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SOCIOLOGIE / Pseudo-Sciences / EXPERIENCES PRE-MORTEM par Jean-Pierre THOMAS

« L’expérience de la mort », tel était le thème de l’émission « Savoir Plus » de François De CLOSETS, le 15 mars de l’an dernier sur France2.

Thèmes paranormaux à la mode, la réincarnation et la survie après la mort, dont certains se sont fait les propagandistes comme Isola PISANI, auteur de livres sur le sujet, dont un postfacé par Rémy CHAUVIN (Mourir n’est pas mourir, chez Robert Laffont, 1978), ont tenté d’accaparer et de détourner les résultats et les témoignages des expériences aux frontières de la mort (signées en anglais NDE : Near Death Experiment) pour en tirer des conclusions abusives en leur faveur.

L’existence de ces expériences vécues dans des conditions dramatiques (accidents, comas…) n’est pas niable. Mais que recouvrent-elles ? Quelle en est la réalité physique ? Que nous apprennent-elles sur le fonctionnement du psychisme humain ? L’émission de F. De CLOSETS a tenté répondre honnêtement, sans a priori ni conclusions hâtives, et avec l’aide de spécialistes, qui nous ont permis de mieux appréhender le phénomène.

Un tableau fameux de Jérôme BOSCH (1450-1516), « la montée des âmes », rappelle assez étrangement certains aspects du souvenir qu’en conservent les témoins. Des défunts, accompagnés par des anges, montent vers un tunnel sombre au bout duquel on distingue une vive lumière. Dans les témoignages recueillis, celle-ci est ressentie comme bienfaisante et donne une paix absolue. S’y ajoutent d’autres éléments :

– Un sentiment de « décorporation » : le malade ou la, victime se voit flotter au dessus de son propre corps inanimé et parfois peut se « déplacer » dans l’espace pour « visiter » d’autres lieux.

– Un défilé rapide dans une vision globale de tous les événements vécus se retrouve dans de nombreux cas .

– Dans d’autres cas, se manifeste la rencontre avec des êtres chers, disparus, ou des personnages célèbres.

– La vision du monde, au sortir de cette expérience, s’en trouve changée (pas toujours immédiatement). Les rescapés s’ouvrent beaucoup plus aux autres et sont persuadés qu’il existe une forme de survie après la mort. Ils ne la craignent plus et leurs sentiments religieux s’en trouvent affermis ou se manifestent alors qu’ils n’en exprimaient pas auparavant.

Chaque expérience est bien sûr un cas particulier. Lyne LEON (auteur de Ma mort et puis après, éditions Philippe-Lebaud), présente sur le plateau, nous a détaillé la sienne. Elle a vécu plusieurs jours de coma après un grave accident et a connu, dans cette période, plusieurs « décorporations ». Elle se voyait dans son lit d’hôpital, voyait son corps, son visage, les draps du lit mais ne visualisait pas les appareils de réanimation qui l’entouraient. Preuve sans doute qu’il ne s’agit pas d’une réalité physique d’évasion de « l’âme » hors du corps matériel. Elle se « déplace » aussi dans l’hôpital et « visite » d’autres locaux, dont elle avait peut-être gardé un souvenir inconscient et où elle a pu être transportée durant son coma. Elle croise le buste, inanimé, de son père, mais celui-ci ne parle pas. Elle voit une lumière douce ressentie comme une paix absolue mais dont elle refuse de s’approcher. Elle ne rejoint cette béatitude qu’au paroxysme de la peur. Certains aspects de son expérience apparaissant très négatifs : sentiments d’angoisse, de froid, d’obscurité, vision de bêtes, de formes humaines sombres, bruits, … Elle les associe à son refus de la mort, les ressent et les interprète comme un passage de son « âme » vers autre chose. Elle précise n’avoir pas manifesté jusque là de sentiments religieux.

D’autres impressions ressenties par Lyne LEON dans cette expérience se sont révélées fausses. L’enfant qu’elle portait est mort durant son coma ; elle le croyait toujours vivant.

Les progrès des techniques médicales modernes en réanimation ont augmenté notablement la fréquence de ce phénomène, mais il est connu depuis longtemps. Ainsi Saint-Grégoire Ier Le Grand, pape de 590 à 604, compila une quarantaine de témoignages de ce genre dans son livre de la mort et de l’au-delà. L’alpiniste Albert HYME s’est intéressé au problème vers 1890. Sans oublier le trop fameux Livre des morts tibétains dont les « accros » des théories parapsy à tendance orientale et mystique ont fait leur bible et la source de leurs délires.

Mais le best-seller contemporain qui a relancé l’intérêt sur la question est le livre de l’américain Raymond MOODY, docteur en philosophie et en médecine, La vie après la vie, tiré à dix millions d’exemplaires, traduit en trente langues depuis 1975 et suivi d’autres ouvrages : Lumières nouvelles sur la vie après la vie en 1977, La lumière de l’au-delà en 1988, Voyages dans les vies antérieures en 1990. Ce dernier ouvrage compilait les éléments d’une cinquantaine de témoignages recueillis auprès de rescapés d’expériences aux limites de la vie.

Pour le docteur MOODY, présent sur le plateau de France 2, le titre de son livre ne doit pas être compris comme « la vie après la mort » mais plutôt comme « la dernière extrémité de la vie », même si personnellement ses convictions religieuses sont confortées dans la croyance à une persistance de la conscience individuelle au delà de la mort physique. Il reconnaît que ses travaux ne peuvent aucunement constituer une preuve scientifique décisive et qu’il ne peut y en avoir, du fait de la subjectivité des perceptions rassemblées, de la faillibilité du souvenir et du témoignage humains, de l’interférence possible avec l’orientation des questions de l’interrogateur qui les recueille.

La seule conclusion de R. MOODY est qu’il s’agit d’un phénomène particulier de prolongation de conscience aux abords de la mort, mais que les dimensions de sa réalité en sont difficiles à comprendre.

Les différents spécialistes invités nous ont permis de mieux les cerner :

– Louis VINCENT-THOMAS (auteur d’une Anthropologie de la mort et de Rites de mort, Fayard 1985) est anthropologue et professeur à Paris V Sorbonne. Il est membre de IANDS France, organisme fondé aux États-Unis qui se développe aujourd’hui en Europe, et qui collecte les témoignages de NDE. Pour lui, il ne s’agit pas d’hallucinations, mais d’un phénomène global et spécifique. Plus de trois cents témoignages ont été compilés dans notre pays.

Signalons un sondage réalisé par Gallup aux États-Unis selon lequel 15 % des Américains auraient connu une expérience de mort proche, dont un tiers une véritable NDE. Soit plus de dix millions de cas pour ce seul pays, ce qui paraît énorme.

– Le père Patrick VERSPIEREN est conseiller scientifique à l’Épiscopat et directeur du département d’éthique biomédicale du centre de Sèvres, ainsi que rédacteur à la revue Etudes. Pour lui, cette expérience aux limites de la vie ne peut et ne doit être assimilée à la mort, celle-ci étant un phénomène total, définitif et irréversible. Il serait abusif de parler de mort « temporaire ».

– Maurice ABIVEN, président de la Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs, précise que le passage vers la mort est progressif. Les fonctions physiologiques s’arrêtent les unes après les autres mais le cerveau continue de fonctionner. C’est dans ce laps de temps que s’inscrivent les NDE. La réanimation du sujet interrompt le processus avant le point de non-retour. Un arrêt cardiaque ne dure que quelques minutes (guère plus de cinq sans conséquences sérieuses pour le cerveau non irrigué, hors certains cas particuliers associés à une hypothermie) mais un encéphalogramme plat beaucoup plus longtemps. Certains phénomènes, différents de l’approche de la mort, comme le coma barbiturique ou une réfrigération brutale, peuvent donner lieu à un encéphalogramme plat prolongé. La limite précise entre la vie et la mort reste difficile à cerner. Un des critères médicaux de la mort « officielle » est le relevé de deux encéphalogrammes plats dans un intervalle de 36 à 72 heures.

– Patrick DEWAVRIN, docteur en médecine et psychiatre à Paris, nous explique que le phénomène comporte plusieurs facteurs qui influent sur le fonctionnement du cerveau : variations de la pression sanguine, arrêt de la vue et des contractions musculaires. Il se retrouve en hypovigilance et perd le contact sensoriel avec le corps. Les informations ne lui parviennent plus. L’angoisse qui en résulte fait réagir le psychisme. Cette déconnexion du corps, qui n’est pas tout à fait complète (l’ouïe semble être le dernier des sens à « décrocher ») est ressentie comme une « décorporation ». Une perception auditive subliminale (à la limite de la conscience) persiste. Cette explication de la sensation de « sortie » du corps se justifie par la disparition des impressions douloureuses qui va de pair.

Le psychisme désorienté synthétise ces perceptions et la mémoire de ces impressions. Ensuite les convections mentales de l’imagination construisent le souvenir de la NDE. Ceci n’est bien sûr qu’un schéma explicatif très simplifié d’un phénomène complexe et encore très mal connu. N’oublions pas que même si la neurophysiologie et la neurobiologie sont des sciences qui ont beaucoup progressé depuis une dizaine d’années, elles sont encore relativement jeunes et sont loin d’avoir éclairci le subtil fonctionnement excessivement complexe de notre encéphale dans son ensemble. Des lueurs sont apparues dans certains phénomènes précis mais les liens qui les connectent restent à établir. Beaucoup de découvertes sont encore à attendre de la recherche dans ces domaines.

Inversement, dans les situations d’hyper-vigilance (saturation de l’excitation cérébrale) telles que le yoga, l’orgasme, les extases mystiques ou le stress extrême (menace de mort imminente), on retrouve dans les cas de NDE une béatitude intense (la lumière blanche ressentie comme amour pur et profonde sérénité), la rencontre d’autres entités (des disparus ou des proches) le sentiment d’être aspiré vers un « ailleurs » inexprimable dans le langage courant.

Le docteur Pierre HUGUENARD est plus radical. Selon lui les interprétations données des NDE sont inexactes, car on peut en reproduire les effets à l’aide de molécules appropriées. Dans son enfance, il a été anesthésié au chlorure d’éthyle pour une opération d’oto-rhino-laryngologie. Cette substance peut rendre compte d’effets de « décorporation ». Paul MINAKI donne des exemples de ce genre d’effets, dus à certains anesthésiques, dans l’introduction du second livre de R. MOODY, Lumières nouvelles sur « la vie après la vie » (Robert Laffont, 1978).

Ce même ouvrage signale d’ailleurs des cas d’expériences non provoquées de « décorporation » hors NDE.

– Pierre ETEVENON, directeur de recherche à l’INSERM (auteur de L’homme éveillé chez Tchou) analyse en laboratoire les réactions du cerveau à des stimuli extérieurs. Il constate que le cerveau est en grande partie inconscient en temps normal. Au moment où vous lisez ces lignes, vous ne ressentez pas la plante de vos pieds. Pourtant si l’on vous brûlait un orteil, une ou plusieurs des zones concernées du cerveau seraient ramenées à la conscience et immédiatement mises en éveil. Notre cerveau est un organe excessivement complexe avec ses dix milliards de neurones et ses innombrables connexions où interfèrent des processus chimiques et électriques multiples.

Le cerveau fabrique ses propres morphines (les endorphines), emploie des neuromédiateurs, molécules à actions hormonales, telles les catécholamines (dopamine, adrénaline, noradrénaline) aux fonctions spécifiques variées. Certaines substances hallucinogènes, comme le fameux LSD, surexcitent l’activité cérébrale et la perturbent, provoquant des expériences délirogènes différentes des NDE. Ces derniers ne sont pas non plus des excitations pathologiques hallucinatoires. Au contraire, ils seraient une manifestation du sous-fonctionnement quasi-complet du cerveau au moment où il est presque totalement déconnecté des perceptions sensorielles normales. On peut la rapprocher des manifestations perçues en caisson d’isolement sensoriel (relatées dans le n° 149 de nos Cahiers).

Notons qu’en plus de la reconstruction par le cerveau du souvenir de l’expérience vécue, le témoignage est affecté d’une influence de la personne qui le recueille et qui n’est pas neutre. Comme dans l’hypnose, la personne qui sollicite le témoignage peut exercer une suggestion. Le témoignage est rarement spontané. Difficile aussi de travailler en double aveugle… Ce point, important, sur la faillibilité du témoignage humain, qu’on rencontre dans d’autres situations (« phénomènes » OVNI, enquêtes policières) n’a pas été évoqué au cours de l’émission.

La science reste modeste, et on est loin encore de pouvoir tout expliquer. L’analyse de ce phénomène accidentel qu’on ne peut reproduire à volonté en laboratoire est encore balbutiante et les recherches en neurophysiologie ont beaucoup à nous apprendre sur les mécanismes complexes de notre cerveau.

Mais les lueurs déjà entrevues retirent à ces expériences tout caractère surnaturel dont certains voudraient les parer. Rien ne permet de dire aujourd’hui qu’il y a dans les NDE quelque chose de paranormal qui défierait la connaissance humaine.

 

(Remerciements à Jean-Paul KRIVINE pour l’autorisation de publication)

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SOCIOLOGIE / UN MONDE DE FINS SANS FIN par Guy COURTEL

« Avoir un enfant, c’est manifester un accord absolu avec l’homme. Si j’ai un enfant, c’est comme si je disais : je suis né, j’ai goûté à la vie et j’ai constaté qu’elle est si bonne qu’elle mérite d’être multipliée » (Milan KUNDERA, Extrait de La valse aux adieux).

« Les enfants sont sans passé et c’est tout le mystère de l’innocence magique de leur sourire » (Milan KUNDERA, Le livre du rire et de l’oubli).

« La fin : et après ? ». La question telle que posée permet d’envisager la fin comme une sorte de « finalité transitoire », un des possibles contenu dans un Tout sans finalité, sans achèvement, sans forme achevée (à l’encontre de théories postulant une « fin de l’Histoire »). L’individu, lui, ressent par ailleurs bien souvent ce besoin de penser un « après » : il semble en fait que ces deux propositions puissent être dépassées en choisissant d’adopter, notamment, une posture plus inclusive

Norbert ELIAS définit en ces termes l’évolution de l’humanité : « née de multiples projets, mais sans projet, animée par de multiples finalités, mais sans finalité » (ELIAS, N., La société des individus, Eds. Pocket, coll. Agora, 1997, p. 108). Ainsi, viser des fins ne rapproche d’aucune fin. En ce sens, l’intention d’une multitude de « je » ne saurait mener à une résultante dont participe un « nous » ; résultante incessamment travaillée d' »impulsions et d’impulsions contraires« . Cette résultante n’est pas la fin du « nous », mais une réalité avec sa propre loi que ni « nous » ni « je » n’auront projetée en tant que telle. Elle possède sa propre autonomie, et est traversée par ce « nous » aux finalités multiples, encore et toujours. Sauf à entrer dans le débat d’une « fin des temps » (… les fins dernières), la dialectique entre début et fin semble alors n’avoir aucune pertinence si l’on choisit de s’en référer au fleuve de l’Histoire en tant que longue succession de « pendant » : la question d’un après qui succèderait à une fin devient ici sans objet.

Mais il n’empêche que « je » est bien souvent en recherche, plus ou moins consciemment, d’un après, car ce « je »-là possède une conscience dont l’économie s’est transformée au cours des derniers siècles, et plus particulièrement en Occident : à mesure que les fonctions sociales se sont différenciées au sein de l’Etat moderne en construction, les hommes se sont différenciés, devenant des individus. L’homme ainsi individualisé finit par se penser et vivre – Moi séparé et autonome – sur le mode de la dissociation.

Dans un tel processus, plus le niveau d’individualisation augmente au sein de telle aire et de tel groupe social, plus l’idée qu’il ne puisse y avoir quelque après pour chaque être singulier devient difficilement supportable, a fortiori si « je » disparaît sans que la ronde des hommes puisse en être durablement affectée.

La « fin » ne se conçoit jamais aussi bien que selon un principe d’exclusion (ou de non-contradiction), tel la logique binaire (… »oui » ou « non » ; « un » ou « zéro ») que la Révolution informatique opérée il y a plus d’une demi-siècle a généralisée et dont la fonction première est de produire des certitudes. Le réseau complexe du tissu de relations dans lesquels les hommes sont pris et se font ne peut pourtant faire l’économie d’un mode de raisonnement de type inclusif (analogique), de tiers inclus, qui procède par sauts logiques, par analogies. On envisage alors le « oui » et le « non » en dehors d’une seule causalité linéaire. Si les certitudes semblent ainsi s’éloigner, on se donne alors une chance d’approcher la complexité et de penser le flux, sans fin ni après.

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AUDIOVISUEL / UN JOUR SANS FIN : GROUNDOG DAY de Harold RAMIS par Gilles LYON-CAEN

SURVIE, MODE D’EMPLOI

Et s’il n’y avait plus de lendemain ? Dans Un jour sans fin, un homme se réveille au même endroit chaque matin et revit le même jour indéfiniment (« le Jour de la marmotte« ). Harold RAMIS exploite pleinement ce canevas burlesque, au comique extravagant et déroutant. Comment le corps du héros se repère-t-il dans l’espace et le temps ?

Détaché du pays de la raison et naufragé sur une île non-sensique, il ne prévoit pas sa journée mais les autres l’organisent, de rencontres en rendez-vous obligés, d’ami d’enfance retrouvé chaque matin au même endroit, en hasards connus d’avance et aussitôt assimilés. Vivre au gré d’une spirale quotidienne infinie et infernale : comment le corps de Phil Connors vit-il deux, trois fois la même scène ? Saute-il les cases de son jeu de l’oie dans la ville, au regard de son humeur ? Brûle-t-il les étapes pour ne pas amplifier un même cauchemar dupliqué de jour en jour ? Si chaque scène comporte une double, triple ou quadruple version dans un futur antérieur, à quelle multiplicité des corps et des identités renvoie chacune des saynètes ?

Le premier plan de Phil Connors, présentateur de météo pour une émission de télévision, annonce ses problèmes à venir. Dans la main droite en mouvement superposée sur un fond bleu, se lit par anticipation, sa confrontation au temps. Déjà apparaît le rapport de Connors aux prédictions du jour suivant. Il souffle dans le vide, devant le décor bleu roi, et les nuages s’allongent vers la gauche, comme par magie du trompe l’œil. En vérité, Connors, qui avait une emprise virtuelle sur le temps à venir ; symbolisée par la main sur le fond bleu ; va être délesté de son pouvoir, largué dans un décor aussi anonyme, sans carte ni boussole et toujours privé de lendemain.

« Selon la légende » (comme chaque année), en ce 2 février, une marmotte annonce « dans son marmottien natal« , devant le parterre d’une petite ville de Pennsylvanie, l’arrivée du printemps ou le prolongement de l’hiver (d’une durée de six semaines). Un homme traduit le propos de l’animal : l’hiver sera encore long. Seul Connors a recours aux sarcasmes pour rendre dérisoire la déception outrée de la foule réunie. En ce second 2 février, Connors se réveille et tout recommence, la musique, les paroles et la météo de la veille, qui annoncent à nouveau le jour de la marmotte.

La dérision, signe de détachement, est le mode de réception de Connors, son humour cynique, sa principale arme contre la nouvelle vie absurde et périlleuse qui se présente à lui. L’homme est détaché, mais l’humour reste grinçant. Sa dérision peut être involontaire (« Vous faites du déjà-vu, Mme Lancaster ? Je ne crois pas, non, mais je vais aller voir en cuisine » répond l’hôtelière) ou caustique (« Et s’il n’y avait pas de demain ? Il n’y en a pas eu aujourd’hui !« ) : à chaque fois, son langage est incompris, à double sens et son incompréhension redouble.

Mais si le temps semble répété et le jour, infini, l’espace reste assimilable. La maîtrise de l’espace rappelle celle de CHAPLIN, dans les petits films mettant en scène Charlot, à la différence près que l’apprentissage d’une telle maîtrise se substitue à une maîtrise innée de l’espace, comme pour Charlot. Au petit matin, dans la ville ambulante, chacun vaquant à ses occupations, l’un comme l’autre déambule : même sûreté, même audace ou effronterie dans la démarche, avant un vol de nourriture (Charlot) ou d’argent (Connors). Le burlesque naît ici, dans la scène du hold-up, de l’assurance de Phil se dirigeant, à pas comptés, au cœur d’un petit monde agité (convoi bancaire, porte du coffre ouverte, surveillants distraits) ; schéma idéal et calculé à la seconde près, pour un vol matinal. Phil Connors n’organise pas l’espace, mais il le régit presque, en s’accordant à la mesure mécanique du temps et aux faits et gestes machinaux des habitants. En commettant un hold-up, il prouve sa maîtrise et son omnipotence spatiales et temporelles dans l’infiniment petit. En revanche, passé la ville, le corps ne possède aucun repère dans l’infiniment grand, le blizzard insistant empêchant Connors de fuir par les airs ou par la route.

Territoire marqué de balises saillantes, de rencontres impromptues en rendez-vous quotidiens, la ville devient ici lieu des possibles, les dangers apparents devenant pures déviances ludiques. La ville permet la promenade du corps en liberté. Un rapport de force s’estompe : la ville se referme sur lui, l’emprisonne, mais lui s’ouvre à elle, dans une sage démesure et un sadisme assumé. Désormais, il subit moins l’emprise mécanique du temps qu’il l’accepte et en joue, tout en sarcasmes et en parfaite autarcie. Le troisième jour, il boit, arpente la ville en voiture, roule sur la voie ferrée, choisit « sa loi comme Robin des Bois » et atterrit finalement en prison. Sans aucune conséquence, ses faits et actes le ramènent dans son lit, le réveil sonnant toujours à six heures le lendemain matin. Le quatrième jour, il embrasse l’hôtelière, reporte au lendemain sa charité à un sans-domicile et se gargarise de gâteaux. « En faisant fi de toute prudence« , il se libère ainsi des rituels quotidiens qui dénaturent sa personne. Le rapport de force avec la ville s’est donc inversé.

Chaque matin, Connors présente en direct à la télévision, la prophétie de la marmotte oracle. Chaque matin, il se retrouve aigri, esseulé dans la foule. « C’est lamentable. Voilà mille péquenots qui se caillent les miches pour vénérer une saloperie de rat« . Un Phil en cache un autre, Phil la marmotte, mythe et mascotte officiels du jour sans fin. Tous deux prédisent le temps mais l’animal, « devin parmi les devins, météorologue des météorologues » le condamne chaque matin, encore et toujours. « Ce sera un hiver long. Vous en aurez pour toute votre vie » ; et comme pour mettre fin à ce mauvais cauchemar, Phil Connors décide d’enlever Phil l’animal.

Or, le cynisme puis la dépression (il ne sort plus de son lit, se met à détruire à plusieurs reprises le réveil maudit) ont laissé place à l’envie de suicide. Il se jette d’une falaise en voiture avec la marmotte, ou d’un clocher d’église, s’électrocute dans son bain ou se fait écraser par un camion. Phil se suicide quatre fois, quatre fois il survit, se réveillant le matin « sans une égratignure » : « je suis un Dieu » conclut-il, blasé, « je suis immortel« .

Après quatre morts successives, Connors opte alors pour une voie bénéfique : dans un premier temps, il s’accorde plusieurs vies. Il devient un corps burlesque à multifonctions : réparateur occasionnel (changer les pneus crevés d’une voiture, remplie de vieilles dames) ou sauveteur provisoire et quotidien (un homme s’étouffe au restaurant) aux rendez-vous obligés (chaque jour, sauver un garçon tombant d’un arbre). La journée-type comprend deux ou trois sauvetages : d’indifférent ou avili, Connors devient altruiste, tel un véritable bienfaiteur indispensable aux autres. En se penchant sur le dernier jour d’un vieillard qui doit trouver la mort en ce 2 février, le film et lui s’échappent un instant de l’emprise du temps mécanique et de sa toute puissance. En offrant à manger au vieillard, Connors tente de le sauver de la mort. Ce qui touche ici est autant son acte solidaire que la survie impossible du vieil homme.

La rencontre avec celui-ci, l’épanchement de l’habituel blasé sur ce corps anonyme suspendent le défilement ludique des jours que s’est façonné Connors. Il s’agit d’anticiper la mort de l’autre, non plus en le sauvant, mais en le maintenant en vie le plus longtemps possible. A nouveau, le burlesque teinté d’amertume d’Un jour sans fin surprend, car il tend à une légère parabole sur le destin ; et dans l’attention portée à l’autre, à une ouverture au monde potentielle du héros mélancolique. Connors sacrifie sa (sur)vie au profit de celles des autres. Son désenchantement laisse place à une sérénité provisoire, mais le destin du vieillard le renvoie à une autre impuissance, la solidarité inutile face à une mort en marche prédestinée.

Ainsi Connors ne se sert-il pas uniquement de rencontres quotidiennes pour créer un cycle idéal à ses dépens, au contraire ce dernier délivre ici un message socialiste, très proche de certains films de Frank CAPRA. Cette aide aux démunis, cet élan de solidarité esquissent une utopie socialiste, un champ des possibles politique d’où émerge et chemine, au cœur d’un monde égoïste, un bienfaiteur. Une vague d’optimisme s’instaure autour de lui, née d’une pluralité de rencontres qui se complètent et se répondent les unes aux autres.

Le dévouement à l’autre serait-il pour Phil l’unique exutoire au jour sans fin ? Plus que la figure du destin (le vieillard), le personnage de Rita se révèle être le moyen d’achèvement du cycle temporel. Rencontres et approches de séduction se sont substituées à la rencontre classique d’un jour : tomber amoureux requiert un apprentissage quotidien de l’autre, autre non-sens burlesque brodé et sacralisé au fil du jour sans fin. Fin novatrice : il séduit Rita et met ainsi fin à l’éternité d’un quotidien terne et mécanique.

Auparavant, Phil Connors, sous ses apparences bougonnes de dépressif qui s’ignore, utilisait le temps à rebours. D’abord, l’isolé insulaire subissant le jour sans fin comme étant projeté dans un disque rayé, s’ouvre aux autres. Le deuxième film, qui s’opère ensuite dans l’acceptation jouissive de l’éternel 2 février, entreprend une mise en abyme de motifs et de petites phrases correspondant à chaque personnage. Connors entremêle la rencontre quotidienne avec l’ami d’enfance et la rencontre d’un jour avec Gina, une inconnue. Chaque matin, l’ami hystérique s’exclame « Phil ? Phil Connors !« , soulève son chapeau, le harcèle de questions et lui assène ses souvenirs d’enfance. Phil varie bon gré mal gré ses réponses en fonction de son humeur et assimile la rencontre. Il la réitère avec Gina en feignant des retrouvailles : il demande un jour à l’inconnue son nom, celui de son ancien professeur d’école et la séduit aisément le lendemain, comme une vieille amie. De même, au fanatique de la météo le questionnant sur la venue du printemps, Phil lui récite de la poésie italienne pour le faire taire ; poésie qu’il a appris pour se rapprocher de Rita, elle-même amatrice de poésie italienne.

Cet entrelacs est régulé par la métonymie individuelle (la poésie pour Rita, l’école pour Gina), qui sert de conduit aux dédoublements de Phil. Ces derniers ont permis un premier échappatoire (le second et véritable étant le sentiment amoureux), entraînant l’omniscience du personnage dédoublé. Son bonheur n’advient que dans le dédoublement identitaire ; dans l’enchevêtrement des rencontres, du langage et des gimmicks des autres. Le jour sans fin engendre l’apaisement du héros dans une fusion ludique des identités.

Tout l’art de l’absurde d’Un jour sans fin, d’Harold RAMIS repose sur une puissance scénaristique et scénographique doublement burlesque. Nous avons démontré, d’abord, le comique de l’absurde qui s’élabore dans une conception mécanique du temps. Les rencontres s’enroulent en abyme tandis que le clownesque Phil Connors s’invente des vies : de grincheux et odieux, il devient bienfaiteur, immortel et amoureux ; ce qui sera salvateur à ce héros au devenir-personnage (donc au devenir-cinéma). Ensuite, le dédoublement de Connors lui sert d’exutoire. Sa mutation malade, son état perpétuel d’aliéné laisse enfin place au retour du réel et au retour à soi, par la perte ou « l’abandon du double« , pour reprendre l’expression de Clément ROSSET, dans Le Réel et son double. Quant à Bill MURRAY, il est un grand comédien burlesque : un corps mélancolique dans un milieu hostile, agité, qui donnerait à voir la douleur du moindre de ses déplacements dans un espace contraignant, d’où il s’agit de trouver une issue.

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