Archives de Catégorie: PAR HASARD ?

CITATIONS…

« Le hasard est le plus grand romancier du monde ; pour être fécond, il n’y a qu’à l’étudier »

(Honoré DE BALZAC, La Comédie humaine, « Avant-propos »).

« Il n’y a point de hasard dans le gouvernement des choses humaines, et la fortune n’est qu’un mot, qui n’a aucun sens »

(BOSSUET, Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte).

« Le hasard, voyez-vous, ne sert que les hommes forts et c’est ce qui indigne les sots »

(E. GABORIAU, L’Affaire Lerouge).

« Tout hasard doit être banni de l’œuvre moderne et n’y peut être que feint »

(S. MALLARMÉ, Les Poèmes d’Edgar Poe, « Le Corbeau », Gallimard).

« (…) Le hasard sait toujours trouver ceux qui savent s’en servir »

(R. ROLLAND, Jean-Christophe, Albin Michel).

« Ce que nous appelons le hasard n’est et ne peut être que la cause ignorée d’un effet connu »

(VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique).

« Il n’y a point de hasard : tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou prévoyance »

(VOLTAIRE, Zadig ou la Destinée).

« La chance, c’est ce qu’on ne mérite pas »

(P. GUTH, La Chance, Hachette).

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PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… La Haine de la famille de Catherine CUSSET, Folio n°3725 par Anne BERTONI

« Ce jour-là, j’ai compris quelque chose sur les mères et les filles, parce qu’elles souffrent dans cette chair qu’elles ont mise au monde et haïssent en même temps leurs filles de tenter l’aventure qu’elles-mêmes n’ont pas su risquer » (ibid., p. 177).

 

La provocation du titre est parlante, sa violence saute aux yeux comme un coup de poing. La famille est ce que l’on veut synonyme de foyer, de douceur et Catherine CUSSET annonce d’emblée qu’elle en fait un lieu de tension, de différends et de peine.

Alors on achète le livre, sans doute poussée par une petite atteinte de voyeurisme puisqu’un tel préambule renvoie inévitablement à une part autobiographique chez son auteur. On se dit : « Par quel malencontreux hasard peut-on exprimer un tel rejet des personnes auxquelles on ressemble pourtant le plus ?« .

Ce qui suit, à savoir la lecture de l’œuvre, est très rapide ; on n’y satisfait à aucun moment son goût de la sensiblerie ou de la complaisance qu’ont certaines fausses victimes à fustiger le reste du monde de leurs propres travers. Non, ce que Catherine CUSSET donne à voir ici est bien une large fresque de son entourage proche mais elle réussit le rare pari de savoir se montrer équitable avec chacun d’entre eux, extirpant le meilleur d’individus qui ne paraissent pourtant pas sympathiques d’emblée.

Ainsi, le personnage du père (auquel elle consacre le premier chapitre du livre) s’immisce d’abord comme un homme bougon, maniaque des moindres contingences matérielles, torturant sans répit la mère de famille. Au moment où le lecteur le voue aux gémonies en souhaitant ne jamais rencontrer un tel être, Catherine CUSSET le dépeint dans ce qu’il a de meilleur (fin du chapitre), en père aimant, attentif mais pas étouffant, ni indiscret. Le paradoxe du titre est ainsi « filé » dans toutes les pages du livre.

« Quand Anne s’évanouit au lycée avant une piqûre et qu’on l’envoie aux urgences parce qu’elle ne reprend pas conscience, il arrive à toute allure du bureau et suit l’ambulance jusqu’à l’hôpital. Lorsque j’ai mon accident de vélo à quinze ans, il rentre du bureau pour me conduire chez le docteur » (ibid., p. 39).

La trame narrative est captivante, sans doute grâce à l’écriture incisive de cette jeune femme, et l’ensemble demeure de toutes les manières intéressant pour son analyse du phénomène d’hérédité. Pour le style, c’est un hommage incontestable à Marguerite DURAS, en moins épuré peut-être avec un aspect plus chaleureux dans le choix du vocabulaire ou la structure syntaxique.

En effet, que conservons-nous de ceux qui nous donnent vie, dans quelle mesure leur ressemble-t-on, mais surtout, quelle part de leur fardeau affectif les enfants héritent-ils de leurs parents ? A travers un témoignage personnel, Catherine CUSSET explique implicitement qu’il reste peu de part au hasard dans ce qui fonde notre personnalité, ou en tous les cas, nos attitudes spontanées. Si la représentation paternelle est en partie épargnée par ce vitriol, la relation mère-fille-sœur n’évite aucun tabou, ni compromis. Il est d’ailleurs assez patent que les figures masculines (le père, les frères) tiennent un second rôle, plus sain, pourrait-on dire.

Donc, par la trame personnelle de la grand-mère qui échappe de justesse à une rafle pendant la Seconde Guerre Mondiale, c’est Elvire (la mère de l’auteur) qui véhiculera jusqu’à la mort de l’aïeule le poids d’une culpabilité impossible, celle d’une petite fille qui ne peut rien faire pour empêcher la milice d’emmener sa mère. Bien que l’épisode connaisse une fin heureuse, elle ne se départira jamais de son incapacité à sauter à la gorge de ces monstres. Si la suite de l’histoire familiale érige la grand-mère en héroïne, on oublie de préciser à sa fille qu’elle n’a pas à s’en vouloir, qu’elle n’aurait rien pu faire contre cette arrestation et qu’il faut simplement être heureux d’être en vie.

Du coup, toute l’existence de « maman » est fondée sur le « toujours-mieux » ; comment faire pour parvenir à dépasser le modèle de cette mère-modèle, brillante et érudite à souhait ? Il est aisé de comprendre que les petits-enfants subiront la même pression, moins dévastatrice, il va sans dire mais rongeuse de vie. Tout de même.

« Quand Elvire vient lui dire bonjour, le lendemain matin, elle lui fait grise mine : « Tu avais dit que tu passerais ; je t’ai attendue pendant une heure : ne fais pas de promesses si c’est pour ne pas les tenir ». » (ibid., p. 296).

Ce livre est très riche et on s’égarerait à vouloir en synthétiser l’essentiel. Le rapport entre aînés et cadets, les secrets si lourds et mal partagés, la violence des réponses parentales alors que l’enfant attend à ce moment précis soutien et réconfort et plus tard, les vies d’adulte qui préfigurent la lutte constante pour échapper à un schéma trop limité, avec plus ou moins de réussite, tout y est.

Il ne faut pas croire que l’ensemble est sordide et que l’auteur passe son temps à régler ses comptes ; le mot équité revient. Elle fait également la part belle aux souvenirs de vacances (à Ploumor, en Bretagne) aux petits instants magiques passés dans une voiture avec un père disponible, une complicité retrouvée avec une sœur éloignée…

Catherine CUSSET raconte une histoire, sans aucun doute en grande partie sienne. Elle évite l’indiscrétion comme les trop grandes généralités. En revanche, ce qui reste est sans aucun doute que, s’il n’existe pas de hasard dans ce qui tisse les liens des familles, chacune d’entre elles possède l’explication de son fonctionnement, un peu à la manière des sociétés tribales qui cohabitent sans observer pourtant les mêmes rites. L’auteur fait acte, finalement, d’anthropologie.

« Celle sur qui il faudra compter, alors ce sera Elvire, qui déjà ne vit plus que par rapport à sa mère, par rapport à la maladie de sa mère » (ibid., p. 327).

 

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PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… L’Hypothèse cinéma : petit traité de transmission du cinéma à l’école et ailleurs d’Alain BERGALA, éd. Cahiers du cinéma, Paris, 2002 par Aurélio SAVINI

« Le cinéma, c’est le définitif par hasard » (Jean-Luc GODARD)

Ce livre a pour ambition de poser les bases d’une véritable sensibilisation à l’art cinématographique. Il apparaît aussi comme la « doctrine » des fameuses classes à PAC (Projet Artistique et Culturel ; cf. « Point de vue » de Papiers Universitaires n° 14 : « Comment apprendre le plaisir du cinéma ? ») qui devaient bousculer les méthodes traditionnelles de l’apprentissage de l’art à l’école. La partie la plus stimulante de l’ouvrage est bien cette imprégnation « artistique » conjuguée au passage à l’acte que permettent les nouveaux outils numériques.

Il s’agit de s’initier à la matière-cinéma et pas seulement au « contenu » où l’art n’est qu’un support : « L’école reste majoritairement bien-pensante : elle montre volontiers des films, même artistiquement nuls ou inexistants, pour peu qu’ils abordent avec une certaine générosité quelque grand sujet dont on pourra débattre ensuite avec les élèves« . La critique télévisuelle traditionnelle « civique » n’est pas épargnée : « On fait plus pour l’enfant en lui montrant un plan de Kiarostami qu’en démontant pendant deux heures je ne sais quelle soupe télévisuelle« . Ce qui doit être organisé, c’est une fréquentation des œuvres, par exemple avec une cassette ou un DVD contenant des extraits de films sur un thème que l’enseignant et l’intervenant partenaire pourront librement utiliser, mais aussi par une pédagogie de fragments mis en rapport « où ce n’est plus le discours qui porte le savoir » mais la pensée née de l’observation patiente et minutieuse de ces extraits de films mis en rapport ; la possibilité de créer une « dévédéthèque de classe » rassemblant des films de tous les univers cinématographiques du monde doit permettre de faire l’expérience de l’altérité, de quelque chose de très différent ; enfin, la mise en œuvre d’une « analyse de création » pourrait mettre en valeur les différents éléments de l’acte cinématographique, essentiellement au niveau de la mise en scène. Ici, Alain BERGALA propose des exemples précis ou plutôt des expériences qui peuvent susciter l’intérêt des élèves dans la compréhension des véritables enjeux des effets audiovisuels.

C’est certainement la partie la plus intéressante du livre. L’auteur arrive à synthétiser ses années d’expérience de critique / réalisateur / enseignant par quelques formules et citations judicieuses qu’on aimerait rencontrer plus souvent dans le monde scolaire : « La formule célèbre du jeune Godard reste toujours belle et très valable : « le cinéma, c’est le définitif par hasard« . Le hasard, c’est tout ce qui dans un plan, même le plus concerté, échappe à la maîtrise et n’a lieu qu’une fois, au moment précis de cette prise : cet animal ou ce passant qui traverse le champ, la forme de ce nuage au moment où la caméra a tourné, cette intonation fugitive incontrôlée de l’acteur. Le cinéma est aussi, à certains moments, une activité « réflexe ». Être un bon cinéaste, c’est avoir des bons réflexes, c’est prendre la bonne décision au bon moment, qui tient parfois dans une fraction de seconde, même si on ne sait pas exactement pourquoi« . Il faut également privilégier des exercices courts qui questionnent par exemple le rapport « espace réel / espace filmé » ou laisser prendre la mesure d’un raccord entre deux plans par chaque élève plutôt que de tout miser sur un grand film collectif que personne n’aura fait : laisser un temps à la création individuelle et un temps à la création collective.

Moi-même enseignant / critique / réalisateur, je me reconnais pleinement dans toutes ces pages, pas seulement en tant qu’ex-étudiant d’Alain BERGALA et auditeur de ses nombreuses interventions dans les salles de cinéma, mais par mon activité professionnelle depuis une dizaine d’années. Que cette approche du cinéma ait pu accéder au plus haut niveau du gouvernement (Alain BERGALA a été le conseiller cinéma de Jack LANG au Ministère de l’Éducation nationale) reste un bien précieux malgré des résistances corporatistes ou l’interrogation de certains universitaires.

Cependant, on ne peut passer sous silence la mise en œuvre administrative parfois catastrophique du « plan de 5 ans pour les arts à l’école » censé appliquer sur le terrain cette réflexion. La liste des « ratés » est plutôt longue :

– Le statut réel des intervenants reste flou (contrats et délais de paiement aléatoires ; la convention de l’animation socioculturelle ne pourrait-elle devenir un référent efficace ?).

– Les difficultés d’insertion des ex-étudiants en cinéma, que la réforme aurait dû favoriser, demeurent.

– Des crédits ne sont pas au rendez-vous (l’enseignant doit souvent « aller chercher » la moitié du budget).

– Le matériel spécifique audiovisuel n’existe pas : que voulez-vous faire avec 530 € pour le « petit matériel » ? Le soutien des CDDP ? Mais quelle est leur disponibilité réelle ?

– Que faire avec 16 heures d’intervention quand on connaît le temps qui doit être consacré à l’apprentissage du matériel ?

– L’effet de bascule des crédits qui consiste à dépouiller les Ateliers Artistiques pour habiller les classes à PAC…

– L’insuffisante formation et information des enseignants.

En fait, il existe une grande disparité entre académies et régions. Cela tient parfois à la personnalité ou à l’efficacité du responsable à la DRAC ou au Rectorat ; à la politique du Conseil régional et du Conseil général en la matière ; à l’existence d’une association-relais disposant d’un matériel itinérant et de ressources pédagogiques ; à la proximité d’une cinémathèque avec son service éducatif.

A suivre (bis).

Pour en savoir plus :

Les Cahiers du CIRCAV n° 10, « Images et pédagogie », Lille, 1988, 406 p.

La Revue Documentaire n° 13, « La Formation du regard », Paris, 1997, 167 p.

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ETHNO-MATHEMATIQUES / HASARD, COMPLEXITE ET TEMPS par Gérard-Louis THIAULT

« La question n’est pas tant : Dieu joue-t-il aux dés ? Mais : Comment joue-t-il aux dés ? » (STEWART, 1998, p. 37).

Le Petit Larousse définit le hasard ainsi : « Hasard (de l’arabe al-zahr, jeu de dés) : Cause imprévisible et souvent personnifiée attribuée à des événements fortuits ou inexplicables. Événement imprévu, heureux ou malheureux. Jeu de hasard : jeu où n’intervient ni le calcul, ni l’habileté du joueur« . Cette définition renvoie le hasard à l’imprévisible et son « jeu » à l’absence d’intentionnalité puisqu’il n’y a pas de « calcul ».

Première conséquence : le futur est terrifiant et/ou inexistant, le temps est « traditionnel » : « Dans certaines tribus primitives africaines ou océaniennes la perception même de l’écoulement du temps s’y résume à deux grandes catégories : le présent et le passé. Le futur y est beaucoup moins important. L’image traditionnelle de la chaîne des générations à Tahiti, par exemple, est celle d’un cercle d’hommes avançant à reculons, le visage tourné vers le passé et vers leurs ancêtres. Si la tribune s’écarte des coutumes fixées par les âges, elle court alors le risque de rompre l’équilibre ancestral entre la nature et les hommes, et de provoquer la fin du monde » (MATRICON, ROUMETTE, 1991, p. 17).

Seconde conséquence : en niant l’intentionnalité, le hasard est « antireligieux ». Il boute hors de l’Univers le destin, la destinée, Dieu, les dieux, le(s) « Grand(s) Architecte(s) » : « Ce qu’un grand nombre de gens ont du mal à accepter, c’est que le hasard plus la pression de sélection puissent conduire d’une condition initiale simple à des formes d’une haute complexité. (…) Ils ne peuvent se faire à l’idée d’une évolution en l’absence de quelque main pour la guider, en l’absence d’un projet » (GELL-MANN, 1997, p 351).

Troisième conséquence : en niant la prévisibilité (ou la prédictibilité), le hasard est « antiscientifique » (au sens déterministe car il rend impossible la prévision, l’exactitude et la certitude.) : « L’essence des explications mécaniques est en effet de considérer l’avenir et le passé comme calculables en fonction du présent, et de prétendre ainsi que tout est donné » (BERGSON, 1996, p. 38).

Avec les « Lumières », le hasard devient à la fois « antireligieux » et « antiscientifique » : « De nombreux historiens soulignent le rôle essentiel joué par la figure du Dieu Chrétien au 17ème siècle comme législateur tout puissant, dans cette formulation des lois de la Nature. La théologie et la Science convergeaient alors. Leibniz a écrit : « Dans la moindre des substances, des yeux aussi perçants que ceux de Dieu pourraient lire toute la suite des choses de l’Univers« . » (PRIGOGINE, 1996-1998, p. 20) Le hasard n’est donc (et n’engendre) que désordre, entropie ou chaos. Il n’a aucune place dans un univers créé, ordonné, intelligible et sensé. Il faut obligatoirement qu’il s’y trouve un esprit suffisamment puissant, intelligent et habile pour le remplacer par une destinée, une main, un programme ou une équation. Au XXème siècle, le statut du hasard est revu(1). De nouvelles représentations de la nature et de nouveaux paradigmes apparaissent. La physique quantique réhabilite le hasard au niveau microscopique et fondamental de l’univers et jusque dans l’interaction observé / observateur(2). Les théories du chaos, de la complexité, les fractales permettent l’exploration scientifique (ou la ré-exploration) d’objets et de champs dans lesquels règnent l’incertitude, l’imprévisibilité, le désordre, les « anomalies ».

 

OÙ EST LE PROGRAMME ?

« Phénomène troublant et magnifique, le pur hasard sauvage peut avoir un aspect qu’on ne peut s’empêcher de qualifier de « créatif ». » (MANDELBRÖT, 1997, p. 73).

Alors que je l’interviewais(3) en 1993 et que je lui demandais son opinion sur le rôle du hasard dans l’évolution des espèces, le paléontologue Yves COPPENS me confia que lorsque l’on se trouvait sur le terrain et que l’on observait dans des strates fossilifères, la mutation simultanée de centaines d’espèces qui semblaient répondre avec presque trop de pertinence à la contingence d’un accident géologique(4), on ne pouvait s’empêcher (bien que darwinien convaincu) de se dire : « C’est trop fort pour le hasard !« . Cette prise de position est un refus opposé à l’hypothèse que la nature puisse être sans intentionnalité (sans programme, projet, dessein) et/ou inféodée au hasard. La non-intentionnalité prive le monde d’un créateur mais elle rend surtout inconcevables et impossibles l’émergence et la simple présence de l’ordonné et du complexe dans l’Univers. Dans des travaux récents(5), j’ai présenté quelques exemples (la nature en est emplie) qui valident l’hypothèse de la non-intentionnalité. Les îlots d’ordre baignant dans l’océan du désordre(6) que sont les galaxies, la grande tache rouge de Jupiter, les systèmes adaptatifs complexes(7) se sont ordonnés et ont émergé du désordre, du chaos du fait de l’auto-organisation, de l’organisation par le bruit ou de principes dans lesquels le hasard tient le rôle créatif d’une matrice, d’un océan nourricier. Cette représentation en bouillon de culture du hasard s’étend jusqu’à la théorie des nombres qui paraissent comme immergés dans l’aléatoire selon Grégory CHAITIN : « (il) a montré que l’indécidabilité et l’imprévisibilité apparaissent également à un niveau plus fondamental en mathématiques : celui de la théorie des nombres » (HEUDIN, 1998, p. 113).

 

HASARD ET CHAOS

 

« La théorie du chaos n’est pas une théorie du bordel » (SPIRE, 1999, p. 161).

Avant d’examiner quelques-uns des caractères des dialogues hasard versus complexité(s) et hasard versus temps, il est indispensable de distinguer le hasard (ou l’aléatoire ou le chaos au sens littéral) du chaos des scientifiques (Théorie du Chaos). Ce dernier est un « comportement stochastique (aléatoire) se produisant dans un système déterministe » (STEWART, 1998, p. 35). Le chaos est ici déterministe mais d’un déterminisme que je qualifierai de « déterminisme complexe » avec des « marges de manœuvre », un horizon de prévisibilité, de l’émergence « raisonnable » et une « causalité complexe »(8). Ce chaos est celui que figurent certaines courbes fractales utilisées pour construire mes « modèles récits fractals » (MRF). Il s’agit des fractales à auto-similarité « ouverte » qui ont de l' »imagination »(9) tels les attracteurs étranges pour ne citer qu’eux.

Le chaos n’est donc pas le hasard. Le chaos est du hasard « quasi apprivoisé » et scientifiquement utilisable. Dans la suite de cet article, j’emploierai néanmoins indifféremment les termes « chaos » et « hasard » (ou « aléatoire ») étant entendu que je n’étendrai pas mon propos jusqu’au « pur » hasard qui interpelle (peut-être ?) plus le philosophe que le scientifique et interroge (peut-être ?) plus sur le « pourquoi » que sur le « comment » de la partie de dés qui nous préoccupe.

 

HASARD ET COMPLEXITÉ(S)

 

« Entre le domaine du désordre incontrôlé et l’ordre excessif d’Euclide, il y a désormais une nouvelle zone d’ordre fractal » (MANDELBRÖT, 1995, p. 10).

Le dialogue du hasard et de la complexité commence aussitôt que l’on cherche à définir, à qualifier ou à mesurer tant l’aléatoire que le complexe. Ce dialogue rappelle grandement la « connivence » entre le temps et la complexité qui œuvre dans la dynamique de mon concept de « Complexité-Temps » (CT). J’ai exprimé par le passé cette « connivence » en posant que « le temps fabrique de la complexité qui fabrique du temps qui fabrique de la complexité qui… » Aujourd’hui, je modifie cette boucle, elle devient : « le hasard fabrique de la complexité qui fabrique du hasard qui fabrique de la complexité qui… » et ce faisant je suis ramené une fois de plus au temps et à la complexité mais réunis dans un trialogue avec le hasard, la contingence, les incertitudes…

Premier exemple de répartie du dialogue complexité / hasard : selon les mathématiques, « une suite aléatoire se caractérise par le fait qu’il n’existe pas de formule plus courte qui la définisse. (…) La longueur en termes de « bits » s’appelle la complexité de la suite. (…) Une suite est dite aléatoire si la complexité est égale à la longueur de la suite elle-même » (BARROW, 1996, p. 93-94). Cela suggère qu’une suite purement ou totalement aléatoire (extremum) a une longueur infinie et une complexité inépuisable ce qui renvoie au chapitre précédent quant au « pur » hasard et quant au « hasard lent » (MANDELBRÖT, 1997) comme nous le verrons plus loin.

Autre exemple : si l’on remplace l’expression « formule » spécifique au langage mathématique par « message » et/ou « programme » qui appartiennent respectivement aux vocabulaires de la communication et de l’informatique, on obtient d’autres réparties fondamentales du dialogue hasard / complexité(s). Ainsi, selon Murray GELL-MANN, il convient de distinguer la « complexité brute »(10) de la « vraie » complexité qui est la « complexité effective »(11) qui n’émerge, ne se développe, n’est importante que si le système est « ni trop ordonné, ni trop désordonné » (GELL-MANN, 1997, p. 77) juste à la frontière de l’ordre et du désordre. A ce sujet, on pourra se reporter à la thèse développée dans L’Évolution au bord du Chaos (HEUDIN, 1998). J’ajoute que la posture ethnographique invite à identifier cette frontière ordre / désordre à la frontière norme / déviance(12), là où justement se construit et évolue le monde, là où justement j’écoute les suggestions que font les modèles-récits fractals (MRF) lorsqu’ils dialoguent avec les observations.

 

HASARD(S) ET TEMPS

« (…) on semble avoir l’habitude de sous-estimer la puissance du hasard à engendrer des monstres. La faute en est due, semble-t-il, au fait que le concept de hasard du physicien a été modelé par la Mécanique Quantique et la Thermodynamique (…) au niveau microscopique (…) tandis qu’au niveau macroscopique il est « bénin ». » (MANDELBRÖT, 1995, p. 44).

Le dialogue du hasard et du temps conduit à distinguer 3 hasards (MANDELBRÖT, 1997) : le « hasard bénin », le « hasard sauvage » et le « hasard lent ».

Le « hasard bénin » a été dompté par les sciences exactes. C’est le hasard des tendances et des fluctuations « normales », « gaussiennes » et « raisonnables ». Le « hasard bénin » atteint une limite de régularité non aléatoire rapidement. La théorie des probabilités repose sur ce hasard du « pile ou face ».

Le « hasard sauvage » est indompté. Il est peut-être indomptable. C’est le hasard des « crises » (sismiques ou boursières, par exemple.), des bifurcations, des tsunamis, des grosses anomalies, des infidélités à la « norme ». Ce hasard est particulièrement « créatif » (MANDELBRÖT, 1995) et très présent dans la nature : découpage des côtes maritimes ou crues du Nil. C’est le hasard de l’effet « Noé » (déluge) : « Lorsqu’un hasard n’est pas bénin et que le défaut de convergence est dû à la taille exceptionnelle de quelques valeurs (…) nous dirons qu’il manifeste un effet « Noé ». » (MANDELBRÖT, 1997, p. 113). La « moyenne » ne peut se faire que très lentement ou pas du tout.

Le « hasard lent » est intermédiaire entre les deux autres hasards. Il peut atteindre une limite non aléatoire mais tellement lentement que cela n’est pas utilisable scientifiquement. C’est le hasard de l’effet « Joseph » (« 7 ans de sécheresse, 7 ans de fertilité« ): « Si le défaut de convergence est dû à l’interdépendance statistique (caractère pseudo-périodique) nous dirons qu’il manifeste un effet « Joseph ». » (MANDELBRÖT, 1997, p. 113). La réalité même des cycles (pseudo-périodes) que semble contenir le « hasard lent » reste très controversée(13).

« L’indéterminisme défendu par WHITEHEAD, BERGSON ou POPPER s’impose désormais en physique. Mais il ne doit pas être confondu avec l’absence de prévisibilité qui rendrait illusoire toute action humaine. C’est de limite à la prévisibilité qu’il s’agit » (PRIGOGINE, 1996-1998, p. 131).

Un autre concept très important lie le hasard au temps, il s’agit de l’horizon de prévisibilité. Au début des années 1960, le météorologiste Edward LORENZ s’aperçoit qu’un modèle pourtant très simple de l’atmosphère terrestre prend un comportement chaotique et imprévisible après quelques temps de calcul. Cette découverte renvoie aux attracteurs étranges qui sont fractals et caractéristiques du comportement dynamique des systèmes non-linéaires. Les travaux de LORENZ mettent fin à l’espoir de pouvoir effectuer des prévisions météorologiques fiables à long terme(14) et cela quelle que soit la puissance de calcul mise en jeu et quelle que soit la précision des mesures limitée au mieux par l’incertitude quantique(15). A l’horizon de prévisibilité, le temps retrouve le hasard et le futur perd sa consistance. Il « n’est écrit nulle part » non seulement parce qu’il n’y a personne pour l’écrire mais parce que cela n’est plus possible. Exit le programme, exit les équations linéaires réductrices, exit les probables bénins, c’est le retour des possibles sauvages. Le temps paraît plonger dans l’océan du désordre comme s’il cherchait à s’y nourrir pour retrouver de la force, de l’inspiration et de l’imagination pour écrire de nouveaux chapitres du futur.

 

HASARD(S) ET COMPLEXITÉ-TEMPS (CT OU CTÉ)

 

La « Complexité-Temps » (étendue ou non) est un concept qui s’appuie sur l’hypothèse qu’il existe une « connivence » entre le temps et la complexité. C’est cette même « connivence » qui est évoquée plus haut. Je ne développerai pas ici de manière exhaustive les caractères de CT. Je n’en citerai que deux que je considère comme essentiels :

Le temps crée de la complexité. La complexité n’est pas incréée et n’est pas pour autant le produit de « plans ». La complexité est la fille d’une dynamique particulièrement féconde lors des bifurcations.

La complexité crée du temps. Le temps possède de multiples dimensions. Il est « épais » et complexe. Ce sont les « événements » (bifurcations, transitions de phase…) s’ils sont porteurs de sens qui créent le temps parce qu’ils le ponctuent, l’extirpent de la virtualité, des fluctuations, de la réversibilité et de la linéarité newtonienne : « (…) toute histoire, toute narration impliquent des événements, implique que ce soit produit qui aurait pu ne pas arriver mais elle n’a d’intérêt que si ces événements sont porteurs de sens » (PRIGOGINE, STENGERS, 1992, p. 47).

Ces deux caractères renvoient aux bifurcations et au hasard. Les bifurcations sont au centre du dialogue de la complexité et du temps (CT) mais elles sont aussi des fruits et des génératrices d’aléatoire : « La branche de la bifurcation choisie par le système est imprévisible. Le phénomène est aléatoire et semble le fruit du hasard. (…) Plus un système s’éloigne de l’équilibre, plus les causes des phénomènes qui s’y déroulent ont tendance à engendrer des effets inédits et, par conséquent, imprévisibles » (SPIRE, 1999, p. 20-21). En passant par les bifurcations, le hasard prend toute sa place dans le monde. Les dialogues complexité / temps, complexité / hasard et temps / hasard sont remplacés par un trialogue complexité / temps / hasard et c’est ce trialogue cristallisé par (et dans) les bifurcations qui est la réponse au « comment » de la partie de dés.

 

L’ŒIL ETHNOGRAPHIQUE « FRACTALIQUE » ET LA PARTIE DE DÉS.

 

« Notre univers a suivi un chemin de bifurcations successives : il aurait pu en suivre d’autres. Peut-être pouvons-nous en dire autant pour la vie de chacun d’entre-nous » (PRIGOGINE, 1996-1998, p. 86).

J’ai axé mes recherches sur les bifurcations en 1999 avec le projet d’en établir une taxonomie fondée sur un double regard ethnographique et « fractalique ». Avec le début du développement de la CT en 2000, le projet initial est devenu un projet de recherche de thèse. J’ai alors introduit la transdisciplinarité dans ma réflexion et emprunté à l’ethnométhodologie outillage et approche du terrain. Cela étant, les bifurcations (et donc le hasard…) sont restées au (le) cœur de la recherche, témoins ces quelques chantiers en cours qui sont autant de chapitres de mes travaux :

Ethnographie des bifurcations, crises, décrochages-raccrochages, déviances…

Bifurcations et dynamique de la Complexité-Temps, des horizons et des frontières…

Rôles des branches empruntées (« suis été » sartrien) et/ou des branches non-empruntées (« suis pas été » et exaptation) des bifurcations dans la construction d’un parcours de vie, lors des changements de « costumes » (E. GOFFMAN)…

En paraphrasant STEWART, je dirai que Dieu joue assurément aux dés et qu’il le fait astucieusement et « économiquement ». Le hasard est de tous les rendez-vous du monde dont il est à la fois substrat et produit. Tant qu’il y aura du hasard, du « dé-ordre », de l’aléatoire, de l’incertitude pourront naître et émerger du neuf, des histoires, de la complexité, du temps, du sens qui produiront à leur tour du hasard, de l’aléatoire… Les fleuves d’incertitudes retourneront à l’océan. Il y a incomplétude du monde, le hasard (un « bon » candidat au rôle d' »océan nourricier d’aléatoire » pourrait être le vide quantique) nous le dit, les fractales comme l’ensemble de MANDELBRÖT le suggèrent, voilà pourquoi, peut-être, Dieu peut jouer aux dés et pourquoi il y joue. Le hasard est l’ensemble de tous les possibles qui ne se sont pas encore réalisés, comme les fractales(16) il contient une infinité de réponses qui n’ont pas encore de questions.

Références bibliographiques :

BARROW, John D., Pourquoi le monde est-il mathématique ?Odile Jacob, Collection Opus, Paris, 1996.

BERGSON, Henri, L’évolution créatrice, Quadrige, PUF, Paris, 1996.

GELL-MANN, Murray, Le quark et le jaguar, Champs Flammarion, Paris, 1997.

GRIBBIN, John, Le chat de Schrödinger, Flammarion, Paris, 1994.

HEUDIN, Jean-Claude, L’évolution au bord du chaos, Hermès, Paris, 1998.

MANDELBROT, Benoît, Les objets fractals, Champs Flammarion, Paris, 1995.

MANDELBROT, Benoît, Fractales, hasard et finances, Flammarion, Paris, 1997.

MATRICON, Jean, ROUMETTE, Julien, L’invention du Temps, Presses Pocket, Paris 199.

MORIN, Edgar, Pour sortir du 20ème siècle, Nathan, Paris, 1981.

PRIGOGINE, Ilya, La fin des certitudes, Odile Jacob, Paris, 1996-1998.

PRIGOGINE, Ilya, STENGERS, Isabelle, Entre le temps et l’éternité, Champs Flammarion, Paris, 1992.

SPIRE, Arnaud, La pensée-Prigogine, Entretiens avec Gilles Cohen-Tannoudji, Daniel Bensaïd, Edgar Morin., Desclee de Brouwer, Paris, 1999.

STEWART, Ian, Dieu joue-t-il aux dés ?, Champs Flammarion, Paris, 1998.

Notes :

(1) Des signes annonciateurs de la réhabilitation du hasard s’étaient déjà manifestés au XIXème siècle. Ex.: les travaux de Charles DARWIN (De l’origine des espèces par voie de sélection naturelle, 1859).

(2) « L’ensemble de ces idées – l’incertitude, la complémentarité, la probabilité et la perturbation par un observateur du système observé – est désormais connu sous l’appellation « d’Interprétation de Copenhague » de la Mécanique Quantique » (GRIBBIN, 1994, p. 149).

(3) Je suis concepteur et réalisateur de documentaires éducatifs.

(4) Voir : Le rôle de l’ouverture du rift africain dans la théorie de l' »East Side Story » d’Yves COPPENS.

(5) Les « modèles-récits » fractals : de nouveaux outils pour l’ethnographie de l’école ? Pistes, horizons et limites, Mémoire de D.E.A., soutenu à l’Université de Haute-Bretagne, Rennes 2, Département des Sciences de l’Éducation, 2001.

(6) « L’ordre et le désordre se présentent (…) non pas comme opposés mais comme indissociables » (PRIGOGINE, Stengers, 1992, p. 50). Cette citation est à rapprocher de : « (…) il se dresse des îlots de certitudes dans l’océan d’incertitudes, mais ces certitudes sont soit isolées, soit combinées à l’incertitude. Il n’y a pas de continent de certitude » (MORIN, 1981, p. 287).

(7) (GELL-MANN, 1997).

(8) Dans mes travaux de D.E.A., j’ai énuméré quelques principes de ce déterminisme et de cette causalité complexes : « Les systèmes simples peuvent avoir un comportement complexe et les systèmes complexes peuvent avoir un comportement simple. Un comportement complexe peut avoir des causes simples et un comportement simple peut avoir des causes complexes. Des systèmes différents peuvent avoir des comportements similaires et des systèmes similaires peuvent avoir des comportements différents« .

(9) Voir : « Ethnographie, micro-détails et modèles-récits fractals (MRF) », Esprit Critique n° 411, octobre 2002.

(10) Complexité brute: « longueur du plus court message possible décrivant un système, à un niveau donné d’agrandissement, à quelqu’un d’éloigné, au moyen d’un langage, d’une connaissance et d’une compréhension que les deux parties partagent (et qu’elles savent partager) au préalable » (GELL-MANN, 1997, p. 52).

(11) « Nous définissons la complexité effective d’une entité, en relation avec un CAS (système adaptatif complexe) qui l’observe et en construit un schéma, comme la longueur d’une description concise des régularités de l’entité identifiées dans ce schéma » (GELL-MANN, 1997, p.74).

(12) Ce qui est fortement heuristique si l’on forme les hypothèses que le désordre est un ordre « autre » et la déviance une norme « autre » pour revisiter des problématiques telles que celles de l’interculturalité (ou de la transculturalité), de la transgression et plus largement les problématiques de conflits, de dialogues et d’émergences aux frontières.

(13) « (…) les périodicités sont des artefacts, (ce) ne sont pas des caractéristiques du processus, mais plutôt le fruit conjoint du processus, de la longueur de l’échantillon et du jugement de l’économiste ou de l’hydrologue« , (MANDELBRÖT, 1997, p. 182). « En règle générale, les cycles économiques s’éloignent de toute périodicité et dépendent tant de la longueur de l’échantillon disponible et des goûts de l’observateur qu’il faut jusqu’à nouvel ordre les considérer comme des artefacts. Suivant les mots de Keynes (1940), leur valeur tient surtout à ce qu’ils subdivisent les manuels sur l’histoire économique de façon très commode » (MANDELBRÖT, 1997, p. 167-168).

(14) « Si vous essayez de mettre bout à bout les prédictions à court terme afin d’obtenir une prédiction à long terme, de minuscules erreurs commencent à s’accumuler, s’amplifiant de plus en plus rapidement, jusqu’à ce que les prédictions deviennent un non-sens total » (STEWART, 1998, p. 204).

(15) Voir : Principe d’Incertitude D’HEISENBERG.

(16) « C’était des objets qu’on pouvait qualifier de réponses sans questions » (MANDELBRÖT, 1995, p. 11).

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EDUCATION / NOUVEAU PLAN ANTI-VIOLENCE À L’ÉCOLE : AUCUNE INTERVENTION ALÉATOIRE par Raphaël FRANGIONE

Le récent rapport du Sénat sur la délinquance des mineurs (n° 340, Journal Officiel du 27 juin 2002) a souligné aussi bien nettement que dramatiquement la gravité du phénomène de la violence juvénile et a mis en relation étroite l’échec scolaire avec le développement des violences dans le cadre scolaire, d’où un sentiment de préoccupation et d’inquiétude très fort de la France républicaine.

Côté éducation cette enquête a eu le mérite de mener une recherche-action sur la violence à l’école passant en revue dispositifs, stratégies et statistiques afin de mieux comprendre la complexité et l’extension du phénomène. Le point II du rapport, titré « L’école, une digue fissurée », est entièrement consacré au cadre scolaire : une vingtaine de pages pour remarquer les profondes transformations, les ajustements et adaptations que l’école française a expérimentés au fil des derniers vingt ans, caractérisés par le passage d’une école comme « lieu de transmission du savoir et véhicule des valeurs démocratiques » à une école comme « lieu d’expression de la délinquance« … par hasard ?

Même les réponses traditionnelles de l’Institution sont sévèrement critiquées. Le « Collège unique » (1975) est devenu « coproducteur »  de délinquance, la politique des ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire, 1981) tâtonne à cause de l’absence d’une formation adéquate des enseignants à opérer dans les zones défavorisées, et les « Classes-relais » (Réseau éducatif local pour les apprentissages et l’insertion sociale, 1998) s’avèrent insuffisantes pour que l’élève revienne à une scolarité normale.

Un autre facteur de déstabilisation indiqué dans le rapport est l’absentéisme scolaire régulier qui, dans la plupart des cas, est mis en relation avec les comportements délinquants.

Juste à propos, l’initiative de M. SARKOZY, Ministre de l’Intérieur, de sanctionner les parents d’élèves qui font l’école buissonnière a ouvert un débat intéressant dans la société provoquant une grande polémique auprès des familles qui ont considéré l’idée « inefficace et démagogique ». Du même avis sont les enseignants pour qui la décision du Ministre risque d’amplifier le problème. Ce qui est inacceptable, c’est le ton répressif du texte ministériel qui, d’après eux, n’aurait que peu d’effets considérables.

Le rapport porte, enfin, l’attention sur la difficulté de l’institution à faire face à la délinquance scolaire. On parle de « coupable inertie » des acteurs de terrain, les chefs d’établissement et les enseignants, tant dans la phase de la prévention que dans celle de la répression des comportements déviants à l’intérieur de la communauté éducative, tout en reconnaissant que les conditions de travail dans et hors la salle de classe se sont dégradées !

De surcroît, le Ministre délégué à l’enseignement scolaire, M. Xavier DARCOS, a parlé de renforcer l’autorité du chef d’établissement comme « arme de dissuasion efficace » contre la dégradation de l’ambiance scolaire, ce qui a provoqué des réactions aussi violentes que résolues de la part des fédérations des parents d’élèves et de la catégorie enseignante. Ils ont dénoncé unanimement le risque que le cadre organisationnel se renforce au détriment du négociable et du « vivre ensemble ».

Il serait donc irresponsable de nier que le système éducatif français traverse une situation de grande instabilité au niveau institutionnel et propositionnel, incapable d’assurer ce que le rapport définit comme « les missions de l’école ». De plus, « cette immense machine… » (S. CHASTANG, 2002), qui évolue lentement – disons « lourdement » – à cause de ses mécanismes internes de fonctionnement trop fragiles et parfois aléatoires, est de plus en plus exposée à la violence.

Par ailleurs, Luc FERRY parle de  « fracture scolaire » et Philippe MEIRIEU estime justement que la question de la « ghettoïsation scolaire » est une priorité absolue si l’on veut sortir définitivement de la marginalité culturelle qui, avant d’être sociale, est une affaire de culture, de compétences. C’est pourquoi des mesures nouvelles sont invoquées avec urgence. On souhaite des solutions globales et à long terme pour rendre l’école un lieu de paix et de liberté où l’on apprend autrement et l’on innove, capable de garantir à tous l’accès à la connaissance. Pour le moment, il me paraît indispensable que l’on s’occupe des élèves en rupture totale avec la vie scolaire, de ceux pour qui la salle de classe est devenue un tremplin d’où s’élancer pour faire montre d’arrogance ! La rupture du lien de confiance et de crédibilité accordé à l’institution scolaire est une catastrophe qui porte en elle-même une idée de dévalorisation et renforce la considération que l’école n’est pas un lieu de participation à la vie associative. Pis, elle est considérée comme un facteur d’exclusion.

Il est évident que les jeunes vivent actuellement dans un climat de fortes tensions. Dénués de perspectives, ils sont dans un rapport conflictuel avec l’autorité, dans la famille comme à l’école (le succès de l’extrême droite à la Présidentielle 2002 est un signe inquiétant) ; le problème concerne souvent le domaine des relations.

Il s’agit bien évidemment de recréer un réseau où faire converger les énergies qui s’expriment de façon aléatoire, qu’elles soient intellectuelles, pragmatiques et inventives, afin de remettre la machine éducative en route qui sera acceptée si l’on prend en charge les difficultés subjectives et cognitives des élèves. D’où la nécessité d’un nouveau Plan qui, répondant à la demande forte et légitime de sécurité des familles, donne une plus forte impulsion aux idées et aux pratiques éducatives et s’adonne à promouvoir actions et dispositifs visant la socialisation des élèves, entendue comme condition première de l’apprentissage. Une telle finalité va de pair avec la valorisation de la « pédagogie du travail » (L. FERRY, Le Monde du 23 mai 2002) qui, privilégiant les méthodes actives, renforce le sentiment d’appartenance à une même communauté éducative. Éduquer au travail, c’est mettre en valeur la prise de responsabilité et c’est faire œuvre d’éducation à la citoyenneté.

Il va sans dire que c’est une opération de modifications radicales qu’on réclame pour rendre l’école plus dynamique, plus efficace et plus égale. Il est dommage de constater que l ‘école ne permet encore que fugacement aux élèves de découvrir le grand village planétaire. Cela reste le mérite de peu d’établissements alors que cela devrait faire partie de la mission institutionnelle elle-même. C’est aux chefs d’établissement de mettre en œuvre une plus forte action de rassemblement (les textes leur reconnaissent cette fonction) sous la poussée de l’innovation et des nouvelles technologies de la communication, de plus en plus prégnantes dans tout ce qui a trait aux réalisations humaines. L’entrée dans l’école de ces nouveaux outils est une affaire d’éducation et aussi de compétences.

Les chefs d’établissement se retrouvent avec les enseignants, donc en première ligne, à jouer un rôle essentiel en matière de prévention et de lutte contre la discrimination et la marginalité d’un côté, et à valoriser les connaissances et les expériences individuelles acquises sur le terrain, de l’autre. On souhaite aussi la collaboration avec les associations d’éducation populaire, étant persuadé qu’elles peuvent apporter une utile contribution en termes de sensibilisation au problème et de coordination à l’intérieur du Plan. Une grande mobilisation de toutes les composantes scolaires et extra-scolaires, me semble être une idée féconde destinée à améliorer l’efficacité du service public scolaire.

Or, c’est bien la défense des valeurs de la légalité et de la démocratie à l’intérieur de l’école pour garantir le respect de la diversité et des différents points de vue,(tout ce qui peut être mieux géré au niveau de l’organisation et de la planification des activités didactiques intérieures doit l’être), mais nous pensons, cependant, que pour créer des conditions de réel apprentissage il faut nécessairement une école qui s’interroge sérieusement pour comprendre les motivations des malaises et des ressentiments qui touchent fortement au rapport avec l’institution scolaire dans sa complexité.

« Savoir les écouter, les accueillir, les aider, les guider dans leur démarche« , voilà ce qu’est pour Luc FERRY, le 23 mai 2002, dans sa conférence de presse, la seule réponse concrète venant de l’Institution qui puisse gérer les situations de conflits.

Autrement dit, valoriser la présence de l’élève par une sorte de « détournement » (TREBBI, 2000), des modalités par lesquelles il participe aux pratiques journalières, en associant davantage les parents d’élèves à une présence plus continue et suivie de la vie de leurs enfants. C’est un moment de partage car les parents ont besoin de parler et d’être écoutés, évitant tout processus de culpabilisation des échecs scolaires. Et partant de cette optique faire en sorte que l’institution suscite en lui de l’enthousiasme et l’amour du savoir ;c’est bien là l’enjeu, ne l’oublions pas…

Voilà un type d’approche plus souple, plus ouvert sur le plan éducatif, social et pédagogique qui considère l’élève dans sa globalité et pour lequel la réussite scolaire n’est pas son seul objectif.

L’école de l’autonomie, c’est bien si on travaille sur la valorisation de l’élève, qui reste quand même son principal investissement.

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BIOLOGIE / VIE PARASITAIRE ET REPRODUCTION : UN HASARD ? par Claude COMBES

« Les êtres vivants ne semblent vivre que pour se reproduire, c’est-à-dire pour transmettre leurs gènes, et puis mourir. Dans cette course à la reproduction, chaque individu s’efforce de faire mieux que l’autre. Le progrès de la vie au cours de l’évolution est le résultat paradoxal de cette compétition« .

[ Article rédigé en 2001 sous le titre : « LES ESPÈCES VIVANTES N’ONT QU’UNE OBSESSION : SE REPRODUIRE », d’après une conférence donnée à Paris à l’occasion de l’Université de Tous les Savoirs ]

 

Depuis le début de l’ère informatique, des plaisantins fabriquent des « virus », de petits programmes qui, une fois entrés dans votre ordinateur, en perturbent le fonctionnement. Au début, ces virus étaient extrêmement simples. Mais les fabricants ayant mis sur le marché des « anti-virus » capables de les détruire, les plaisantins ont très vite mis au point des « virus » plus sophistiqués, contraignant les fabricants à sophistiquer à leur tour leur produit et ainsi de suite, sans fin. A peu de choses près, c’est là le genre de course-poursuite que se livrent, en biologie, les parasites et leurs hôtes.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un parasite ? Le parasite est un organisme vivant qui utilise un autre organisme vivant, appelé l’hôte, à la fois comme habitat et comme source d’énergie. Si votre chat mange une souris, il prend de l’énergie à la souris, mais comme il n’utilise pas la souris en tant qu’habitat, il n’est pas un parasite, il est un prédateur. En revanche, si vous attrapez le ver solitaire, ce ver vous prend de l’énergie et vous utilise comme habitat, il est donc un parasite. Sur la terre, il n’existe pas d’organismes vivants sans parasites, lesquels peuvent être de simples molécules (les éléments mobiles qui s’insèrent dans l’ADN par exemple), des virus, des bactéries, voire des organismes plus complexes. Parmi les parasites, on trouve ainsi quelques poissons, et même des oiseaux, le coucou notamment.

Le parasite, en empruntant de l’énergie à son hôte, réduit le succès reproductif de ce dernier. Mais certains hôtes, par suite de mutations génétiques, vont développer des mécanismes de lutte efficace contre le parasite. Ces hôtes capables de se défendre se reproduiront évidemment mieux que les hôtes qui se sont laissés infecter – avec eux, c’est au tour du parasite de se trouver perdant, qui n’a plus alors qu’une chose à faire, tenter de se perfectionner à son tour.

S’il y réussit, son hôte devra se perfectionner également, et ainsi de suite en un mouvement auto-entretenu sans fin.

Imaginons la mise en place d’un système hôte-parasite. Le parasite n’ayant de chance de survivre que s’il trouve un hôte, il y a donc chez lui, d’abord, sélection de gènes pour rencontrer l’hôte. A quoi l’hôte réagira en sélectionnant des gènes pour éviter le parasite. Et puis, si la rencontre a quand même lieu, il va y avoir chez l’hôte sélection de gènes pour tuer le parasite. A quoi répondra chez le parasite la sélection de gènes pour survivre malgré le milieu hostile créé par l’hôte. Voici quelques exemples.

Deux exemples d’abord de gènes pour rencontrer. Sous les tropiques, les personnes qui entrent dans l’eau risquent d’attraper la bilharziose, deuxième maladie de l’humanité après le paludisme, transmise par de petites larves nageuses nées dans certains mollusques, qui pénètrent à travers leur peau. D’évidence, ces personnes ne se baignent pas ou ne travaillent pas dans les rizières ou les canaux à n’importe quelle heure du jour, mais au milieu de la journée. Or, les larves des parasites sortent exactement au milieu de la journée ! On dirait qu’elles ont une montre. En fait, elles ne font qu’obéir aux instructions de gènes pour rencontrer. Si les gènes de ces larves les faisaient sortir au milieu de la nuit, les larves seraient contre-sélectionnées et n’auraient donc aucune chance de voir leurs gènes se perpétuer.

Un deuxième exemple de gènes pour rencontrer est celui, classique, de la petite douve du foie. A un certain moment de son cycle biologique, la petite douve du foie parasite une fourmi, mais, pour continuer son cycle et devenir adulte, elle doit parasiter ensuite un mouton. Il est alors vital pour elle qu’un mouton l’avale. L’ennui est que les mouton ne sont pas particulièrement friands de fourmis. Il se passe alors ceci : lorsque la petite douve du foie pénètre dans une fourmi, elle en modifie le comportement. Alors que les fourmis non infectées continuent à vaquer autour de la fourmilière, la fourmi parasitée, elle, va, le matin, escalader un brin d’herbe, s’accrocher à sa pointe avec ses mandibules, augmentant ainsi fortement la probabilité qu’un mouton, en broutant, l’avale. Mieux encore : si la fourmi n’est pas mangée le premier jour, elle risque, accrochée à son brin d’herbe pendant les heures chaudes de la journée, de se dessécher. En fin de matinée, elle redescend donc de son brin d’herbe pour vaquer normalement avec les autres fourmis, puis, le lendemain matin, remonte sagement sur son brin pour tenter de « se faire manger ». Contrairement à ce que beaucoup croient, il ne s’agit pas là d’un phénomène merveilleux, mais simplement d’un phénomène de sélection naturelle : chez le parasite, des gènes ont été sélectionnés, qui manipulent le comportement de la fourmi de telle manière que la probabilité qu’elle soit ingérée par un mouton soit accrue.

Deux exemples, maintenant, de gènes pour éviter. Beaucoup d’oiseaux sont envahis de petits parasites qui passent de l’animal infecté à l’animal non infecté par simple contact. La femelle qui s’accouple avec un mâle parasité – les parasites étant analogues à des poux, on peut parler de mâle pouilleux – risque donc d’attraper des poux. Si elle possède un gène pour éviter, la femelle réussira à détecter le fait que le mâle porte des poux et limitera donc le risque de se faire contaminer. Ce gène s’exprime de la manière suivante. Lorsqu’un mâle a des poux – invisibles de l’extérieur parce qu’ils se trouvent à la base des plumes -, les barbules de ses plumes sont rongées par les parasites, en conséquence de quoi il se refroidit un peu plus vite que les mâles sains et fait devant la femelle une parade un peu moins longue qu’eux. Tout se passe alors comme si la femelle, un chronomètre entre les pattes, disait au mâle dont la parade aurait été trop courte : « Pas question !« , puis s’accouplait avec un mâle sain.

Autre exemple de gène pour éviter : vous vous êtes sans doute demandé une fois ou l’autre pourquoi les zèbres sont zébrés, et si cette espèce de code-barre qu’ils portent sur le dos ne les désignent pas de loin à l’attention de leurs prédateurs. Certains ont dit que les zèbres survivent malgré leur pelage spectaculaire parce que les lions sont myopes. Galéjade ! Les lions ont une excellente vue. En fait, la seule explication convaincante que l’on ait trouvée, c’est que les rayures protègent les zèbres contre les mouches tsé-tsé. En effet, les mouches tsé-tsé voient très bien les grandes surfaces unies, mais très mal les surfaces rayées. Les villageois africains utilisent d’ailleurs cette propriété : ils badigeonnent d’insecticide de grandes surfaces rectangulaires unies pour attirer les mouches tsé-tsé et les exterminer. Les gènes qui codent pour les rayures des zèbres sont donc des gènes pour éviter – éviter d’être piqués par les mouches tsé-tsé et donc de rencontrer les trypanosomes de la maladie du sommeil.

Supposons maintenant que, malgré tout, l’infection ait lieu. Sont alors sélectionnés, chez l’hôte, des gènes pour tuer. Il y a 200 ans, CUVIER, le zoologiste et paléontologue français, avait remarqué que les antilopes et la majorité des ongulés ont entre les dents de leur mâchoire inférieure des espaces libres et que les dents elles-mêmes sont légèrement mobiles, grâce à quoi l’animal peut se débarrasser des parasites superficiels qui infestent sa peau. Pour vérifier l’assertion de CUVIER, des chercheurs sud-africains ont capturé il y a quelques années des antilopes dont ils ont colmaté les espaces inter-dentaires, mais d’un seul côté de la mâchoire. Ils ont alors muni ces antilopes d’un émetteur radio pour pouvoir les suivre à la trace, les ont relâchées, puis, quelque temps plus tard, recapturées. Ils ont alors constaté que les antilopes (qui passent environ 30 % de leur temps à se toiletter) avaient dix fois plus de tiques du côté où leurs dents avaient été colmatées.

 

Tous les organismes vivants, même inférieurs, ont des gènes pour tuer, ou gènes immunitaires, qui sont évidemment d’une importance capitale pour lutter contre les maladies infectieuses et parasitaires. Ces gènes sont très complexes – le génome humain, par exemple, peut se réarranger pour produire des dizaines de millions d’anticorps différents – et redoutablement efficaces. Or, malgré cela, les maladies existent. Pourquoi ? Elles existent parce qu’en même temps que les gènes pour tuer ou gènes immunitaires sont sélectionnés dans le génome des hommes, les parasites se perfectionnent eux aussi et accroissent leur efficacité. Dans le cas des schistosomes de la bilharziose évoquée plus haut, les parasites empruntent par exemple des molécules au sang de l’hôte, se recouvrent de ces molécules et deviennent du coup totalement invisibles pour le système immunitaire de ce dernier. D’autres parasites réussissent à devenir endocellulaires, c’est-à-dire à s’installer carrément à l’intérieur des cellules de l’hôte. Dans ces deux derniers exemples, les parasites ont donc répondu aux gènes pour tuer de leur hôte en sélectionnant pour eux-mêmes des gènes pour survivre.

Pourtant, hôtes et parasites n’obéissent pas tous à ce schéma de compétition infinie. Il arrive parfois qu’ils « collaborent ». On parle alors de mutualisme. Supposez que l’un de vos amis passe un soir chez vous et s’invite à dîner, puis qu’il recommence le lendemain, le surlendemain, et ainsi de suite. Au bout d’un certain temps, vous le traiteriez, c’est inévitable, de « parasite ». Supposez maintenant que cet ami ait eu le bon goût de vous offrir le premier soir des fleurs, le second une boîte de bonbons, le troisième une superbe bouteille de cognac, et ainsi de suite. Non seulement vous ne le traiteriez pas de parasite, mais le jour où vous ne le verriez pas, vous vous en inquiéteriez : « Qu’est-ce qu’il fait ? Il est en retard !« . « Offrir des fleurs » c’est, pour le parasite, apporter à son hôte des gènes innovants qui vont accroître le succès reproductif de ce dernier, excellent moyen de lui faire baisser ses défenses (gènes pour éviter ou gènes pour tuer).

On croit parfois que parasitisme et mutualisme sont des choses complètement différentes. Ce n’est pas le cas. Simplement, dans le parasitisme, un des partenaires exploite l’autre, alors que dans le mutualisme, l’un exploite l’autre et l’autre exploite l’un – une exploitation croisée totalement « égoïste », aussi égoïste que l’association parasitaire. J’en donnerai un exemple classique.

Charles DARWIN reçut un jour une orchidée de Madagascar, Angraecum sesquipedale, dont le nectaire avait une longueur extraordinaire d’une trentaine de centimètres. Le nectaire, tube cylindrique fixé à la base de la fleur, contient un liquide sucré pour attirer les insectes. Lorsque les insectes viennent boire le liquide, ils heurtent de la tête un point de la fleur où se trouvent les pollinies, nom que l’on donne aux masses de pollen collantes. L’insecte, sans le vouloir, emporte alors les pollinies et les transporte sur les organes femelles d’autres orchidées. DARWIN, frappé par la taille incroyable de ce nectaire, eut alors – on était en 1865 – l’intuition géniale qu’à Madagascar devait exister un papillon dont la trompe avait une longueur comparable. Ce papillon, Xanthopan morgani, on le découvrit en effet, mais en 1920 seulement. L’explication la plus souvent donnée est la suivante : pour que les pollinies se collent sur la tête du papillon, il faut que la tête de celui-ci les heurte avec une certaine force. Si l’accès au nectar est trop facile, le papillon ingurgite du nectar mais repart sans pollinies. Par conséquent, seules les plantes à nectaires longs, qui contraignent l’insecte à heurter la base des pollinies pour atteindre le nectar, se reproduisent : le caractère « nectaire long » est donc favorisé par la sélection naturelle. Parallèlement, la sélection naturelle favorise chez le papillon le caractère « trompe longue », puisque les papillons à trompe courte n’atteignent pas le précieux nectar et, mal nourris, se reproduisent mal. Bref, ce processus co-évolutif a abouti à des orchidées aux nectaires interminables et à des papillons à la trompe démesurée. L’orchidée se soucie-t-elle de nourrir le papillon? Bien sûr que non ; elle se soucie seulement de transmettre ses gènes. Le papillon se soucie-t-il de transporter le pollen ? Bien sûr que non ; il se soucie seulement de bien se nourrir pour pouvoir transmettre lui aussi ses gènes. Mais ensemble, ces égoïsmes croisés produisent quelque chose de neuf.

Ici une question se pose : ces phénomènes de co-évolution sont-ils anecdotiques ou jouent-ils au contraire un rôle fondamental dans la vraie, la grande Évolution, celle qui, en 3 milliards et demi d’années, a conduit des formes initiales de la vie jusqu’aux hommes d’aujourd’hui ?

Pour Leigh VAN VALEN, de l’Université de Chicago, le moteur principal de l’évolution de toute espèce vivante est représenté par les autres espèces avec lesquelles cette espèce partage des ressources. Tout progrès dans la valeur adaptative d’une espèce quelconque modifie l’environnement des espèces qui l’entourent et les oblige à s’adapter. Cette adaptation provoque à son tour un changement dans l’environnement de la première espèce, ce qui la pousse à un nouvel épisode de sélection, et ainsi de suite. Cela se produit parce que les ressources sont limitées. VAN VALEN a baptisé cette proposition du nom d’hypothèse de la Reine Rouge.

L’expression « Reine Rouge » est empruntée au roman de Lewis CAROLL A travers le miroir, dans laquelle Alice tient la Reine Rouge par la main et court avec elle au pays des Merveilles. Alice, surprise que le paysage autour d’elles ne change pas, interroge la Reine, qui lui répond qu’elles courent pour rester sur place et que c’est pourquoi le paysage leur paraît immobile. Il en va de même dans les co-évolutions : les espèces en conflit courent, c’est-à-dire « inventent » sans cesse de nouvelles adaptations, mais la valeur relative de chacune de ces adaptations ne change pas : nous, les hommes, par exemple, ne sommes pas mieux adaptés pour exploiter notre milieu que les bactéries pour exploiter le leur – les bactéries font même beaucoup mieux que nous, puisqu’elles sont capables de vivre dans des milieux qui nous sont interdits, comme le fond des océans, le cœur des glaciers ou les nappes pétrolifères.

Mais si, en termes d’adaptation, nous ne sommes pas supérieurs aux bactéries, nous leur sommes en revanche très supérieurs en termes de complexité.

L’hypothèse de la Reine Rouge présente d’ailleurs l’avantage d’expliquer l’accroissement ininterrompu de la complexité qui, depuis les origines, a conduit l’être vivant de l’état de molécule à celui d’Homo sapiens, dont le cerveau est l’objet le plus complexe du cosmos, avec ses 10 à 100 milliards de neurones, chacun relié à d’autres neurones par un millier de synapses en moyenne.

Si l’hypothèse de la Reine Rouge est exacte, l’évolution c’est… les autres. Accorder crédit à l’hypothèse de la « Reine Rouge » n’empêche nullement d’admettre que les grands évènements physiques qui ont affecté la planète – l’émergence des terres, la dérive des continents, les grandes éruptions volcaniques, les fluctuations climatiques, etc. – aient joué un rôle essentiel à certains moments de l’évolution, donnant à cette dernière un caractère bien moins « gradualiste » qu’on ne le croyait jadis. (Les découvertes récentes sur les gènes homéotiques, qui contrôlent le développement, montrent aussi que la mutation d’un seul ou d’un petit nombre de gènes peut entraîner des changements profonds et rapides dans la morphologie des organismes).

Mais l’hypothèse de la Reine Rouge présente un autre intérêt encore : elle permet d’expliquer pourquoi est apparue la sexualité. Dans la course-poursuite évoquée plus haut, chaque adversaire doit disposer d’un réservoir de diversité génétique aussi vaste que possible pour pouvoir répondre aux « inventions » de l’autre, c’est-à-dire aux caractères innovants codés par ses gènes. Plus une espèce dispose de diversité génétique et plus elle est capable de répondre à la diversité de l’autre. On le comprendra mieux en évoquant à nouveau la relation parasites-hôte. Si une population de parasites était formée d’individus génétiquement identiques, ses hôtes trouveraient très vite le moyen de les détruire. C’est d’ailleurs ce qui passe en agriculture avec les plantes clonées : si un virus s’attaque à l’une de ces plantes et la fait mourir, toutes les plantes de même génome mourront aussi ; en revanche, si les plantes d’un même champ sont, génétiquement, un peu différentes, certaines d’entre elles au moins auraient une chance de se défendre. Bref, pour survivre, les organismes vivants, qu’ils soient hôtes ou parasites, doivent générer constamment de la diversité, de la même manière qu’Alice et la Reine Rouge doivent courir constamment.

 

Pour un organisme minuscule, un virus ou une bactérie par exemple, il n’est pas très difficile de générer de la diversité. Son temps de génération étant extrêmement bref (certaines bactéries peuvent se reproduire toutes les dix minutes), un tel organisme peut muter souvent, à chaque génération même, c’est-à-dire générer une diversité infinie. En revanche, pour un éléphant, un cheval ou, bien sûr, un homme, le temps de génération étant beaucoup plus long, les possibilités de mutations sont beaucoup plus rares, trop rares pour assurer une diversité qui suffisent à leur donner de bonnes chances de se défendre contre les bactéries et les virus. C’est pourquoi, c’est du moins l’hypothèse que l’on fait, la sexualité est apparue. En effet, la femelle sexuée ne transmet à la génération suivante que la moitié de ses gènes, l’autre moitié étant fournie par le mâle. Le génome de l’enfant qui va naître de cette union sera donc une combinaison génomique neuve, à nulle autre pareille, gage dans la durée d’une formidable diversité génétique, avantage inestimable dans la course-poursuite infinie que se livrent l’hôte et son parasite. De plus, au cours de la méiose qui donne naissance aux gamètes, les gènes sont « recombinés », d’une part parce que les chromosomes paternels et maternels sont distribués aléatoirement dans les ovules ou les spermatozoïdes, d’autre part parce que les chromosomes d’une même paire échangent entre eux des fragments d’ADN. Ainsi naissent de nouvelles combinaisons géniques.

Normalement, l’évolution se fait parce qu’il y a transmission aux descendants de gènes mutés ou de génomes recombinés. Mais, comme l’explique Kévin LALAND, de l’Université de Cambridge, le jour où l’homme a su tailler un caillou pour en faire un outil, il a pu transmettre des informations à ses descendants – des connaissances, des croyances, du savoir-faire technologique – sans le secours de ses gènes. La culture était née, qui allait changer le cours de l’Évolution. C’est pourquoi l’on parle aujourd’hui de co-évolution culture-génome.

Chez les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire, les individus se croisaient de manière plus ou moins aléatoire, avaient des enfants, la sélection naturelle opérait, etc. Puis l’agriculture fut inventée, ce fut le premier grand coup de canif infligé par la culture à la sélection génétique classique. Elle permit en effet que de petites inégalités initiales entre les individus se traduisent par la possession de terres et l’accumulation de richesses. Des inégalités de plus en plus grandes se sont alors manifestées, d’où sont nés les royaumes, les empires et les féodalités. Cette forte hiérarchisation des humains a considérablement perturbé la transmission naturelle des gènes. Matt RIDLEY montre que, jusqu’à une date très récente, le « pouvoir » a toujours été associé à la production du plus grand nombre possible de descendants. Il cite l’empereur chinois FEI-TI (Vème siècle après J.-C., dynastie NAN) et ses 10000 concubines. Laura BETZIG rapporte quant à elle que les empereurs de la dynastie TANG (VIIème et VIIIème siècles après J.-C.) allaient jusqu’à faire tenir un agenda détaillé des dates de menstruation de leurs concubines afin de ne pas gaspiller leur sperme. Bien d’autres pratiques culturelles modifient aussi les caractères génétiques des populations humaines, à commencer par l’infanticide des filles, traditionnel dans certaines sociétés, qui déséquilibre la proportion des sexes et modifie en conséquence la circulation des gènes.

Et l’on peut même penser que les progrès modernes de la médecine contrarient la sélection des gènes de résistance aux maladies. Les gènes qui provoquent par exemple le diabète, les allergies ou la myopie sont aujourd’hui libres de se répandre dans les populations, alors qu’ils eussent été certainement contre-sélectionnés à d’autres époques. Dans la préhistoire, les myopes par exemple, parce qu’ils étaient les derniers à voir le lion arriver, n’avaient sans doute guère de chances de pouvoir transmettre leurs gènes !

Je me demande par ailleurs si l’affaiblissement actuel de la structure familiale occidentale, qui modifie elle aussi la circulation des gènes (d’un point de vue génétique, ce n’est pas pareil de faire ses enfants toute la vie avec la même femme ou avec le même homme, ou de les faire de manière désordonnée), ne relève pas, lui aussi, d’un processus de co-évolution culture-génome. Pourquoi d’ailleurs la famille se désagrège-t-elle ? Une explication possible est que l’accélération des acquisitions culturelles est telle, aujourd’hui, que les parents ne peuvent désormais transmettre à leurs enfants que des concepts démodés, raison pour laquelle les enfants enrichissent davantage leurs connaissances auprès d’individus de la même génération que d’individus des générations précédentes – grands-pères et grands-mères ont perdu leur pouvoir.

Est-il utile de dire enfin que les interventions directes sur le génome humain, qui se feront au cours du millénaire qui vient de commencer, relègueront les processus naturels au rang d’accessoires obsolètes ?

 

J’ai beaucoup parlé de « la » culture, comme s’il n’y en avait qu’une. En réalité il en existe beaucoup, qui se sont développées séparément parce que situées à l’origine dans des espaces géographiques cloisonnés. Aujourd’hui, en revanche, toutes les cultures sont en contact les unes avec les autres. Si un processus de Reine Rouge, de course-poursuite, s’installait entre elles, elles pourraient survivre les unes et les autres en s’enrichissant et se renforçant mutuellement. Mais hélas ! elles semblent avoir tendance à se heurter plutôt dans un processus « darwinien » d’exclusion compétitive. Il faudrait en effet, pour qu’une co-évolution fructueuse puisse s’installer entre les cultures, que leurs forces ne soient pas trop disparates. Deux ou trois ans après que l’on eut introduit des chats dans certaines îles de l’archipel des Kerguelen, tous les oiseaux avaient disparu, parce que le déséquilibre entre les « forces » en présence des chats et des oiseaux était trop grand.

Je crains que, de la même manière, dans le monde, une seule culture ne finisse par écraser toutes les autres.

A lire :

Les associations du vivant, qu’elles relèvent du parasitisme ou au contraire du mutualisme, ont joué un rôle clé à certains moments de l’évolution en modifiant profondément la structure et le destin de l’arbre de vie.

Dans cette véritable course aux armements qu’est l’affrontement des parasites et de leurs hôtes, on chiffre le temps à l’échelle de millions d’années.

Comment devient-on parasite ?

Comment la profession de parasite s’exerce-t-elle ?

Comment un parasite quitte-t-il son hôte ?

Comment l’hôte se défend-il ?

Comment certains parasites se font-ils finalement exploiter ?

Autant de questions que l’auteur, fondateur à Perpignan du laboratoire de biologie animale du C.N.R.S., illustre d’exemples nombreux sans négliger les débats les plus actuels : des parasites invisibles à nos yeux jusqu’aux coucous, en passant par le parasite du caviar, il propose un panorama de cette « vie secrète » du vivant qui demeure à la fois l’un des grands défis pour l’homme dans sa lutte contre la maladie et une immense source de richesses et de renouvellement pour l’écosystème.

 

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PHILOSOPHIE / UN SINGULIER HASARD (DE L’IMPROVISATION MUSICALE) par François NICOLAS

« Que ce soit à droite ou à gauche, en avant ou en arrière, vers le haut ou vers le bas il faut poursuivre, sans demander ce qu’il y a devant ou derrière vous. Toute continuation est tourment. Que chacun choisisse la petite part sur laquelle il est capable de veiller. Ce n’est pas trop peu, car il possède la grâce miraculeuse – ce en quoi il ressemble au Très-Haut – de se révéler dans ce qu’il a de plus infime« 

(A. SCHOENBERG, L’Échelle de Jacob).

 

Patrick CHOQUET m’avait demandé d’introduire ce colloque (« Improvisation et musiques », le vendredi 10 novembre 1995 à Achères) en traitant des rapports entre improvisation et hasard et en donnant si possible à mon propos quelque résonance en direction des sciences. Je me permettrai de le faire en circulant par la philosophie s’il est vrai qu’on ne saurait rapporter arts et sciences sans transiter par elle.

 

HASARD

 

Je voudrais expliciter un rapport subjectif au hasard en le particularisant par opposition à deux voies plus communes.

 

I. « IL N’Y A PAS DE HASARD »

 

La première position dont je souhaiterais m’écarter poserait comme énoncé princeps : « Il n’y a pas de hasard« .

En un sens, les mathématiques adoptent tendanciellement cette position. Le philosophe Jean CAVAILLÈS l’a explicitée dans son dernier article (écrit en 1939 et publié en 1940) : « Du collectif au pari »(1). Il y énonce en effet : « Il n’y a pas de définition mathématique du hasard. […] Le dernier sens du hasard, c’est ignorance. Dire qu’une suite est due au hasard, c’est affirmer qu’on ne pourra trouver de loi mathématique pour la succession de ses termes« .

Selon cette position on nomme « hasard » ce qu’on ne connaît pas, ce qu’on ignore. On énonce alors non pas tant « Il n’y a pas de hasard » que « Il n’y a de hasard que pour autant qu’il y a de l’ignorance« , ou encore : « Ce qu’il peut y avoir de hasard n’est dû qu’à l’ignorance« .

Deux remarques à ce propos :

A. Cette figure du hasard tient au rapport entre fini et infini. Elle engage en effet la question de la connaissance nécessairement finie d’une réalité infinie. CAVAILLÈS prend ainsi l’exemple d’une suite infinie de nombres : on aura beau en connaître beaucoup de termes, on n’en connaîtra jamais qu’infiniment peu si bien qu’on ne sera jamais en état de déduire rigoureusement de cette connaissance la limite de la suite. Toute connaissance d’une situation infinie (et toute situation l’est, pour un moderne) est elle-même finie. Elle découpe donc une île infime dans un océan d’ignorance. Pour agir, il faut cependant trancher, trancher dans l’analyse si l’on ne veut pas qu’elle se poursuive « à l’infini ».

On voit ce faisant qu’ici nous nous mouvons déjà dans l’existence et plus seulement dans l’essence (ou dans l’être pur, comme le fait la mathématique). D’où ma seconde remarque :

B. Cette position mathématique, dans l’être pur, ne vaut pas pour l’existence, pour un sujet. Transposée dans l’existence, la thèse qu’on examine présentement (« Il n’y a pas de hasard« ) serait plutôt celle du paranoïaque qui postule qu’il y a des lois pour tout ce qui se présente à lui apparemment comme aléa, et qui fantasme leur maîtrise sous forme d’un acteur unique, cause cachée de toute la poussière d’événements.

À cette thèse, mathématique en matière d’être, paranoïsante en matière d’existence, j’opposerai, dans l’existence, la thèse : « Il y a bien du hasard« .

 

II. « LE HASARD EST L’ORDINAIRE DU RÉEL »

 

La seconde voie poserait que le hasard est l’ordinaire du réel. Ceci pourrait également se dire : « Le réel est ancré dans le chaos« .

Qu’il y ait un tel chaos du réel peut entretenir des conceptions du monde très différentes qu’il ne saurait être ici question d’unifier.

L’une d’elles soutiendra une logique de type positiviste postulant que les lois qu’on peut connaître ne sont jamais que des régularités apparentes. Selon cette conception, on n’accède jamais à un noyau rationnel et nécessaire du réel si bien qu’on est amené à ne calculer que sur des probabilités.

En une tout autre logique, on pourra rendre synonymes « hasard » et « contingence ». On pourra ainsi poser, avec Jean-Claude MILNER(2) que la science moderne se constitue comme science du contingent plus que du nécessaire s’il est vrai qu’il n’est aujourd’hui de science que de ce qui pourrait être autrement. D’où ce qu’il nomme « le paradigme de POPPER » : si n’est scientifique que ce qui est réfutable, il faut bien que la négation d’une proposition scientifique puisse exister et par là même que la réalité visée par la proposition puisse être autre qu’elle n’est.

Dans les différents cas, on se trouve confronté à un hasard proliférant.

Deux remarques à ce sujet :

A. Cette thèse du hasard comme ordinaire du réel n’est pas en soi un éloge de l’ignorance. Si le hasard, selon une définition canonique, est bien la rencontre contingente de deux nécessités, il y a alors place à la fois pour des lois du nécessaire (lois de chaque composante de la rencontre) et pour un savoir du contingent (a minima un savoir des conséquences de la rencontre contingente une fois celle-ci advenue). La théorie des probabilités s’est développée dans cet espace. CAVAILLÈS l’appelait pour cela « une science se mouvant naturellement dans l’infini« (3).

B. La logique de cette thèse est à mon sens de s’installer moins dans l’être pur que dans l’étant, dans l’être concret, réellement existant. D’où que les sciences ici en cause soient celles de la nature plutôt que la mathématique.

Mais ce qui m’importe de relever c’est que le sujet n’est pas un étant ; il n’existe pas comme existe une chose, un objet ou même un individu.

Il y a en effet une manière de s’installer dans la thèse « Le hasard est l’ordinaire du réel » qui tendrait à dissoudre le sujet et, via l’exhaussement du hasard, qui instaurerait moins l’ignorance ou la passivité que le « sans désir » et donc le « sans loi » (s’il est vrai que « désir » et « loi » sont réciprocables). En effet, si le hasard prolifère, si le contingent déborde le nécessaire, si le chaos excède la loi, alors il convient tout aussi bien au sujet potentiel d’être « sans foi ni loi ». Soit l’appel tendanciel au cynisme.

À cette thèse, physique en matière d’étant, cynique en matière d’existence du sujet, j’opposerai cette thèse : « Le hasard est l’extraordinaire qui ouvre à l’existence du sujet« .

 

III. « LE HASARD COMME SINGULARITÉ, ET COMME GRÂCE »

 

D’où cette position, tracée entre les deux précédentes, qui propose de penser le hasard comme singularité, comme grâce.

Pour cela, ce qui me semble importer dans l’existence, c’est cette opération très particulière du sujet qui va singulariser quelques hasards. Il y a ici une thématique traditionnelle qui associe « hasard » et « rencontre » (le hasard comme rencontre non nécessaire de deux nécessités) que je voudrais reprendre pour illustrer mon propos.

La rencontre amoureuse singularise une rencontre parmi les rencontres sans nombre d’une journée, d’un mois, d’une vie. L’opération consiste à singulariser l’une de ces rencontres, à l’épingler du signifiant « amour », et à la traiter alors comme un événement. Ce hasard singulier reste bien hasard mais il devient constitué subjectivement car il est désormais l’enjeu d’un pari : on va parier que ce hasard ouvre (peut ouvrir) à une histoire singulière. Le hasard de cette rencontre est alors constitué comme donation excédentaire par rapport à l’ordinaire du monde, comme supplémentation gratuite (non nécessaire) et singulière (non répétable et non réductible à l’ordre réglé des rencontres sociales). Le hasard, ce hasard, est alors ce qui va ouvrir à une loi, à une nouvelle loi singulière, loi de fidélité inventive à cette grâce d’une rencontre.

J’emploierai ici le mot « grâce » d’une manière non transcendante et matérialiste : comme la grâce immanente de ces déclinaisons d’atomes chez ÉPICURE, de ces infimes clinamens qui constituent le sel de l’existence.

On peut aussi retrouver trace de ce hasard dans l’espace mathématique lui-même par la manière dont s’y donne la question de la décision. Une décision en mathématique, c’est toujours un axiome.

Le hasard de la décision se donne alors, dans l’espace de la pensée mathématique, sous deux formes privilégiées :

A. Il y a d’abord l’existence de propositions indécidables : on démontre qu’il existe certaines propositions dont ni l’affirmation ni la négation n’est démontrable. C’est dire que ces propositions requièrent très précisément la décision puisqu’on ne peut que choisir « arbitrairement » là où rien du calcul ne permet de trancher. Comme je l’ai indiqué, le nom de la décision mathématique se dit « axiome » ; une proposition indécidable (telle la plus fameuse d’entre elles, dégagée par GÖDEL) est donc ce qui requiert un axiome pour que la pensée aille plus loin et poursuive le travail de la raison.

B. Une des plus importantes de ces propositions indécidables est l' »axiome de choix ». Il se trouve que cet axiome peut précisément être considéré comme ce qui formalise de l’intérieur des mathématiques l’espace propre de la décision comme capacité d’intervention dans une situation infinie(4).

L’idée que soutient cet axiome consiste en effet à affirmer qu’on peut, dans certaines conditions, produire un ensemble infini (l’amener à l’existence) sans pour autant être en état de le construire pragmatiquement : cet axiome décide qu’on peut faire un choix infini simultané même si on ne produit nul algorithme qui l’effectue concrètement. L’axiome de choix constitue ainsi la figure exemplaire, dans l’espace de pensée propre des mathématiques, de la décision de pensée au point même où le calcul défaille, où l’on ne connaît pas, et même où l’on ne peut connaître.

Cet éloge du hasard singulier, entre le double péril de la négation de tout hasard ou au contraire de sa prolifération insignifiante, je l’appellerai donc, après PASCAL mais aussi après CAVAILLÈS, « le hasard d’une décision et d’un pari » ; car on parie, et on ne parie pas tout le temps mais seulement quelquefois, et toujours à des moments hasardeux, imprévus, non réglés à l’avance.

Qu’il y ait un tel hasard plutôt qu’aucun est d’ailleurs une proposition manifestement indécidable. C’est dire qu’on ne saurait la prouver et qu’on ne peut que la décider. Telle sera ma logique.

 

IMPROVISATION

Je voudrais maintenant éclairer comment le type de décision dont je viens de parler peut être celui d’un sujet musicien, d’un sujet en proie aux questions de la création musicale et face à ce qui prend me semble-t-il la forme d’un dilemme : improvisation ou œuvre ? On peut retrouver dans diverses attitudes d’improvisation des équivalences aux trois positions dégagées précédemment en matière de hasard.

 

I. Il y a d’abord une improvisation qui ne mise aucunement sur le hasard et joue exclusivement du savoir accumulé. Cette improvisation se pense généralement comme « composition instantanée ». Elle exalte la maîtrise du discours, la domination de l’idée et écarte comme négligence ou facilité toute aventure imprévue.

On la rencontre le plus souvent aux tribunes des orgues pendant ces offices liturgiques où il s’agit somme toute de produire de petites compositions bon marché aptes à occuper un temps public laissé vacant par les soliloques de l’officiant. En général, on y débite du système tonal en veux-tu en voilà, en sorte que le mot même de « hasard » s’il était prononcé à cette occasion semblerait un gros mot.

Mais beaucoup de grandes improvisation du jazz relèvent également de cette rubrique sans que cela veuille dire pour autant qu’elles soient médiocres ou usurpées. Disons que dans le jazz, beaucoup de musiciens ont été amenés à composer (si l’on appelle ainsi l’invention d’un temps musical propre) quasi exclusivement par le biais d’improvisations : improvisations longuement méditées et parcimonieusement dispensées (Duke ELLINGTON), improvisations soigneusement mûries et précautionneusement variées en une logique quasi-interprétative (Thelonius MONK), vastes flots très progressivement renouvelés d’une plus vaste œuvre (John COLTRANE)…

 

II. Il y a une improvisation qui mise par contre sur un hasard permanent. Ce peut être le jeu laissé au corps, aux doigts, au souffle. Ce peut être le jeu laissé aux rencontres incessantes entre partenaires.

Ce type d’improvisation a pour mérite d’intensifier le sentiment d’existence, d’existence musicale s’entend, qu’il s’agisse d’exister en son corps ou qu’il s’agisse d’exister avec d’autres. Il me semble que cette manière d’exister en musique échoue le plus souvent à dépasser ce sentiment, à excéder la pure sensation. C’est un peu comme cette agréable impression que l’on peut avoir assis à la terrasse d’un café au bord d’une rue fréquentée : on a plaisir à être fouetté par l’incessant renouvellement des visages des passants. Cette succession vous stimule, vous retient mais devient bien vite assez vaine si l’on ne sait plus retenir aucun d’entre eux, si l’on ne peut s’arrêter sur certains traits, sur telle mobilité d’expression. L’afflux et la ronde perdent tout charme si l’on ne peut fixer aucun visage, si l’on ne peut décider lequel mérite de retenir toute votre attention quitte à délaisser désormais le flux qui malgré vous se poursuivra.

 

III. Il y a surtout les improvisations qui cherchent le hasard d’une rencontre imprévue en leur déroulement même. Ce sont celles qui, à mon sens, « méritent » le mieux ce nom d' »improvisation » ; mais leur loi propre – car, on l’aura bien compris, le hasard singulier inaugure une loi tout autant qu’il éclipse momentanément les anciennes – est alors, je crois, d’échouer. Tel est du moins le bilan que j’en ai moi-même fait, passant pour cela du jazz à la composition proprement dite. « Échouer », en quel sens ?

Échouer à être, dans l’instant même, à hauteur de ce qui s’est passé. « À hauteur » voudrait ici nommer la capacité d’épingler l’apparition (la singularité surgie), la capacité d’en tirer immédiatement les conséquences (d’y être aussitôt « fidèle »). Soient deux capacités d’autant plus difficiles à assurer que l’improvisation est souvent collective.

Mais aussi échouer comme le fait un bateau ayant atteint un rivage qui n’était pas son port d’attache. Quel est donc ce rivage heurté qui n’était pas visé, ce sol sur lequel bute l’improvisation sans pouvoir s’y ancrer ?

Je tiendrai que l’improvisation échoue au rivage de l’œuvre.

À mon sens une improvisation ne saurait produire d’œuvre proprement dite, mais tout au plus fournir l’esquisse de son idée première (moins l’esquisse du parcours d’une œuvre future que le pressentiment de son amorce possible, de la pichenette apte à la mettre en jeu). En ce sens l’improvisation est une puissante incitation à œuvrer.

Pourquoi un tel échec ? Car le temps concret de l’improvisation, trop concret, trop peu différencié du temps empirique et chronologique, ne permet pas la composition d’un nouveau temps, d’un temps singulier, celui qui fait exister une œuvre. Le temps musical, celui d’une œuvre, n’est pas le temps qu’on dit « réel ». Soumettre le temps de l’improvisation au temps chronologique, c’est très exactement lui interdire d’œuvrer. Ou encore : le « temps réel » ne saurait être un temps musical. Soit : tout temps musical est un temps différé, différé du temps ordinaire.

La grandeur d’une improvisation serait alors mesurable à l’importance de ce qui de l’intérieur d’elle-même la rompt, brise son cours (académique ou trop aléatoire) de manière immanente et non pas par un forçage volontaire et extérieur.

La grandeur d’une improvisation serait mesurable au vide local qu’elle laisse perler au sein d’elle-même et au bord duquel elle sait s’arrêter et se retenir, plutôt qu’à ses développements savants ou impétueusement contingents.

Le paradigme d’une improvisation réussie, c’est-à-dire réussissant à échouer au bord d’un nouveau rivage, serait pour moi celle de Thelonius MONK, un soir de Noël 1954 à New York, lors de la seconde prise de The man I love, MONK s’arrêtant au cours de son chorus et laissant la batterie et la contrebasse continuer seules, jusqu’à ce que Miles DAVIS, occupant ce soir-là la position du maître de cérémonies, vienne combler le vide soudainement creusé d’un riff rageur, imposant à MONK de reprendre un discours, fut-il convenu. MONK avait pointé là, courageusement, le véritable lieu de l’improvisation.

 

Le meilleur de l’improvisation me semble être dans l’ouverture à une telle grâce, grâce d’une défaillance plutôt que d’une complétude, ouverture courageuse s’il est vrai que l’improvisation échouera nécessairement à être vraiment fidèle dans l’instant même à cette grâce. D’où un côté nécessairement infidèle de l’improvisation concrète, celle qui en pratique doit malgré tout continuer là où l’on ne sait poursuivre, continuer le concert, continuer la soirée, car telle est malgré tout la règle propre de l’improvisation ordinaire.

L’improvisation, comme tension sans résolution entre le désir de composer un temps musical (auquel seule l’œuvre, extraite du temps ordinaire, pourrait pourvoir) et le goût d’un temps empirique qui file, la saveur de l’instant présent, intensifié par la rencontre d’autres musiciens, la faveur de ce temps concret où affluent les sensations, les idées, où mille rencontres s’amorcent. L’improvisation comme rêve d’une fusion entre temps musical et temps ordinaire, entre temps de l’œuvre et temps de l’existence individuelle, plus communément dit : entre musique et vie.

La grandeur de l’improvisation serait de buter sans cesse sur cette faille non pour prétendre la combler de quelque discours convenu mais pour en ajuster les contours, en éprouver les bords et se tenir quelque instant de doux vertige au bord de l’œuvre potentielle, en désir insatisfait d’elle.

Le meilleur de ce que peut produire l’improvisation serait ainsi d’ouvrir sur ses propres ressources cette brèche de l’œuvre d’art. Le meilleur de l’improvisation serait que la rencontre de cette brèche se donne comme hasard, comme don gracieux, non pas comme résultat calculable d’un long parcours. Le prix en est l’impossibilité, séance tenante, d’aborder l’autre rive, celle du labeur œuvrant.

En cette tension toujours supportée entre l’impératif d’arrêter (pour mieux poursuivre ce qui vient singulièrement d’être donné) et la nécessité de continuer malgré cela dans « le temps réel » de la représentation sied le courage propre de l’improvisation. C’est dire aussi sa chance, pour qui du moins voudra bien saisir l’occasion gracieusement offerte.

 

Notes :

(1) Œuvres complètes de philosophie des sciences, p. .631, Hermann (1994).

(2) L’œuvre claire (LACAN, La science, La philosophie), Seuil (1995).

(3) Op. cit.

(4) Cf. L’Être et l’Événement d’Alain BADIOU (en particulier le chapitre 22), Seuil (1988).

 

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