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PARCHEMIN DE TRAVERSE A PROPOS DE… Le Premier Homme d’Albert CAMUS, L’Ecriture ou la vie de Jorge SEMPRUN, Les Dents du topographe de Fouad LAROUI, par Anne BERTONI

On peut se demander dans quelle mesure le manuscrit posthume d’un illustre écrivain participe d’une volonté de partager un message et non d’un mercantilisme de bas étage. Pourtant, à la lecture de Le Premier Homme d’Albert CAMUS publié par sa fille en 1994, la question ne se pose pas. Il s’agit d’un témoignage qui éclaire, tant sur la technique narrative (ellipses, confusions, mots illisibles, tout a été laissé « en l’état ») que sur le contenu d’un texte qui renvoie à une large part autobiographique. Pourtant, pas une ligne de complaisance de CAMUS pour lui-même, la vérité de ces lignes est ailleurs ; elle nous informe du fait que l’on peut aimer quelqu’un d’innocent (la mère) et communique cet appétit vital qui fait de certains hommes des guides (lire le Discours de Suède du même auteur). CAMUS ne donne aucune leçon, il raconte son expérience, sa solitude enfantine dans ce pays méditerranéen au soleil si dur, la quête de son identité à travers les drames familiaux que furent pour lui l’absence paternelle et le vide maternel. Dans ce texte, qu’apprend-on ? L’essentiel, à savoir que l’être humain se construit sur son histoire et que lorsque celle-ci fait défaut, la tâche est beaucoup plus ardue. On sait aussi que sans les autres, rien n’est possible, sans ce minimum solidaire indispensable. Ce qui nous fait exister est bien le fait que l’on croit en nous. C’est sans doute pour cela que paraît dans les dernières pages la lettre de l’instituteur du narrateur, symbole d’une fidélité éternelle et de la foi qu’un adulte sait mettre parfois dans l’évolution d’un enfant : un grand moment de pédagogie, entre autres, les attentes de l’enfant évoquées dans ce livre sont universelles : il est toujours en quête du merveilleux, toujours assoiffé de reconnaissance maternelle, toujours en souffrance, à un moment ou à un autre. Parler de biographie pour Le Premier Homme serait réducteur : c’est un manuel de savoir-vivre, une volonté de partager pour dire : « Nous sommes tous égaux« . Communiquer son expérience, sans mégalomanie, n’est-ce pas la volonté de s’installer parmi ses semblables en œuvrant pour l’histoire du genre humain ?

Il en va de même pour L’Écriture ou la vie de Jorge SEMPRUN. A la nuance près que l’auteur espagnol (le titre le dit trop bien) vécut la création de son œuvre dans une souffrance totale et que si pour CAMUS, le manuscrit semble une étape édificatrice de la personnalité, l’ambivalence entre le soulagement de l’écriture et sa puissance destructrice est quasi-permanente chez SEMPRUN. Comment témoigner de l’indicible ? Peut-on informer sur les camps de la mort sans communiquer tout ce qui s’y fit, y compris les moments de fraternité entre déportés ? (Dans Marius et Jeannette, rappelez-vous que l’une des protagonistes, rescapée des camps, raconte à sa voisine que sa déportation fut un des moments où elle fit le plus l’amour…). La question récurrente de cette œuvre est surtout : y-a-t-il des mots pour expliquer ? Le premier témoignage de SEMPRUN, alors âgé de vingt ans, dans Buchenwald libéré, est de relater les dimanches musicaux du baraquement où il rejoint ses frères de misère. L’horreur est trop grande pour la narration, pour le verbe. L’histoire ainsi vécue est en décalage total avec la réalité de la Libération et du récit. Il est impossible d’informer parce que cela heurte les limites de la conception humaine. Et puis parce que l’horreur est faite aussi de moments plus doux qui magnifient encore plus l’atrocité. Reste le pouvoir de transmettre le malaise, l’immensité indépassable de l’horreur et c’est ce que fit SEMPRUN à travers son mutisme pendant plusieurs dizaines d’années, refusant les questions sur sa déportation, les éludant car ne pouvant y faire face. Finalement, tout ce qu’il écrit peut paraître parfois décousu, car relaté en état d’urgence. Et je pense qu’il faut voir ainsi cette œuvre : comme un cri d’alerte face à la barbarie.

CAMUS racontant sa sieste forcée avec sa grand-mère ou SEMPRUN s’allégeant de l’aveu d’un crime sur le jeune officier allemand qui chante La Paloma, écrivent dans un contexte commun. En effet, ils réunissent leurs lecteurs autour du même foyer. Il faut dire, écrire pour vivre, rien n’est possible sans le regard d’autrui, le premier acte de communication est la volonté de reconnaissance. En cela, ces livres marquent inévitablement la sensibilité, ils nous rendent meilleurs. Évidemment, il s’en est écrit d’autres depuis, mais tous constituent, à mon sens, un grand exemple de ce que chaque honnête homme tente de faire tout au long de son expérience : comprendre.

A titre indicatif, Les Dents du topographe de Fouad LAROUI entre dans cette fraternité d’écriture : le thème de l’œuvre serait plutôt ici le détachement de l’individu pour sa patrie (le Maroc), la tentative de définition identitaire dans le refus de l’ordre établi. Communiquer pour LAROUI est plutôt dénoncer les travers d’une culture par le sourire tendre, mais sans concession aucune (le titre élucidé exprime sans doute la volonté de l’auteur de ne rien excuser des abus de pouvoir). Dans ces pages drôles et tragiques, l’auteur nous présente sa part d’humanité, son désarroi et la volonté farouche d’un peuple de se trouver des guides, fussent-ils simples icônes du petit écran… On sort de cette lecture abasourdi, pris entre le fou rire et la réflexion, entre la jubilation de l’auteur et la tristesse des événements rapportés : une ode à la vie ?

 

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SOCIOLOGIE / SIMPLE COMME « BONJOUR » ? VOIRE ! par Jean-Marc REMY

« La plupart des dialogues sont fondés sur un arrangement : « Je te crois si tu me crois » ! » (R. SABATIER).

– « Comment ça va ? »

– « Bien, à moins que tu veuilles que je t’en parle« .

Cette façon malicieuse d’accueillir les salutations d’un ami (pratiquée dans certains pays d’Amérique latine) fait entrevoir la complexité de toute relation de communication… même à ce niveau de la « scène sociale primitive » que constituent les relations interpersonnelles quotidiennes.

On connaît le modèle canonique, proposé en 1948 par l’ingénieur américain SHANNON, selon lequel la communication serait la transmission d’une information d’un émetteur A à un récepteur B par le biais d’un canal C. Simple affaire de « codage » appelant des solutions techniques (le téléphone pour notre ingénieur qui travaillait à l’époque pour la firme Bell). Ce schéma a été décliné dans le registre de la communication de masse sous le couvert d’une théorie dite de « l’effet hypodermique ». Selon cette dernière, les médias injecteraient directement, telle une seringue, des idées et des attitudes à des individus atomisés et vulnérables. Certains managers – se gargarisant de « communication organisationnelle » – entretiennent toujours ce mythe fondé sur plusieurs illusions.

La première consiste à penser qu’il est facile de communiquer puisqu’il suffit d’énoncer un message (or, la communication est le plus souvent ambiguë). La seconde suppose que dès lors que l’on est parvenu à expliciter ce message, il est évident qu’il sera compris par le récepteur de la même manière que par l’émetteur (or, le récepteur n’est ni neutre ni passif). Dernière illusion majeure : « communiquer », ce n’est pas seulement « informer » (les enjeux implicites sont multiples… y compris – on le verra – sur la qualité du « vivre ensemble »).

 

J’VEUX DIRE…

 

L’une des particularités de la communication humaine est d’être sensible à la flexibilité du langage.

Ainsi lorsqu’un ami vous aborde au comptoir d’un café avec un lapidaire « Fait soif ! » vous comprenez aussitôt qu’il sollicite un coup à boire… L’ordinateur le mieux doté ne saurait interpréter une telle phrase. Cette labilité peut parfois nourrir les connivences mais elle contribue dans d’autres cas à rendre la communication fortement ambiguë. L’étude des conversations courantes montre que les formules employées sont souvent embrouillées, les termes imprécis (« J’veux dire… »). Par ailleurs, les mots que nous employons sont souvent porteurs d’une multiplicité de sens que seuls le contexte ou la maîtrise d’informations implicites permettent d’élucider (l’expression « J’ai les boules » sera entendue différemment prononcée par un joueur de pétanque… ou par un lycéen sortant d’une épreuve du bac). Cela suppose que le récepteur partage les informations ou les représentations nécessaires à l’interprétation de l’énoncé… et qu’il opère la bonne sélection de données. Opération plus complexe qu’il y paraît selon Dan SPERBER qui la rattache à la notion de rendement : un énoncé est pertinent lorsque les effets qu’il produit suffisent à équilibrer les efforts nécessaires à son interprétation (autre version – coûts / bénéfices – des « frais de la conversation » !). C’est ainsi qu’un malentendu peu naître d’une divergence entre les informations dont disposent les interlocuteurs, en témoigne l’exemple ci-dessous, supposé être la transcription d’une conversation radio (diffusé sur Internet : cf. Sciences Humaines, décembre 1999) :

« – Américains : Veuillez vous dérouter de 14 degrés Nord pour éviter une collision. A vous.

– Canadiens : Veuillez plutôt vous dérouter de 15 degrés sud pour éviter une collision. A vous.

– Américains : Ici le capitaine d’un navire des forces navales américaine. Je répète : veuillez modifier votre course. A vous.

– Canadiens : Non, veuillez vous dérouter je vous prie.

– Américains : Ici le porte-avions USS Lincoln, le deuxième navire en importance de la flotte navale des États-Unis d’Amérique. Nous sommes accompagnés par trois destroyers. Je vous demande de vous dévier de votre route de 15 degrés Nord ou des mesures contraignantes vont être prises pour assurer la sécurité de notre navire. A vous.

– Canadiens : Ici, c’est un phare« …

On ne parlera ici de malentendu que si l’omission initiale des Canadiens (qui ne donnent pas l’information pertinente) est involontaire… Dans le cas contraire, il s’agira de manipulation. Ce qui suggère un autre « travers » de la communication particulièrement étudié par la sociologie des médias.

 

AFFIRMATIF, MON COMMANDANT !

 

Le pouvoir d’influence des moyens de communication de masse est classiquement illustré par le souvenir de la panique engendrée en 1938 à la suite d’une émission radiophonique orchestrée par Orson WELLS, laquelle décrivait – dans les conditions du « direct » – l’invasion des États-Unis par les martiens… Depuis les premières études de LAZARSFELD, on a appris à relativiser cette influence. Le modèle dit « à deux temps » (two-step flow) nuance l’effet « hypodermique » en montrant que l’influence des médias est plus complexe.

L’exposition aux médias n’est pas uniforme : chacun prête une attention sélective aux messages diffusés en fonction de ses contraintes, ses centres d’intérêt (un électeur communiste, par exemple, prêtera peu d’attention à une interview d’Edouard BALLADUR). Les messages sont réévalués en fonction des différents paysages mentaux (« paradigmes » pour Edgar MORIN). Et surtout, l’impact dépend des relations interpersonnelles : LAZARSFELD souligne le rôle des groupes de références et des leaders d’opinion proches du récepteur. Les études de E. KATZ montrent même que ce dernier s’emploie souvent à réinterpréter le contenu des médias en fonction de ses ressources culturelles (c’est ainsi que le feuilleton « Dallas » était perçu différemment aux États-Unis ou en Israël par des communautés différentes : arabes, juives russes, juives marocaines…).

Le « code culturel », considéré par les ethnométhodologues comme une « compétence de communication » conditionne également les échanges interindividuels. GUMPERZ montre, par exemple, que l’incompréhension entre les clients d’un restaurant britannique et les serveuses indiennes (perçues par ceux-là comme revêches et peu coopératives) tiennent à des habitudes intonatives différentes : lorsqu’elles posaient une question aux clients, elles utilisaient une intonation descendante (signe de l’interrogation dans leur culture) alors qu’une telle intonation a une valeur affirmative en anglais. L’intonation (cf. le  parler « raide » de la gens militaire : « Affirmatif, mon commandant !« ), l’accent, le style argumentatif sont autant d’indices dont se saisissent des locuteurs-auditeurs appartenant à une même culture pour cadrer l’interaction. Ainsi dans une soutenance de thèse, la part d’implicite que recèlent les questions du jury est tout aussi décisive : un changement d’intonation peut indiquer le glissement d’une discussion officielle à un échange informel… Au-delà des codes verbaux, d’autres aspects de l’interaction doivent être pris en compte : postures, gestes, regards, distances, fonctionnement des tours de paroles. La « bonne distance » à adopter vis-à-vis de son interlocuteur sera par exemple du simple au double selon que les partenaires en présence sont anglo-saxons ou cubains. Seule la prise en compte de ces « évidences invisibles », expression de la relativité culturelle de nos comportements communicatifs, peut permettre de contrecarrer un ethnocentrisme souvent spontané.

 

AVEZ-VOUS L’HEURE, MADEMOISELLE ?

 

Mais le « rapport de places » qui structure la conversation n’est pas seulement le produit d’un arbitraire culturel : il peut aussi conditionner la nature de la relation entre les interlocuteurs et participer de l’identité sociale de chacun. Car, comme le souligne Pierre BOURDIEU, « Un comportement communicatif s’inscrit dans un jeu social nécessairement porteur d’enjeux » (Ce que parler veut dire, 1982).

(Retour au comptoir du café…) Si, par exemple, un homme s’approche d’une jeune femme solitaire pour lui demander « Avez-vous l’heure ?« , on comprend bien que la demande d’information recouvre d’autres enjeux implicites… Ici le rapport social reste à construire (et nous n’en saurons pas plus !), ailleurs il peut être un préalable au contact : si je vais, par exemple, chez un médecin, la place et l’identité situationnelle de chacun sont clairement définies. C’est pourquoi la nudité et le toucher vont être considérés comme normaux alors qu’ils ne le serait pas dans d’autres circonstances.

 

JE VOUS EN PRIE !

 

Au delà de ces jeux de position, c’est toute une « représentation de soi » qui est en cause : Erving GOFFMAN (Les rites d’interaction, 1967) a mis à jour les enjeux symboliques de ces échanges ritualisés. Au travers de subtiles stratégies – décrites par le sociologue avec les ressources du vocabulaire théâtral – il s’agit de « garder la face » dans des interactions qui constituent toujours une menace pour l’identité. Les banalités d’usage (« Quel temps !« ), les situations d’embarras (« Je vous en prie !« ) : GOFFMAN voit du sens là où nous n’en voyons guère. D’échanges confirmatifs en échanges réparateurs, les ressources de la communication informelle sont mobilisées à chaque instant pour « rendre la société possible » entre des individus incertains qui peuvent à tout moment passer de la coopération au conflit. Et ces dispositions interactionnelles valent – selon lui – au-delà des différences culturelles : « Les hommes sont partout semblables« .

 

ÇA SE DISCUTE

 

On voit par là que la communication, au cœur de toute vie commune, relève d’un besoin vital de « reliance ». On la distinguera donc d’une simple transmission d’information qui est une relation technique, descendante et banalement manipulatoire.

Quand celle-ci court du sujet à l’objet, celle-là entrelace le sujet au sujet. A la limite, comme le propose WINKIN dans son Anthropologie de la communication, la communication est coextensive à la culture, une culture en acte que le chercheur propose d’étudier sur de « petits terrains » telle la terrasse de café, le salon familial, la cour de récréation (Cf. le travail de Natacha ADAM qui s’est glissée pendant un an dans une école primaire multiculturelle de Liège pour concevoir son ouvrage Comment le racisme vient aux enfants en 1997)…

Mais cette vision élargie de la communication – dont D. WOLTON rappelle qu’elle constitue la valeur occidentale par excellence depuis le XVIème siècle – ne risque-t-elle pas de servir une certaine idéologie contemporaine de la « transparence » prétexte à une communication généralisée brouillant les repères tout en faisant sauter les barrières entre les hommes ? Déjà, on s’aperçoit des dégâts que peuvent causer les flux d’informations médiatiques où se succèdent le divertissement et l’horreur, la réalité et la fiction… La vogue des études et des professions de la communication – bientôt considérée par les dirigeants économiques autant que politiques comme la « panacée » universelle – participe de son côté à un mirage où l’utilisation des symboles serait enfin accessible à la manipulation.

Certains redoutent – dans un autre registre – les invitations renouvelées à céder à la chaleur du « lien » dans l’ordre communautaire, festif… voire pédagogique. C’est ici qu’une certaine défense de l' »information » – donnée objective, réfutable (un théorème de géométrie, par exemple) opposée à la « communication » jouant sur les sentiments plus que sur les connaissances (une publicité électorale, par exemple) – trouve toute sa légitimité (Daniel BOUGNOUX, La communication contre l’information, 1996). On en trouve des échos dans le domaine de l’école où Philippe MÉRIEU lui-même (pourtant peu suspect de privilégier les savoirs au détriment de la relation à l’élève) reconnaît que le formateur doit parfois faire son deuil d’un certain goût pour une qualité relationnelle qui l’amènerait à abdiquer ses responsabilités d’éducateur : « Lorsque l’affectif prend le pas sur le cognitif, la communication n’est plus pédagogique« .

Entre informer et communiquer, entre le déversement unilatéral de données « froides » et le délire de la communication proliférante il importe qu’une place soit faite – dans l’espace privé comme dans le domaine public à « l’argumentation ».

C’est la thèse de Philippe BRETON (L’argumentation dans la communication, 1996) qui entend dégager l’argumentation de sa simple dimension rhétorique pour en faire un instrument de démocratie. Prenant ses distances avec la tradition rationaliste (« Ce que l’on peut discuter est forcément faux« , écrivait DESCARTES), il propose de réhabiliter la discussion argumentée contre les « pathologies de la communication ». Notre Education nationale aurait-elle entendu le message qui introduit le « débat argumenté » comme instrument pédagogique privilégié dans ce nouvel espace de citoyenneté qu’est l’Education Civique Juridique et Sociale au Lycée ?

La Rédaction de Papiers Universitaires tient à signaler la parution d’un dossier fort intéressant, coordonné par Patrick CHAMPAGNE et Dominique MARCHETTI, sociologues, visant à cerner les différentes formes de contraintes économiques qui pèsent sur les pratiques journalistiques au sein de différents médias, éclairant de ce fait les relations existant entre le domaine de l’économie et celui de la communication (notamment du phénomène de la « médiation ») et de l’information : « Le journalisme et l’économie », Actes de la recherche en sciences sociales, n°131-132, mars 2000, Seuil, 142 p., 98 F (14,94 euros). Notons que le fondement théorique principal de ce dossier est L’Emprise du journalisme de Pierre BOURDIEU, centrant ainsi le débat sur la question de l’autonomie de la profession d’une part, et, d’autre part, de la proximité des journalistes avec les intellectuels, les chercheurs : il s’agit là aussi de discuter du lien entre « communication » (journalistique) et « information » (scientifique)…

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FINANCE / ENVAHISSANTE COMMUNICATION, INDISPENSABLE INFORMATION par Jean-Loïc LAMBERT

Les pages des journaux en sont pleines, les magazines en regorgent, les radios et les télévisions nous donnent le sentiment d’une diffusion en boucle : on veut parler bien sûr des messages émanant des entreprises, celles-ci se servant du moindre événement pour en faire étalage devant le public un peu désarmé que nous sommes. La communication des entreprises est aujourd’hui omniprésente (l’été 2000, qui n’a pas vu le combat entre deux grandes banques qui voulaient, à tout prix, faire main basse sur une troisième et prouver le bien fondé de leurs démarches ?), il faut constamment rassurer et attirer les investisseurs potentiels car de plus en plus, à travers la bourse notamment, il y a un contact direct entre les agents à capacité de financement (essentiellement les ménages) et les agents à besoin de financement (les entreprises et l’État).

Faisons d’abord un petit historique de cette importance encore récente de la bourse dans la vie économique des pays développés : ce sont bien les besoins des États qui sont à l’origine de ce qu’on appelle la libéralisation financière. Dans les années soixante-dix, les désordres monétaires internationaux (dus au flottement généralisé des monnaies) et les chocs pétroliers ont gravement déséquilibré l’économie mondiale. Les prix flambent, la croissance est ralentie, les déficits extérieurs se creusent : les États doivent s’endetter pour soutenir une activité économique en difficulté. Or, il faut absolument éviter que le financement des déficits publics n’entraîne une trop forte création de monnaie, qui ne ferait qu’accentuer le rythme de la hausse des prix (inacceptable et insupportable pour des pays fortement insérés dans les échanges internationaux).

La solution passe alors par le nécessaire attrait des épargnants sur des marchés de titres publics, qui doivent être à la fois vastes, liquides et rémunérateurs. Tout est alors en place pour la suppression des contrôles sur les mouvements de capitaux, les États y trouvant leur compte (nous venons d’en parler), les entreprises s’y engouffrant et demandant aux institutions financières d’inventer des instruments de protection, notamment en raison de l’instabilité que les mouvements amplifiés de capitaux créent, et les ménages y voyant un moyen de se constituer des retraites plus conséquentes.

Aujourd’hui, les marchés financiers sont désormais une réalité forte de la vie économique des pays capitalistes, mettant donc directement en relation les acteurs désireux soit de trouver des moyens de financement, soit de placer une partie de leur épargne. Il faut dès lors convaincre, par des signaux aux acteurs extérieurs, que telle ou telle société est en bonne santé et surtout garantir à ces mêmes acteurs que les informations envoyées ne pourront être imitées par les « mauvaises » entreprises, permettant ainsi d’opérer une distinction nette. L’importance d’une signalisation rigoureuse et « inimitable » tient bien sûr au fait que les divers intervenants ou agents économiques ne disposent pas tous de la même information (donnée qui est pourtant un des postulats de base de l’analyse classique) et que ceux qui placent ne redoutent rien de plus que d’être trompés.

Il faut donc, c’est une évidence, que l’entreprise communique, rassure, persuade, mais l’improvisation est là totalement exclue : le signal envoyé doit être efficace et performant car il doit permettre aux opérateurs de se faire une idée claire, suffisamment en tout cas, pour ne pas succomber aux charmes d’entreprises en moins bonne santé et qui imiteraient la communication de groupes plus sains. Les questions sont dès lors posées : quelles informations faut-il divulguer pour se distinguer nettement de la concurrence ? Quelles informations sont effectivement analysées par le marché ?

Sur ce point, la théorie dite du signal est précieuse et nous allons nous y référer, du moins à certains de ses aspects car cette théorie a connu divers approfondissements.

D’abord, une bonne entreprise est celle qui s’endette, qui se déclare capable de rembourser à une échéance prédéterminée et qui, à la date effective du remboursement, honore son engagement sans problèmes. Une bonne entreprise peut aussi se permettre d’annoncer la distribution de tant de francs de dividendes pour l’année suivante car elle prouvera après coup sa qualité en versant, à ce moment-là, sans détours, le montant promis. Dans ces deux situations, le comportement mimétique d’une mauvaise entreprise se retournerait rapidement contre elle. Le risque d’imitation est donc limité… les informations se révélant du même coup, d’importance.

D’autres signalisations sont encore possibles ; nous parlerons de l’une d’entre elle essentiellement : celle de la diversification du portefeuille d’actions d’un actionnaire-dirigeant. En effet, un entrepreneur qui possède un bon projet d’investissement en communiquera l’existence au marché par la composition qu’il donne à son portefeuille : si son projet est réellement porteur, il lui consacrera une partie importante de son épargne au détriment d’autres placements et, dès lors, de la diversification ; il entendra donc le financer le plus possible. Comme il est bien placé et en tout cas mieux que quiconque à l’extérieur, on peut interpréter que son portefeuille moins diversifié est une activité de signalisation qui tend à prouver la valeur du projet. Cette situation est concevable du fait de l’asymétrie de l’information ; l’entrepreneur en sait plus que n’importe quel acteur extérieur et, en investissant massivement dans le projet, il émet un signal dont il supporte entièrement le coût : en effet, en bénéficiant de renseignements privilégiés, il est obligé de consacrer au projet un montant d’épargne supérieur à celui qu’il aurait pu lui allouer si le marché était parfait avec une information gratuite et accessible à tous, en réservant la différence à une diversification optimale de son portefeuille.

H. LELAND et D. PYLE dégagent de ceci une conclusion intéressante : la valeur d’une entreprise est positivement corrélée avec la part de capital détenu par l’actionnaire-dirigeant ce qui signifie concrètement que toute modification du portefeuille de l’entrepreneur, vis-à-vis de sa firme, induit un changement dans la perception des flux de liquidité futurs par le marché ; il en résulte une autre politique de financement et, finalement, une autre valorisation de la société.

Alors, et pour aller encore de l’avant, il est possible d’être très sceptique quant aux points qui viennent d’être abordés : en effet, ne sont-ce pas plutôt les rumeurs qui font et défont les jugements portés sur les entreprises ? L’actualité ne regorge-t-elle pas de faits d’actualité où la valeur des actions, la valeur de l’entreprise, s’apprécie ou se déprécie à un niveau sans commune mesure avec la valeur « réelle » de celle-ci ? Bien sûr, la crainte ou l’espoir sont des critères de jugement à part entière : en 1991, les États-Unis sont en récession (taux de croissance faible) et la Bourse explose. Même phénomène à Paris en 1993. A chaque fois, les opérateurs ont un comportement d’anticipations, ils réagissent plus en fonction de ce qui a de grandes chances de se produire qu’en fonction de ce qui se produit réellement. Dans les deux cas cités, on anticipait une croissance future plus forte. Autre exemple : aujourd’hui, en 2000, l’économie est prospère ; or, depuis mars, la bourse est titubante. On craint une inflation future, donc une montée des taux d’intérêt, on sélectionne mieux dans ses choix après une période de confiance quasi- aveugle. Car on en revient presque toujours là : sans croire à une rationalité excessive du marché (qui pourrait le croire ?), il existe toujours des critères économiques d’évaluation des actions, des informations qui permettent de juger plus véritablement et surtout avec moins de précipitation. On en (re)vient alors à ce qu’on appelle les « fondamentaux » qui constituent les critères sur lesquels les analystes financiers fondent leurs opinions, leurs analyses, et en font part au marché.

Quels sont ces critères ? Quelles sont ces informations essentielles que le marché attend et décortique ? Nous allons en aborder quelques unes des principales.

Il y a, en premier, le bilan, qui est un inventaire des sources de financement d’une entreprise (le passif en comptabilité) et de l’emploi de ces fonds (l’actif) . A partir de ce document semestriel, on peut alors déterminer ce qu’on appelle l’actif net de l’entreprise, c’est-à-dire la différence entre ce qu’elle possède et ce qu’elle doit rembourser tôt ou tard, son passif exigible : on obtient ainsi la valeur comptable de l’entreprise, valeur que l’on peut comparer avec celle de la capitalisation boursière (cours de l’action multiplié par leur nombre total). Aujourd’hui, en moyenne, les actions françaises valent deux fois leur valeur d’actif net. Lorsque le chiffre est supérieur, c’est signe que le marché s’attend à une forte croissance bénéficiaire de la société.

En deuxième plan, vient le compte de résultats : document annuel, il comporte une multitude d’informations, deux d’entre elles étant particulièrement attendues. La première, indicateur fondamental de la rentabilité d’une entreprise, concerne le résultat d’exploitation, qui représente la différence entre les recettes (principalement le chiffre d’affaires) et les dépenses les plus courantes (achats de matières premières, salaires, taxes locales…). La seconde porte sur le résultat financier, qui est en fait la différence entre les produits et les charges d’intérêts. On peut ainsi se rendre compte si l’entreprise dispose oui ou non d’une trésorerie abondante, ce qui lui permettra de faire face à d’éventuels chocs économiques.

Enfin en troisième plan vient ce qu’on appelle le P.E.R. ou Price Earning Ratio : c’est le ratio le plus utilisé pour apprécier une société cotée. En fait, il mesure le rapport entre le cours boursier d’une entreprise et son bénéfice après impôts, ramené à une action. Prenons un exemple : une action d’une société cote 60 euros, ce qui porte sa valeur en bourse à 900 millions (compte tenu des 15 millions d’actions composant son capital). Les analystes prévoient pour ce groupe un bénéfice net de 45 millions, soit 3 euros par action. Le P.E.R. de la société est donc de 20 (60/3). La société vaut donc en Bourse 20 fois son bénéfice estimé pour l’année. Le P.E.R. d’une valeur se compare à ceux des sociétés du même secteur, mais aussi à la moyenne générale d’un marché boursier. En 1999, les sociétés cotées valaient en moyenne 26 fois leur bénéfice estimé. Lorsque le P.E.R. de l’une d’elle dépasse cette moyenne, le marché prévoit pour celle-ci une croissance plus forte que la moyenne. Inversement, quand le P.E.R. d’une société est inférieur à la moyenne, le marché prévoit une plus faible croissance, voire un recul de ses bénéfices.

Ce ne sont là que quelques exemples d’informations publiées par les entreprises et décortiquées par les analystes financiers. A partir de ces données et d’autres encore, ils produisent des diagnostics sur des sociétés cotées ou des groupes de sociétés opérant dans le même secteur économique. En agissant ainsi, ils empêchent que la Bourse soit un marché exclusivement composé d’initiés et de « pigeons » ou n’obéisse qu’à des pulsions purement psychologiques. Nous n’en nions pas l’importance mais il s’agit ici de ne pas se laisser entraîner par des rumeurs et de revenir à des critères plus et mieux construits. Un des pionniers de l’analyse financière en France du début du siècle, le duc d’Userl, ne déclarait-il pas : « Il devrait être aussi malaisé de se ruiner en bourse que de s’empoisonner dans une pharmacie » ? N’avalez donc pas n’importe quoi…

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DES MOTS DE L’HISTOIRE… Extraits du Dictionnaire des citations de l’histoire de France de Michèle RESSI, Editions du Rocher, 1990

« Il paraît que la Constitution anglaise interdit à la souveraine de parler politique. La constitution française est moins sévère ; elle ne l’interdit qu’aux journalistes » (Henri ROCHEFORT, La Lanterne, 15 août 1868).

« Les journaux, qui devraient être les éducateurs du public, n’en sont que les courtisans, quand ils n’en sont pas les courtisanes » (BARBEY D’AURÉVILLY, polémiste et critique, adversaire proclamé de son siècle ! Mais si la démocratisation de la presse va de pair avec vulgarisation, voire vulgarité, il y a sous la Monarchie de Juillet un incontestable progrès dans la communication des idées. Ainsi, La Presse, quotidien à bon marché et gros tirages d’Émile DE GIRARDIN est créé en 1836).

« Je ne lis jamais les journaux français, ils n’impriment que ce que je veux » (NAPOLÉON III. Depuis le 23 février 1852, un système de pénalités graduées va de l’avertissement à la suppression, en passant par la suspension. Mais l’auto-censure suffit souvent, surtout que la presse d’opposition n’existe plus – des quelques 200 journaux à Paris en 1848, il en reste 11 après le coup d’Etat du 2 décembre 1851).

« Les journaux sont les chemins de fer du mensonge » (BARBEY D’AURÉVILLY : vrai jusqu’en 1860 où le gouvernement favorisera la multiplication des journaux, faute de pouvoir contrôler leur création ; l’idée est de faire baisser l’audience des opposants en les noyant dans la masse. La liberté sera redonnée à la presse en 1868, sous un Empire plus libéral).

« Son foutu mâtin de journal

Nous a bougrement fait de mal,

Qu’on le foute à la guillotine

Et toute sa clique coquine,

Ah ! ah ! ah ! mais vraiment

Guillotinez-les proprement »

(Impromptu sur le raccourcissement du Père Duchesne. La chanson désigne en fait HÉBERT, directeur du journal le plus populaire, un des « Enragés » – ultra-révolutionnaires accusés par Robespierre de monter la Commune de Paris contre la Convention : le groupe de 19 personnes fut guillotiné le 24 mars 1794 pour « crime de démagogie » !).

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SOCIO-ECONOMIE / IL FAUT DEMYTHIFIER ET PENSER INTERNET par Eric BROUSSEAU & Alain RALLET

Hier encore, un spectre semblait hanter l’Europe : le retard dans les technologies de l’information. Puis vint la foudroyante et divine apparition de la nouvelle économie. « Radieuse aurore, radieuse aurore« , nous invitait-on à répéter comme ce personnage de Jack LONDON, célèbre dans tout l’Alaska pour apostropher ainsi à leur réveil ses compagnons de la ruée vers l’or. Mais déjà le doute s’est installé. Il n’est plus qu’une question : quand la bulle Internet éclatera-t-elle ? Tout va décidément très vite dans la nouvelle économie. Au-delà de l’écume journalistique, de la fièvre boursière et de la thérapie entrepreneuriale qu’elle représente, qu’est-ce qui se joue sur le plan économique ? Le capitalisme actuel connaît-il des transformations profondes liées aux technologies de l’information et, si oui, lesquelles ?

Tout ne commence pas et tout ne finit pas avec Internet, qui n’est ni une refondation complète de l’économie, ni une seconde naissance de l’humanité. C’est la dernière couche d’une révolution technologique qui participe d’une transformation profonde du système économique.

Dans le discours actuel, tout se passe comme si tous les processus économiques allaient s’aligner sur la logique d’Internet. Or elle est très particulière : c’est une logique de la communication, de l’échange et du partage d’informations. A ce titre, Internet est, avec d’autres (le téléphone mobile, par exemple), un puissant instrument d’accélération et d’extension de la communication. D’autre part, il transforme radicalement les conditions d’accès à l’information. Il est aussi appelé à modifier profondément l’économie des médias, qui est une économie de la communication. Mais l’activité économique ne se résume pas à de la communication, elle consiste fondamentalement à produire et à échanger et à se donner les moyens organisés (entreprises, marchés) de le faire.

La structure organisationnelle de l’économie est ainsi constituée de mécanismes de coordination et de règlement des conflits qui régissent l’organisation du travail, des entreprises et des marchés. Tout le problème est : comment les réseaux vont-ils affecter cette structure organisationnelle de l’économie ? De là dépendront d’éventuels nouveaux modèles économiques et une nouvelle dynamique de croissance.

La difficulté, révélée par les études statistiques, d’imputer des gains significatifs de productivité aux investissements en technologies de l’information atteste de ce que ces modèles n’ont pas encore été mis en place. La nature de leurs impacts est loin d’être clarifiée, contrairement à ce que laisse entendre le discours actuel sur Internet, qui confond promesses technologiques et modèles socio-économiques. Internet est généralement associé à l’avènement d’un marché global totalement transparent reliant directement vendeurs et acheteurs, permettant de s’affranchir des barrières institutionnelles qui s’opposent à la libre circulation des informations, des marchandises et des capitaux. Il réaliserait en somme l’utopie du marché parfait. Il n’en est rien.

Les « intermédiaires » qu’on trouve dans la plupart des filières industrielles et commerciales remplissent des fonctions que l’électronique ne fait pas disparaître : rapprochement de l’offre et de la demande, organisation de la logistique, sécurisation des transactions, financement du cycle de distribution. Les marchés électroniques continuent notamment de requérir des intermédiaires garantissant les transactions ou ayant la capacité d’agréger l’offre et la demande. D’où l’importance de la bataille sur les portails.

Ensuite, les marchés électroniques ne sont pas d’eux-mêmes transparents. La surabondance d’informations et les techniques de leurre (déjà bien connues dans le monde physique) font écran à une telle transparence. Le niveau et la dispersion des prix observés sur Internet ne sont pas plus faibles que sur les marchés traditionnels.

Corollaire et autre illusion : Internet conduirait à une « individualisation » parfaite des organisations et de la société. Les entreprises deviendraient virtuelles, coordonnant de manière horizontale des individus quasi-indépendants. De même, les rapports sociaux s’organiseraient sur le mode de communautés éclatées dans l’espace et constituées d’individus autonomes s’échangeant des services sur mesure. Bref, la nature hiérarchique des organisations disparaîtrait, le « global » deviendrait « village », le marché one to one, l’industrie artisanale et la société globale, unifiée, libérale et démocratique. Tout cela est d’une grande naïveté. Les technologies de l’information n’imposent aucun modèle d’organisation. Le fait qu’elles permettent de nouvelles possibilités d’échange et de partage de l’information ne signifie pas qu’elles vont imposer un modèle d’entreprise décentralisée et éclatée. On oublie souvent que ce sont les grandes entreprises automobiles tayloriennes-fordiennes, modèle hiérarchique par excellence, qui ont poussé l’usage de ces technologies le plus loin.

La réduction des délais de conception et la mise en œuvre de techniques de production plus flexibles est passée par une intégration informationnelle très hiérarchique aussi bien au sein des entreprises que dans les relations avec les fournisseurs ou les distributeurs.

Les technologies de l’information permettent l’émergence de nouveaux modèles organisationnels comme elles renforcent l’efficacité des modèles anciens quand elles n’en étendent pas le domaine d’application (on pense notamment à la taylorisation du travail administratif). De la même façon, si ces technologies permettent de structurer de nouvelles formes de communautés comme celle des développeurs de logiciels, des fans de Lara Croft ou des militants anti-OMC, la sociabilité reste structurée par des cadres institutionnels, linguistiques et territoriaux qui ne sont pas remis en cause par Internet. Au contraire, le réseau des réseaux constitue un moyen supplémentaire à la disposition des familles, des communautés et des institutions pour renforcer des liens et des identités collectives.

Cela étant, quels impacts peut avoir l’économie d’Internet sur l’organisation et le fonctionnement de l’économie, sachant que le réseau ne résume pas l’ensemble des technologies de l’information et qu’il y a encore une vie économique en dehors de lui ? Elle en a d’abord sur l’organisation des marchés et de l’industrie. Elle transforme de façon importante les marchés de biens et services intangibles (des marchés financiers aux marchés de biens culturels) en abaissant les barrières à l’entrée tant pour les vendeurs que pour les acheteurs et en étendant considérablement leurs aires géographiques. Elle favorise le développement de nouveaux marchés, notamment les marchés de consommateurs à consommateurs, en diminuant les coûts de transaction et en socialisant l’information sur les acheteurs et les vendeurs.

Enfin, la mise en place en aval de relations individualisées avec le consommateur final implique à terme une évolution en amont des modèles de production. C’est par ce biais que l’ancienne économie sera profondément affectée. Il n’est pas interdit de penser, par exemple, qu’une grande partie de l’industrie adoptera le modèle de l’assembleur en vogue dans l’informatique. La production des composants est externalisée, l’industriel gardant le contrôle de l’assemblage en relation avec les demandes spécifiques de la clientèle avec laquelle il a un contact direct. L’annonce récente de la constitution de plates-formes électroniques de marché entre constructeurs automobiles et fournisseurs va dans ce sens.

Mais Internet n’affecte pas que les marchés. Il introduit aussi et surtout des relations complexes entre activités marchandes et non marchandes. Sur Internet, chacun est tour à tour coproducteur et coconsommateur de services autogénérés par le réseau. Il s’établit ainsi une logique multi-latérale de don et de contre-don. Quelle économie peut en résulter ? Plusieurs possibilités sont déjà ouvertes. L’une est d’ériger l’échange non-marchand de services en moyen de rabattre l’internaute vers la vente de services marchands. La navigation libre sur les larges avenues du réseau aurait alors pour raison finale d’amener les surfeurs dans des culs-de-sac marchands. Cette tendance est déjà à l’œuvre : les internautes n’iraient pas surfer sur Internet s’il n’y avait que des sites marchands ; d’autre part, les sites de commerce électronique apparaissent comme le seul moyen de rentabiliser l’économie du Net.

Deuxième possibilité : Internet favoriserait une économie non marchande, de biens publics, à l’instar des logiciels libres codéveloppés par la communauté des informaticiens. Le caractère multilatéral et la logique du don/contre-don permettrait d’instituer une économie de réciprocité tout aussi efficace que l’économie marchande. La question est en fait plus complexe, car il existe de multiples manières d’hybrider le non-marchand et le marchand, le gratuit et le payant. Les biens publics peuvent en effet être utilisés comme plate-forme pour offrir des biens et des services marchands.

Enfin, troisième possibilité : celle d’une économie marchande « dissidente ». En permettant de toucher des clientèles tout à la fois ciblées et vastes, Internet reconstituerait la possibilité de marchés restreints. En particulier, dans le domaine culturel, il permettrait d’échapper à l’économie des mass media et du best seller, en rendant viable, côté offre, des productions à audience limitée et en amplifiant considérablement, côté demande, la vieille méthode du bouche à oreille. On peut l’espérer, mais Internet est aussi une puissante machine à industrialiser les contenus et à concentrer l’offre en facilitant la formation de standards sur une vaste échelle.

Les mutations de certains marchés ou des relations entre marchand et non-marchand illustrent ce que nous pourrions étendre à d’autres domaines – l’organisation des entreprises et des industries, les mécanismes d’accumulation et de rémunération, etc. : Internet ouvre de nouvelles occasions, mais n’impose aucun modèle.

La fascination technologique qui a gagné les élites et sert de caisse de résonance aux intérêts des vendeurs ne doit pas masquer la marge de liberté dont nous disposons pour orienter les modèles économiques et sociaux. Des choix sont possibles. Encore faut-il qu’il y ait un débat public autour des usages d’Internet et de leur régulation. On ne pourra, sinon, éviter leur capture par quelques groupes d’intérêt s’appropriant de facto le réseau des réseaux, les pouvoirs publics allant de manière impuissante d’un accompagnement juridique velléitaire à la sempiternelle recommandation de relier les écoles à Internet.

Est ici reproduit in extenso un article portant même titre et signé des mêmes auteurs – Eric BROUSSEAU et Alain RALLET – publié dans  du vendredi 21 avril 2000 (autorisations de publication accordées les 2 et 18 mai 2000).

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CITATIONS…

« Une explication, quelle qu’elle soit, ne peut être qu’en trop face à la présence des choses » (A. ROBBE-GRILLET, Pour un nouveau roman, « Sur quelques notions périmées », Ed. de Minuit).

« L’idée de Faire est la première et la plus humaine. « Expliquer », ce n’est jamais que décrire une manière de faire : ce n’est que refaire par la pensée » (P. VALÉRY, L’Homme et la Coquille, Gallimard).

« Ceux qui comprennent ne comprennent pas que l’on ne comprenne pas. Et ceux-ci doutent que ceux-là comprennent » (P. VALÉRY, Mauvaises pensées et autres, Gallimard).

« C’est surtout ce qu’on ne comprend pas qu’on explique » (J. BARRET D’AURÉVILLY, L’Ensorcelée).

« La parole a beaucoup plus de force pour persuader que l’écriture » (DESCARTES, Lettre à Chanut, 1648).

« Nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole » (MONTAIGNE, Essais).

« Les choses dont on parle le plus parmi les hommes sont assez ordinairement celles qu’on connaît le moins » (D. DIDEROT, Recherches philosophiques sur l’origine et la nature du beau).

« Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche, un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque » (MONTAIGNE, Essais).

« Généralement, les gens qui savent peu parlent beaucoup, et les gens qui savent beaucoup parlent peu » (J.-J. ROUSSEAU, Émile ou De l’éducation).

« C’est une raison de parler beaucoup que de penser peu » (VAUVENARGUES, Réflexions et Maximes).

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EDUCATION / EDUQUER A COMMUNIQUER… par Valérie PERREAU & Jessica DUPUIS

« Ce que les écoliers faisaient avec leur maître, en lui parlant par l’intermédiaire de la marionnette-instituteur,

nous pouvons le faire, nous, avec nos enfants, en leur parlant par marionnette interposée.

N’oublions pas que les marionnettes se prêtent pour ainsi dire en permanence à des identifications. (…)

On peut charger les marionnettes – tandis qu’elles jouent leurs aventures – de transmettre

à l’enfant des messages rassurants. Communiquer à l’aide de symboles

n’est pas moins important que communiquer à l’aide de mots.

C’est parfois la seule façon de communiquer avec l’enfant« 

(Gianni RODARI, Grammaire de l’imagination – Introduction à l’art

d’inventer des histoires, Rue du monde, 1997, pp.126-127).

Le 31 mars dernier, l’information avait circulé : tous les élèves des classes de 4ème du collège Saint-Dominique à Chalon-sur-Saône se réunissaient pour la remise des prix du concours de nouvelles inter-classes, concours organisé par leurs professeurs de français. A l’issu de cette rencontre, cinq élèves ont reçu le prix de la meilleure nouvelle par classe et le premier prix a été attribué à Jessica DUPUIS pour l’écriture de « Facétie Irlandaise« , nouvelle mettant en scène un jeune garçon et un cheval…

« L’enfant de ma nouvelle partage avec son cheval des moments riches en émotion, de complicité, même si les « réponses » de l’animal ne sont pas véhiculées par les mots : c’est une situation de communication où la profondeur des sentiments est renforcée par les vastes paysages d’Irlande« . Ainsi Jessica DUPUIS caractérise-t-elle la réelle communication avec l’animal : « … le cheval est un animal qui partage beaucoup avec l’homme. Il n’y a une relation possible entre les deux que par une reconnaissance et un respect mutuels : c’est cet aspect de la communication « homme/animal » qui me passionne« .

Ainsi présente-t-elle sa nouvelle en soulignant qu’il lui semble important que la « communication à distance n’occulte pas complètement la proche communication« , en parlant notamment de la communication téléphonique et d’Internet. Certes. Mais éduquer à la communication passe aussi par l’utilisation de ces moyens modernes de communication, en témoignent les nombreuses réalisations virtuelles des élèves. Citons l’exemple de la réalisation d’un journal consacré à la Méditerranée. Ce magazine en ligne multilingue (chacun écrit dans sa langue maternelle et rédige quelques lignes dans une autre langue de son choix), a été créé et est piloté par le Centre Régional de Documentation Pédagogique (CRDP) de Marseille et le Centre de Liaison de l’Enseignement et des Moyens d’Information (CLEMI). Cette publication électronique constitue un véritable tremplin pour les apprentissages des technologies de l’information et de la communication. Le magazine est, en effet, entièrement réalisé par des élèves d’un lycée différent à chaque numéro (choix des thèmes, élaboration du sommaire, rédaction d’invitations à participer, envoyées par le biais notamment de listes de diffusion pédagogiques, rédaction en chef, évolution de la maquette, fabrication… jusqu’à la mise en ligne), encadrés par une équipe pédagogique, tous passionnés tant par les contenus que par la réalisation technique. Il est intéressant de noter que ce magazine développe chez les élèves de multiples compétences, car résultat d’un véritable travail interdisciplinaire : recherche et sélection d’informations, rédaction dans différents genres journalistiques, maniement et exploitation de toutes les possibilités des outils informatiques (images, sons, liens vers d’autres ressources, interactivité avec la création d’un forum qui fonctionne comme un courrier des lecteurs…).

Mais revenons à l’expérience pédagogique littéraire, quelques mois auparavant, lorsque les professeurs de français de 4ème proposent à leurs élèves d’écrire – dans le cadre d’une séquence pédagogique – une nouvelle qui fera l’objet d’un concours inter-classes. Les élèves motivés par cette expérience se mettent au travail : création de l’histoire selon leur inspiration, rédaction appropriée au genre, mise en page adaptée… Après six semaines d’élaboration, le défi a été relevé. Tous affirment avec véhémence que cette expérience a été enrichissante car féconde en créativité et en échanges. En effet, durant cette période, ces jeunes écrivains en herbe ont réellement communiqué, au sens premier du terme, c’est-à-dire partagé, en échangeant leurs savoirs, leurs idées, leurs impressions. Certains se sont même découvert une réelle passion pour l’écriture. C’est le cas de Jessica à qui nous donnons la parole : « J’espère avoir réussi à communiquer moi aussi avec mes lecteurs, ne serait-ce que pour leur transmettre un peu de la passion pour l’écriture et les mots qui m’anime« .

 

FACÉTIE IRLANDAISE

 

Perdu dans ses pensées, Jimmy MULLIGAN marchait d’un pas décidé sur le chemin caillouteux. Il avançait rapidement bien que ses pieds, trop serrés dans ses bottes d’une pointure trop courte, le fissent atrocement souffrir.

Jimmy était un petit garçonnet d’une huitaine d’années, vif, remuant, vêtu d’un pantalon de tweed vert légèrement râpé aux genoux et d’un pull-over d’Aran. Sa physionomie, irlandaise à n’en point douter de par ses cheveux broussailleux couleur de rouille et son visage comme éclaboussé de gouttes de miel doré, pouvait prêter à rire, quoique les deux billes d’agate perçantes qui lui servaient à voir dissuadaient quiconque à s’y risquer. Le nez au vent, il observait le paysage en marchant. Il aimait sentir la brise lui caresser les joues et apercevoir, au loin, dans la brume, les vallées de sa chère et tendre île d’émeraude. Car ici, le vert était la couleur dominante : les pâturages parsemés de touffes laineuses, les immenses landes sans arbres, les collines dénudées blotties les unes contre les autres comme pour se protéger des vents, les lacs au bord desquels se concentrait la végétation : il aimait tout et était fier de sa terre d’Irlande, tout comme l’étaient son père et son grand-père.

Mais pour l’heure, le temps n’était plus à la rêverie, mais à l’action. Il allait là où il trouverait une bonne âme pour écouter la gravité des événements qui le tracassaient, et pour l’aider à prendre les décisions qui s’imposaient dans ce genre d’affaire. Arrivé à destination, il s’arrêta devant la barrière blanche d’une grande propriété, l’ouvrit avec sa clé, entra et referma la barrière soigneusement derrière lui. Il savait pertinemment qu’en la laissant ouverte, il mettait son vieil ami à la merci d’éventuels importuns.

Le vieux lord Gonzague O’BRADLEY était là, occupé à tailler paisiblement la bouchure, du plus consciencieusement possible que lui permettait son grand âge. Quand il entendit la barrière s’ouvrir, il se retourna et son regard s’illumina de bonheur en apercevant son jeune ami. Le Lord avait bien connu le père de Jimmy au temps de sa superbe jeunesse et il était même « hôte d’honneur » à la ferme MULLIGAN le jour de la naissance de Jimmy : ce même jour, il avait été primé pour ses exploits ; c’est dire s’il l’aimait ce petit ! Sur la fin de sa vie, on lui avait offert cette dernière demeure pour ses nombreux services rendus à la famille MULLIGAN. Ainsi, il goûtait là d’une douce retraite bien méritée. Même s’il y avait toujours eu un monde entre Lord Gonzague O’BRADLEY et les MULLIGAN, il y avait entre eux un respect, une entente muette, une affection pure qui semblaient traverser les générations.

Jimmy, voyant son vieil ami s’approcher en dépliant lentement ses longs membres, se dit que la prochaine fois, il lui apporterait une de ces couvertures bien épaisses pour protéger ses vieux os contre l’humidité montante de l’arrière-saison.

Car Lord Gonzague était fier, il ne demandait jamais rien mais Jimmy, lui, savait deviner : c’était normal, il marchait quand même vers ses neufs ans ! Les deux amis s’embrassèrent, et Jimmy se mit debout sur le petit muret, à droite de la barrière, de sorte que son regard plongea tout droit dans celui de Lord Gonzague.

Le garçonnet parla sans ambages :

– « Il faut que tu m’aides, lui dit-il, d’un air tragique, si tu savais ce qui se passe, je suis la cible d’un horrible complot« .

Le Lord laissa voir ses vieilles dents usées à travers une grimace que Jimmy prit pour une moquerie.

– « Mais c’est très grave ! s’exclama-t-il, tu ne me crois pas ? Écoute un peu ! Tu sais que je n’aime beaucoup l’école. L’accord des participes passés est un mystère pour moi. Quant aux tables de multiplication, c’est une énigme. Tout ce que j’arrive à multiplier, ce sont les punitions. Jusqu’à la semaine dernière, tout allait bien. Assis au dernier rang, l’institutrice n’y voyait que du feu. Pendant les leçons de géographie, j’accrochais les hameçons de mes lignes pour aller à la pêche au brochet avec grand-père. Tu sais, dans le petit bras de rivière qui coule en bas de la ferme« .

Pendant que l’enfant parlait, le vieux Lord attrapait d’un air distrait les petits fruits du pommier sauvage qui dépassaient de la haie et les croquait méthodiquement l’un après l’autre, dans un grognement de satisfaction.

– « Tu pourrais m’écouter quand je te parle« , se fâcha Jimmy.

Lord Gonzague, surpris, lâcha sa pomme et baissa la tête en signe de repentance.

– « Bon, tout allait bien, reprit l’enfant, jusqu’à ce que maman s’aperçoive que je ne savais pas compter le troupeau quand il revenait des pâturages. Il faut dire, qu’avant la naissance des petits, je connaissais toutes les brebis, et savais dire d’instinct s’il en manquait une. Mais avec le printemps, ces vilaines bêtes ont eu des jumeaux, des triplés, des quadruplés, j’en soupçonne même parmi les plus sournoises d’avoir mis bas au moins dix agneaux à la fois ! Tout additionné : cela doit bien faire une cinquantaine de têtes, cinquante-deux a dit maman. Avant-hier, j’ai affirmé, à vue de nez, que le troupeau était au complet et il manquait six agneaux. Maman était furieuse et encore plus quand elle s’est aperçue que mes connaissances mathématiques ne dépassaient pas les « 15 » et ce, dans mes meilleurs jours !« .

Lord Gonzague fit mine de s’impatienter et Jimmy partagea avec lui le morceau de cake aux framboises qu’il avait dans sa poche pour l’aider à rester concentré. L’enfant se dit qu’en vieillissant le corps et le cerveau devaient sans doute avoir besoin de plus de douceurs pour fonctionner correctement. Lord Gonzague afficha un rictus de contentement et approcha son épaule de la joue du petit pour le remercier. Jimmy prit alors un air désespéré et déclara brusquement :

– « Mais il y a pire encore mon vieil ami !« .

Lord Gonzague pencha la tête à droite, puis à gauche, et contre toute attente ébouriffa les cheveux de Jimmy qui s’indigna :

– « Sois un peu sérieux et songe que ce matin mes parents, affolés par ma nullité scolaire, ont rencontré Mademoiselle : ma maîtresse, et devine ce que papa lui a dit :

– Je vous laisse libre de faire entrer dans la tête de ce garnement tout ce que vous jugerez bon, de la manière qu’il vous conviendra et avec les moyens, les méthodes et les INS-TRU-MENTS de votre choix« .

Lord Gonzague bâilla et chassa furieusement une mouche qui venait lui chatouiller une oreille. L’enfant, profondément contrarié, murmura péniblement :

– « Quand on sait que Mademoiselle ne sait manier comme instrument que la baguette, la règle et le taille-crayons, elle risque de transformer mon cerveau en aspirateur à culture, à grands coups d’équerre ou de rapporteur. Adieu douce vie au coin du radiateur ! C’est demain que commence ma longue agonie devant le tableau, persécuté par les compléments circonstanciels et les divisions« .

D’un coup, Lord Gonzague s’étira et envoya malicieusement Jimmy au pied du muret ; il se retrouva le nez dans les trèfles et les jambes en l’air. Puis, d’un air de défi, le vieux Lord traversa le terrain et alla se poster face à lui en clignant de l’oeil. Loin derrière, l’horizon s’ouvrait sur le lit de la rivière et plus particulièrement sur la passerelle qui permettait de la traverser. Le garçonnet resta interdit un moment. Alors qu’il était prêt à demander à son ami quelle mouche l’avait piqué là, il entrevit, au loin, la solution de son problème.

– « Cher ami, hurla-t-il, tu es tout simplement l’être le plus intelligent que je connaisse« .

L’ami découvrit sa mâchoire pour rire. Avec des yeux pétillants de ruse, le gamin s’exclama :

– « Demain, Mademoiselle sera dans l’incapacité de faire classe« .

Lord Gonzague tira la langue, comme pour dire qu’il avait compris et se gratta le cou. Du haut de ses huit ans, Jimmy agissait dans l’urgence, et l’urgence : c’était demain. Pour les jours suivants, son vieil ami lui fournirait sans doute d’autres idées de génie. Tout électrisé par son plan, il continua :

– « Demain, pas d’école car pas de maîtresse, et c’est moi qui choisit les instruments. Cette fois-ci, dit-il théâtralement, ce sera : la scie de grand-père« .

Comme revivifié, Jimmy courut à toutes jambes murmurer à l’oreille du Lord :

– « Je te promets que demain matin, depuis ton logis, à la minute même où Mademoiselle empruntera la passerelle de la rivière pour se rendre à l’école, tu ne distingueras bientôt plus que… son chignon flottant au milieu des nénuphars« .

C’est alors que Jimmy sauta prestement sur le dos de Lord Gonzague O’BRADLEY. Ensemble, ils galopèrent par-dessus les bruyères, l’enfant riant aux éclats et le cheval hennissant de joie.

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