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PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Charlie Hebdo hors-série n°6, Les sectes, Antonio FISCHETTI et TIGNOUS par Anne BERTONI

Il y a des sujets qui forcent la réflexion et pas forcément le sourire ; par exemple la disparité des traitements réservés aux détenus en France, selon qu’ils sont « délinquants lambda » ou leader d’un groupe rock érigé en icône de la tragédie conjugale. Dans le même genre, les conflits israélo-palestiniens, les dérisoires démarches de Solidays et du congrès mondial contre le fléau face au mercantilisme des laboratoires pharmaceutiques, les discours politiques en général, bref à bien y regarder, jusqu’à la météo, tous ces sujets instaurent davantage une morosité latente qu’une bonne grosse envie de se taper sur le ventre. A moins de faire partie de ces niais béats qui considèrent que si le feu prend chez le voisin, « c’est toujours ça en moins chez nous« . Mais ce propos ne peut s’adresser aux lecteurs de ces lignes.

A partir de ce constat, la théorie du verre à moitié rempli impose sa loi ; on peut se lamenter en prétextant que tout part à vau-l’eau, que rien ne sert à rien, qu’il vaut mieux se protéger de tout en espérant vaguement des lendemains d’immortels.

Soit.

Reste l’autre option : lutter quand même, s’investir dans une action, ne pas renoncer et trouver dans ce même combat une forme de beauté à cette chienne de vie.

Au risque de proposer une vision par trop manichéenne de notre société, il n’en demeure pas moins que la plupart des individus se rangent dans l’une ou l’autre catégorie ; ainsi, le métier de journaliste se compose-t-il de réels investigateurs au sens noble du terme, ou de bons écoliers soucieux avant tout de ne pas faire de vagues ni risquer les foudres célestes des pouvoirs en place. Antonio FISCHETTI et TIGNOUS se rangent dans la première catégorie. Participant de manière hebdomadaire au célèbre Charlie Hebdo, ils n’ont de cesse de stigmatiser, si l’on ose, les démarches sectaires, les dérives sclérosantes proposées par notre monde et d’offrir aux lecteurs un recoin du miroir somme toute assez désagréable à observer, puisqu’ il met en exergue la faiblesse humaine et son corollaire : la manipulation.

Dans leur rubrique régulière, les deux compères rendent compte de leurs recherches avec une légèreté et un humour qui masquent mal le sérieux de leurs enquêtes ; en effet pour chacun de leurs papiers, ils s’immergent réellement dans les groupes sectaires qu ‘ils dénoncent, qu’il s’agisse des Krishnas colorés ou des Raéliens immaculés…

Sur le fond, ce qu’ils écrivent n’a rien de drôle et le propos de ces deux hommes est sans doute bien de prévenir du danger contenu dans chacune de ces pseudo-communautés qui dévalisent leurs adeptes sous prétexte d’un état de conscience purifié. On trouve d’ailleurs en page trois de ce hors-série des adresses tout à fait sérieuses de comités de prévention contre ces dérives.

En revanche, la mise en scène – celle de leurs propres personnages- relatée dans ces chroniques est souvent truculente, caustique. En effet, en utilisant l’humour, FISCHETTI et TIGNOUS marquent davantage, si besoin était, la distance qui sépare nos deux citoyens apparemment équilibrés et ces illuminés qui n’hésitent pas à se mettre dans tous leurs états pour atteindre la pureté !

« Ça fuse, les « Hare Krishna ». Une pêche ! Jamais vu ça. Parfois les bras en l’air à la manière de quelqu’un qui se fait braquer dans un hold-up tout en se dandinant (…). Heureusement que les paysans du coin sont habitués, parce que, dans cette paisible campagne berrichonne, le mantra doit résonner à plusieurs kilomètres » (A. FISCHETTI et TIGNOUS, Charlie Hebdo hors-série, Les sectes, p. 57, « Les talibans en robe de chambre »).

Une fois de plus, l’humour et le rire utilisés comme moyens, outils de démonstration atteignent à une réelle efficacité. Le but des deux journalistes est de décortiquer littéralement les principes de fonctionnement de ces sectes afin d’en exprimer le danger.

« Une femme se place un bandeau sur les yeux pour mieux se concentrer sur un melon. Sa copine se fige d’extase, la tête au ciel, après s’être collé les narines à un concombre. Personnellement, j’ai du mal à trouver ça convaincant. D’autant que ça cocotte sérieux dans les assiettes » (Ibid. p. 46, « Les obsédés du tout du cru »).

En outre, les auteurs utilisent le principe de la douche écossaise : au moment où la description de ces scènes hallucinantes pour le coup fait pouffer, on est rattrapé par la gravité des conséquences engendrées par de tels modes de vie. Ainsi, apprend-on un peu plus loin que certains adeptes croyant guérir leur cancer au moyen d’artichauts, sont bien évidemment morts dans des souffrances qui auraient sans doute pu être évitées. Tout comme on frissonne en constatant que politique et sectarisme ne sont pas des domaines si étrangers que cela l’un à l’autre.

On aura compris qu’il ne s’agit pas ici de traiter le problème à la légère et que le travail d’écriture participe d’une vraie démarche d’investigation ; à l’inverse du message des gourous, il faut prouver que le vrai sens de la communauté humaine se situe en dehors de ces préceptes.

J’inciterai donc personnellement le fidèle lecteur de ces lignes à investir les six euros de ce hors-série. Plusieurs avantages à cela ; ce type d’ouvrage ne craint pas d’être plié, coincé dans un sac de voyage (il peut éventuellement servir de séparation entre deux types d’objets dans une valise).

Il se lit très bien lorsqu’on est allongé sur la plage et, enfin, a le mérite de ne pas faire bronzer idiot.

« (…) On s’est dandinés, djellabas blanches et bras en croix, en chantant « Elohim, Elohim » en hommage aux extraterrestres.

On s’est levés à 4 heures du matin pour répéter des milliers de fois « Hare Krisna » (…).

On a fermé les yeux en s’imaginant atterrir su Sirius, dans une maison des Jeunes délabrée, entourés de gens qui y croyaient.

Après ça, la question qu’on nous pose le plus souvent : « Est-ce que vous n’avez pas eu peur d’être convaincus ? » Ah ça, non ! Pas de risque. Au contraire : les zinzins, plus on en voyait, plus ça nous donnait envie de fuir » (Ibid., « Comment on en a bavé »).

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LITTERATURE / LE RIRE DE BERGSON par Serge CARFANTAN

Il est tout à fait sérieux de s’interroger sur la signification du rire ! Ne serait-ce que pour justement comprendre ce qu’est le sérieux ! Dans Le rire BERGSON s’excuse de tenter une telle investigation en disant que le rire mérite que nous cherchions à le comprendre parce qu’il est une expression de la Vie.

S’interroger sur le rire, c’est s’interroger en réalité sur ce qu’est la Vie et dans tout le texte de BERGSON, nous allons en effet retrouver ce qu’il a écrit auparavant sur le sens de l’élan vital, sur l’interprétation qu’il propose du phénomène vivant. Il écrit dès le début de la fantaisie comique que nous devoir voir « avant en elle quelque chose de vivant. Nous la traiterons, si légère soit-elle, avec le respect qu’on doit à la vie« . Dans la pensée contemporaine, il est souvent pratiqué une opposition : on dit que le vivant, c’est l’objet de la biologie, parce qu’il est dans sa nature de mener une investigation sur la matière vivante, comme la physique s’enquière de la matière inerte. La Vie elle, pour autant qu’elle est conscience, sentiment, épreuve de soi, est plutôt du ressort de la phénoménologie. Par exemple, Michel HENRY oppose très clairement la phénoménologie de la vie, avec l’étude scientifique du vivant. Ce qui est assez remarquable chez BERGSON, c’est qu’il refuse cette dualité. Il y a dans toute ce qui vit une conscience latente, conscience qui s’endort peut être dans les espèces végétales, conscience qui s’éveille avec l’animal et s’épanouit en l’homme, mais conscience en toutes choses. Nous avons parfaitement le droit d’évoquer une sensibilité de la plante et le droit de considérer que cette sensibilité est en tant que sensibilité identique à la nôtre. Nous pouvons regarder ce qui est vivant comme conscient et ce qui est conscient comme donné concrètement dans le vivant.

La Vie semble dans le comique se donne une sorte de jeu avec elle-même. La question que pose alors BERGSON est de savoir qu’est-ce qui peut bien y avoir de commun entre une bonne blague, une farce, une pitrerie, un quiproquo de vaudeville, une scène de comédie ? Quelle est « l’essence, toujours la même, à laquelle tant de produits divers empruntent ou leur indiscrète odeur ou leur parfum délicat ?« .

 

TROIS OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

 

BERGSON part de trois observations qu’il estime tout à fait décisives pour la compréhension du comique :

 

1. « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain« .

Cette proposition doit s’entendre de manière précise.

BERGSON écrit : « Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. On rira d’un animal, mais parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme, ou une expression humaine« .

BERGSON regarde bien sûr le rire de l’homme, il ne se pose pas la question de savoir si l’animal peut être doué d’humour. Quand on présente une vidéo amateur d’un chat qui s’étale sur les rideaux, parce qu’il s’est accroché par un fil au ventilateur, on rit, parce que c’est typiquement un cas de maladresse, de chute qui nous fait aussi rire chez l’homme et que nous déplaçons tout naturellement chez l’animal qui alors en devient risible. Il n’est pas très exact de dire que l’homme est un animal qui sait rire, ou de dire que le rire est le propre de l’homme, pour être plus précis, il faut dire que l’homme est un animal qui fait rire, et c’est justement par ressemblance avec l’homme que le reste fait rire aussi.

 

2. « Le comique suppose une certaine forme d’insensibilité« .

Le rire explose aisément au milieu d’une atmosphère figée et tendue. Il s’oppose naturellement à l’implication tragique de l’esprit à l’égard d’une situation d’expérience. Il est possible, c’est ce que nous devrons examiner que cela soit son ressort secret, un de ses mécanismes. En tout cas, l’opposition est nette.

BERGSON commente : « Je ne veux pas dire que nous ne puissions rire d’une personne qui nous inspire de la pitié, par exemple, ou même de l’affection : seulement alors, pour quelques instants, il faudra oublier cette affection, faire taire cette pitié« .

C’est assez étrange comme nous pouvons basculer de la pointe du tragique, au comique le plus déridé. Il est remarquable que d’ailleurs les plus grands artistes comiques se reconnaissent justement en cela : une aptitude à passer du tragique, du drame à cet éclat de la drôlerie irrésistible. Buster KEATON ne souriait jamais. Charlie CHAPLIN reste très neutre dans son visage et il est très souvent pris dans des situations affreuses, dans la misère la plus totale par exemple dans La ruée vers l’or. Comme si il fallait presque pleurer pour rire.

BERGSON emploie dans le texte le mot « sensibilité » dans un sens pathétique. Il veut dire que si nous en restons à l’identification au drame, à cette identification qui se produit dans l’émotion, alors le spectacle de la vie vous semble très sérieux. L’identification fait que si vous être pris par l’émotionnel, « vous verrez les objets les plus légers prendre du poids, et une coloration sévère passer sur toutes les choses ».

 

3. « Le comique se développe au sein d’une conscience commune« .

Nous connaissons les fous rires qui se répandent comme par contagion. BERGSON prend une position originale en soutenant que le rire est une sorte de résonance collective qui implique en fait une « complicité avec d’autres rieurs, réels ou imaginaires« . Le rire est « social« , autant que « culturel« . Beaucoup d’effets comiques sont intraduisibles d’une langue à l’autre, parce que « relatifs par conséquent aux mœurs et aux idées d’une société particulière« .

 

LE COMIQUE, DU MÉCANIQUE PLAQUÉ SUR DU VIVANT

 

Une fois ces considérations préliminaires posées, BERGSON va au paragraphe II établir sa thèse, celle-là même auquel on réduit d’ordinaire Le rire de BERGSON. La Vie est un mouvement permanent et ce mouvement est fluide et continu. Ce qui est en mouvement de manière fluide et continu ne nous fait pas rire, car c’est l’expression du naturel et de la spontanéité vivante. La traque d’un léopard dans les herbes hautes et son mouvement souple et régulier de félin n’ont rien de drôle. Nous y retrouvons l’assurance, la puissance, la souplesse, la beauté de la Nature. Mais si le fauve dérapait sur une pierre pour se ramasser par terre, cela deviendrait assez drôle. Une rupture inattendue dans le apparaîtrait dans le mouvement et de cette surprise pourrait jaillir un rire. Soyons encore plus précis. Ce qui compte, c’est que nous repérions une intention dans sa continuité et que, tout d’un coup, la continuité soit rompue. Un homme qui marche le long d’une rue c’est banal. Mais s’il se prend le pied dans le caniveau et tombe, cela devient drôle. S’il avait fait attention, il aurait évité l’obstacle. En manquant d’attention, il a donné au mouvement une raideur mécanique qui n’est plus la souplesse de la vie. Il est tombé sous l’effet de sa raideur et cela nous fait rire. la thèse de BERGSON est la suivante :

« Ce qui nous fait rire, c’est justement l’introduction de quelque chose de mécanique dans le vivant« .

La vie est écoulement, parce qu’elle est portée par la Durée, qui est le Temps dans sa puissance permanente de création. Tout ce qui vit est écoulement continue et sans rupture et c’est ce qui donne le naturel qui est simplicité et la simplicité ne suscite pas de commentaire, elle est et c’est tout. Par contre, le compliqué, ce qui est raide, mécanique, qui ne coule pas, retient notre regard. Et peut nous faire rire. Nous tenons là un principe et un procédé, avec lequel on peut fabriquer des milliers d’effets comiques. C’est par exemple le principe de la farce. C’est le clown qui discute avec son voisin et se prend un poteau, qui s’assoie sur une chaise trafiquée et se retrouve par terre, qui trempe la plume dans un encrier et le ressort plein de colle etc. La mécanique de l’habitude porte le mouvement dans une direction, donc une continuité relative. Il faudrait épouser le changement. Mais, par une fixité de pensée, l’attention du sujet s’absente et hop ! Il y a un gag. Pour faire rire un enfant, c’est très facile. On mime une action connue et hop ! On introduit un raté et l’enfant s’esclaffe !Tout au long de l’essai de BERGSON, cette thèse va revenir, car BERGSON retrouve cet effet sous toutes les formes du comique.

Si le comique se résumait à cela, on pourrait penser qu’il tient surtout à des situations et non à la personne. Il n’en n’est rien. Le comique peut très bien s’installer dans la personne parce qu’elle a elle-même structuré en elle une rigidité mentale, ou une telle inattention que des effets comiques en résultent en permanence. BERGSON prend le cas d’une personne qui manque de souplesse, d’adaptation au présent.

« Un esprit qui soit toujours à ce qu’il vient de faire, jamais à ce qu’il fait« .

C’est l’exemple type du distrait. Au cinéma, c’est le titre d’un film en noir et blanc, Le distrait de Pierre ETAIX. Il est évident que quelqu’un qui continue « à voir ce qui n’est plus, d’entendre ce qui ne résonne plus, de dire ce qui ne convient plus » nous fera rire. BERGSON prend un exemple dans les Caractères de LA BRUYÈRE, celui de Ménalque. Et c’est vrai que la caricature est si nette que nous pouvons toujours en rire, même avec le changement de la langue et du contexte historique par rapport au nôtre. Quand la personne se solidifie dans un personnage, elle prend un pli caractéristique qui peut prêter à rire. BERGSON observe plus loin que le nom d’une comédie est très souvent le nom d’un personnage : L’avare, Les précieuses ridicules, chez MOLIÈRE, La mégère apprivoisée de SHAKESPEARE. Par contre, pour une tragédie, on a souvent un nom propre Richard III, Hamlet, Othello. Le tragique en effet appelle la complexité d’une individualité qui n’est pas réductible à un pli caricatural, il est donc assez normal de nommer une pièce tragique d’un nom propre.

De là suit que dans le comique s’effectue une mise en lumière du personnage, dans une volonté de le montrer, tout en le jugeant moralement.

BERGSON écrit : « Mauvais pli de la nature ou contracture de la volonté, le vice ressemble à une courbure de l’âme« .

C’est un peu comme si une pensée fixée s’emparait de la vie d’un homme et la modelait à son insu, de sorte qu’elle forme un caractère tout à fait reconnaissable, on dit de l’un ou de l’autre : c’est un ambitieux, un pédant, un hypocrite, un vantard, un avare, un menteur etc. L’art comique va forcer les traits et mettre en relief ce pli rigide, face à l’écoulement de la vie dans des situations. Et le personnage va devenir drôle.

Il faudra creuser plus avant cette question, car pourquoi rit-on au fond, si ce n’est pour se moquer et corriger un vice dans ce cas ? Celui qui est possédé par un vice n’en n’a pas conscience. S’il se voyait réellement tel qu’il est, il brûlerait en quelque sorte ce personnage. La moquerie est comme un retour de l’image de soi.

BERGSON dit : « Un personnage comique est généralement comique dans l’exacte mesure où il s’ignore lui-même Le comique est inconscient« .

Celui qui serait capable de rire de lui-même cesserait de se prendre au sérieux et de continuer à prendre son pli. A l’inverse, le personnage tragique lui est très conscient de ce qu’il est et de ce qu’il doit faire, y compris dans l’horreur des actes qu’il peut commettre. Il est donc intéressant de noter ce point : celui dont on se moque, parce qu’il est snob et superficiel jusqu’à la caricature, va accéder à une prise de conscience et il le montrera moins. C’est important en ce sens que « le rire châtie mœurs« . C’est comme si l’excentricité d’un personnage suscitait immédiatement un mouvement vers l’équilibre dans le rire qu’il inspire. La vie en relation a ce mérite de nous obliger à confronter en permanence au regard des autres le personnage que nous pouvons nous donner et bien sûr d’en payer le prix, soit par la critique, soit par le rire. Le rire et la critique en fait ne sont pas éloignés. Ce qui implique en un sens que le rire n’est pas si bon qu’il paraît, car il comporte tout de même une intention moralisante, quoiqu’on en dise. D’ailleurs, dans notre monde contemporain, nous n’osons plus faire la morale directement, nous la faisons autrement : en nous moquant de tout et de tous et tout particulièrement des fâcheux !

Il y a là un point très subtil, une découverte de BERGSON. Pour assimiler l’humour à l’art, il faudrait qu’il y ait une esthétique du rire. Mais ce n’est pas très facile, car dans la plupart des arts, l’esthétique est pure, pure au sens où l’art n’a pas de compte à rendre à la morale. L’esthétique du rire est impure, car elle enveloppe tout de même une intention morale. Ce qui met l’humour au rang d’un art, c’est, explique BERGSON, qu’il manifeste un degré de détachement par rapport au seul souci de survie, il y a dans l’humour, comme dans la musique ou la peinture une sorte de gratuité. Cette manière de regarder l’homme de manière détaché, c’est exactement ce qui convient pour regarder l’homme comme une œuvre d’art.

 

LE COMIQUE, LA MATIÈRE ET L’ESPRIT

 

Si le rire est du mécanique plaqué sur du vivant, il est aussi lié à ce qui dans la nature relève de l’inerte, c’est-à-dire la matière. La matière est l’étage de ce qui est mécanisme. Il y aura donc une relation entre la perception d’une chose comme animée d’une vie spirituelle dans la puissance toujours changeante de la Durée et la décomposition de l’expression pure de l’esprit sous la forme d’une raideur matérielle. C’est un peu comme si la puissance de la conscience était telle une main traçant son chemin dans de la limaille de fer. La forme reste, mais elle n’est que due à l’élan de la Conscience dans la matière. La trace, prise en elle-même est figée.

Comment se fait-il qu’une expression du visage puisse être drôle ? N’est-ce pas justement qu’un élan de l’esprit s’y est figé et que nous ne reconnaissons plus alors que le trait, alors que la vitalité pure, qui est une potentialité infinie de changement, s’en est allée ? Question donc, qu’est-ce qu’une physionomie comique ? Qu’est-ce qui distingue le comique, du laid, du ridicule ou du difforme ? Il faut étudier directement ici le texte de BERGSON.

Cela ne tient pas au simple fait. Cela tient au pli que le corps a pu prendre et le comique est là quand il sera possible justement d’imiter un pli caricatural du corps.

« Une expression risible du visage sera celle qui nous fera penser à quelque chose de raidi, de figé pour ainsi dire, dans la mobilité ordinaire de la physionomie« .

Un personne bien vivante et éveillée peut manifester toutes sortes d’expressions, passer très rapidement de l’un à l’autre. Nous le disons parfois justement à propos des personnes dont le rayonnement est très vivant. Par contre, un pli, un tic, une contraction marque les traits, retire de la mobilité. Elle devient une grimace unique et définitive. Si nous généralisons un peu, nous observerons qu' »il y a des visages qui paraissent occupés à pleurer sans cesse, d’autres à rires ou à siffler, d’autres à souffler éternellement dans une trompette imaginaire. Ce sont les plus comiques des tous les visages« .

De là l’art de la caricature dans le dessin. Que fait un caricaturiste ? Il a assez le coup d’œil d’un physionomiste pour déceler ces formes du visages qui marquent une personnalité et trahissent son caractère : le menton proéminent de l’un qui marque son arrivisme, le nez crochu de l’avare, les petits yeux enfoncés du sournois etc. Le caricaturiste force le trait et accentue dans le sens de la marque de caractère.

Et c’est tout à fait remarquable, car cela vérifie une loi, celle de la non-dualité de la relation entre l’esprit et la matière. Dans toute forme humaine, explique BERGSON, on aperçoit l’effort d’une âme qui façonne la matière. La légèreté de la forme vient de l’esprit. La lourdeur de l’attitude vient de la matière. L’effet comique apparaît irrésistiblement quand la matière se retourne contre l’esprit et en quelque vient lui chercher des histoires.

« Le corps prenant le pas sur l’âme… la forme voulant primer le fond, la lettre cherchant chicane à l’esprit« .

La transition est toute faite : « Ne serait-ce pas cette idée que la comédie cherche à nous suggérer quand elle ridiculise une profession » ?

 

LE COMIQUE ET LA SOCIALISATION MÉCANIQUE

 

La même loi énoncée plus haut se vérifie encore sur tout ce qui regarde les signes culturels et les signes de l’actions qui leurs sont liés. Nous savons que « les attitudes et les mouvement du corps humain sont risibles dans l’exacte mesure où ce corps nous fait penser à une simple mécanique« .

Si un homme qui marche de manière souple, à pas de danseur ne fait pas rire, par contre, celui qui a l’allure d’un pantin désarticulé fera rire. BERGSON ne pouvait pas encore soupçonner toutes les ressources que le cinéma pourrait mettre à l’exploitation de ce filon comique. Il aurait sûrement adoré Le dictateur de Charlie CHAPLIN où le personnage d’HITLER s’agite frénétiquement et nous fait rire. Nous pourrions ici ajouter des dizaines d’exemples. Dès l’instant où un personnage contredit la loi de la Durée, qui est celle de la perpétuelle nouveauté créatrice, pour se figer dans des répétitions, il nous porte à rire.

« Pourquoi ? Parce que j’ai devant moi une mécanique qui fonctionne automatiquement. Ce n’est plus de la vie, c’est de l’automatisme installé dans la vie et imitant la vie. C’est du comique« .

La Vie suit la loi du temps qui veut que tout change et tout change toujours, que jamais rien ne se répète strictement à l’identique. C’est ce qu’exprimait HÉRACLITE en disant qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Mais nous la contredisons par notre rigidité, cette rigidité qui transforme le mouvement du Nouveau, dans la répétition de l’identique. D’où vient la possibilité de l’imitation ? De ce qu’il y a dans une personne une série de répétition qui s’est greffée sur le vivant et qui finissent par l’identifier par rapport à un autre. Il est impossible d’imiter ce qui change toujours, c’est-à-dire ce qui est réellement vivant. Par contre on peut imiter ce qui se répète mécaniquement.

« Imiter quelqu’un, c’est dégager la part d’automatisme qu’il a laissé s’introduire dan sa personne. C’est donc, par définition même, le rendre comique« .

Plus nous sommes éveillés et pleinement vivant, plus nous sommes dans l’inédit et l’improvisation qui défie en quelque sorte l’imitation. Si nous suivions le fil exact de notre vécu, si nous n’étions pas en quelque sorte comme en dehors de notre propre vie, nous suivrions le perpétuel changement de l’âme, ce qui serait de l’extérieur un défi à l’imitation.

Or, la vie sociale a ses conventions, et les conventions ont quelque chose de mécanique. Il y a des signes de l’action que chaque culture permet d’identifier et que le mime peut reprendre en plus du langage naturel du corps. Le geste de glisser l’archet sur le violon, de s’arrêter pour téléphoner, tout le monde peut le reconnaître. C’est là une sorte de lexique très abondant pour composer des scènes comiques. De même que le déguisement introduit un personnage artificiel, mécanique, le cérémonial social aussi introduit de la mascarade.

« Le côté cérémonieux de la vie sociale devra donc renfermer un comique latent, lequel n’attendra que l’occasion d’éclater au grand jour« .

Cette gravité que l’on attribue au déguisement, qui n’est pas la fluidité vivante de la personne, on la retrouve dans la grande pompe sociale. Il suffit de la remettre en scène pour la voir tel qu’elle est, une représentation et avoir l’occasion d’en rire.

Il y a une gaffe de Maire d’un village racontée p. 48. Qui est très éloquente :

« M. le Préfet, qui nous a toujours conservé la même bienveillance, qu’on l’ait changé plusieurs fois depuis 1847... ».

Ici, il y a confusion entre la personne et sa fonction. La fonction est rigide, sociale. La personne est toujours changeante et différente. L’imbroglio verbal surgit de la confusion des deux et fait rire.

Dans les blagues sur les avocats, on obtient le même effet, la conjugaison entre la raideur des formules du droit contre le bon sens des faits et l’écoulement de la vie dans la succession des événements. Le mécanique est plaqué sur le vivant. Du genre :

« A quelle distance l’un et l’autre se trouvaient les véhicules au moment de la collision ?« .

Ou encore :

« Avocat : A quel endroit a eu lieu l’accident ?

Témoin : Approximativement au kilomètre 499.

Avocat : Et où se trouve le kilomètre 499 ?

Témoin : Probablement entre les kilomètres 498 et 500…« .

Il y a une gaffe, parce que l’esprit suit sottement une logique mécanique et n’épouse par le changement du réel. Ce qui est dans la nature même de l’intelligence. De même toutes ces situations comiques tirées d’une réglementation stricte, en décalage avec la complexité de la vie. La réglementation rigidement appliquée, choque alors le bon sens, jusqu’à l’absurde. Et les exemples sont très nombreux. Du genre :

« Le sergent d’une compagnie de parachutistes avertit les nouveaux : « Le règlement m’oblige à vous signaler que la proportion des accidents mortels est de un pour mille… De toutes façons, cela ne vous concerne pas, puisque vous n’êtes que trente ! »« .

 

LE COMIQUE DE L’ACTION ET LE COMIQUE DE SITUATION

 

Il faut donc examiner de près le jeu du mécanique reporté sur le vivant à l’intérieur des relations sociales et on y retrouvera ce passage qui fait qu’une situation ordinaire, va nous porter au rire.

Par « comique d’action », nous pouvons entendre ce qui dans le déroulement d’une scène devient un enchaînement machinal qui prête à rire. Le principe, BERGSON le découvre dans la comédie qui fait que les personnages ressemblent à des pantins tirés par des ficelles.

« La comédie est un jeu, un jeu qui imite la vie« .

Le comique apparaît justement quand l’agencement mécanique devient net et que l’illusion de la vie y apparaît nettement. Le type premier que prend BERGSON, c’est le jeu d’enfant du diable à ressort. On ferme la boîte en serrant le ressort, on l’ouvre brusquement et hop, le diable jaillit et cet inattendu fait rire l’enfant. Même procédé avec Guignol et la succession des coups de bâtons, sur « le rythme uniforme d’un ressort qui se tend et se détend« .

On appelle « comique de situation », celui qui est généré par la convergence d’événements qui vont se croiser donnant lieu à une situation d’expérience improbable, inédite qui est un imbroglio impossible pour le personnage qui s’y trouve coincé. C’est le schéma dont se sert constamment le vaudeville. Dans une pièce de Sacha GUITRY, le médecin est attendu chez lui par sa femme et ses amis et il se fait tard. Sa femme s’inquiète. Un homme rapporte son veston laissé chez un patient, mais dans la poche elle trouve un testament qui n’aurait jamais dû tomber dans ses mains, testament dans lequel elle apprend qu’il veut léguer de l’argent à une ancienne maîtresse dont il aurait eu une fille. Et cette fille est peut être… Voilà le médecin qui rentre, alors que l’on a lu le testament à haute voix et que prestement, on doit le cacher. La situation va se compliquer encore plus quand on va comprendre que tout ce beau monde a beaucoup de choses à cacher alors que maladroitement, le placard à balais est ouvert, faisant de tous les protagonistes très gênés, qui sont placés dans une sorte de piège invraisemblable et comique.

A y regarder de près, nous y retrouvons encore le jeu du mécanique plaqué sur le vivant. Chacun des protagonistes est devenu une sorte de pantin, tiré par des ficelles, une caricature typique : il y a la femme légère, le mari trompé, le séducteur ridicule etc.

BERGSON montre ainsi, qu’après le type du diable à ressort, le type du pantin à ficelle, on en vient naturellement ainsi à un autre pur mécanisme comique, l’effet boule de neige. Dans une pièce, cet effet ressemble aux jeux de dominos dont l’un entraîne la chute de l’autre et ainsi de suite jusqu’à la complète catastrophe. La situation s’aggrave irrésistiblement, soit directement avec des objets, de conséquence en conséquence, soit avec une enchaînement d’erreurs qui mène à une situations impossible, mais qui va nous faire rire du fait même de son accroissement mécanique. Dans Don Quichotte, il y a une scène à l’hôtellerie que reprend BERGSON. Nous seulement la succession linéaire nous fait rire, mais BERGSON ajoute que le summum du comique, c’est de revenir au point de départ de manière circulaire. Thème courant dans le théâtre de LABICHE. Faire tellement d’effort pour conjurer une situation et finalement, en revenir au point de départ, c’est arriver à un résultat nul, très risible. En riant, nous prenons une distance devant ce qui est mécanique. Subitement, nous prenons conscience du décalage entre un enchaînement très mécanique et la fluidité de ce qui est vivant. Nous prenons conscience d’une sorte d’imperfection dans la vie humaine et le rire en fait tout de suite la correction. Si une personne est devenue une sorte de pantin risible, c’est par défaut d’attention, par défaut de conscience. BERGSON dit par distraction. Le rire rappelle l’attention. Conséquence intéressante : « Le rire est un certain geste social, qui souligne et réprime une certaine distraction spéciale des hommes et des événements« .

 

LA RÉPÉTITION, L’INVERSION ET L’INTERFÉRENCE DES SÉRIES

 

Si nous ramenons à l’essentiel le procédé du comique, nous en reviendrons donc à une opposition entre la Vie et sa caricature mécanique. La Vie dans son pur mouvement est Changement de forme, progrès continu de la conscience. Le progrès intérieur de la conscience n’admet pas de répétition, pas de retour en arrière, il est irréversibilité, pure évolution de la Durée. Ce qui contredirait cela ne serait que caricature, ne serait qu’artifice et non art. Prenons donc la Durée, dans ce qu’elle a de plus vivant, de plus souple et de plus changeant et cherchons son exact opposé. Que trouverons-nous ?

« Nous aurons trois procédés… la répétition, l’inversion et l’interférence des séries« .

Exactement de quoi nous faire rire !

La « répétition » tout d’abord. Considérons là, non seulement dans un geste, mais dans une situation. Si je rencontre un ami dans la rue que je n’ai pas vu depuis longtemps, cela ne fait pas rire. La surprise est naturelle, parce que ce qui est neuf est vivant et réel.

« Mais, si, le même jour, je le rencontre de nouveau, et encore une troisième fois et une quatrième fois, nous finissons par rire ensemble de la coïncidence« . Prenons plusieurs personnages et pratiquons cette répétition au théâtre, au cinéma et cela donne un effet comique, surtout si les mêmes mésaventures se reproduisent à l’identique.

Second procédé, l' »inversion ». Il consiste à intervertir des rôles : quand c’est le prévenu qui fait la morale au juge, l’enfant qui donne des leçons au parents, le voleur qui est volé, et tout ce qui peut se ranger sous la rubrique « le monde renversé« .

Troisième procédé, l' »interférence des séries« . Sous ce nom BERGSON désigne les situations de quiproquo où une série d’événements peut s’interpréter dans deux sens différents. Un personnage se représente une série d’événements qui le concerne, dont il possède pour lui-même la logique. Il règle en permanence son comportement sur une interprétation qu’il se donne du réel. Un autre personnage se représente une seconde série d’événements tout en l’interprétant d’une manière radicalement différente, et comme pour le premier, en ajustant ses actions et son comportement à cette interprétation. Les deux séries se croisent, mais l’un et l’autre ne font pas la même lecture des mêmes faits, d’où équivoque. L’effet en devient drôle quand l’équivoque est maintenue, alors qu’elle menace à tout instant de craquer et pourtant, tout se raccommode.

Les trois procédés ont en commun le fait d’introduire de l’artificiel, contre le naturel. Notre vie nous semblerait un vaudeville assez comique, si nous comprenions tout ce qu’elle peut avoir d’artificiel et de mécanique. Elle le devient nécessairement dès l’instant où, manquant d’attention, nous agissons de manière très mécanique, sans être pleinement conscient et créateur à chaque instant. La distraction nous éloigne de la fluidité de la Durée, la présence nous en rapproche.

Ainsi, « le vaudeville est à la vie réelle, ce que le pantin articulé est à l’homme qui marche, une exagération très artificielle d’une certaine raideur naturelle des choses« .

 

LE MOT D’ESPRIT

 

S’agissant de l’humour du langage, on pourrait s’attendre à ce que BERGSON marque une distinction avec le comique lié au corps, à l’action, aux situations. Pas du tout. D’abord parce que bien sûr, tous les effets comiques précédents sont de toute façon déjà médiatisés par le langage. Ce serait une fragmentation artificielle et illusoire de séparer le comique du langage du comique des gestes. Dans le comique lié au jeu de mots, on retrouve les mêmes mécanismes que ceux que nous venons d’analyser. Ce qui est cependant exact, c’est dans certains jeux de mots, la référence est culturelle, ce qui fait que bien souvent certaines blagues sont intraduisibles d’une langue à l’autre. D’autre part, BERGSON fait une distinction entre deux manières de penser.

Il y a une manière dramatique de penser qui se donne carrière dans le théâtre. L’homme d’esprit voit alors les idées comme des symboles s’incarnant dans des personnes qui dialoguent entre elles.

Il y a aussi une manière comique de penser. Cet esprit est « une disposition à esquisser en passant des scène de comédie, mais à les esquisser si discrètement, si légèrement, si rapidement, que tout est déjà fini quand nous commençons à les apercevoir« .

Cette tournure d’esprit suppose une sorte de dialogue avec une personne souvent absente, prise comme interlocuteur.

 

A. Un des mécanismes les plus fréquents du comique du langage consiste à partir de formules banales du langage et d’y introduire brusquement une proposition absurde qui provoque la chute et déclenche le rire. Cela s’obtient souvent en croisant ensemble deux banalités qui ne vont pas du tout ensemble.

« Je n’aime pas travailler entre mes repas, dit le paresseux » est une déformation d’un précepte d’hygiène disant qu’il faut éviter de manger entre les repas.

« Il n’y a que Dieu qui ait le droit de tuer son semblable » est une déformation d’un précepte évangélique. « C’est un crime pour l’homme de tuer son semblable » et « C’est Dieu qui dispose de la vie des hommes« .

 

B. Autre usage très fréquent : le passage du sens propre au sens figuré, ou le jeu d’un double sens :

« Le serveur : comment avez-vous trouvé votre steak monsieur ?

Le client : par hasard, sous une frite« .

Le mot « trouver » est employé une fois comme « apprécier », et comme « chercher ».

 

C. On utilise aussi souvent le piège que constitue une comparaison, une métaphore, en la prenant au pied de la lettre, pour la retourner contre l’interlocuteur.

« Mon ami, la bourse est un jeu dangereux, on gagne un jour et on perd le lendemain.

Et bien, je ne jouerai que tous les deux jours !« .

Par la suite, BERGSON entreprend de montrer que l’on retrouve en fait dans les figures du mot d’esprit les mécanismes de la répétition, de l’inversion, et de l’interférence des séries.

 

LE COMIQUE DE CARACTÈRE 

Le chapitre III du Rire est intitulé Le comique de caractère. BERGSON insiste dès le début pour dire que ce qui précédait n’était que le minerai et que la question du caractère nous fait rencontrer le métal dont est fait le comique.

L’analyse dans ce passage va insister sur l’enjeu moral du comique. Quand nous observons le spectacle de la vie quotidienne, nous ne pouvons pas ne pas être ému par tant de passion et de vice mêlés. La sympathie nous met à l’épreuve de la pitié, de la terreur, de l’ignominie, de l’horreur. L’émotionnel nous fait sentir le pathétique de la vie humaine :

« Tout cela intéresse l’essentiel de la vie. Tout cela est sérieux, parfois même tragique« .

Dans l’émotion pure, il y a le sentiment qui nous met en relation avec autrui. Pour qu’il y ait du comique, il faut que la tragédie prenne fin, qu’un changement s’opère dans la conscience, même si le spectacle demeure le même. Mais la puissance comique a besoin du tragique. Nous savons bien que le rire continue, c’est superficiel, que la gaîté peut être pauvre et artificielle. Le rire ne prend son élan libérateur qu’à partir de la conscience du tragique. Les gens les plus drôles sont aussi souvent les plus angoissés. Pierre DAC avait des crises de dépression terribles. Il a même fait une tentative de suicide. Et pourtant il est connu comme un bouffon.

BERGSON commence par revenir sur le mécanisme social du rire. Il y a dans le comique une manière adroite de se révolter contre le raidissement de toute vie sociale. Nous avons vu que si un personnage est excessivement distrait au monde, s’il est trop pris dans son pli de pensée, « le rire est là pour corriger sa distraction et pour le tirer de son rêve« .

Mais ce qui est très original, c’est que BERGSON veut montrer que le comique étend la correction sur un plan moral à tous les travers de la société. Après avoir passé les examens universitaires, le candidat à l’intégration sociale doit aussi passer à travers les épreuves de la vie. Il y a une correction par l’humour contre la raideur des habitudes contractées. il ne faut pas se voiler la face sur ce point, entre l’humiliation d’une critique méritée et le rire il n’y a pas d’opposition brutale.

« Le rire est véritablement une espèce de brimade sociale« .

C’est pourquoi, d’une certaine manière, « la comédie est bien plus près de la vie réelle que le drame« . Cependant, la question est complexe, car on peut aussi bien rire des défauts des hommes, ce qui est le plus fréquent que de leurs qualités, car l’objet exact du rire, c’est le raidissement excessif. Pour le dire autrement, disons que être sérieux est en un sens naturel, mais que de se prendre au sérieux ne l’est plus et c’est que l’attaque du comique vient porter. BERGSON emploie surtout le terme « raidissement« .

Cependant, ici la question n’est pas complètement explorée. BERGSON ne fait pas vraiment cas d’un usage de l’humour consiste à faire passer le glauque et le malsain sous les traits du comique. En fait il ne prend pas en compte tout le registre scatologique du comique contemporain, son aspect en dessous de la ceinture, ou ce qui relève du racisme larvé, de la dérision et de l’atteinte à la personne. BERGSON ne regarde que l’humour au sens le plus élevé, le plus spirituel.

Le point le plus saillant de son analyse porte sur l’analyse des types comiques.

En effet, « le personnage comique est un type. Inversement, la ressemblance à un type a quelque chose de comique« .

Un type est une configuration identifiable de caractère : le menteur, l’avare, le snob, le paumé, etc. D’où les titre de comédie Le misanthrope, L’Avare, Le joueur, Le distrait. CHATILLIEZ dans La vie est un long fleuve tranquille et Tatie Danielle met en scène des types de caractères. Il y a deux familles caricatures opposées, les Groseille et les Du Quenoy, et le type de la grand-mère acariâtre et méchante. Un type finit d’ailleurs par s’installer dans une culture pour servir de comparaison.

 

LA MISSION DE L’ART

 

Le chapitre III, se divise nettement en deux. La seconde partie s’éloigne beaucoup du problème du comique pour développer des thèses sur l’art. Je ne vais pas refaire les analyses de la leçon La contemplation esthétique, mais lui emprunter un passage.

BERGSON montre que l’art a pour vocation de renouveler notre regard sur la réalité en nous permettant de désapprendre la perception utilitaire du monde de la vigilance, pour l’ouverture d’une contemplation de la Nature. Qu’est ce que contempler, si ce n’est pas percevoir ? Contempler, explique BERGSON, c’est revenir à un regard innocent sur la Nature, c’est pouvoir se détacher de l’action et ne pas aller au delà de l’affection sensible. Contempler, c’est s’immerger dans une « manière virginale en quelque sorte de voir, d’entendre et de penser« . Cette qualité ne peut venir que lorsque surgit en nous un esprit de détachement vis-à-vis du monde de l’action. Mais BERGSON ajoute que ce n’est pas là un détachement philosophique dans le sens d’un détachement voulu par la raison, se séparant du réel, comme dans le stoïcisme. Le détachement esthétique est une distance délicate, sensible et attentive, capable d’apprécier, d’observer et de goûter l’harmonie des formes. C’est un moment où se trouve mis en parenthèses l’attachement habituel de la perception. Si l’art a une valeur suprême, c’est de nous rendre ce regard plus libre, ne nous ramener à une relation sensible, poétique avec le monde. Nous allons dans un musée pour rafraîchir nos sens, pour nous laisser toucher. Nous n’allons pas chercher autre chose que cette sensibilité qui nous fait si cruellement défaut dans la vie pratique. L’artiste est celui qui, explique BERGSON, a reçu de la nature une sorte de transparence. Là où le voile qui couvre la perception ordinaire est épais pour la plupart des hommes, il est comme transparent chez l’artiste. Il a reçu cette sensibilité esthétique qui lui permet d’appréhender l’individualité des choses et des êtres par delà les concepts de l’intellect. Le sculpteur qui voit passer des enfants dans la rue éprouve la puissance de leur expression, ce langage d’une pose du corps, cette présence qui est un langage. Le peintre qui contemple un paysage goûte les ombres et la lumière, un contraste unique, que l’homme pratique ne remarque pas. Le poète perçoit des harmonies dans les mots, un chant de la pensée qui est devenue sensible, que nous n’entendons pas dans notre discours habituel. L’écrivain réveille la langue et lui insuffle une Vie plus large, plus profonde, plus signifiante que celle qu’elle a dans les rapports pratiques. Le musicien est capable de toucher directement la fibre sensible de l’âme en usant des sons sur un registre qui n’est pas celui de la pensée conceptuelle. La musique nous touche parce qu’elle fait directement écho à l’intériorité dans son écoulement intérieur.

Ainsi BERGSON va jusqu’à dire que la plus haute mission de l’art est de nous faire découvrir la Nature, de nous faire rencontrer la réalité par la voie de la sensibilité. Si notre âme était complètement artiste elle serait en contact avec la réalité par tous les sens à la fois. Ce qui veut dire que la sensibilité esthétique ne saurait se limiter aux œuvres d’art. Nous pourrions percevoir de la beauté en toutes choses, si nous pouvions nous donner cette ouverture contemplative de la perception.

 

Le Rire de BERGSON est parfois considérée comme une œuvre secondaire. C’est seulement ce qu’une lecture superficielle conclut de manière hâtive. Non seulement tout BERGSON y est présent, y compris dans ses œuvres majeures, mais il y a dans ce texte des considérations tout à fait remarquables sur les concepts clés de la représentation.

BERGSON a vu avec profondeur que le rire n’est pas une gratuité insignifiante. Il a une portée morale et une signification métaphysique. Sur le plan moral, sa valeur est de mettre en lumière la vanité.

« Le remède spécifique de la vanité est le rire, et… le défaut essentiellement risible est la vanité« . Le rire a aussi « pour fonction de réprimer les tendances séparatistes. Son premier rôle est de corriger la raideur en souplesse« .

La fragmentation que le mental introduit partout est nuisible. L’ironie du rire la met partout en question. Le rire réintroduit dans la vie individuelle et dans la vie collective, la fluidité qui lui manque souvent, il ramène donc ce qui est figé et mort, vers la Vie.

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PHILOSOPHIE / HUMOUR ET PHILOSOPHIE par Serge CARFANTAN

A. JODOROWSKY nous a donné des idées. Nous nous inspirons du projet de la Sagesse des blagues (éditions Vivez soleil) et La sagesse des contes (éditions Vivez soleil). L’exercice consiste ici à prendre une blague parfois anodine, pour en faire une analyse philosophique. Nous ne prétendons pas toujours y trouver une leçon de sagesse, mais seulement d’y rechercher un peu de connaissance. C’est un jeu d’interprétation.

SUR LA CONTINGENCE DES FUTURS

« Une voyante se présente en colère à un commissariat et dit : « Je viens porter plainte, je vais être cambriolée demain matin » »

Cette blague soulève un problème de logique sur ce que l’on appelle la contingence des futurs. Si en effet demain, je vais être cambriolé, alors autant prendre mes dispositions tout de suite pour l’éviter en mettant un gardien dès ce soir. Mais à ce moment là je ne serais pas cambriolé, et les futurs sont contingents. Le temps est alors une libre improvisation qui est par nature imprévisible. Si par contre les futurs sont nécessaires, quoi que je fasse, demain je serais cambriolé, mais cela paraît absurde car le seul fait de le savoir me permet de l’éviter. Dans cette seconde conception, le temps est strictement déterminé. Comment peut on alors justifier la voyance ? Elle est comme à cheval entre deux conceptions contradictoires du temps. Elle suppose que d’un côté le futur est déjà déterminé, mais de l’autre, elle prétend aussi pouvoir le connaître. La seule solution pour se tirer de ce problème consiste à dire qu’il y a comme des lignes du futur tracées sur lesquelles nous pouvons nous engager, mais en fait, il y en a toujours plusieurs qui s’ouvrent devant nous à chaque instant. Ainsi la voyance aurait un sens si elle permettait de suivre une ligne du futur, mais elle ne pourrait pas prétendre à l’exactitude, car rien ne dit qu’effectivement nous prendrons cette ligne et pas une autre.

SUR LA PAROLE ET L’ART DE PARLER

« Un jour, quelqu’un vint voir SOCRATE et dit :

« – Écoute, SOCRATE, il faut que je te raconte comment ton ami s’est conduit.

– Arrête ! interrompit l’homme sage. As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ?- Trois tamis, dit l’autre, rempli d’étonnement ?

– Oui, mon bon ami : trois tamis ! Examinons si ce que tu as à me dire peut passer par les trois tamis : le premier est celui de la vérité. As-tu contrôlé si tout ce que tu veux me dire est VRAI ?

– Non, je l’ai entendu raconter et…- Bien, bien. Mais assurément, tu l’as fait passer à travers le deuxième tamis. C’est celui de la bonté. Est-ce que ce que tu veux me raconter, si ce n’est pas tout à fait vrai, est au moins quelques chose de BON ?- Hésitant, l’autre répondit : non, ce n’est pas quelque chose de bon, au contraire…

– Hum ! dit le Sage, essayons de nous servir du troisième tamis et voyons s’il est utile de me raconter ce que tu as envie de me dire…

– Utile ? Pas précisément.- Eh bien ! dit SOCRATE, en souriant, si ce que tu as à me dire, n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l’oublier ! »« .

C’est un texte qui se passerait de tout commentaire, tant il est clair qu’à l’opposé de ce qui est dit ici nous passons beaucoup de temps à parler pour ne rien dire ! Si ce n’était que cela, nous parlons sans prendre garde de la puissance que recèle la parole. Parler n’est jamais gratuit. Pas plus que penser. L’art de parler, c’est aussi l’art de parler à propos, l’art de donner dans la parole, d’éclairer. Savoir tenir sa langue, c’est donner au silence qui est entre les mots tout son poids, c’est rendre à la parole la dignité qui la rend capable de porter le vérité, d’éveiller, de toucher. Sans la vérité que vaut la Parole ? Sans l’intention d’apporter, de donner, que vaut la Parole ? Que vaut la parole, si elle sert à colporter des insanités stupides ?

Le dernier conseil donné dans le texte a aussi son importance. A quoi bon s’encombrer l’esprit de ce qui n’est ni utile, ni bon, ni vrai ?

Le seul point que nous pourrions porter contre ce texte serait peut-être de dire et le beau ? Le beau après tout n’a pas besoin d’être utile, ni bon, ni vrai. N’y a t-il pas des parole qui ont leur place dans le discours, tout simplement parce qu’elles sont belles ?

LE NATUREL ET LE SURNATUREL

« Moïse, Jésus et un petit vieux barbu jouent au golf. Moïse prend son club et d’un swing élégant envoie sa balle. Elle monte en l’air d’un superbe mouvement parabolique et tombe directement… dans le lac ! Moïse ne se perturbe pas, lève son club et à ce moment les eaux s’ouvrent, lui laissant le passage pour faire un nouveau coup. C’est maintenant au tour de Jésus. Il prend son club et, également d’une parabole parfaite, (rappelez-vous : la parabole c’est sa spécialité !), il envoie la balle dans… le lac, où elle tombe sur une feuille de nénuphar. Sans s’énerver, Jésus se met à marcher sur l’eau jusqu’à la balle, et donne le coup suivant. Le petit vieux prend son club et, d’un geste affreux de qui n’a jamais joué au golf de sa vie, envoie sa balle sur un arbre. La balle rebondit sur un camion puis à nouveau sur un arbre. De là, elle tombe sur le toit d’une maison, roule dans la gouttière, descend le tuyau, tombe dans l’égout d’où elle se trouve lancée dans un canal qui l’envoie… dans le lac mentionné ci-dessus. Mais, en arrivant dans le lac, elle rebondit sur une pierre et tombe finalement sur la berge où elle s’arrête. Un gros crapaud qui se trouve juste à côté l’avale. Et soudain, dans le ciel, un épervier fond sur le crapaud et l’attrape ainsi bien sûr que la balle. Il vole au-dessus du terrain de golf, et le crapaud, pris de vertige, finit par vomir la balle… juste dans le trou ! Moïse se tourne alors vers Jésus et lui dit :

– « Tu sais, j’ai horreur de jouer avec ton père ! »« .

Au moins, c’est une blague qui fait rire sans sous-entendu trop lourds. Il y a un sens. Nous remarquons que Moïse et Jésus pour parvenir à placer leur balle doivent faire un miracle : ouvrir les eaux (cf. La mer rouge dans l’Ancien Testament pour ceux qui ne sont pas au courant), marcher sur l’eau (dans le Nouveau Testament).L’un et l’autre font donc appel au surnaturel pour réaliser un possible, placer la balle de golf. Le plus rigolo, c’est que Dieu (le petit vieux qui fait n’importe comment), lui balance la balle tout bêtement, mais, par une série de coïncidences, elle lui obéit et va là où elle doit aller, ceci naturellement. Le moins surnaturel, c’est Dieu ! Cela peut nous faire un peu réfléchir. Nous avons besoin du surnaturel pour croire (allez ! faites nous un miracle et on aura la foi !) et nous ne voyons pas l’extraordinaire déploiement naturel de la Vie. La Nature se déploie, évolue, naturellement dans une perpétuelle manifestation, parce que tout cela est naturel, nous n’y faisons pas attention. D’une certaine manière dans la Durée des possibilités continuellement viennent au jour par le pouvoir créateur de la Nature. D’une certaine manière, le miracle de la Vie est permanent. Simple. Naturel. La coïncidence des évènements qui font la Vie est tout de même assez bien organisée non ? Ce Dieu là est assez sympathique. Il est aussi simple que la Nature il ne fait pas de mystère. Son geste trace une coïncidence qui s’organise de manière cohérente. Il maintient l’unité dans la diversité.

Où se trouve l’esprit le plus religieux ? Chez celui qui se fie au surnaturel, à une mystère de l’au-delà, où bien chez celui qui discerne dans l’ici-bas, dans la nature, la présence d’une intelligence créatrice, chez celui qui peut s’émerveiller justement de ce qui n’est que naturel ?

HUMOUR ET PARADOXES :

OU COMMENT CASSER LA LOGIQUE DU MENTAL

Le mental fonctionne dans la dualité, il aime les distinction nettes, bien tranchées, noir / blanc, bien / mal, gauche / droite, vrai / faux etc. Mais la réalité connaît elle ces coupures tranchées ? Nous pensons disposer de la cohérence du monde en nous représentant logiquement le réel. N’y a-t-il pas pourtant parfois contradiction au sein de notre langage qui entend être pourtant cohérent ? Il est remarquable qu’il suffit de changer un seul mot dans une phrase pour passer du sens, à de l’absurde.

« L’enfant a renversé le vase sur la table » est un énoncé doué de sens.

« Le vase a renversé l’enfant sur la table » est un énoncé absurde.

Un paradoxe est un défi pour l’esprit logique. Il donne une proposition doué de sens, une opinion (doxa), qui est ensuite confronté à ce qui la prolonge au-delà (para), et c’est là qu’aussitôt elle est détruite dans ses conséquences, laissant l’esprit devant une énigme à résoudre. Le paradoxe permet de retourner la dualité contre elle-même pour permettre une saisie intuitive du Réel qui est unité hautement paradoxale. Le paradoxe pour pousser la logique duelle dans ses retranchements et mène l’intellect raisonneur au seuil de l’absurde. Tout ne répond pas à la logique duelle et pourtant, ce qui ne satisfait pas la logique duelle peut-être.

La liste ci-dessous présente une série de propositions anti-mental de ce type. Pour mémoire, rappelons que cette approche se rencontre dans le Zen sous une forme qui est le koan, le but étant de suspendre le mental discursif afin que jaillisse l’intuition.

L’humour ici est proche voisin de la logique, il nous montre à quel point même le langage le plus simple enveloppe une représentation logique duelle du monde. C’est justement parce qu’il n’y parvient jamais entièrement qu’il est possible de retourner cette logique contre elle-même.

1. « Pourquoi « séparé » s’écrit-il tout ensemble alors que « tout ensemble » s’écrit séparé ?« .

2. « Pourquoi « Abréviation  » est-il un mot si long ?« .

3. « Pourquoi les Kamikazes portaient-ils un casque ?« .

4. « D’où vient l’idée de stériliser l’aiguille qui va servir a une injection fatale d’un condamné a mort ?« .

5. « En cas de guerre nucléaire… L’électromagnétisme produit par les bombes thermonucléaires pourrait-il endommager mes cassettes vidéo ?« .

6. « Quel est le synonyme de synonyme ?« .

7. « Si rien ne se colle au Téflon, comment l’a-t-on collé à la poêle ?« .

8. « Pourquoi les établissements ouverts 24 heures sur 24 ont-ils des serrures ?« .

9. « Si un mot est mal écrit dans le dictionnaire, comment peut-on faire pour le savoir ?« .

10. « Adam avait-il un nombril ?« .

11. « Si Superman est tellement malin, pourquoi est-ce qu’il met son slip par-dessus son pantalon?« .

12. « Qu’arrive-t-il à ton poing quand tu ouvres ta main ?« .

13. « On dit que seulement dix personnes au monde comprenaient Einstein. Personne ne me comprend. Suis-je un génie ?« .

14. « Si un chat retombe toujours sur ses pattes, et une tartine beurrée retombe toujours du coté du beurre, que se passe-t-il quand on attache une tartine beurrée sur les pattes d’un chat et qu’on les jette par la fenêtre ?« .

15. « Sur une navette spatiale qui voyage a la vitesse de la lumière, est-ce que les phares fonctionnent ?« .

16. « Quand on trouve pas de point commun, n’est ce pas ça le point commun ?« .

LE CONSOMMATEUR EST-IL UN IMBÉCILE ?

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais quand on regarde les notices des appareils ménagers, des objets techniques et des gadgets postmodernes, on tombe souvent sur des perles. Du genre :

(Sur un sèche-cheveux de marque ) « Ne pas utilisez pendant que vous dormez« . (C’est vrai que c’est sûrement le meilleur moment).

(Sur un pudding à la pâte à pain) « Ce produit sera chaud une fois réchauffé » (Vous en être bien sûr ?).

(Sur des guirlandes de Noël électriques) « Pour extérieur ou intérieur seulement » (Cela veut dire quoi ? Il ne faut pas s’en servir dans l’espace ? Sous terre ?).

(Sur une brosse à dents donnée par un dentiste) « Utiliser le côté avec les poils« . (Merci du conseil, on y pensera).

(Sur un flacon de somnifère) « Mise en garde : peut causer de la somnolence« . (Non, c’est vrai ?).

Il y a un point commun entre tous ces dérapages : prendre le consommateur pour un imbécile, un crétin, un abruti ou un demeuré. Cela n’a l’air de rien, mais en réalité, ce n’est pas du tout anodin, cela traduit l’esprit même dans lequel est pensé le concept de consommateur. Si vous n’avez pas bien compris pourquoi, prenez une heure et lisez BEIGBEDDER, 99 F. Il est dans la nature même de la publicité de s’adresser au « consommateur », à un individu plutôt « moyen », très « moyen » et de lui parler gentiment de sorte qu’il reste bien dans sa moyenne, tout en restant capable de capter juste ce qui est nécessaire pour qu’il achète ce qu’on a à lui vendre. Pour cela, il ne faut pas qu’il réfléchisse trop, juste qu’il s’amuse et qu’il réplique le stimulus réponse, une fois qu’il a bien gobé le stimulus premier. C’est tout. Le conditionnement publicitaire est fait pour s’adresser au degré minimal de l’intelligence, le degré proche de l’automatisme. Il suffit de laisser entendre implicitement dans quelques clin d’œil qu’il y a connivence là-dedans (on est bien tous pareil, on aime bien les frites, le camembert coulant, le look d’enfer, gigoter au son d’une musique rigolote, pouffer devant des situations bien stupides). Peut-il vraiment y avoir un « consommateur intelligent » ? Si vous êtes intelligent, vous cessez définitivement de vous identifiez à la figure d’un « consommateur ». Mais à partir du moment où je n’ai pas d’autre identité que celle de « consommateur », à partir du moment où je n’ai pas conscience de ce que je suis, de ce qu’est ma vie, où je n’ai pas la moindre étincelle de lucidité, où est-ce que cette identité de « consommateur » me mène ? Je vous laisse tirer la conclusion logique (qui n’est pas très drôle).

Du coup, en suivant ce fil conducteur, il est intéressant d’observer effectivement de près le niveau mental des publicité, et surtout des publicités à la télévision. Cela donne une vision assez cohérente. De quoi réfléchir sur l’illusion.

SUR L’ABSENCE DE LIEN LOGIQUE

« Sam est dans son jardin. A côté de son carré de salade, il est en train de planter des presse-purée. Jules s’arrête devant le jardin, ébahi.

– Mais qu’est ce que tu fais ? Pourquoi tu plantes des presse-purées?

– C’est pour éloigner les girafes.

– Mais il n’y a pas de girafe ici !

– Évidemment, puisque j’ai planté des presse-purées !« .

C’est une blague qui est assez déroutante pour l’intelligence, car elle semble présenter une logique, alors qu’il n’y en a pas. Entre « planter des presse-purées » et « éloigner les girafes« , il n’y a aucun lien. Ce sont deux propositions qui pourtant ont chacune un sens. Ce qui est drôle ici, c’est que dans la chute, on est incliné à dire « oui bien sûr ! » alors qu’il n’y a pas du tout de cohérence dans le propos (ce qui est posé dans le « évidemment« ). C’est assez remarquable pourtant car demandons nous si parfois, pour ne pas trop regarder la réalité en face, on ne fait pas des raisonnement de ce genre ! On dit « évidemment » aux autres juste pour persuader l’autre, (ce n’est pas du tout évident), peut-être même pour se tromper soi-même. On prétend éloigner les girafes (faire quelque chose d’utile) et en fait on plante des presse-purées (cela ne sert à rien, c’est inutile, et cela ne va pas dans le sens que nous avions justifié). C’est typique des esprits obscurs qui vont avaler toutes sortes d’opinions bizarres et vouloir vous dire qu’avec tous ces trucs ésotériques vous développerez une connaissance de soi ! Encore un qui prétend éloigner les girafes et qui ne fait que planter des presse-purées !

MORALISATION RELIGIEUSE

« Mamie fait la morale à sa petite fille :

– Tu dois bien faire attention à ce que tu fais Sidonie, parce que si tu es gentille tu iras au paradis, mais si tu es méchante, tu iras en enfer.

– Et pour aller au cirque, qu’est ce que je dois faire ?« .

Là encore, les deux discours se situent sur des plan différents. La Mamie fait sa leçon de morale, si tu fais le bien, tu reçois une gratification en allant au paradis, si tu fais le mal, tu reçois une sanction en allant en enfer. Seulement, en raisonnant en terme de lieu (aller là ou là), elle autorise la petite fille à raisonner en termes de condition pour se rendre dans tel ou tel endroit et comme elle aimerait bien aller au cirque, alors, elle pose la question de savoir comme elle doit se comporter pour obtenir ce qu’elle attend. Elle n’a rien compris au discours moralisateur, elle n’a vu qu’une association entre une condition et un lieu : gentille permet d’aller au paradis, méchante permet d’aller en enfer. Donc elle veut savoir ce qui permet d’aller au cirque. Elle a bien sa logique la petite ! Elle est tout à fait maligne, seulement, elle n’est pas entré dans la logique où voulait la faire entrer sa mamie. Elle n’a pas pensé à se culpabiliser sur ses actes et à craindre dans le futur le jugement. Elle n’a pas été imprégnée de toute cette culture religieuse, elle est innocente, et dans son innocence, l’enfer et le paradis sont des lieux où on va, des lieux que l’on peut visiter (comme le cirque !). Mamie, elle, a reçu un conditionnement religieux probablement depuis son enfance et on lui a inculqué l’idée du péché et de sa sanction, l’idée de la vertu et de sa gratification au ciel. Elle ne peut pas y voir une sorte de promenade de l’âme après la mort. Quelle est la position qui est la plus juste sur le statut de l’au-delà ? Mamie croit qu’après la mort, il y a le jugement qui expédie les méchant rôtir en enfer et les gentils chanter au paradis, c’est ce qui nous attend, c’est le but assigné par la religion. Sidonie nous suggère seulement l’idée d’un itinéraire de l’âme de lieu en lieu, une évolution qui dans un regard d’enfant est une promenade, un jeu. Ce n’est pas grave et sérieux comme le sentiment de la faute qui vous expédie là où vous l’avez mérité. Il y a peut-être quelque chose de très juste dans ce regard d’enfant non ?

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SOCIOLOGIE / HUMOUR & SOCIETE par Nicolas GODIN, Mélanie LAUZON, Christine MESLIN, Alexandra MUNGER

L’humour ne s’adresse pas seulement à l’individu, mais c’est aussi un phénomène grandissant touchant beaucoup de sociétés. Étant de plus en plus présente dans la société québécoise actuelle, l’humour n’est pas pour autant banalisée, mais souligne plutôt un besoin grandissant de détachement à un rythme de vie devenant plus en plus accéléré et amenant son lot d’anxiété.

Depuis à peine dix ans environ, le « marché humoristique » (tout ce qui est en lien avec l’humour et qui est médiatisé) s’est vu connaître une croissance remarquable au Québec et dans plusieurs autres pays du monde. L’humour est devenu omniprésent dans la vie de tous et chacun. « Chaque culture développe de façon prépondérante un schème comique. L’humour commence à occuper une place fondamentale et irremplaçable« (1). On pourrait presque dire que c’est au fond l’introduction à la société de loisir prédit par les gouvernements dans les années quatre-vingts. L’humour répond à un besoin de détente et de liberté longtemps recherchée par les gens.

Aujourd’hui, la société, confrontée à un rythme de vie bousculé par l’accélération de la consommation et de la production voit se développer le besoin, voir la nécessité de se détendre par l’humour. C’est pour cette raison que les émissions et les spectacles humoristiques prennent de plus en plus de place dans la vie de tous les jours. « De plus en plus, la publicité, les émissions d’animation, les slogans dans les manifestations et la mode adoptent un style humoristique, développent un code humoristique« (2).

Selon ce même auteur, le comique est devenu un impératif social généralisé, une atmosphère décontractée, un environnement permanent que l’individu subit jusque dans sa propre quotidienneté. L’humour, désormais, c’est ce qui séduit et rapproche les individus. Ainsi, l’impact de ce phénomène, au point de vue sociologique, est très intéressant.

De plus, certains chercheurs ont trouvé que les sujets de plaisanteries pouvaient se distinguer d’un pays à l’autre. Pendant que les blagues des Américains sont du genre sexuel et agressif ; les Chinois, quant à eux, plaisantent plutôt sur les interactions sociales, tandis que les cultures moins industrialisées se plafonnent de rire au sujet de l’environnement physique. Les valeurs sociales attribuées à l’humour s’éloignent aussi d’un pays à l’autre. Ainsi, les chefs américains utilisent plus fréquemment l’humour que le font les chefs de la France ou de l’Italie. Tandis qu’il y a existence de plusieurs émissions humoristiques aux États-Unis et en Grande-Bretagne ; ces émissions sont très rares en Belgique, en Yougoslavie ou en Israël. De plus, il est important de préciser que les sociétés nouvelles ont développé un humour différent de celui des anciennes nations(3). Toutes ces différences sont la conséquence de l’histoire particulière de chacun des pays.

Par conséquent, chaque pays a longtemps été doté d’auteurs fétiches qui n’auraient pas été nécessairement caractérisés d’humoristes dans d’autres pays, à l’époque. Par exemple, il y a BOCCACE en Italie, CERVANTES en Espagne, GRIMMELSHAUSEN en Allemagne ou RABELAIS, VOLTAIRE, MOLIÈRE et MUSSET en France(4). Aujourd’hui, on peut attribuer ce rôle à Raymond DEVOS ou COLUCHE en France, Lise DION ou Jean-Michel ANCTIL au Québec ou encore Drew CARRY, Jimmy FALON et Woody ALLEN aux États-Unis.

D’autre part, l’humour ne reflète pas seulement une volonté de détente comme il était expliqué ci-dessus, mais constitue aussi une forme de résistance aux persécutions subies autrefois chez certaines sociétés moins bien favorisées. C’est notamment le cas des Juifs, où tout leur passé a permis la création de l’humour juif. Il faut par contre préciser que l’humour juif, ce n’est pas nécessairement une blague crée par un juif et destinée à d’autres juifs. Ce sont des blagues qui peuvent être raconté n’importe où dans le monde. Pour que ce soit un humour juif, il faut que ça concerne les problèmes juifs. « L’humour juif, c’est souvent rire pour ne pas pleurer« (5).

Ainsi, il faut comprendre que les juifs ont eu, dans tous les pays où ils ont été dispersés, une histoire unique, sans équivalent à d’autres groupes humains. Certes, persécutions et massacres ont touché bien des communautés depuis que les hommes existent, mais ce qui a été subi par les Juifs a toujours eu un caractère spécifique. Si les grands drames n’incitent guère à l’humour, celui-ci a pu constituer un mode d’endurance aux petites persécutions quotidiennes ou à la misère des ghettos(6).

Donc, comprendre l’humour juif, c’est aussi connaître l’histoire de ce peuple et la réaction de celui-ci face à ce qui lui est arrivé. L’histoire du peuple Juif est marquée par de formidables moments de bonheur, mais aussi par de nombreux passages très douloureux. L’humour permet alors de transcender ces derniers et de montrer que même dans ce qui apparaît comme fondamentalement mauvais, il y a une parcelle de bien capable, pour le moins, d’être une source d’inspiration et de provoquer un sourire. L’humour juif contient beaucoup d’amour. Le véritable humour juif plonge ses racines dans la Bible, le Talmud, la vie traditionnelle, la longue errance parmi les peuples hostiles où il fallait lutter chaque jour pour sa survie. C’est un humour sensible, discret, imprévu et humain. Il est fait d’émotion car il prend ses inspirations dans le malheur. C’est un humour né de l’exode d’un peuple, d’une lutte quotidienne où le soutien moral est de mise(7).

En un point de vue d’ensemble, le rire dans l’humour juif est un mécanisme de défense et il a un effet thérapeutique (On se moque de la faim, de la misère). Parfois, l’histoire juive ne fait même pas rire, mais provoque plutôt un soupir. Malgré tout, certaines histoires, au moins, font rire aux éclats. Il ne faut pas oublier que la majorité des auteurs auxquels nous avons eu accès sont d’accord pour souligner le caractère d’auto-dérision chez cet humour particulier. D’un autre point de vue, certains auteurs évoquent plutôt le rôle pédagogique de l’humour juif, l’enseignement par l’humour(8).

Il n’y a pas que les Juifs qui ont un humour propre à leur passé. La culture italienne aussi contient un humour richement influencé par leurs souvenirs. En effet, l’Italie, séparé en de nombreux petits états, a longtemps fait l’objet de plusieurs conquêtes, a été appauvri de ses ressources naturelles et artistiques et conquis à plusieurs reprises. Il semble que le seul moyen de défense qui restait à ces pauvres gens souvent opprimés était l’humour.

Il est intéressant de remarquer que les italiens qui semblent le plus savoir comment aimer la vie, rire et amuser les autres sont ceux qui, dans le passé lointain de leurs ancêtres, ont souffert beaucoup d’événements historiques. Ainsi, l’image d’un italien savourant les bons moments d’un repas avec ses amis et appréciant l’humour et l’amour n’est pas seulement un stéréotype, mais aussi une reconnaissance à la manière dont les Italiens ont su réagir face aux interminables épreuves de leur vie sous les tyrans. Il ne serait pas étonnant d’ajouter que c’est en assumant toutes ces épreuves que les Italiens ont appris l’art de la survivance et la possibilité d’acquérir la dolce vita. Ils ont su reconnaître leurs fautes et sont maintenant capables d’en rire.

Néanmoins, ils sont tout de même très fiers de leur nationalité. Reste à savoir pourquoi il y a tant de dialectes différents dans ce petit pays. Et bien, la diversité du langage dans chaque région de l’Italie est le résultat de l’histoire culturelle et politique de celle-ci. En effet, avant l’unification politique de l’Italie en 1870, le pays avait longtemps été composé de plusieurs petits états, chacun comportant ses propres traditions et son sens de l’humour unique.

Ces différentes cultures survivent encore aujourd’hui, et c’est ce qui constitue la culture italienne que l’on connaît présentement. C’est pour cette raison que chaque région comme Rome, Milan ou Naples se caractérise par son propre humour(9). En somme, il est possible d’affirmer que l’humour n’est pas seulement un moment de détente et un loisir, mais plutôt un mode de vie que les sociétés ont su adapter à leurs besoins.

Les différents styles d’humour des sociétés n’ont pas seulement été influencés par les persécutions qu’elles ont subies, mais aussi par le fait que certains pays lointains, découverts quasi-simultanément par plusieurs sociétés, ont provoqué une réadaptation de la manière de vivre chez cette nouvelle société. C’est notamment le cas des États-Unis, pays de la liberté où tous et chacun rêvaient d’y vivre ; peut-être dû à l’éloignement de celui-ci par rapport aux autres pays de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie.

Ainsi, l’humour américain a surtout été influencé par des circonstances touchant sa colonisation et tout ce qui résulte de cela. En fait, à l’époque de la colonisation, les nouveaux arrivants ont réalisé que pour survivre dans ce pays, il ne fallait pas seulement disposer de livres d’apprentissage, mais disposer aussi d’une bonne dose de chance combinée de créativité. Ces attitudes ont provoqué un sentiment de « Yankee ingenuity » et de « great American work ethic » entraînant une vague de ridicule envers les nouveaux arrivants qui pensaient pouvoir réussir à vivre dans ce pays seulement avec un livre d’apprentissage ; ce qui, au fond, n’avait aucun sens.

D’autre part, une abondante utilisation de l’exagération caractérise l’humour américain puisque à l’époque de la découverte de ce nouveau continent, les gens qui avaient choisi d’aller en Amérique sentaient l’obligation de montrer un sentiment de supériorité. Les générations suivantes ont suivi l’exemple en parlant de villes d’or, de fontaine de jouvence ou bien de ces montagnes et ces trésors cachés pour amplifier les merveilles de ce pays si loin aux yeux des autres.

Il y a aussi une aisance dans la plaisanterie au sujet des minorités ethniques, qui est encore une fois reliée aux débuts de la colonisation. En effet, à leur arrivée en Amérique, les colons avaient en conscience que les « Indiens » (on sait tous très bien que ce n’était pas des Indiens mais bien des Amérindiens) étaient en-dessous des humains. En fait, ils croyaient que toute personne ayant une peau colorée n’avait pas d’âme. Ainsi, l’humour raciste a longtemps été populaire puisque les humoristes se sentaient supérieurs lors de l’interprétation de ces sujets. Malgré tout, ce genre de sujets amenait plutôt de la tension et de l’injustice pour les nouveaux arrivants étrangers.

D’un autre côté, il ne faut pas oublier que l’arrivée de plusieurs colons portant maintes nationalités a provoqué un dur réajustement du langage. En fait, jamais l’histoire n’avait vu une aussi grande masse de personne faire la conversion de leur langue maternelle vers la nouvelle langue du pays, qui était l’anglais. Il n’en va pas moins de dire que cette conversion amenait un certain niveau d’anxiété chez ces gens.

C’est ce qui amène aujourd’hui, une amusante différence dialectique avec l’anglais parlé en Grande-Bretagne et celui des États-Unis(10).

Même si tous ces aspects de colonisation paraissent lointains pour décrire l’humour américain, il semble que cette influence perdure encore aujourd’hui dans leurs inconscients.

En effet, l’humour américain se veut, encore aujourd’hui, une façon subtile de convaincre les gens de la supériorité américaine, de sa suprématie. L’humoriste est un moraliste qui se déguise en savant(11). Cet humour tend aussi à démontrer la volonté de toujours bien « performer ». Les américains ne font jamais rien à moitié. L’humour américain touche souvent le domaine de l’argent puisque cette société basée sur le modèle libéral croit en la devise : « Qui veut peut« . Ainsi, il n’est pas rare de voir dans les plaisanteries américaines un riche ou un milliardaire se faire passer au savon.

D’autre part, étant d’un modèle libéral, les américains doivent travailler forts et rapidement pour avoir un avantage sur le marché. Donc, la société ne cesse d’accélérer pour ensuite consommer davantage. Ce qui en résulte que les gens ne veulent plus attendre ; tout doit se passer maintenant. Rien ne doit tourner autour du pot. Ainsi, l’humour américain est marqué de courtes phrases, mais des phrases frappantes, qui amène nécessairement le sourire, un centième de seconde plus tard. Bien entendu, l’humour américain, c’est beaucoup plus encore ; néanmoins, c’est tout de même un bon tour d’ensemble pour ce pays si grand.

Un dernier pays pour lequel il pourrait être possible d’analyser le côté humoristique est sans doute la France. Bien entendu, étant un vieux pays, l’analyse historique peut facilement devenir très complexe et inutile à notre sujet principal. Donc, un survol léger mais consistant de ce qu’est la France sera tout de même intéressant pour comprendre cet humour particulier. La France a souvent été le lieu où l’élite intellectuelle s’est épanouie en grand nombre. Cette disposition a influencé profondément la culture et la mentalité des habitants de ce pays. Ainsi, l’admiration pour le bon goût, les salons de discussion ou la littérature sont une partie intégrante de cette société intellectuelle. Cela a marqué de plusieurs manières l’humour français. En effet, l’homme comique essaie de montrer sa supériorité intellectuelle en ayant pris soin de faire une recherche approfondie du langage français, mais en vain. Ce qui en résulte un humour de concept, un humour intellectuel, froid et toujours très recherché. La blague n’est pas comparable à celle des américains puisqu’elle est longue, développée et fortement réfléchie. Il est possible de dire que l’humour français peut être quelquefois agressant car il attaque parfois les autres en riant d’eux sur leur infériorité. On peut alors dire que c’est de l’humour ironique, ce qui n’est pas un humour très vertueux. Malgré tout, c’est un humour très socialisé et accessible à toute la société(12).

 

Notes :

 

(1) LIPOVETSKY, Gilles, Essais sur l’individualisme contemporain, p. 154.

(2) LIPOVETSKY, Gilles, Essais sur l’individualisme contemporain, p. 153.

(3) ZIV, Avner, National styles of humor, p. XI.

(4) ESCARPIT, Robert, L’humour, p. 63.

(5) KLATZMANN, Joseph, L’humour juif, p. 8.

(6) KLATZMANN, Joseph, L’humour juif, pp. 5-6.

(7) STORA-SANDOR, Judith, L’humour juif dans la littérature, p. 1.

(8) KLATZMANN, Joseph, L’humour juif, p. 113.

(9) ZIV, Avner, National styles of humor, pp. 134 à 154.

(10) ZIV, Avner, National styles of humor, pp. 157 à 159.

(11) LIPOVETSKY, Gilles, Essais sur l’individualisme contemporain, p. 150.

(12) ZIV, Avner, National styles of humor, pp. 54 à 81.

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PSYCHANALYSE / HUMOUR & INDIVIDU par Nicolas GODIN, Mélanie LAUZON, Christine MESLIN, Alexandra MUNGER

Comme à tous les Noëls, oncle Roger utilise l’humour à des fins très spécifiques : « flirter » avec tante Bertha, impressionner sa nièce Amandine ou tenter de se faire remarquer. Malheureusement, oncle Roger ne fait pas très bon usage de l’humour puisqu’il en ignore les vraies vertus. Mis à part ces mauvaises blagues, l’humour contient plusieurs utilités bénéfiques pour l’individu et la société. Ce projet aura donc pour but de vous présenter l’humour sous plusieurs de ses facettes et en connaître son immense importance en tant que phénomène grandissant de société.

 

PHILOSOPHIE

Selon le philosophe André COMTE-SPONVILLE, c’est l’esprit qui contient l’humour puisque c’est l’esprit qui se moque de tout.

Il croit que l’humour est une vertu puisqu’il est un préservatif au sérieux ; le sérieux étant la situation intermédiaire entre le désespoir et la futilité. Une vertu est un sommet entre deux vices et l’humour se situe justement entre ces deux extrêmes. Ici, on ne veut pas dire que le sérieux est négatif dans la conduite de notre propre existence, mais il ne faut pas être satisfait de notre trop grand sérieux. Si on manque d’humour, on manque d’humilité, de légèreté ; on est trop sévère ou trop agressif. Au fond, manquer d’humour, c’est aussi manquer de générosité, de douceur, de miséricorde et de lucidité. La lucidité est importante car elle nous montre que ce qui n’est pas dramatique est dérisoire. Pour COMTE-SPONVILLE, l’humour nous apporte un sourire qui nous réconforte et nous convint qu’une situation n’est pas dramatique.

« La vérité de l’humour : la situation est désespérée, mais pas grave« .

Pour le peu que nous sommes, pourquoi se lamenter et se haïr quand il suffit de rire. Par contre, le rire n’est pas tout ; il n’excuse rien. Lorsque le rire apparaît, il faut faire la distinction entre l’humour et l’ironie ; l’ironie n’étant nullement une vertu. C’est plutôt une arme puisqu’elle attaque les autres, s’en moque, les combat jusqu’à ce que seule la personne ironique sorte gagnante. Elle est gagnante, mais négativement.

« Aucune arme n’est la paix, aucune ironie n’est l’humour« . Au fond, c’est le mauvais rire. On peut comparer cela à nos humoristes. La plupart ne sont que des ironistes mais les meilleurs mêlent ironie et humour. L’ironie, c’est le fait de rire des autres, c’est le fait de garder ce sérieux pour rendre ridicule tout le reste. Par contre, l’humour, de son côté, c’est le fait de rire des autres autant que de soi, de s’inclure toujours dans ce qui est dit. L’humour mène à l’humilité car il atteint l’orgueil en brisant le sérieux. Il n’y a pas d’orgueil s’il n’y a pas de sérieux.

Il faut toutefois faire attention ; tout dépendant de la façon dont une plaisanterie est contée et à qui elle est dite, elle peut s’avérer être de l’humour ou de l’ironie. La personne qui s’exclut de sa plaisanterie pourra devenir l’ironiste et la personne qui s’en inclut pourra provoquer de l’humour. C’est pour cela que la lucidité est importante dans l’humour; c’est elle qui permet de faire rire de tout à condition de rire d’abord de soi-même. Ainsi, on pourrait dire que l’humour est une conduite de deuil tandis que l’ironie est plutôt assassine. L’ironie attaque, l’humour combat ; l’ironie blesse, l’humour guérit ; l’ironie veut dominer, l’humour libère ; l’ironie est humiliante, l’humour est humble. L’humour n’est pas simplement au service des autres vertus, il en est une en lui-même car il transmute la tristesse en joie, la désillusion en comique, le désespoir en gaieté. Il désamorce le sérieux. Il n’y a aucune haine ni hypocrisie dans l’humour car cela n’en serait plus.

 

DÉDRAMATISATION

Une des plus importantes caractéristiques de l’humour est sans doute la dédramatisation d’une situation difficile, afin de la rendre plus supportable ou plus agréable. Comme on l’a vu précédemment, l’humour est un moyen stratégique de libérer les angoisses accumulées, qu’elles soient conscientes ou inconscientes. Prenons l’exemple suivant : durant la Guerre Mondiale, à Londres, un bombardier avait détruit la façade d’un magasin où, le lendemain, était affichée la pancarte « Le magasin est plus ouvert que jamais« . Le propriétaire était probablement très angoissé après la destruction de son magasin. Pour éliminer l’angoisse accumulée, faire une économie d’affect, il a fait de l’humour pour banaliser sa situation. Mais il ne faut pas considérer qu’il a utilisé l’humour pour nier la situation dans laquelle il se trouvait et le comparer a une autruche. Il l’a fait pour se soulager de son excès d’angoisse. Il aurait tout aussi bien pu pleurer à cœur joie ou tomber dans les pommes. Mais en utilisant l’humour, il peut faire partager le plaisir qu’il éprouve à se défaire de son angoisse avec d’autres. Dans ces cas présents, l’humour est un peu comme une arme contre la déprime et l’angoisse. « Mieux vaut rire que pleurer« , dit le proverbe. C’est parce que l’humour réussit à dédramatiser les pires situations en nous laissant sourire le temps de rire un peu.

 

DISTANCIATION

Eh Oui ! Même Sigmund FREUD, notre psychanalyste préféré, a eu son mot a dire sur l’humour. Mais on ne pourrait se permettre de mentionner FREUD sans faire aussi intervenir le Moi, le Ça et le Surmoi. Comme on le sait, le Moi doit constamment s’interposer entre les désirs du Ça et les interdits du Surmoi pour mettre un terme à leurs disputes. Le Ça ne demande qu’à satisfaire les pulsions mais le Surmoi réprimande et interdit. « Non Moi, tu ne t’amusera pas !« . Si bien que le Moi tristounet doit se contrôler et contrôler le Ça. Heureusement, le Surmoi n’est pas un tyran. « [Il] s’efforce par l’humour, à consoler le Moi et à le préserver de la souffrance« (1). Il permet alors au Moi de lui donner son énergie psychique pour le soulager. Le Surmoi a alors plus d’énergie et il lui est plus facile de modifier les réactions du Moi, de le consoler, et tout cela, grâce à l’humour. Toutefois, pour être capable de passer son économie d’affects sur le Surmoi, le Moi doit être mature et avoir ce qu’on appelle le contrôle souple de l’action. Le Moi mature peut alors permettre au Surmoi d’utiliser l’humour comme moyen de le protéger.

Cependant, le Surmoi n’utilise pas l’humour pour que pour consoler le Moi quand ce dernier résiste aux pulsions du Ça. Dans toutes sortes de situations difficiles ou le Moi s’affole et se sent en danger, l’humour est utile pour l’en distancier. Comme on l’a vu, l’humour peut facilement banaliser une situation mais permet aussi, en même temps, de s’en détacher. Vu avec humour, un problème devient beaucoup moins important, et menaçant. Grâce à l’échange d’énergie psychique et à l’économie d’affects, le Surmoi réconforte le Moi en lui offrant une nouvelle vision des choses. « Regarde le monde qui te semble si dangereux. Une vraie blague ! Moque-toi en donc un peu« . L’humour n’est qu’une méthode parmi d’autres de se protéger ainsi de la souffrance mais elle le fait en procurant du plaisir. « L’affirmation du principe de plaisir prend place dans la grande série des méthodes que la psychique de l’homme a édifiée en vue de se soustraire à la contrainte de la douleur, série qui s’ouvre par la névrose et la folie et embrasse également l’ivresse, le reploiement sur soi-même, l’extase« (2).

Mais sans connaître les explications de FREUD sur l’humour, il reste que c’est un bon moyen de distanciation. C’est un peu une façon de se fermer au monde en passant de participant à observateur et critique. On s’y éclipse en l’empêchant de nous atteindre, de nous envahir. Rire d’une situation, c’est la transformer en spectacle. Cela nous permet de triompher de la peur, du désarroi, de l’incompréhension et de l’humiliation. Cependant, la distance à besoin de distance. Il sera plus facile, et plus acceptable, de se moquer d’un événement qui a déjà été éloigné par le temps ou l’espace. Par exemple, à peine commence-t-on à blaguer sur les évènements du 11 septembre 2001 : « Comment appelle t-on celui qui vole par dessus un gratte-ciel ? Superman ! Comment appelle t-on celui qui grimpe sur un gratte-ciel ? Spiderman ! Comment appelle t-on celui qui s’écrase sur un gratte-ciel ? Musulman !« .

 

LE PETIT ANGE, LE PETIT DÉMON ET LE PETIT JUGE

 

Pour FREUD, nous avons tous des pulsions qui nous poussent à satisfaire nos besoins fondamentaux. Ces besoins sont évidemment de manger, de boire, d’évacuer, de dormir, de respirer et les incontournables relations sexuelles. Comme on l’a compris, il ne nous est pas toujours possible d’assouvir tous ces besoins immédiatement lorsqu’ils se présentent. Alors on doit parfois être écartelé entre le désir de se débarrasser de ces besoins, et les circonstances qui nous en empêchent. S’il n’y a pas d’eau, on ne peut pas boire. Si on est dans une épicerie et qu’on a faim, on ne peut pas manger sur le champ. Si on est dans un autobus, on ne peut pas avoir de relations sexuelles. Du moins, cela serait très surprenant. FREUD nous personnifie ce petit phénomène avec trois mignons personnages : le Moi, le Ça et le Surmoi. Le Ça représente toutes les pulsions présentes dans une personne. Un certain professeur de psychologie de niveau collégial le compare à un « super pervers qui ne recherche que le plaisir« (3). C’est lui qui nous pousse à manger trop de gâteaux le dimanche après-midi, ou à pincer la fesse du voisin. Il peut être amusant de se laisser tenter par le Ça mais attention ! Il y a des conséquences (telles que le courroux du voisin). Le Surmoi est là pour nous remettre dans le droit chemin. Il représente toutes les règles, les interdits intériorisés. C’est la police intérieure. C’est lui la raison, celui qui empêche de trop faire le fou. On peut voir que le Ça et le Surmoi sont en constant désaccord. Les petits Disney nous les montrent souvent en tant que petit ange et petit démon. Finalement, il y a le Moi qui est l’instance à l’intérieur de nous. Il est là pour négocier entre le Surmoi et le Ça. C’est le juge qui décide à qui obéir. Bien sûr, c’est aussi lui qui doit endurer celui du Ça ou du Surmoi qui n’a pas été écouté.

 

Notes :

 

(1) FREUD, Sigmund, Le mot d’esprit et son rapport avec l’inconscient, collection « Idées », NRF, Gallimard n°198, p. 376.

(2) FREUD, Sigmund, Le mot d’esprit et son rapport avec l’inconscient, collection « Idées », NRF, Gallimard n°198, p. 403.

(3) DÉROSIER, Philippe, Initiation à la psychologie, quatrième cours, session d’automne 2003.

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HISTOIRE / QUID DE L’HUMOUR ? par Nicolas GODIN, Mélanie LAUZON, Christine MESLIN, Alexandra MUNGER

Bien que la plupart d’entre nous y ont souvent recours, mais parfois inconsciemment, d’autre essai tant bien que mal de la manier. Ces derniers se le demandent encore : qu’est ce que c’est l’humour exactement ? Ce n’est pas seulement un paquet de moyens que l’on utilise pour faire rire les gens, comme on croit le plus souvent. Et ce n’est pas non plus les blagues du beau-frère les dimanches après-midi. Non, non ! C’est un peu plus compliqué que cela. Comme tout ce qui brille n’est pas or, tout ce qui se rattache à l’humour ne fait pas nécessairement rire ; et tout ce qui fait rire n’est pas nécessairement de l’humour. Plusieurs théories ont été faites sur l’humour pour expliquer ce qu’il est. Et certaines d’entre-elles remontent à bien plus loin que nos humoristes d’aujourd’hui. Voyons donc quelques-unes de ces théories.

 

THÉORIE SUR L’HUMOR

 

Il faut tout d’abord savoir que le mot humour est le dérivé de humor qui désignait, dans l’antiquité, quatre principaux fluides corporels : le sang, la bile, la pituite et l’atrabile. Des médecins du premier siècle de notre ère, comme HIPPOCRATE ou GALIEN, croyaient que le corps humain était constitué de ces divers liquides. La santé et l’humeur dépendaient de l’équilibre entre ces quatre fluides. Par exemple, si une personne a beaucoup de sang dans son système, elle aura un caractère sanguin, et sera chaleureux et aimable, tandis qu’une personne qui a beaucoup de bile dans le corps sera flegmatique et angoissée (d’où l’expression « se faire de la bile » qui est resté aujourd’hui). GALIEN croyait que l’humour était un état des humors parmi d’autres et était aussi causé par un de leur mélange bien spécifique. Ce déséquilibre qu’était l’humour était considéré, comme la colère, l’angoisse ou l’excitation, comme un état anormal, une maladie, et devait donc être guérit. Tant pis pour les farceurs de l’époque !

 

VOLET HISTORIQUE

 

L’humour, en tant qu’expression de l’agressivité, possède fièrement une longue tradition. Il est possible de voir une de ses premières apparitions dans la Bible où il est présent avec une connotation agressive. Ensuite, les penseurs grecs se sont également penchés là-dessus. PLATON situait la source principale du rire dans le ridicule des autres et dans l’attaque de leurs faiblesses. ARISTOTE, lui, pensait que le rire donnait le plaisir d’abaisser l’autre : rire de quelqu’un, c’est le rendre ridicule et répugnant. Le rire était si fort dans la Grèce Antique qu’on lui attribuait une force magique. C’est un pouvoir qu’on pouvait retrouver dans plusieurs légendes. Par exemple, celle d’ARCHILOQUE, l’inventeur des vers iambiques et de la satire. ARCHILOQUE était le fils d’un prêtre et d’une esclave et il avait reçu la promesse du père de sa bien-aimée qu’il pouvait la marier. Plus tard, le père découvrit les racines du jeune homme, et donc, il revint sur sa parole qu’il ne consentait plus au mariage. ARCHILOQUE, vexé, composa des vers où il se moquait du père et il décida de les lire en public, ce qui fit d’eux la risée générale. Le père et la fille, ne pouvant plus supporter le ridicule, décidèrent de se suicider.

Par contre, il n’y a pas seulement les anciens Grecs qui utilisaient l’humour comme instrument d’attaque. Au Moyen-Âge, les tribus arabes utilisaient cela dans les combats, encore sous la forme de satire nommée « Hidja« . Un poète quelconque, avant la guerre, composait des satires ridiculisant l’ennemi. Lorsque la tribu partait pour sa bataille, le poète était à la tête des guerriers et déclarait ses vers. À la fin de la bataille, le poète avait les mêmes honneurs que les héros qui combattaient aux sabres. Selon certaines sources, l’origine du rire se trouve dans l’évolution du combat physique, chez l’homme primitif. En effet, lorsque le combat était terminé, le vainqueur relâchait, grâce au rire, la tension que l’effort physique lui avait imposée. Le vaincu devait rééquilibrer sa tension d’une manière très différente ; en pleurant. De plus, suite au combat, le vaincu en sortait généralement avec des ecchymoses qui étaient très visibles. Plus tard, la simple vue de ces déformations engendrait le rire, ce qui augmentait la supériorité du vainqueur. Ce serait de cette manière que le ridicule et aussi la peur de faire rire de nous seraient nés ; donc la peur d’être « perdant ».

Avec le temps, le combat intellectuel a graduellement remplacé le combat physique. C’est en fait le même principe que le combat physique (désir de vaincre, forte compétition, le vainqueur rie ; le perdant est embarrassé) mais avec des mots…

 

THÉORIES SUR L’HUMOUR(1)

 

L’humour possède plusieurs fonctions : il en va de la fonction agressive pour aller jusqu’à la fonction sexuelle tout en passant par les fonctions sociales, défensives et intellectuelles. D’un point de vue d’ensemble, il s’agira de bien expliquer ces fonctions pour mieux comprendre à quoi sert le fait de rire des autres, de soi, ou des sujets tabous. Il faudra commencer par décrire à quel point l’humour peut s’avérer une arme défensive et offensive.

Dans la vie de chacun, il y aura toujours des obstacles qui empêcheront d’arriver à nos fins. Ce qui en résulte un sentiment d’insatisfaction et de « frustration » qui donnent plusieurs sortes de réactions, dont la plus courante est l’agressivité. La plupart du temps, on défoule cette agressivité vers les choses qui ne risquent pas de nous rendre la monnaie de notre pièce ; par exemple, le fameux marteau et son compagnon le clou. Dans les relations humaines, l’agressivité produite par les frustrations se dirige surtout vers l’infériorité. Lorsque nous sommes devant nos égaux ou nos supérieurs, il est plus difficile de disposer de la frustration. Donc, l’humour permet justement un excellent camouflage.

On peut aussi relier la fonction agressive de l’humour à une autre théorie : la compensation d’un sentiment d’infériorité. En effet, on utiliserait parfois l’humour agressif pour compenser le complexe d’infériorité, qui serait un stade normal au développement de l’être humain. Il y a plusieurs exemples historiques qui prouvent cette théorie. Par exemple, NAPOLÉON qui, malgré sa petite taille, a réussit de grandes conquêtes, l’ascension de ROOSEVELT à la présidence en compensation de sa paralysie, etc. Alors, on remarque qu’un des moyens pour arriver à prouver sa propre valeur serait l’humour.

Bref, l’humour permet de dire ou de proposer des idées désagréables, sans avoir à redouter les réactions violentes ou les représailles qui pourraient normalement s’en suivre. Au contraire, si la « victime » de la farce ne rie pas ou ne reconnaît pas les règles du jeu, elle sera accusée de ne pas avoir le sens de l’humour. Ce qui veut dire que pour détenir une bonne défense, l’humour doit être sur le même ton que son adversaire.

Ensuite, on pourrait dire que l’humour a une fonction sexuelle. La plupart des recherches sur le sexe ont été dévoilées par FREUD qui osa percer un de ces sujets les plus tabou. Il explique que la sexualité, comme l’agressivité, se heurte à des interdictions puissantes dans notre société. Donc, son expression est réprimée et une certaine quantité d’énergie psychique doit être utilisé pour l’endiguer. L’humour permet donc de s’exprimer d’une façon socialement acceptable et détournée. C’est ce qui permet de libérer cette énergie psychique qui était utilisée pour bloquer les pulsions. Évidemment, cette théorie s’applique seulement à l’époque de FREUD où, par exemple, une femme aurait pu provoquer des battements de cœur aux hommes seulement en montrant sa cheville. C’est à se demander s’il dirait la même chose en voyant la société d’aujourd’hui (revue, film, et tout autres choses portant sur le sexe). Donc, la conséquence logique de la théorie freudienne pourrait être ceci : plus le tabou de l’expression de la sexualité diminue, moins il devrait se manifester par des voies détournées comme l’humour.

L’humour sexuel peut aussi être utilisé pour rabaisser certaines personnes. Effectivement, le fait d’imaginer un politicien nu à l’apogée de sa carrière fait beaucoup plus rire que d’imaginer un homme nu de cinquante ans et bedonnant. Un autre aspect de l’humour où la sexualité est utilisée pour abaisser autrui se trouve dans le personnage du « cocu ». Ce sujet fut utilisé dans plusieurs comédies comme celle de MOLIÈRE ou de LABICHE. Si nous prenons un personnage politique et nous apprenons qu’il est cocu, et bien son prochain discours sur les forces de l’ordre ne serait aucunement prit au sérieux. Par contre, un fait intéressant, la femme cocue ne sera jamais ridiculisée car on la prendra en pitié puisqu’elle a été trompée.

Évidemment, l’humour permet d’aborder plusieurs sujets comme l’homosexualité, l’impuissance, etc. Quand on les ridiculise, on réussit à les dominer et à réduire leurs effets. Pour ce qui est de la sexualité, FREUD a cherché à comprendre. Selon lui, la population entière est bisexuée. Une tendance homosexuelle reste latente toute notre vie. Cette tendance inconsciente, et parfois préconsciente, nous fait craindre tout ce qui est lié à l’homosexualité ; d’où l’existence d’un vaste répertoire de farce dirigé contre les homosexuels.

L’humour influence aussi les rapports humains. Donc, il est possible de lui attribuer une fonction sociale. Peu ont osé soutenir qu’il était également possible de changer le monde par ce moyen. Une farce placée au bon moment peut très bien détendre l’atmosphère, ou lorsqu’un comportement spécifique est tourné au ridicule, ce comportement ne peut qu’être amélioré. De plus, le rire se vit en société puisqu’il est vrai qu’on ne rit, la plupart du temps, qu’avec un autre individu.

MOLIÈRE a écrit dans sa préface à Tartuffe : « Le but de la comédie est de corriger les vices de l’homme« . Charlie CHAPLIN pensait lui aussi que l’humour pouvait rendre les gens « conscients des injustices de la vie« . Donc, on pourrait voir l’humour comme un instrument de justice qui est utilisé, bizarrement, par certaines sociétés. Par exemple, il y a les Inuits qui l’utilisaient pour cette raison. En effet, deux personnes se faisaient juger et celle qui se faisait le plus ridiculiser perdait sa cause. Cette fonction de « justice sociale » est à la base de l’humour sociopolitique, connue principalement sous la forme de satire.

Lorsque nous retrouvons des nations, des états ou des provinces qui possèdent des endroits institutionnalisés, comme des théâtres de chansonniers où les gens peuvent se laisser emporter, rire et se détendre aux dépends du gouvernement, on voit que ça permet de faire baisser l’hostilité des gens et d’empêcher de manifester la malveillance sous des formes plus dangereuses. Malgré tout, dans certains cas, les chansonniers vont aider leur gouvernement sans même le savoir.

Le sourire est vraiment à la base du rire et apparaît au cours du développement de l’enfant. Avec l’âge, le sourire est plus souvent provoqué par l’humour que par l’amusement. Bref, « l’humour peut être considéré comme une création sociale dont l’objet principal est d’établir des relations entre les personnes« . Plusieurs humoristes confient que dans leur jeunesse, alors qu’ils faisaient rire, ceux-ci devenaient plus sympathiques aux autres. Ainsi, pour s’intégrer, un des meilleurs trucs consiste à se faire humoriste. On peut même aller jusqu’à dire que l’expression humoristique accorde, à son auteur, une position privilégiée dans le groupe.

BERGSON énonce aussi qu’il est parfois possible de rire lorsqu’un comportement est anormal. Par exemple, dans un groupe de hippies, une personne qui s’habille avec un costume et une cravate va sûrement déclencher quelques rires. Alors, il va probablement se présenter avec d’autres vêtements différents la journée suivante. Donc, on peut attribuer à l’humour une petite fonction de communication. L’humour a aussi un rôle important au niveau des amis. Par exemple, si une personne montre à un ami une caricature qu’il trouve particulièrement drôle, mais que l’ami en question ne rit pas, la personne se sentira offensée puisqu’elle croit que son ami juge son humour. D’un autre côté, si une personne réussit à faire rire quelqu’un qu’il vient de rencontrer, il sera porter à vouloir lui reparler et il deviendra peut-être, dans l’idéal, un ami.

L’utilisation du « bouc émissaire », servant de cible pour les blagues et les anecdotes, est utilisée pour renforcer les liens qui existent dans un groupe. Par exemple, les québécois concentrent souvent leurs blagues ironiques sur les français ; ce qui renforce leur lien d’être québécois pur laine. En plus de voir apparaître un sentiment de supériorité, comme on a vu ci-haut, le fait d’avoir un bouc émissaire permet d’atténuer l’agressivité et les frustrations du groupe. Malheureusement, l’utilisation de ce genre de victime n’est pas toujours bien car dans certaines situations, le souffre-douleur est obligé de subir ces farces à son égard, comme par exemple, à l’école ou dans les parcs. On pourrait même comparer cet humour au mercure : quand on le touche, il change de forme, puis se transforme en un nouveau bloc. Il en va de même pour les groupes d’humour. Encore une fois, comme le mercure, l’humour irradie tous les éléments qui créent la dynamique d’un groupe !

Maintenant, il serait intéressant d’explorer la fonction défensive de l’humour. Le rire nous délivre du malaise, de la tension, de même que de l’angoisse. Plus le danger est grand, plus le plaisir du soulagement sera puissant lorsque tout danger sera écarté. Donc, on peut dire que l’humour, principal raison du rire, est un moyen de défense aux situations qui provoquent des sentiments d’angoisse. Dans la perspective psychanalytique, plusieurs conceptions ont été développées pour décrire ces mécanismes de défense comme par exemple, la « rationalisation ». Ce mécanisme consiste à inventer de bonnes raisons pour s’excuser des échecs qui pourraient menacer l’image que l’on a de soi. Un autre moyen de défense pourrait être l’humour noir. En effet, celui-ci permet de nous défendre contre les situations qui provoquent une certaine peur. On peut donc l’utiliser en ridiculisant les menaces qui peuvent être la maladie, la guerre et beaucoup d’autres choses. C’est ce qui nous permet de persuader qu’on n’a aucunement peur. Ce genre d’humour peut aussi transformer des choses horribles en véritables plaisanteries. Bref, au lieu de s’apitoyer sur ses propres malheurs, ce genre d’humour permet d’en rire et de s’en libérer.

L’humour défensif a aussi un tout autre côté qui peut être considéré : l’humour à ses propres dépends. En effet, le fait de se moquer de soi-même est un très bon moyen de défense. L’auto-dérision, dans son terme plus scientifique, montre un degré plus élevé d’acceptation de soi. Donc, un moins grand nombre de remarques peuvent diminuer psychologiquement l’individu car il connaît ses propres défauts mieux que tous. Bref, nous désarmons l’adversaire. Nous pouvons prendre exemple sur Mario JEAN qui parle souvent de sa grosseur lors de ses « sketchs ». On peut aussi remarquer que l’humour noir et l’auto-dérision possèdent un lien : ils permettent de conserver une bonne image de soi et de sauvegarder son équilibre mental.

Dernièrement, on voit aussi une fonction intellectuelle dans l’humour. Un certain chercheur, BERGLER, pensait que « le plaisir intellectuel que nous éprouvons dans l’humour est une expression de vengeance contre nos parents et nos enseignants qui nous prescrivent comment nous devons parler« . En jouant avec le non-sens et en déformant les mots de différentes manières, nous devenons beaucoup plus puissants. Cet humour (intellectuel) reflète nos capacités d’élargir notre intelligence car il nous incite à créer des liens qui, à la base, n’existent pas.

 

MÉCANISMES PLAQUÉS SUR LE VIVANT

 

On ne se pencha pas davantage sur la question de l’humour que vers la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle. Henri BERGSON, un philosophe français, est arrivé à établir une théorie applicable à toutes les formes de l’humour : le geste, le mouvement, l’action ou la parole. Il y est parvenu en se questionnant sur l’opposition entre l’aspect changeant de l’humour et son côté mécanique. On peut en effet remarquer que, ce qui fait rire est non seulement variable et d’apparence irrationnelle mais aussi répétitif et prévisible, comme un mécanisme. D’après BERGSON, l’humour provenait de la représentation d’une machine ou d’un mécanisme, uni à la réalité instable de la vie. BERGSON considérait, comme DESCARTES, que le corps de l’homme était en fait une machine. Et lorsqu’un homme court dans la rue, trébuche et tombe, les gens vont rire parce que son corps apparaît comme une machine rigide qui voudrait convertir la situation à sa propre inertie, mais n’y parvient pas. L’idée que la machine, supposée être infaillible, puisse perdre le contrôle aussi bêtement que par la faute d’une roche provoque les rires.

BERGSON donne aussi l’exemple du domino qui tombe et fait s’effondrer toute une rangée de dominos. Ces dominos alignés représentent, pour l’observateur, un mécanisme quelconque. Le principe d’un mécanisme n’est évidemment pas d’aboutir à une catastrophe, une destruction ou l’écrabouillement d’une rangée. Dans le cas de l’homme qui trébuche ou des dominos qui tombent, comme dans d’autres situations de ce genre, la représentation d’un mécanisme, ou d’une machine a été dérangée par les évènements dans lesquels elle apparaît.

Pour BERGSON, le fait de déloger l’attente qu’on avait d’un mécanisme par une situation inattendue de la vie se résume à être de l’humour. C’est pourquoi BERGSON croit qu’il « est comique tout arrangement d’actes et d’événements qui nous donne, insérés l’un dans l’autre, l’illusion de la vie et la sensation nette d’un agencement mécanique« (2). Il emploie le terme « mécanisme plaqué sur le vivant » pour désigner l’impression de mécanique rigide superposée à du vivant adapté qui est à l’origine de l’humour.

 

THÉORIES BIOLOGIQUES

 

Une récente étude(3) a démontré que lorsque des personnes écoutent de bonnes blagues, une partie très précise de leur cerveau est largement utilisée pour comprendre pourquoi la blague en question est drôle. Évidemment, les chercheurs ont découvert cela en utilisant le Magnetic Resonance Imaging, un appareil médical utilisé pour prendre les images des organes internes comme le cerveau. Cette région serait située à l’arrière des lobes frontaux et les gens qui ont des dommages à cette partie perdent leur sens de l’humour. Cette partie réagit lorsqu’il y a un effet de surprise ; ce qui ressemble à ce qu’une farce peut effectuer. De plus, lorsqu’ils ont comparé le cerveau avant un « punch » et le cerveau après ce « punch« , les chercheurs ont remarqué, à la fin de la blague, qu’il y avait beaucoup d’action dans le cortex préfrontal, partie avant du cerveau. Sans cette partie, l’humain ne pourrait tout simplement pas rire d’une bonne blague.

Il est intéressant de mentionner que le type de blague utilisée va faire réagir différentes parties du cerveau. Par exemple, une blague cognitive, qui se rapporte au raisonnement et à l’apprentissage, va faire réagir la région qui décode le langage. Pour ce qui est des blagues phonétiques, qui sont des jeux de mots ou des calembours, elles stimulent la région qui traite les sons. Donc, chaque farce est rie de différentes façons.

Une autre recherche(4), où est utilisé un électroencéphalogramme pour visionner ce qui se passe dans le cerveau, expose les parties qui sont sollicitées lors du rire. Le lobe frontal, qui implique les réponses émotives, devient très actif, tandis que le côté gauche du cortex cérébral analyse les mots et la structure des blagues. De plus, l’hémisphère droit du cortex met en jeu les capacités intellectuelles pour comprendre la farce et, finalement, la section motrice du cerveau donne l’effet physique du rire.

La grande question est : « Pourquoi rit-on ?« . Certains spécialistes pensent que le rire est une façon pour le cerveau d’évaluer certaines situations qui mettent en jeu nos émotions. Notre réaction est influencée par l’effet de surprise ou plutôt le « punch » mentionné plus haut. Donc, ce serait avec le rire que notre cerveau évalue l’effet de surprise.

L’humour possède plusieurs avantages, dont celui de garder en santé une personne. En effet, le rire s’avère un excellent remède contre l’anxiété et la déprime. Le rire provoque, comme Bernard RAQUIN, spécialiste du bien-être le dit, une gymnastique corporelle qui réussit à masser les organes et stimuler leurs fonctions. Elle réussit aussi à améliorer la circulation de l’oxygène qui déclenche bien-être et euphorie. Le rire, tout comme l’excitation, agit sur la peau et le système sympathique qu’il stimule et accélère. En agissant sur de nombreuses parties du corps, le rire tonifie les organes et stimule les défenses immunitaires.

Évidemment, l’humour apporte d’autres bénéfices : il éveille l’esprit, stimule la mémoire et développe la créativité. Au niveau biologique, lorsque nous rions, le corps produit des endorphines, ce qui provoque un sentiment qui ressemble parfois à de l’extase. Lorsque que le rire est utilisé à titre préventif, il réduit les risques d’accidents cérébraux, cardio-vasculaires et les dépressions.

Le rire peut aussi agir comme une excellente respiration. Sous l’effet du rire, le diaphragme, organe qui sert à séparer les poumons, se détend. Lorsqu’une personne respire mal ou ne rie pas, le dioxyde de carbone qui est dans ses poumons n’est pas évacué car l’organisme ne reçoit pas assez d’oxygène. Quelques activités peuvent remplacer le rire comme les sports intenses (aérobie, jogging, tennis) ou l’acte sexuel passionné.

 

THÉORIES PSYCHOLOGIQUES

 

Pour ce qui est de théories psychanalytiques de l’humour, il sera plus facile de commencer par l’effet : le rire. Beaucoup de théories d’ordre biologiques ont été faites sur le rire mais voyons plutôt comment la psychologie parvient à l’expliquer. Pour plusieurs psychanalystes, dont Sigmund FREUD, Charles MAURON et Sarah KOFMAN, le rire est le résultat d’un phénomène économique de l’énergie psychique(5). D’après eux, lorsqu’on se fait des prévisions ou des représentations mentales du futur, nous faisons une accumulation d’énergie psychique. Mais puisque, bien souvent, l’énergie accumulée n’est pas celle dont nécessitait l’évènement à venir, nous nous retrouvons avec un surplus. Si ce trop plein d’énergie est évacué lentement au cours de la réalisation de l’événement, il en résultera un sentiment de triomphe face à une angoisse quelconque.

Mais si, au contraire, la réalisation de l’événement est brusque, l’évacuation de l’énergie psychique se fait sous la forme d’une sorte d’éclatement, d’une explosion. Charles MAURON prétend qu' »elle se fait physiquement, dans ce petit accès d’épilepsie qu’est le rire« (6). Ce phénomène se nomme l’économie d’affect.

Ce qui fait rire est donc le fait de briser brusquement une attente ou une idée précise que l’on s’était faite du déroulement d’un évènement à venir. Cette théorie peut facilement expliquer pourquoi les procédés humoristiques emploient, la plus part du temps, une chute rapide et inattendue.

Par contre, le triomphe d’une angoisse peut, elle aussi, provoquer l’éclatement d’énergie psychique. Par exemple, pour la psychanalyse, dès son plus jeune âge, un enfant est bien vite assaillit par d’innombrables angoisses. La première qu’il ait provient de la peur d’être dévorée. Ainsi, on peut voir que dès qu’un bébé a compris que les grimaces faites devant lui n’ont rien de menaçant, il éclate de rire, libérant ainsi l’épargne d’énergie accumulée. Et plus tard, c’est le « coucou » bien connu qui fait rire le bébé en détruisant brusquement l’angoisse et la peur d’être abandonné. Au cours de notre développement, les causes du rire vont évoluer parallèlement à l’évolution des angoisses. Voilà ce qui explique pourquoi les mimiques d’un dinosaure mauve ne font plus rire Papy et pourquoi Junior ne trouve pas drôle que les impôts soient si peu élevés cette année.

Comme on l’a compris, l’économie d’affect procure une certaine forme de plaisir. Et en psychanalyse, l’humour intervient lorsque l’on provoque volontairement cette forme de plaisir quand on en ressent le besoin.

 

Notes :

(1) A. ZIV, J.-M. DIEM, Le sens de l’humour, Dunod, Bordas, Paris, 1987.

(2) Laughlab Discovers the Brain’s Funnybone, (page consultée en ligne le 18 avril 2003), adresse URL : http://www.laughlab.co.uk/brainsFunnyBone.html.

(3) BRETON, René, La science du rire, (page consultée en ligne le 18 avril 2003), adresse URL : http://www.lesdebrouillards.qc.ca/AfficheTexte/Journal.asp?DevID=1204.

(4) ZIV Avner, National styles of humor, p.XI.

(5) JARDON, Denise, Du Comique dans le texte littéraire, Belgique, éditions De Boeck-Duculot, 1988, p. 15.

(6) MAURON, Charles, Psychocritique du genre comique, Paris, José Corti, 1970, p. 19.

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EDITORIAL / HUMOUR ? par Olivier BRIFFAUT

Qu’est-ce que l’humour ? Remarquons que le mot, tel que nous l’écrivons, est d’origine anglaise, après avoir été français. Ce terme exprime, dans le sens anglais, quelque chose de typiquement anglo-saxon, à savoir l’impassibilité dans l’ironie ou dans une manière de donner une note de sérieux dans quelque chose qui n’en a pas. Alors que l’esprit français, exactement contraire, donne une note de plaisanterie dans quelque chose de sérieux pour le rendre plus supportable. L’humour anglais, c’est faire semblant de se prendre au sérieux. Quand il devient français, c’est ne pas se prendre trop au sérieux ! (Lire les analyses comparatives historique, psychanalytique et sociologique de nos intervenants québécois Nicolas GODIN, Mélanie LAUZON, Christine MESLIN, Alexandra MUNGER). Ce n’est offenser personne de relever que le sens de l’humour ou de la plaisanterie brille souvent par son absence chez quelques-uns dont on a longuement frotté le crâne (qui brille lui aussi) avec des livres et qui, par conséquent, se croient obligés de paraître sérieux pour paraître savants (lire l’analyse philosophique de Serge CARFANTAN !). Des discussions sérieuses ne peuvent être que graves et pesantes. Une blague, une plaisanterie dans une discussion dite sérieuse, étonne comme une inconvenance ou choque comme un sacrilège. L’humour à la française, c’est l’instinct de faire cesser en soi, ou autour de soi, ce que l’on appelle au cinéma le « suspense », l’instinct de produire une détente, de dédramatiser une situation (lire l’analyse littéraire de Serge CARFANTAN). C’est une bonne habitude à prendre que celle de rire de soi, le plus souvent possible ! Quels bienfaits sont ceux de la détente, d’un instant de repos ; le bienfait d’un clin d’œil qu’on se fait à soi-même pour se dire qu’on ne se laisse pas prendre par les matamores et les fanfarons qui nous habitent ou qui habitent les autres. Les bienfaits ? Peut-être éviter l’hypertension artérielle et les maladies du cœur ou prévenir la névrose… Qui sait ! Malheureusement il n’est pas donné à tout le monde d’avoir de l’humour devant les autres et avec soi-même. Il y faudrait d’abord une certaine vivacité d’esprit, une rapidité de la pensée et surtout le sens du comique, le pouvoir de sentir tout ce qu’il y a de drôle ou de ridicule dans le sérieux que l’on se donne ou que se donnent quelques-uns.

Ce qui suppose de la bonne humeur !

 

« Le sourire est le commencement de la grimace » (Jules RENARD, Journal).

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