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PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… L’amour de la France expliqué à mon fils, de Max GALLO par Olivier BRIFFAUT

La démarche éditoriale est intéressante car citoyenne : il s’agit, dans cette collection publiée au Seuil, de confronter quelques arguments, à des fins pédagogiques, autour d’une notion fondamentale. Max GALLO essaie ainsi d’honorer son devoir de transmission de valeurs et de connaissances à la génération suivante (son fils) en lui faisant partager l’amour de son pays. L’exercice est a priori périlleux car il faut éviter tout passéisme et un chauvinisme qui ne manquerait pas de faire le lit d’un courant de pensée extrémiste ; a posteriori, on ne peut que confirmer que la marge de manœuvre est étroite, les arguments étant souvent portés par la passion que voue l’auteur à la France.

Dès lors, le lecteur s’interroge quant à la forme de l’essai : comment parvenir à condenser en quelques dizaines de pages toutes les facettes d’une pluralité constitutive de l’unité – voire, paradoxalement, de l’unicité – d’un pays à l’histoire si riche ? (Cette problématique rejoint celle d’un ouvrage présenté par Aurélio SAVINI dans cette même rubrique, La Crise de l’identité américaine, du melting-pot au multiculturalisme, de Denis LACORNE). Le risque d’un tel défi n’est-il pas de rendre lisible la trame des arguments à citer, le dialogue paraissant plutôt « fictif » (beaucoup moins développé que dans l’ouvrage, dans la même collection, de Tahar BEN JELLOUN, Le Racisme expliqué à ma fille) ? Il est clair – et Max GALLO le montre parfaitement – que l’amour de la France est une notion abstraite qu’il est par conséquent difficile de cerner et, peut-être plus encore, d’expliquer. Et pourtant, en restant dans le domaine des sentiments, preuve est faite par l’auteur que c’est en s’aimant elle-même que la France peut le mieux s’ouvrir au monde : la France ne peut exister qu’animée par des idéaux, des valeurs « universelles », de grands « principes ». Et Max GALLO de clamer, histoire à l’appui, qu’il y aura toujours « cet universalisme dans le patriotisme français. Si tu oublies cette « ambition » française, tu ignores l’un des ressorts essentiels de l’histoire de la nation. La France s’est rêvée, pensée comme le « modèle des nations ». Elle a voulu enseigner aux autres peuples « la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » et offrir à chaque nation une « statue de la Liberté ». Nation pédagogue proclamant que tous les hommes sont égaux entre eux… » (p.53).

Mais la France est aussi plurielle de ses idées justement, ses courants de pensée. L’auteur cite à plusieurs reprises Napoléon BONAPARTE et Charles DE GAULLE, personnages incarnant l’ensemble de la nation, par-delà le pluralisme, et assumant tout son héritage historique : « Naturellement, les Français, comme de tout temps, ressentent en eux des courants. Il y a l’éternel courant du mouvement qui va aux réformes, qui va aux changements, qui est naturellement nécessaire, et puis il y a aussi un courant de l’ordre, de la règle, de la tradition, qui lui aussi est nécessaire. C’est avec tout cela qu’on fait la France. Prétendre faire la France avec une fraction, c’est une erreur grave… » (interview télévisée du 15 décembre 1965, Mémoires de guerre, t.3 : Le Salut)… Personnages incarnant aussi le « fil de la tradition militaire » (p.50) de l’histoire de France. Comment, en effet, parler de la France sans parler, avant tout, des guerres, intérieures et extérieures, civiles et religieuses, ces dernières menées sur la base de la conviction que la France est la fille aînée de l’Église… catholique (l’argument de la laïcité française suffit-il à considérer « ces Français d’aujourd’hui qui n’appartiennent pas à la tradition catholique » (p.43) ?). Ces violents conflits ont forgé la nation. « La France peut se défaire comme un vêtement qui tombe en pièces dès qu’on ne tient plus les fils serrés. Regarde la France, pays de volonté humaine… C’est cela notre nation » (p.13). Ce que n’infirment pas les tiraillements et les déchirures enflammant nos banlieues, en dépit d’une accalmie éphémère le temps d’une coupe du monde de football. Mais, a contrario, l’auteur ne laisserait-il pas à penser (dans les propos qu’il prête à son fils) que le vêtement est éternellement recousu, l’optimisme l’emportant peut-être sur les ruptures passées, rendues par là même inutiles ? « Les événements se succèdent sans cesse, la broderie change, la trame elle-même peu à peu évolue, mais ce sont d’abord les mêmes fils que l’on tisse, même s’ils sont de couleurs différentes. Et il faut des décennies, voire des siècles, pour qu’enfin, déchirure après déchirure, tuerie après tuerie, couture après couture, constitution après constitution, un vêtement nouveau apparaisse » (p.35). Si la France « vise haut et se tient droite« , comme l’écrivait DE GAULLE, elle est donc capable de « compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même » (p.16). La France est résolument guerrière, ce qui peut paraître inquiétant pour l’avenir, en dépit d’une construction européenne que l’auteur accuse de faire disparaître la nation et de favoriser ainsi le repli communautaire (p.59), car « On ne joue pas l’histoire d’une nation millénaire sur un demi-siècle de paix » (p.49). Pluralité et Unité seraient-elles curieusement antinomiques au niveau européen alors qu’elles ne le sont pas au niveau national, comme le démontre l’auteur ?

La France est, en effet, plurielle de ses origines (potentiellement communautaires), cimentées par une fougueuse volonté d’être français. « Mais pourquoi ne pas parler d’abord de l’amour qu’on ressent pour la France, des émotions qu’elle suscite en nous ? Pourquoi ne pas dire qu’elle est notre terre, nos racines, notre identité ? … S’enraciner en France, c’est s’arc-bouter, résister, sans régresser ou se compromettre. Car être français, ce n’est pas choisir une religion, une ethnie ou une région. Les religions, les groupes humains d’origines diverses se sont… mêlés dans notre finistère. Etre français, c’est s’enraciner seulement dans une volonté humaine, dans une histoire que l’on veut précisément collective, commune à tous ceux qui sont d’ici, sur ce sol, qui le furent hier, Eduens ou Arvernes, Blancs ou Bleus, papistes ou huguenots, Noirs ou Rouges, et ceux qui le sont aujourd’hui » (p.22). Le ton est lyrique, mais l’essai n’a jamais prétendu être un ouvrage scientifique. Et tout le mérite de l’auteur est d’énoncer au passage quelques idées-force stimulant la réflexion contemporaine. « Revendiquer l’appartenance française, c’est être d’un lieu qui est tant de paysages, tant de diversités, tant d’hommes, tant d’histoires entassées, tant de crus, tant de fromages, tant de parlers qu’il en devient une idée pure, celle de la nation » (p.22).

La France est plurielle de ses paysages, de sa géographie, de sa géologie, certes : « Il n’est pas un lieu de cette terre, de ce grand cap de continent qui s’enfonce dans l’océan, que balaient les vents, qui est ouvert au nord, à l’ouest et au sud, sur les mers et donc sur le monde, qui ne soit ainsi comme un palimpseste, ces manuscrits où les couches d’écriture se recouvrent l’une l’autre. Mais il suffit de vouloir lire pour retrouver la phrase ancienne dont les clercs, dans leurs abbayes, instinctivement, reproduisaient les sinuosités » (p.11). Plurielle (lire aussi p.19), la France reste pourtant indivisible : « Il n’est pas un lieu de cette terre, de cette marqueterie de terroirs, de ce puzzle, semblable à un autre. Et cependant, ils s’ajustent et restent unis » (p.12).

La France est plurielle aussi de ses saveurs et de ses odeurs. Max GALLO se délecte à décrire quel peut être le puissant sentiment d’appartenance à ce pays : « Il faut être poète et ethnologue, historien et promeneur, il faut surtout être simple, savoir humer le vent, sentir le pays comme on déguste un vin… C’est cela, un pays. On est uni à lui par les pores, les papilles, l’odorat, les yeux, les sens en somme. Et c’est pourquoi je te dis comme premier argument, et ce pourrait être le seul : « Ta France est celle qui te manquera si tu la quittes ». » (pp.18-19).

Voilà qui résume ce pourquoi l’on peut aimer la France, ce pourquoi l’on se doit de la chérir, à l’instar de nos plus grands écrivains et poètes (ARAGON, Charles D’ORLEANS, Joachim DU BELLAY, CHATEAUBRIAND, Paul CLAUDEL, René CHAR, Victor HUGO, Agrippa D’AUBIGNE, EBOUCHARD-LEBRUN, Charles PEGUY)… Des références valant arguments…

 

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HISTOIRE / E PLURIBUS UNUM* DES PAYS A LA NATION : LA GRANDE OEUVRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE par Renaud BUSENHARDT

* Devise américaine : « De plusieurs, un seul« .

Alors que se profile une Europe aux contours politiques flous, la question est devenue brûlante de savoir quelle organisation en découlera dans les relations entre les différents membres : supranationalité, fédéralisme, confédération d’états indépendants (une C.E.I. de l’ouest), simple union économique ? Et chacun de mettre en garde contre la boîte de Pandore…

Attention, nous dit-on, de ne pas jouer aux apprentis sorciers et de ne pas déchaîner les nationalismes vindicatifs. Il existe pourtant, dans l’histoire des hommes qui se répète sans cesse, des exemples réussis d’union et de réunion au sein d’une nation commune. A ce titre, c’est sous la Révolution Française que s’est développée la conception qui est la nôtre de ce qu’est une Nation.

A la veille de la Révolution, MIRABEAU déclarait encore que la France était « un agrégat inconstitué de peuples désunis« . Il est vrai que le Royaume de France avait plus de raisons de division que d’union. Si depuis 1539 et l’ordonnance de Villers-Cotterêts, le Français était la seule langue officielle du royaume, la foule des dialectes et patois locaux demeurait la norme. Pas d’unité économique (les barrières d’octroi ont été les premières cibles, avant la Bastille, des révolutionnaires dans les villes), pas d’unité juridique, une organisation locale variable sur le plan fiscal (pays d’État et d’Élection s’opposent), un morcellement complexe et sclérosant du territoire, et aucun sentiment réel, en dehors des villes, d’appartenir à une entité territoriale et politique commune à la France. Seuls facteurs d’union, le Roi et la religion.

Or, LOUIS XIV avait accentué jusqu’au paroxysme le centralisme du pouvoir royal ; cœur du système, tout gravitait autour du soleil. Réduire au maximum le pouvoir seigneurial local, placer toujours plus au devant des institutions les représentants du Roi (les Officiers Royaux), telle était, jusqu’à l’obsession, la tâche que s’était assignée le Souverain Absolu. Jusqu’à l’écœurement de sa population qui lui voua une haine sans borne, au point de faire un « Bien Aimé » de son très nonchalant successeur…

La révolution s’est en fait rapidement trouvée devant une alternative préoccupante : quelle forme d’unité donner à la France. Très vite, il est apparu que l’unité territoriale était la seule réponse possible aux pouvoirs très locaux de l’aristocratie.

L’union s’est faite avant tout pour rompre avec l’Ancien Régime, pour en finir avec les particularismes locaux, par soucis d’égalité autant que de liberté. Nobles idéaux, qui ont permis d’opposer la Nation (proclamée dès le 17 juin 1789) au Roi. En l’occurrence ce dernier prête serment de fidélité à la nation, et déclenche un enthousiasme fervent lorsqu’il arbore la cocarde à son revers.

Pourtant, beaucoup ne sont pas prêts à enterrer les Pays. Alors que l’autre Nation (les États-Unis) a choisi une union de type fédéral, la question se pose aussi en France. Et la tentation fédéraliste trouvera de quoi s’exprimer, dès le 14 juillet 1790, baptisé Fête de la Fédération Le problème est sous-jacent mais crucial : union librement consentie des Pays dans une Nation France, ou centralisme imposant une unité dans la reconnaissance indiscutable de la Nation ?

Lors du découpage territorial en départements (1790), MIRABEAU, encore lui, se montre assez tempéré, refusant un découpage géométrique « à l’américaine » à la raison qu’on « diviserait ce qui est encore plus inséparable, on trancherait tous les liens qui resserrent depuis si longtemps les mœurs, les habitudes, les coutumes, les productions et le langage« . Pour autant, il ne conteste pas l’utilité d’en finir avec les provinces dont il faut changer le découpage « parce qu’après avoir aboli les prétentions et les privilèges, il serait imprudent de laisser subsister une administration qui pourrait offrir les moyens de les réclamer et les reprendre« .

Sûrement faut-il voir dans cette retenue la cause de la résurgence quasiment sempiternelle des Pays, y compris dans la France contemporaine.

Tout le temps que les Girondins restent aux commandes, la Nation reste cette union à tendance fédéraliste, bien que le début des guerres avec l’Europe empêche qu’on prenne le temps de trancher la question, à défaut des têtes…

Les premiers revers militaires voient la fin des Girondins et l’arrivée des Jacobins, partisans d’un centralisme sans concession, au prétexte qu’il est seul apte à construire une Nation véritablement égalitaire et unie. La première conséquence est d’offrir un second front contre-révolutionnaire en France, celui de l’intérieur. La Vendée, déjà échauffée par la Constitution Civile du clergé, se soulève réellement, et un peu partout resurgit le vieux réflexe anti-centraliste de la province.

Les départements soit font appel aux troupes étrangères (la Corse se livre aux Anglais, BONAPARTE les combattra à Toulon) soit se soulèvent au nom du Fédéralisme, contre le jacobinisme de la capitale. C’est le cas de Lyon, où le 12 octobre 1793, la répression jacobine s’abat avec une brutalité féroce : on fait tirer au canon sur les prisonniers dans les casernes.

La république centralisatrice qui se veut la seule image valable de la Nation Unie, doit vaincre ou périr. Et elle parvient au prix d’une cruauté inouïe et salvatrice, à ne rien laisser se détacher d’elle.

Au point que même au-delà de l’Empire, qui demeure la manifestation suprême du centralisme politique, la notion d’indivisibilité du territoire restera un pilier de tous les régimes qui vont se succéder en France. La Restauration elle-même va considérer comme une aubaine ce centralisme qui coupe l’herbe sous les pieds des nobles revanchards, et c’est parce qu’on les accuse d’incitation à la sédition que les républicains seront persécutés dans le premier tiers du XIXème siècle.

L’unité nationale, une fois le cas du roi évacué, s’est faite contre l’idée de Pays. Et cette unité est demeurée longtemps une obsession française, légitimée par la suite, débarrassée de son aspect brutal et intransigeant par des penseurs tel RENAN, dénonçant un peu facilement la propension allemande à forcer son unité.

Il n’empêche que, au-delà du ressentiment de certains excités férus d’une authenticité illusoire, le pari des jacobins a réussi. L’unité de la France ne fait pas de doute aujourd’hui.

Le XXème siècle, pourtant, n’a pas échappé au problème. Déjà, au moment de l’autodétermination algérienne, on a reproché à DE GAULLE de menacer « l’unité nationale » dont la constitution le rendait garant.

Sûrement faut-il laisser au grand homme le mot de la fin, alors qu’on ne jure désormais que par la décentralisation dont certains veulent faire une idée moderne, alors que d’autres qui n’ont rien appris pensent voir en DE GAULLE un partisan du centralisme jacobin et anti-européen. Comme un fait exprès qui vient rattraper les massacres de 1793, c’est à Lyon que DE GAULLE déclara : « L’effort multiséculaire de centralisation qui fut longtemps nécessaire à la France pour réaliser et maintenir son unité, malgré les divergences des provinces qui lui étaient successivement rattachées, ne s’impose plus désormais. Au contraire, ce sont les activités régionales qui apparaissent comme les ressorts de sa puissance économique de demain« .

De fait, est-on si sûr qu’il aurait condamner sans réserve une idée fédéraliste de l’Europe ?

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CITATIONS…

« Il faut quatre hommes pour faire une salade : un prodigue pour l’huile, un avare pour le vinaigre, un sage pour le sel et un fou pour le poivre » (F. COPPEE, Discours).

« Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même

Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;

S’il en demeure dix, je serai le dixième ;

Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »

(Victor HUGO, Châtiments, « Ultima verba »).

« Je ne pense pas qu’après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en Europe d’autre grand équilibre possible que l’agglomération et la confédération des grands peuples » (NAPOLEON, Mémorial de Sainte-Hélène).

« La multitude qui ne se réduit pas à l’unité est confusion ; l’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie » (Blaise PASCAL, Pensées).

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MacroECONOMIE / STRUCTURE PLURIELLE DU CAPITAL par Olivier BRIFFAUT

« Il n’y a pas de partie de l’économie politique où la tentation soit aussi forte d’imaginer une série de termes techniques entièrement nouveaux dont chacun aurait un sens précis et fixe et qui, à eux tous, répondraient à toutes les significations diverses données au mot « capital » dans le langage des affaires« 

(Alfred MARSHALL, Principes d’économie politique, Giard et Brière, Paris, 1906, p.186).

Comment définir la structure du capital, d’une façon la moins ambiguë possible ? Quelle est la composition du capital ? La curiosité est aiguisée et la tentation est grande – comme le souligne Alfred MARSHALL – de parvenir à quelque classification d’objets… Panorama des lacunes et erreurs analytiquement commises…

Il s’agit de concevoir le capital sur la base de l’observation des pratiques – comptables et financières notamment. Il convient de définir ainsi ce qu’est le capital fixe dans son contenu physique, ce que sont pareillement le capital circulant, le capital constant et le capital variable de MARX, etc. « Capital fixe, capital circulant, capital physique ou monétaire sont autant d’expressions qui proposent le meilleur comme le pire car elles se contentent de décrire et d’analyser les formes diverses sous lesquelles se présente le capital sans en chercher l’unité » (François PERROUX, Les comptes de la nation, pp.114-115). La difficulté est ainsi de définir le concept de capital de façon claire et tranchée – unique – au-delà du caractère pluriel de ses formes, de l’hétérogénéité des biens-capitaux, apparente avant tout sur le plan physique, puisque chacun possède des caractéristiques techniques différentes et parce que deux biens physiquement identiques peuvent se voir assigner à des usages divers qu’il faut parvenir à synthétiser. Par conséquent, il apparaît incontournable de recourir à une analyse historique de la distinction entre capital fixe et capital circulant, essentiellement pour ouvrir la voix à une unité de définition structurelle du capital, qu’un travail plus approfondi permettrait de parfaire. Relevons pour l’heure l’ambiguïté plurielle récurrente biaisant les analyses développées plus particulièrement par les auteurs dits « Classiques ».

 

L’AMBIGUÏTÉ CLASSIQUE LIÉE A LA CIRCULARITÉ DU CAPITAL

 

Tout capital n’est-il pas circulant, dans le sens qu’il s’intègre au circuit économique de production-consommation ? Même le capital fixe semble circuler. « La circularité du capital fixe se fait par l’usage. En même temps que les machines s’usent, elles donnent des biens de consommation (…) Ces biens de consommation permettent de reconstituer les biens capitaux. La circularité du capital circulant a lieu de même. Celui-ci se lie dans le processus de production pour un temps plus ou moins long avant de ressortir sous la forme de biens de consommation » (Cécile MAURON, Discussion sur les théories réelles et monétaires du capital, Sirey, 1966, p.37). La circularité du capital fixe et celle du capital circulant sont même, selon MARX, inter-dépendantes (il fait là l’hypothèse d’une proximité de nature entre le capital circulant et les biens de consommation). « Le secteur des biens de production et celui des biens de consommation ne marchent pas l’un au dessus de l’autre, mais l’un à côté de l’autre, donc ensemble. Ils échangent une partie de leurs biens. Ainsi, à un moment donné, il y aura des biens de tous genres qui seront comptabilisés ensemble et d’une certaine manière tout capital est circulant » (Karl MARX, Le Capital. Critique de l’économie politique, Paris, 1900, p.155). Adam SMITH affirme cependant que les capitaux fixes ne circulent pas, tout en écrivant par ailleurs, il est vrai, que « tout capital fixe provient originairement d’un capital circulant et a besoin d’être continuellement entretenu aux dépens d’un capital circulant. Toutes les machines et instruments d’industrie sont, dans le principe, tirés d’un capital circulant… » (Adam SMITH, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Gallimard, 1976, p.136). En définissant le capital circulant comme l’ensemble des matières premières et fournitures – ce qui, sur le plan comptable, n’est pas farfelu – objets d’achats inter-entreprises, il forme un stock de biens au même titre que les produits finis. « Les biens intermédiaires correspondant au capital circulant ne constituent qu’une variété de biens de consommation. Leur originalité tient simplement au fait qu’ils apparaissent sous une forme matérielle au cours du processus de transformation puis sont consommés par les ménages sous une forme différente » (Xavier BRADLEY, Biens de consommation et biens d’investissement : essai de définition, Thèse de Doctorat ès Sciences Économiques, Dijon, 1991, p.344). Faut-il pour autant considérer que le capital fixe provient originairement du capital circulant ?

A son origine, tout capital est un salaire et naît de la transformation instantanée de « salaires-revenu » nouvellement émis en chaque période de production. « Le capital est d’abord un revenu « suspendu », le revenu futur des titulaires » (Bernard SCHMITT, Inflation, chômage et malformations du capital, Economica, Castella, Albeuve, Suisse, 1984, p.173). Nous nous trouvons dès lors devant une alternative conceptuelle : soit le capital fixe ne circule pas, donc ne se retrouve pas dans le produit puisque sa présence – purement fonctionnelle – se limite à la sphère de la production et ne se prolonge pas dans celle de la circulation, auquel cas ne faudrait-il pas infirmer la nature du capital circulant comme source de tout capital fixe ? Soit l’accumulation de capitaux circulants permet l’apparition de capitaux fixes, auquel cas la circulation du capital fixe doit se prolonger au-delà de la production. Si l’analyse de SMITH peut être créditée de quelque cohérence interne, on ne peut que considérer que les capitaux fixes s’incorporent dans les produits finis (op.cit., p.431). Mais l’ambiguïté sus-dénoncée se prolonge en liant la notion de circularité et celle de fonctionnalité.

 

L’AMBIGUÏTÉ LIÉE A LA DURÉE D’IMMOBILISATION DU CAPITAL

 

La nature structurelle du capital semble varier selon l’affectation de celui-ci dans le temps et la durée de son utilisation. C’est ce qui émane de la lecture de STRIGL par exemple, qui distingue entre capital fixe et capital circulant selon un critère quasi-fonctionnel, puisque durée d’immobilisation et fonction remplie par chaque type de capital sont liées : « Le capital comprend les produits intermédiaires. Ce sont les matières brutes et auxiliaires, dans les différents stades, destinées à être utilisées à la finition des biens de consommation (…) Il faut tenir compte du capital fixe (moyens de production relativement durables : en particulier les machines). Ce sont des moyens de production produits qui peuvent être utilisés pour une multitude de processus de production particuliers » (STRIGL, Kapital und producktion, Wien, 1934, p.39).

Le délai d’immobilisation du capital est le critère de distinction exclusif de David RICARDO. « Selon que le capital circulant disparaît rapidement et exige un renouvellement perpétuel, ou qu’il se consomme lentement, on le divise en deux catégories qui sont : le capital fixe et le capital circulant » (David RICARDO, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, Champs/Flammarion, 1977, p.41). Le critère de distinction est ainsi finalement le temps. Mais comment opérer la distinction sinon sur une éventuelle « durée » ? Mais alors, où se situe la limite entre la durée permettant de définir le capital circulant et celle – supposée supérieure – permettant la définition structurelle du capital fixe ? Le temps est un critère de distinction ambigu. Pire, tout capital étant du temps (quantique), l’instantanéité interdit toute distinction temporelle. D’ailleurs, le temps est aussi, chez RICARDO, un critère d’unification des deux sortes de capital, autorisant un amalgame.

L’analyse de RICARDO se prolonge sur ce point dans celle de BÖHM-BAWERK pour lequel le capital est la somme des biens intermédiaires intervenant au cours des différentes phases du circuit économique (cf. E. VON BÖHM-BAWERK, Positive theory of capital, Libertarian Press, 1959, p.169). Évacuant – et c’est regrettable – la distinction des fonctions économiques des capitaux, l’analyse de RICARDO en termes de temps simplifie toutefois l’analyse du capital : « L’analyse rudimentaire du capital de Ricardo débouche sur un concept temporel du capital technique, le temps étant l’élément qui unifie toutes ses formes spécifiques » (J. SCHUMPETER, Histoire de l’analyse économique, Tome II, L’Âge classique, Gallimard, 1983, pp.349-350). Il n’en demeure pas moins que, bien que (parce que ?) concept unificateur, le temps (continu) est insuffisant pour distinguer capital fixe et capital circulant, car il ne souligne que des différences de longévité entre les divers capitaux. « Ayant une durée différente d’existence, les biens capitaux ont une vitesse de rotation différente par rapport au temps. Cette idée a permis à Machlup d’essayer de substituer à la classification : capital fixe, capital circulant, celle de « temps différent qu’un bien séjourne dans la firme » » (A. COTTA, La dépréciation du capital et le sujet économique, S.E.D.E.S., 1958, pp.185-186). Les capitaux ne peuvent tous qu’être de même nature économique. On peut même ainsi concevoir l’existence d’une seule catégorie de capital dans l’économie (ibid., p.162). Poussée à son terme, l’analyse des capitaux selon le critère de la durée temporelle de leur immobilisation ne permet absolument pas de différencier le capital fixe et le capital circulant. RICARDO est conscient de cette faiblesse de l’analyse puisqu’il tient à préciser que la division du capital en une partie fixe et une partie circulante est une « division peu essentielle et qu’il est d’ailleurs difficile d’établir d’une manière bien nette » (David RICARDO, Œuvres complètes, « Lettre à Mill », 14 octobre 1816). Pourtant, paradoxalement, l’auteur a besoin de cette « division » pour analyser les variations observées dans l’économie.

Néanmoins, analyser la durée d’immobilisation des capitaux ne passe pas forcément par la simple observation du temps lui-même. Dans nombre d’analyses, cela semble pouvoir se faire en considérant le nombre de fois qu’un bien-capital est utilisé dans le temps de sa durée de vie par rapport au temps (unitaire) du procès de production. Ainsi pourrait-on considérer que le capital circulant est utilisable à plusieurs stades de production ou lors de différents processus productifs ; le capital circulant pourrait être qualifié de « non spécifique » à un mouvement (ou même à une partie du mouvement) productif donné.

 

L’AMBIGUÏTÉ LIÉE A LA SPÉCIFICITÉ PLUS OU MOINS MARQUÉE DU CAPITAL

 

Dans nombre de commentaires de BÖHM-BAWERK, apparaît clairement une distinction faite par Friedrich VON HAYEK entre les biens. Il ressort de cette taxinomie deux ensembles analytiques. Dans le premier ensemble de biens, on classe ceux qui peuvent être utilisés à tous ou à de nombreux stades de la production. Dans le second trouve-t-on ainsi ceux que l’on n’utilise qu’à un ou très peu de stades de production. « A la première catégorie appartiennent non seulement la plupart des moyens de production originels, mais aussi la plupart des matières premières et de très nombreux biens à usages multiples tels que couteaux, marteaux, pinces, etc. » (F. VON HAYEK, Prix et production, Calmann-Lévy, 1975, p.140). Tous les biens qui, à un seul et même moment appartiennent à des stades différents de la production, seraient ainsi inclus dans cette catégorie de biens.

L’auteur dégage la notion de capital circulant en se référant à la constitution des biens produits, à travers les détours de production (ibid., pp.132-133). Alfred MARSHALL souligne également que le capital circulant se caractérise par une certaine souplesse d’utilisation (op.cit., p.109). On pourrait ainsi concevoir le transfert de l’usage d’un tel bien de production d’un stade de production ultérieur (inférieur) vers un autre antérieur (supérieur). HAYEK reprend d’ailleurs et adapte une terminologie propre à VON WIESER pour qualifier ces biens de production à vocation « pluri-stades » de production, de biens « non spécifiques ». Par symétrie, on en déduit qu’un bien « spécifique » est un bien qui est utilisé à un ou quelques stades de la production. « La plupart des machines hautement spécialisées ou des usines ainsi que tous les types de biens semi-finis qui ne peuvent être transformés en produits finis qu’en passant par un nombre déterminé de stades de la production, relèvent de la seconde catégorie » (F.A. VON HAYEK, op.cit., p.139). Mais HAYEK écrit ainsi tautologiquement que la mobilité technique d’un bien physique varie en fonction de son degré de spécificité, lequel indique la mesure dans laquelle il est polyvalent !

Par ailleurs, en raisonnant dans le cadre analytique de HAYEK, deux remarques s’imposent toutefois. D’une part, à partir de quel nombre n de stades de production où est utilisé le bien b peut-on considérer que celui-ci est non spécifique ? Cela laisse à penser que cette nomenclature n’est d’aucune utilité pour affirmer la durée d’immobilisation des capitaux comme critère définitif de distinction entre ceux qui sont fixes et ceux qui sont circulants, et n’a par conséquent aucun caractère absolu. Nous retrouvons là le problème rencontré avec le critère de distinction temporel de RICARDO. F.A. VON HAYEK reconnaît lui-même que tout bien quelconque peut être qualifié de spécifique ou de non spécifique. Il ajoute : « On doit pouvoir cependant se prononcer en termes relatifs et dire d’un bien quelconque, comparé à un autre, qu’il est plus ou moins spécifique » (op.cit., p.140). D’autre part, doit-on considérer tout bien non spécifique comme du capital circulant ? Si l’on considère que le capital circulant regroupe tous les biens-« ingrédients » de la production, certains biens que HAYEK considère comme non spécifiques, tels que les petits outils, ne doivent-ils pas en être exclus ? Le problème est, là aussi, celui d’une limite floue existant entre ce que l’on pourrait appeler le « petit matériel » et le « petit équipement », ce dernier relevant du capital fixe. Autrement dit, sauf à supposer que le « petit matériel » est ce que l’on désigne en comptabilité comme des fournitures, le capital circulant serait composé forcément de biens non spécifiques, mais (condition nécessaire mais non suffisante) tout bien non spécifique ne serait pas forcément du capital circulant. De plus, si l’on considère – en poursuivant ce raisonnement basé sur l’hypothèse de l’existence, hautement critiquable, de détours de production – que le capital circulant se définit par le stock de matières premières nécessaire à chaque stade de la production, il faudrait inclure dans cette catégorie de capital les biens semi-finis, « en cours de fabrication », aliments du stade de production supérieur. HAYEK considère effectivement que ces biens sont du capital (op.cit., p.140). Mais comment peut-on affirmer que tel bien – qui n’existe pas encore, puisque non fini – est du capital ? Est là sérieusement ébranlée la notion de « détours de production ».

 

TENTATIVE DE DÉFINITION FONCTIONNELLE (NON AMBIGUË) SELON MARX

 

On peut dégager nettement de la pensée de MARX une distinction prolongeant et affinant celle de ses prédécesseurs. Si un capital fonctionne en tant que moyen de production et influence ainsi la productivité physique du travail (seul facteur au sens étymologique et économique), alors il est dit « fixe ». Les machines nouvellement produites sont vendues sur le marché comme toute marchandise, mais elles ne deviennent du capital fixe (constant chez MARX) que lors de leur entrée dans le processus de production. Le capital fixe fonctionne en tant qu’intermédiaire entre le travail et le produit. Si, au contraire, le capital n’est qu’un élément matériel qui, une fois transformé par le travail, se retrouve dans le produit fini, alors il est dit « circulant ». Tout consommateur du bien fini obtient ainsi le résultat de toutes les activités humaines mises en oeuvre au cours du processus productif. Le capital circulant ne peut que subir des transformations sans jamais en apporter, puisqu’il fonctionne en tant qu’objet et non moyen de travail. Les matières premières, qui constituent le capital circulant, sont ainsi incorporées dans les biens finis, contrairement aux équipements, constitutifs du capital fixe. En effet, les équipements ne se consomment pas par morceaux (ce qui ne signifie pas qu’ils ne s’usent pas par morceaux). Les consommateurs n’achètent pas les équipements à travers les biens finis. Les capitaux fixes restent la propriété physique et économique des firmes. Adam SMITH a pu nous laisser l’impression que les ménages consomment aussi bien les équipements que les matières premières, en assimilant les réserves de capitaux fixes et circulants à un fonds de consommation (op.cit., p.136). Alors que les équipements sont « fixés » dans la sphère de la production, et aussi, corolairement, dans les entreprises.

La définition de MARX est affinée par la prise en compte du rôle « actif » ou « passif » du capital. Toute machine entrant dans le processus de production participe directement à la fabrication des marchandises. Son rôle – de moyen de production – est ainsi actif. Il est, dans ce sens, tout à fait correct d’affirmer que la machine produit par l’intermédiaire du travail. En effet, l’intervention des équipements permet de modifier les caractéristiques techniques ou la quantité des biens finis qui sont rendus disponibles. Ainsi, pour une activité donnée, on peut accroître les volumes d’objets et de services disponibles. Cependant, notons que les équipements ne produisent pas. Car l’action du capital fixe se rapporte exclusivement au contenu du produit et non au produit lui-même. Les machines, par exemple, s’interposent entre le travail et les matières premières. Elles deviennent la cause indirecte de la production des marchandises, la cause première étant le travail vivant. Rappelons que seul le travail humain est producteur car seul l’homme est doué de conception abstraite de la forme-utilité de tout bien à produire. Le capital (fixe) n’est donc pas productif. Par opposition et symétrie au cas du capital fixe, le capital circulant – input – ne participe qu’indirectement au processus de production.

En effet, celui-ci se limite à réapparaître sous une autre forme dans le produit à écouler sur le marché ; il subit l’acte de production. Son rôle – d’input – est éminemment passif. Le capital circulant n’étant pas un moyen mais un objet de travail, il ne fait que traverser le processus de production pour se retrouver dans la circulation, son écoulement s’opérant par l’intermédiaire du produit fini.

Notons que chez MARX, le capital circulant ne représente qu’une partie du capital constant qui, dans sa globalité (plurielle), comprend aussi le capital fixe. Les stocks représentent donc le capital constant circulant. Le capital variable fait référence alors au travail humain et est mesuré par les salaires versés aux travailleurs.

Il conviendrait donc d’aborder aussi la question de la contribution plurielle à l’acte de production : travail et capital… s’opposant à la mesure unique de la totalité du produit de chaque période par les salaires versés en rémunérations, excluant les profits… à moins de démontrer qu’il est possible de les définir comme une catégorie « gigogne » des salaires… Voilà qui supposerait une imagination analytique féconde : plurielle ?

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SOCIOLOGIE / PLURI-CITE par Jean-Marc REMY

« Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices » (Marcel PROUST).

Comment vivre ensemble ? La question ne se posait pas dans les communautés traditionnelles soudées autour d’une forte conscience collective. Elle a pu être réglée ensuite – ou ailleurs – par la contrainte. L’assomption de l’individu moderne, affranchi de la tutelle des dieux et des anciens, opposant ses droits à l’autorité des Maîtres, appelle l’interrogation contemporaine sur le « lien social »… et crée le besoin de sociologie : comment bâtir une « cité » à partir de projets singuliers ? Comment faire « société » avec une réalité plurielle ?

 

DE L’UNITÉ

 

Le premier mouvement, symbolisé par la figure de DURKHEIM, a été celui d’une sociologie de l’intégration. Pour éviter le naufrage anomique, la société est érigée autour du respect des normes dont différentes institutions se trouvent garantes. La famille, l’école, les associations entretiennent croyances et valeurs communes. Toute déviance – forcément pathologique – fait l’objet d’un traitement par les instances de contrôle social. Cette vision unitaire, normative chez les « pionniers » de la discipline, trouve son pendant critique dans l’offensive théorique développée durant les années 60 autour d’ALTHUSSER ou du premier BOURDIEU : à coups de concepts « bulldozers » (habitus, appareils idéologiques d’État…), l’individu – à peine affranchi des carcans anciens – y apparaît comme prisonnier des structures et des systèmes… D’une certaine manière, cette sociologie de la dénonciation (composante de la « pensée 68 »), en contribuant à disqualifier ces institutions totalisantes, aura vite rendu obsolètes ses propres instruments et révélé ses points aveugles. C’est dans les interstices – des failles désormais – de ces théories déterministes que s’élaborent aujourd’hui les outils d’une nouvelle appréhension du social, de ses méandres, de ses aspérités. En renonçant aux grandes synthèses, en se faisant du même coup plus modestes, les « nouvelles sociologies » font justice à la complexité des interactions sociales et intègrent la pluralité des ressorts de l’action.

En France, ce sont d’abord d’anciens bourdieusiens (BOLTANSKI et THEVENOT) qui dans les années 80 font éclater les « logiques d’action » autour de l’impératif de la « justification ». C’est, plus clairement encore, contre la sociologie dite « unidimensionnelle » de BOURDIEU que Bernard LAHIRE érige son Homme pluriel (Nathan, 1998)…

 

DE LA PLURALITÉ

 

« Ceux qui s’exercent à contrôler les actions humaines ne se trouvent en aucune partie si empêchés, qu’à les rapiécer et mettre au même lustre ; car elles se contredisent communément de si étrange façon qu’il semble impossible qu’elles soient partie de même boutique« .

C’est sur cette citation de MONTAIGNE que LAHIRE inaugure son « drame sociologique » (l’ouvrage est construit en « actes » et en « scènes »…). Il y est montré que les acteurs sociaux contemporains sont ce que leurs multiples expériences font d’eux ; ils se trouvent continuellement en train de se produire sous l’effet des situations. Certains y retrouveront des échos de la veine goffmannienne (E. GOFFMAN dans La mise en scène de la vie quotidienne (Minuit, 1973) s’attachait à décrire méthodiquement les menues interactions par où se construit le social) mais tandis que l’auteur canadien se cantonnait au « microsociologique » – suggérant une synthèse possible avec les grandes constructions de la tradition durkheimienne – LAHIRE entend faire éclater l’illusion de « l’unicité du soi », illusion ordinaire socialement fondée et qu’accrédite la thèse de l’habitus. Si cette notion peut convenir pour des sociétés entretenant un rapport au monde cohérent et durable (DURKHEIM en usait à propos des sociétés traditionnelles ou du régime de l’internat), elle est inadaptée au monde moderne traversé par des principes de socialisation très différents voire opposés.

C’est auprès de Marcel PROUST que l’auteur va trouver sa référence. Il lui prête une théorie implicite de l’acteur pluriel, c’est-à-dire de « l’acteur qui se révèle pluriel, différent selon les domaines d’existence dans lesquels il est socialement amené à évoluer« . Autre version littéraire de ce nouveau paradigme, l’œuvre contemporaine d’Annie ERNAUX dont les différents romans illustrent, au-delà des conflits psychiques, ces « clivages » du moi entraînés par les traversées de l’espace social.

Plus ordinairement, l’individu (post-moderne ?) doit aujourd’hui composer avec une multiplicité de rôles sociaux souvent contrastés suivant les scènes du social (la famille – au demeurant sujette à « recompositions » – ; l’entreprise – elle aussi « éclatée » – ; le loisir – moment de toutes les passions…). De sorte qu’on ne peut plus « penser » l’individu à partir des déterminations sociales lourdes auxquelles se résume souvent un certain sociologisme (sociologie « de comptoir »… ou de certains manuels).

« Cet ouvrier électro-mécanicien, fils de viticulteur (et fier de l’être) est aussi chanteur de karaoké (et ne lui dites pas « à ses moments perdus » il vous répondra qu’il « perd sa vie à la gagner »…), il vit avec une institutrice (et son jeune fils d’un précédent mariage) et vient d’être désigné premier adjoint de sa commune rurale (le cas n’est pas si rare !)…

Questions : est-il pour ou contre l’Europe de Maastricht ? Partira-t-il au sport d’hiver ? Aide-t-il sa compagne à faire le ménage ? Que pense-t-il du préservatif ?« .

On sent bien que dans un tel entrelacs d’influences toutes les « analyses multivariées » sont inopérantes. Quelles « corrélations » privilégier ? Nous sommes désormais trop multisocialisés pour pouvoir rendre compte de nos déterminismes. D’une certaine façon, cette indétermination désigne, en creux, la liberté recouvrée de l’acteur pluriel. Mais elle entraîne la déroute d’une certaine sociologie : celle qui depuis COMTE prétendait décrire le social comme les physiciens prédisent la chute des corps…

 

DU COMPROMIS

 

Faut-il alors renoncer à appréhender rationnellement ces « plis singuliers du social » ? Sur quelles bases refonder une science du lien social ? On tend aujourd’hui à réhabiliter une autre tradition sociologique plus empreinte de psychologie. G.H. MEAD avait déjà reconnu qu' »une personnalité multiple est en un sens normale« . On prend désormais les personnes « au sérieux »…

Ainsi, BOLTANSKI et THEVENOT s’efforcent dans leur ouvrage De la justification (Gallimard, 1991) d’expliciter les différentes logiques d’action qui peuvent se conjuguer – ou s’opposer – dans les relations sociales contemporaines. Leur modèle, à vocation fédératrice, s’appuie sur une typologie des registres de « justification » repérables dans les débats publics… ou les disputes privées ; chacun de ces registres se référant à une conception différente du bien commun et de la justice dans une cité. Pour entreprendre cette formulation, ils ont recours à des auteurs classiques de philosophie politique qui ont développé des visions diverses de ce que pourrait être une société juste :

– ROUSSEAU pour la justification « civique » (basée sur la volonté collective et l’égalité) ;

– SMITH pour la justification « marchande » (basée sur le marché) ;

– SAINT-AUGUSTIN pour le monde « inspiré » (basé sur la créativité…) ;

– SAINT-SIMON pour le registre « industriel » ;

– HOBBES pour l' »opinion » (reconnaissance des autres) ;

– et BOSSUET pour la justification « domestique » (relations de confiance, communauté…).

Dans un deuxième temps, BOLTANSKI et THEVENOT, puis d’autres à leur suite, ont proposé des validations empiriques de cette construction. Le travail de J.-L. DEROUET sur le monde de l’éducation dans École et justice (Métailié, 1992) se révèle ici particulièrement probant. Il illustre notamment la façon dont les différentes parties déploient des stratégies de dénonciation à l’encontre des autres points de vue.

C’est l’exemple du conseil de classe où les logiques « domestiques » défendues par les élèves ou certains adultes de la communauté éducative se heurtent au discours de l’efficacité (mesuré par les « taux de réussite » ) renforcé par un souci d’image (cf. les « bons » lycées)… tandis que des parents consuméristes menacent (dans la logique du marché) de placer leurs rejetons « dans le privé »…

Dans un tel contexte la seule manière de « faire société » est de « passer des compromis ». Et nos auteurs décrivent toutes les figures du « compromis » envisageables entre logiques différentes… sans ignorer l’avènement toujours possible de nouvelles sources de « justification » telle la justification « écologique » explorée par Claudette LAFAYE. On soulignera ici qu’un même personnage – un enseignant dans le contexte scolaire par exemple – peut être habité par plusieurs registres d’action : affres identitaires qui fournissent des thèmes inépuisables à la littérature – cinématographique par exemple – d’aujourd’hui !

 

DE LA JUSTICE 

 

Si l’on peut, dans une société « plurielle », établir des compromis en forgeant des objets de consensus, la diversité culturelle et la variété des choix politiques laissent entier le problème de la justice… Une telle réflexion s’impose sauf à reconnaître que l’absence de valeurs communes n’autorise de compromis que comme produits de purs rapports de force. Le présupposé enraciné chez la plupart des philosophes qui ont écrit sur la justice, de PLATON à John RAWLS, est qu’il n’y a qu’un seul système distributif que la philosophie puisse justifier. Il convient aujourd’hui d’élaborer une théorie de la justice adapté à un monde de valeurs conflictuelles.

Pour Michael WALZER, qui s’y est essayé dans Sphères de justices (Seuil, 1997), cela suppose – dans le cadre d’une communauté politique reconnue par tous comme « bien suprême » – que l’on passe du mythe de l’égalité simple à la recherche de l’égalité « complexe ». Il existe pour lui des ordres de justice distincts, correspondant à différents types de biens sociaux convoités (économiques, politiques, culturels…) et relevant de critères de distribution spécifiques. La tyrannie commence lorsqu’un avantage acquis légitimement dans une « sphère sociale » donnée (mettons la richesse, pour un entrepreneur avisé) peut être transféré dans un autre registre (politique par exemple, ou culturel… ou sexuel). La prétention au monopole d’un bien dominant est une menace pour la liberté et pour l’égalité : l’argent pour le capitalisme, le savoir technique pour la technocratie, l’éducation et l’intelligence pour l’aristocratie… Ce qu’exige une conception moderne de la justice n’est pas que les citoyens dirigent et soient dirigés en retour mais qu’ils dirigent dans une sphère et soient dirigés dans une autre. Une justice « pluraliste » donc…

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EDITORIAL / SEPT ! par Olivier BRIFFAUT

Écrire le terme (thème) « Pluriel » au singulier eût été aberrant ! Sept fois « Pluriel » : « set » de sept lettres composant le mot « Pluriel ». Miroir tacet : sept rubriques (autant d’analyses donc) composent ce n°7 (trois fois sept lettres pour son nom !) traitant de la pluralité… sous l’angle d’une nécessaire pluridisciplinarité – plus que jamais affirmée !

Alors, ô lecteur sybarite ou ascète (!), seul ou à sept (assis ?), puisse cette conceptuelle lecture, plurielle, vous satisfaire !

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