

En second lieu, est le sport, principalement sous la forme de calendriers illustrant les exploits de diverses équipes de football. Des équipes locales sont bien sûr célébrées, mais également les deux principales équipes professionnelles sud-africaines : Orlando Pirates et Kaizer Chiefs de Johannesburg. L’équipe nationale des Bafana Bafana, voire des équipes étrangères telles que Manchester United sont aussi présentes. Par ailleurs, rugby et cricket sont appréciés et pratiqués dans les townships de l’ancienne province du Cap (provinces actuelles de Northern Cape, Eastern Cape et Western Cape).

Enfin, moins fréquemment, la religion. Quelques images pieuses de la Vierge ou du Christ complètent la décoration.

La maison est donc un lieu privilégié d’expression de l’identité noire urbaine, par la composition de la population qui y habite comme par les valeurs que son espace transmet. Aspects traditionnels, adaptations au contexte sud-africain et urbain et influence de l’Occident se mêlent pour former une culture domestique originale. Malgré la pression politique permanente des régimes de ségrégation et d’apartheid, la sphère du privé a été capable d’innover sur le plan identitaire. Ce dynamisme se retrouve-t-il à d’autres échelles ? L’espace du quartier, par exemple, dessiné par les autorités pour contrôler les populations, a-t-il été transformé par la société noire ?

 

II – LES LIEUX PUBLICS : ESPACES DE SOLIDARITÉ


 

Deux subcultures différentes, voire antagonistes, occupent l’espace des townships. Chacune a ses lieux privilégiés ; chacune a son réseau social. La première, alternative et populaire, s’est développée autour du shebeen, débit d’alcool illégal (HOUSSAY-HOLZSCHUCH, 1999). Je ne l’étudierai pas ici. La seconde est celle de la classe moyenne et des gens « respectables » : elle gravite autour des églises et des écoles. Cette opposition pourrait être incarnée par deux figures emblématiques des quartiers noirs : la shebeen queen d’un côté, les membres des manyanos, associations féminines à connotation religieuse, de l’autre.

 

Associations d’entraide  L’espace public de la solidarité est constitué d’une série d’associations et de relations sociales. Contrairement au shebeen, cet espace est d’abord et avant tout celui de la classe moyenne. Les lieux physiques concernés sont peu spécifiques, dans la mesure où ils accueillent d’autres activités. Ce sont donc avant tout des lieux fonctionnels, utilisés pour accueillir des événements sociaux : écoles, églises et community centres. Néanmoins, leur choix est représentatif d’un certain nombre de valeurs.

Les associations formant cet espace de solidarité sont extrêmement diverses. Manyanos, cercles d’épargne, clubs sportifs, associations culturelles, burial associations, civics, coopératives, sont là pour prouver la densité des relations sociales dans les quartiers noirs, camps de squatters comme townships. Ces associations sont principalement féminines. Si tout le monde n’appartient pas à ces associations, il est fréquent d’appartenir à plusieurs associations à la fois, avec des buts complémentaires : un cercle d’épargne « généraliste », un cercle d’épargne spécialisé comme les Back to school, permettant de payer les différents frais scolaires, ou les Burial associations et un civic. L’importance des cercles d’épargne dans la vie urbaine sud-africaine est grande. Ils sont environ 150 000, regroupant 1,3 million de membres dans les zones urbaines et économisant près de 1,6 milliard de rands par an (BÄHRE, 1996). Ces clubs se réunissent avec régularité, une fois par semaine, tous les quinze jours ou une fois par mois. À chaque réunion, les membres doivent verser leur contribution. Elle varie de quelques dizaines à quelques centaines de rands et est par la suite déposée sur un compte bancaire. En décembre, l’argent et ses intérêts sont soit répartis entre les membres du cercle d’épargne soit, mais plus rarement, utilisés pour acheter de la nourriture en gros qui, elle, sera répartie.

Ces cercles d’épargne ne concernent pas les plus pauvres : pour participer et être accepté comme membre, il faut avoir un revenu régulier ce qui exclue les plus pauvres. Aussi ce type d’associations est-il représentatif de la classe moyenne. De plus, ces associations sont déjà très proches du secteur formel de l’économie puisque la très grande majorité des cercles d’épargne utilise un compte bancaire et un chéquier. L’utilisation de cette épargne pour payer l’éducation de ses enfants, l’équipement électroménager, une voiture ou une pièce supplémentaire de la maison montre bien que ces clubs servent à réaliser des aspirations urbaines et modernes. En outre, le déroulement des réunions est extrêmement procédurier et accorde une grande importance au respect des formes et de l’étiquette, manifestant sans doute cette faim de reconnaissance sociale typique des townships et conséquence de l’absence d’autres opportunités sous l’apartheid. Cela, encore une fois, est caractéristique de la classe moyenne. Par ailleurs, ces réunions sont imprégnées de religiosité. Comme pour d’autres associations, le début et la fin de la réunion sont marqués par des cantiques et une prière. Ainsi, le social porte l’approbation du divin.

Une urbanité à l’africaine ?  Cet exemple permet de montrer à quel point l’espace de la solidarité est construit autour de valeurs communes : éducation, épargne, respect des obligations familiales, religion, mais aussi autour de la notion de communauté(3). Il fonctionne dans un cadre de référence apparemment fortement occidentalisé. Pourtant, cet espace de la solidarité est perçu comme essentiellement africain par les gens qui l’habitent. Deux critères, liés, sont avancés : dans un premier temps, l’importance accordée à la communauté. Le concept – protéiforme – d’ubuntu est invoqué. La solidarité est perçue comme essentiellement africaine, et l’on fait référence au système traditionnel des obligations réciproques : chacun devait apporter une aide financière ou matérielle aux personnes dans le besoin. La prolifération des associations et des formes d’entraide dans les quartiers noirs est présentée comme s’inscrivant dans ce cadre. Aujourd’hui, l’ubuntu est utilisé de façon très large et variée, voire abusive : philosophie permettant une démocratie à l’africaine, mode de vie, concept nécessaire au succès de l’industrie sud-africaine du tourisme, il désigne tout ce qui donne priorité aux relations humaines. Le second critère est l’importance de la religion. La traditionnelle sacralisation du quotidien et de l’ensemble des activités humaines est très largement présente. Dans une certaine mesure, la prolifération des associations est aussi une réponse à un certain échec des églises constituées : elles ne permettent pas de maintenir des relations sacramentelles avec l’ordre des choses.

Ces associations sont peut-être en train de mettre au point une façon de vivre la ville à l’africaine, comme cela peut être le cas ailleurs sur le continent. L’intégration de nombreux éléments occidentaux peut, paradoxalement, leur permettre de pervertir le modèle urbain sud-africain de façon plus efficace que la subculture populaire des shebeens et des gangs.

Les lieux concernés par l’espace de la solidarité sont avant tout des lieux fonctionnels : ils sont utilisés à cause de leur adaptation aux besoins des réunions. Nous voyons là apparaître une des principales caractéristiques de la géographie culturelle des townships : la monotonie du bâti et le manque d’infrastructures ont engendré un paysage fonctionnel. L’espace est polarisé par le social, existe par et pour le social, lui-même extrêmement dense. La symbolique des lieux n’est pas – ou pas encore – inscrite dans l’espace physique, dans la façon de bâtir ou dans l’organisation spatiale. En bref, et même pour les églises, le township n’a pas de géographie sacrée qui soit perceptible à l’œil.

C’est l’espace du social qui a été utilisé comme le principal moyen pour pervertir l’urbanisme de contrôle. Cela est moins visible, moins dangereux qu’une résistance inscrite dans l’espace physique. Néanmoins, dans le township, l’espace physique de la répression a été remplacé par l’espace social de la solidarité. Le quartier indifférencié vu par les forces de l’ordre a été remplacée par une série de réseaux sociaux et de points de repère importants dans la vie sociale. C’est d’ailleurs ce qui transparaît des cartes mentales dessinées par les résidents.

Elles sont quasiment toutes dessinées sur le même modèle. Les cinq éléments classiques de la typologie de LYNCH ne sont pas présents (LYNCH, 1960) : chemins (paths), limites (boundaries), aires (boroughs) et repères (landmarks) disparaissent au profit des nœuds (nodes). On dessine sa maison, parfois sa rue. Dans l’espace non organisé autour, sans chemin ni rue pour y mener, on inscrit les magasins, cliniques, commissariat et écoles. Bien sûr, ce choix surprenant peut être lié à des problèmes de méthode, fréquents avec les cartes mentales : les personnes enquêtées ont pu comprendre qu’ils devaient représenter uniquement les éléments matériels de leur quartier. Pourtant, ce mode de représentation est confirmé par l’étude faite dans les années 1980 par Pamela REYNOLDS sur les enfants de Crossroads (REYNOLDS, 1989).

L’absence quasi totale de limites comme d’aires est sans doute liée à la perception du township comme zone indifférenciée et relativement homogène. Cela est confirmé par deux faits : d’une part, l’absence de limites est particulièrement frappante dans les cartes dessinées par les habitants de Langa ou de Gugulethu. Ces townships sont de petite taille et nettement séparés des zones voisines avec lesquelles les habitants entretiennent peu de relations. D’autre part, lorsque les personnes interviewées habitaient près d’une limite claire, elle apparaissait. Ainsi, à Gugulethu, les résidents proches du camp de squatters de KTC ou de la voie de chemin de fer ajoutaient cet élément sur leur carte.

L’absence de chemins est plus surprenante. On peut néanmoins formuler une hypothèse. L’espace des quartiers noirs n’existe sans doute que comme projection des relations et des réseaux sociaux. Pour exister dans les représentations, l’espace doit être social. Si rues et chemins sont simplement utilisés pour aller d’un endroit à un autre, ils ne localisent aucune activité sociale. Cette hypothèse est étayée par le fait que les rues ont été jusqu’en 1994 le théâtre des violences politiques. Manifestations, barricades, patrouilles de l’armée dans des véhicules blindés étaient des événements quasi quotidiens. La rue était alors un lieu hostile et dangereux, que l’on traversait en courant pour atteindre la relative sécurité d’un « lieu social ». Même si depuis la violence politique a quasiment disparu des townships du Cap, une autre forme y existe toujours : la violence criminelle. Elle est concentrée sur les axes principaux, là où il y a pour les tsotsis le plus d’argent à faire et le plus de femmes à violer.

Il s’agit d’ailleurs ici d’une problématique liée au statut de l’espace public dans les quartiers noirs du Cap, voire des grandes villes sud-africaines. Le modèle urbain des townships est celui de la cité-jardin. En même temps, cette conception de la ville a servi à des aménagements sécuritaires (HOUSSAY-HOLZSCHUCH, 1999). L’espace public a été particulièrement touché dans cet urbanisme de contrôle social : le nombre des lieux de réunion ou des places a notamment été limité au maximum. Les équipements sociaux (dispensaires, écoles, églises) pouvant s’y substituer devaient être autorisés par les autorités et restaient sous une surveillance stricte. Les rues, je l’ai dit, étaient en permanence parcourues par les forces de l’ordre. L’espace public était donc assimilé à un espace de la répression et du contrôle politique. Dans cette acception particulièrement limitée, il débordait même de ses limites pour envahir la sphère du privé : perquisitions, courses-poursuites et fusillades atteignaient l’intérieur des maisons. Les cartes mentales des résidents des townships sont donc vraisemblablement l’expression de cette perversion de l’espace public et du non-respect de l’espace privé dans les années passées. La démocratisation actuelle de la société et des espaces sud-africains devrait conduire à une redéfinition du public et du privé ainsi que de leur limites et donc à une nouvelle cartographie mentale.

 

L’existence d’une urbanité à l’africaine dans les quartiers noirs du Cap est problématique. Plus encore, c’est la notion de ville elle-même qui est, une fois de plus, remise en question. Si l’on définit le fait urbain en terme de hautes densités, de fonctions urbaines et d’accessibilité, ces quartiers ne sont pas urbains (GUILLAUME, 1999). Pourtant, représentations et identités sont clairement attachées à la ville : les habitants de ces quartiers ont conscience de vivre en ville, veulent profiter des conforts et des occasions qu’elle offre tout en gardant les éléments qu’ils jugent essentiels à leur culture africaine. Enfin, et surtout, l’identité des townships est avant tout sociale, formée au sein de nombreuses associations, elles aussi typique du milieu urbain. Elle est largement à l’origine de la force des identités locales et de l’attachement des résidents à un lieu humanisé en profondeur.

 

Indications bibliographiques :

 

BÄHRE (Erik), « We organise each other » : Financial Self-Help Groups and Civics in the Townships of Cape Town, South Africa, Utrecht, Université d’Utrecht, maîtrise, 1996.

CLAVAL (Paul), La Géographie culturelle, Paris, Nathan, Faculté de Géographie,1995.

COOK (Gillian P.), « Cape Town », in LEMON (Anthony), Homes apart: South Africa’s Segregated Cities, Cape Town, David Philip, 1991, pp. 26-42.

GRANELLI (Roger), LEVITAN (Ronald), Urban Black Housing : a Review of existing Conditions in the Cape Peninsula with some Guidelines for Change, Cape Town, Urban Problems Research Unit, University of Cape Town, août 1977.

GUILLAUME (Philippe), « De l’urbanité dans les townships. Étude de Kliptown (Soweto) », L’Espace géographique, n°2, 1999.

HOUSSAY-HOLZSCHUCH (Myriam), Ville blanche, vies noires : Le Cap, ville sud-africaine, Paris, L’Harmattan, collection « Géographie et Cultures », 1999.

LYNCH (Kevin), The Image of the City, Cambridge (Mass.), MIT, 1960.

MAGONA (Sindiwe), To My Children’s Children, Cape Town, David Philip, Africasouth New Writing, 1990.

MAGONA (Sindiwe), Forced to Grow, Cape Town, David Philip, Africasouth New Writing, 1992.

REYNOLDS (Pamela), Childhood in Crossroads : Cognition and Society in South Africa, Cape Town, David Philip, 1989.

 

Notes :

 

(1) Les townships sont des quartiers en dur, formels, construits par les autorités de la ségrégation ou de l’apartheid et dans lesquels les populations noires notamment ont été forcées de résider. Les camps de squatters, ayant connu un fort développement dans les deux dernières décennies, ont occupé l’espace de manière « illégale ». Ils sont généralement situés aux abords des townships ou sur des espaces non bâtis, au sein d’autres quartiers comme en marge de la ville.

(2) Il s’agit ici de logements collectifs, construits par les autorités ou par les employeurs. Ils sont destinés à abriter les travailleurs migrants le temps de leur contrat de travail. Les familles ont longtemps été exclues de ces espaces, où les conditions de vie sont extrêmement difficiles et précaires.

(3) Ou community. C’est l’un des termes-clefs des nouveaux discours politiques sud-africains, qui mettent ainsi l’accent sur les réseaux sociaux, à géométrie variable. On parle ainsi de communauté des squatters, de communauté noire, de communauté locale, de communauté gay, etc., sans qu’il y ait forcément référence à un cadre spatial précis.

 

Cet article est également disponible sur le site Internet de notre partenaire CyberGéo (Revue européenne de géographie, n°95 du 5 V 1999), incluant là des photographies de la ville et de ses habitations.

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