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DES MOTS DE L’HISTOIRE… Une sélection de citations opérée par PAPIERS UNIVERSITAIRES issues des Mots les plus drôles de l’histoire de Bernadette DE CASTELBAJAC

L’opulente reine d’Espagne ISABELLE II, qui mourut au début de notre siècle, s’intéressait de très près aux jeunes gens. Séduite par un musicien à peine sorti de l’enfance, elle lui disait : « J’adore votre musique, mais je suis un peu sourde… approchez-vous, là, plus près de ma cuisse« …

Pourtant l’amour, s’il faut en croire le charmant Louis BOUILHET, ami de FLAUBERT, n’a pas besoin d’un support exceptionnel pour s’épanouir :

« Qu’importe ton sein maigre, ô mon objet aimé,

On est plus près du cœur quand la poitrine est plate

Et je vois, comme un merle en sa cage enfermé,

L’Amour, entre deux os, rêvant sur une patte« .

Paul GAUGUIN allait chercher le paradis à Tahiti et non l’amour des femmes : « C’est une terre, assurait-il, où il n’y a ni serpents, ni pommes. De ce fait, les femmes y sont inoffensives« .

S’il est un homme disert sur les femmes, c’est bien Sacha GUITRY, la femme n’étant pour lui qu’un objet charmant, adorable et sans cervelle : « On devrait avoir le courage, de temps en temps, de tromper les jolies femmes avec des femmes qui ne sont pas jeunes et qui seraient laides. Ca leur apprendrait à vivre« .

Non seulement maigre, mais également d’un âge certain, Mme DE VILLEMENUE faisait des coquetteries à VOLTAIRE. Comme il jetait un coup d’oeil sur le profond décolleté qu’elle avait le tort d’étaler, elle minauda :

« – Comment, Monsieur VOLTAIRE, est-ce que vous songeriez encore à ces petits coquins-là ?

– Petits coquins ? Petits coquins ? Madame, ce sont de bien grands pendards« .

Sur le tard, la pauvre Mlle GEORGE devint très forte. Un jour qu’elle venait de se produire avec le comédien Frédérick LEMAITRE, le public, après la chute du rideau, rappela ces deux célébrités en poussant de grands cris.

« – Donnez la main à Mademoiselle pour la présenter, dit M. HAREL, le directeur.

Vous me prenez pour son cornac, peut-être ! déclara-t-il ».

DUMAS père ne cachait pas son goût pour les femmes. La rumeur publique lui avait attribué comme maîtresse une femme fort maigre. Aussi protesta-t-il : « Sans doute j’y ai songé, mais comme Hercule aux pieds d’Omphale, j’ai filé quand j’ai vu ses fuseaux !« …

La comédienne Pauline CARTON, interprète privilégiée de Sacha GUITRY, n’hérita pendant soixante ans que des rôles de concierge, de cuisinière, de bonne à tout faire… Son physique insignifiant, dont elle accentuait la banalité par un chignon pas plus gros qu’une olive, la cantonnait dans ces rôles de subalternes. Elle était la première à en rire : « Quand j’étais jeune, j’avais un visage lisse et une jupe plissée. Aujourd’hui, c’est le contraire« . Elle confiait à Jean NOHAIN : « C’est agaçant ! Je n’ai jamais pu me présenter à un concours de beauté. On me colle toujours dans le jury« .

Encore belle, mais de dimensions fort imposantes, Mary MARQUET, abordée à la nuit par un monsieur qui proposait : « Vous me permettez de vous accompagner, Madame ?« , répondit, avec hauteur (c’est le cas de le dire) : « Pourquoi ? Vous avez peur ?« .

Vilaine, très vilaine, Mme TRONCHIN était la femme d’un fameux médecin genevois du temps de Louis XV. On demandait à Mme CRAMER, femme d’un officier des Suisses, qui revenait de Genève :

« – Que fait Madame TRONCHIN ?

– Madame TRONCHIN fait peur« .

Au début de notre siècle, assure Paul LEAUTAUD dans son Journal littéraire, la comédienne Berthe CERNY avait adopté comme devise : « Aimez-moi les uns les autres« .

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PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Le Liseur de Bernhard SCHLINCK par Anne BERTONI

Sans doute, personne ne peut écrire la théorie de l’amour. C’est pour cela que chaque expérience narrée en la matière, fictive ou non, du moment qu’elle est sincère du point de vue du cœur, a sa résonance.

En littérature, comme dans tout autre forme d’art, la femme et son rapport à l’amour sont des thèmes rebattus depuis lurette. Néanmoins, quelques météorites traversent le ciel de la lecture. Souvenons-nous de la Phèdre racinienne, de Mme de Rénal dans Le Rouge et le noir, de Belle du Seigneur de COHEN qui sont des repères chronologiques évidents du motif amoureux chez la femme et de la manière dont la passion et son corollaire, le désespoir, s’incarnent en elles.

L’œuvre de Bernhard SCHLINCK peut sans conteste prendre place à leurs côtés. Si le roman ne se départit pas d’un certain objectivisme, la narration se veut neutre, froide parfois, la violence elliptique et les retentissements d’une histoire d’amour singulière au cœur du narrateur sont des morceaux de bravoure. Le livre ouvert se lit comme il s’est écrit : absolument… On halète, malgré la lenteur du style, on veut savoir et pourtant l’auteur ne semble rien nous cacher.

SCHLINCK dépeint la femme initiatrice, mais de façon moderne. Elle conserve a priori un mystère classique, elle est monstrueuse, c’est-à-dire fascinante et terrifiante. Pourtant, ce gigantisme ne débouche pas sur l’allégorie de la matrice ambivalente : c’est, au contraire, la dure réalité historique qui s’impose ici, et c’est dans son minimum que se révèle l’être humain. Hannah représente la somme de ce que peut signifier la dépendance.

Au hasard d’un accident, le narrateur rencontre une femme plus âgée que lui, avec laquelle il entreprend sa première relation amoureuse. Un rituel étrange de lecture précède leurs ébats. Peu de temps après la guerre, à l’issue de ses études de droit, il retrouve cette femme dans le box des accusés, jugées pour crime de guerre et acte de barbarie : c’est une ancienne gardienne du camp d’Auschwitz.

La force de ce livre, au-delà de son intrigue, est de ne jamais tomber dans le sordide, qu’il s’agisse d’amour ou de torture.

SCHLINCK élève la pensée, sans rien éluder, au-delà du jugement historique en offrant à ses lecteurs un portrait de femme amenée à l’horreur par l’ignorance et le désir de faire partie, malgré tout, d’une société, fût-ce-t-elle celle du troisième Reich. Hannah parle peu, et pour cause, elle se contente de se laisser broyer par les événements. L’auteur ne glisse cependant pas sur la pente savonnée du négationnisme qu’aurait pu offrir un tel propos. Non. Il rappelle que l’amour assume tout, y compris ce que la société peut réprouver et, en l’occurrence, l’insoutenable.

Ce livre est aussi le chemin initiatique du narrateur, de son identité sexuelle jusqu’à la tentative de compréhension de l’être aimée, malgré tout, malgré la douleur que cela engendre : « Je voulais à la fois comprendre et condamner le crime d’Hannah. Mais il était trop horrible pour cela. Lorsque je tentais de le comprendre, j’avais le sentiment de ne plus le condamner comme il le méritait effectivement de l’être. Lorsque je le condamnais comme il le méritait, il n’y avait plus de place pour la compréhension. Mais en même temps, je voulais comprendre Hannah. Ne pas la comprendre signifiait la trahir une fois de plus. Je ne m’en suis pas sorti » (Ibid., p.177).

Ce que l’on peut comprendre en accompagnant Le Liseur dans sa soif d’authenticité, c’est que le malheur n’est pas chose volontaire et que la machine historique peut faire des êtres humains ces bêtes sanguinaires qui font basculer la vie en enfer. En ce sens, le roman de SCHLINCK est d’une actualité malheureusement cuisante. Peut-être le plus bouleversant de cette œuvre réside-t-il dans le fait que la femme qui incarne physiologiquement la vie en sa capacité d’accueil peut également offrir le visage de la pire des morts. L’amour, la haine, la beauté, l’horreur se confondent alors en un ballet démoniaque.

Bien sûr, on peut aisément critiquer le choix du contexte historique. N’eût-il pas été plus facile de situer une même intrigue dans un décor aussi sombre, mais moins proche, moins douloureusement vivace ? Sans aucun doute. Mais l’ouverture des consciences à la réalité des bassesses humaines passe également par l’acceptation que tout n’est pas ignoble en bloc. Et c’est là la difficulté à assumer l’identité humaine : un monstre est horrible, pas de quartier, il faut l’éliminer. Pourtant, lorsqu’il prouve que ses actes sont également guidés par ce que tout un chacun possède en soi, c’est-à-dire une sensibilité, si abîmée soit-elle, le regard extérieur est beaucoup plus difficile à poser. Tout simplement parce que l’histoire se met alors à concerner chacun de nous. Elle opère en sa qualité de miroir.

C’est en cela qu’il faut lire Le Liseur. Il n’apporte aucune vérité toute faite. Il ne force même pas à se demander : « Et moi, qu’aurais-je fait ?« . Du point de vue du narrateur, il relate l’expérience de la sincérité, malgré tout. Même si cette dernière est synonyme de douleur.

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EDUCATION / INEGALITE SEXUELLE EN MILIEU SCOLAIRE : UNE VOLONTE DES FEMMES ? par Olivier BRIFFAUT

Où l’on fait le point brièvement de la situation des parcours scolaires, différenciés sexuellement, sur la base d’études statistiques récentes. Où l’on se rend compte que mixité ne rime pas avec égalité…

La quasi-totalité des dirigeants des mondes économique et politique est issue des grandes écoles – une exclusivité française (cf. Pierre BOURDIEU, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, 1970) – et plus particulièrement de l’école Polytechnique ou de celle des Mines. Or, les jeunes femmes ne représentent qu’une partie réduite des étudiants aspirant à constituer l’élite du pays : moins du quart des étudiants dans les écoles d’ingénieurs, moins de 40 % des jeunes admis en classes préparatoires aux grandes écoles… alors qu’elles représentent les trois quarts des étudiants en lettres à l’Université et la majorité des étudiants de B.T.S. ! Est-ce dès lors étonnant de constater le caractère masculin du milieu « dirigeant » ? (Cf. L’egalité professionnelle entre les hommes et les femmes, Ministère de l’emploi et de la solidarité, La Documentation française).

Dans la mesure où différentes analyses aboutissent à des résultats convergents, permettons-nous de nous interroger sur le clivage intervenant à la fin des études secondaires entre hommes et femmes, ces dernières ne poursuivant pas leur parcours scolaire – comme les hommes – avec leur baccalauréat en poche (la moitié des lycéens scientifiques sont des lycéennes) dans la voie dite « de l’excellence » que dessinent les sciences et les mathématiques (moins de 40 % de filles inscrites en sciences à l’Université, à peine 30 % d’entre elles occupent des postes de chercheurs). La Commission française pour l’Unesco, qu’il paraîtrait farfelu de taxer de féminisme, avance comme explication que « Ces acteurs de l’éducation que sont la famille, les enseignants, les conseillers d’orientation, soutiennent plus facilement les efforts des garçons pour lesquels ils nourrissent des ambitions plus grandes que pour les filles, même douées en maths » (Femmes et sciences, Conférence mondiale pour la science, 26 juin au 1er juillet 1999 à Budapest (Hongrie), cité par Le Monde de l’éducation, de la culture et de la formation, n°271, p.44). Alors, faut-il parler de discrimination sexiste à l’école, dont la responsabilité dans les choix d’études des filles est avéré ? Admettons. C’est ce que souligne Nicole MOSCONI (Professeur en Sciences de l’éducation à Paris-X-Nanterre. Cf. Femmes et savoir. La société, l’école et la division sexuelle des savoirs, Paris, L’Harmattan, 1994, et Égalité des sexes en éducation et formation, Paris, PUF, 1998) : « Les enseignants gratifient les garçons de plus de contacts strictement pédagogiques et de beaucoup plus d’encouragements… » : il s’agirait d’une véritable relation différenciée des enseignants à leurs élèves en fonction de leur sexe. Dès lors, osons parler d’une « illusion d’égalité », que soulignent les Cahiers pédagogiques de mars 1999 (n°372, « Filles et femmes à l’école ») et que relève Le Monde de l’éducation, de la culture et de la formation de mai 1999 (n°270, p.82) : « Illusion dans la profession enseignante : les femmes ont massivement investi le primaire mais restent tenues à l’écart des chaires universitaires. Illusion dans les manuels scolaires : maintien des stéréotypes de sexe dans les livres de lecture, grandes figures féminines quasi absentes des livres d’histoire » (Cf. le rapport remis en avril 1997 à Alain Juppé : Le destin des femmes et l’école. Manuels d’histoire et société, Denise GUILLAUME, L’Harmattan. Notons que l’Unicef insiste depuis nombre d’années sur la nécessité d’expurger le matériel éducatif des clichés sexistes… y compris dans les pays industrialisés, lesquels respectent seuls, par ailleurs, il est vrai, la parité totale filles-garçons en matière de scolarisation…).

Mais soulignons le caractère involontaire de comportements soumis au poids de schémas préétablis qui, pour être bien connus, n’en sont pas pour autant maîtrisés face aux jeunes. D’autant plus qu’ils sont bien souvent partagés par les élèves eux-mêmes, les filles s’appliquant en matière d’orientation une auto-censure reproduisant le modèle familial (de la femme au foyer). Même quand elles réussissent à briser le carcan du rôle des femmes dans la société, leur ascension semble pouvoir s’expliquer par le contexte familial ; Catherine MARRY (sociologue au CNRS) souligne à ce propos que « Ce n’est pas tant l’excellence scolaire qui prévaut dans le choix de la filière que les attentes spécifiques du milieu familial. En effet, les jeunes filles réalisent souvent un projet parental de mobilité socio-professionnel en lieu et place d’un frère « manquant » ou défaillant. Le père reporte sur sa fille des ambitions qu’il n’a pas pu réaliser« …

Et la mère – celle ayant vécu de façon humiliante son statut de femme dans la société – obtiendrait ainsi une revanche… Quant au sommet de la pyramide scolaire, des études montrent que les Polytechniciennes et les Normaliennes sont plus des « héritières » bénéficiant d’une tradition scientifique familiale que des « transfuges » traduisant une ascension sociale. Pour preuve, est avancée l’exiguïté de l’univers social (très favorisé pour, en moyenne, les quatre cinquièmes d’entre elles) dont elles sont issues.

A moins que ces choix ne relèvent d’une volonté délibérée d’investissement dans des domaines nécessitant de grandes qualités humaines (écoute, intuition, esprit de coopération, etc.)… dont seraient mieux dotées les femmes… Nous préférons de notre côté souligner le rôle prépondérant de la stratégie parentale en matière d’éducation, qui se doit d’être non sexuée pour favoriser la réussite scolaire des filles. On connaît ainsi toute l’importance d’une attention égale et soutenue portée à la réussite scolaire des filles comme des garçons, assortie de méthodes pédagogiques fondées sur une approche compréhensive, le suivi et l’écoute, plutôt que la contrainte et le contrôle… Cela exige des parents – et des professionnels de l’Éducation Nationale – des qualités couramment attribuées… aux femmes (Cf. Jean-Michel GAILLARD, « La féminisation de l’enseignement », Le Monde de l’éducation n°274, oct. 99, pp.74-75). CQFD ?!

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CITATIONS… Extraites de Ado KYROU, Amour-érotisme et cinéma, Losfeld, Paris, 1966, par Aurélio SAVINI

« Louise est la parfaite apparition, la femme-rêve, l’être sans lequel le cinéma serait une pauvre chose« .

« C’est à Berlin qu’Anita Loos, l’auteur des Hommes préfèrent les blondes, donna une interview qui m’amusa beaucoup. Elle affirma que les « Dolly sisters » et moi étions les plus belles blondes. A l’objection du journaliste, Anita Loos répondit que la couleur des cheveux ne jouait qu’un rôle secondaire et que nous étions des « êtres » blonds. Je suis donc une blonde aux cheveux noirs » (Quelques renseignements sur Louise Brooks par Louise Brooks).

« Il existe des gens tristes qui rencontrent des femmes dans la rue sans être plus émus que s’ils avaient croisé un ministre. D’autres parlent, beaucoup trop, des femmes et de l’amour, en essayant de faire concorder leur absence de sensibilité avec des vues essentiellement littéraires et philosophiques. Que ne vont-ils voir Loulou ?« .

« Louise, mourant au cinéma pendant que son image en celluloïde continue à exister là-haut, sur l’écran, a toujours été pour moi le symbole poétique de la permanence de la beauté féminine que permet l’art du cinéma« .

 

« Vous avez là-dedans bien opéré vraiment,

et m’avez fait en tout instruire joliment !

Croit-on que je me flatte, et qu’enfin dans ma tête

Je ne juge pas bien que je suis une bête ?

Moi-même j’en ai honte et, dans l’âge où je suis,

Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis »

(MOLIÈRE, L’École des femmes, V, IV, 1554-1559).

« L’admission des femmes à l’égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation, et elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain » (STENDHAL, in F. PARTURIER, Lettre ouverte aux hommes, Albin Michel).

« Il existe encore des familles où une femme qui lit beaucoup inquiète et scandalise » (F. MAURIAC, L’Éducation des filles, Corréa).

« La société, qui rapetisse beaucoup les hommes, réduit les femmes à rien » (CHAMFORT, Maximes).

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SOCIOLOGIE / EGALITE-DIFFERENCE : DEUX EXIGENCES CONTRADICTOIRES ? par Florence BOUGUERET

« Le seul racisme sérieux, en définitive, se passe entre femmes et hommes…« 

(P. SOLLERS, Femmes).

Un clivage irréductible traverse les travaux sociologiques sur les femmes : l’approche égalitariste ou universaliste aborde le sujet sous l’angle de rapports sociaux de sexes inégalitaires car fondés sur des différences socialement construites puis naturalisées par l’ordre social. L’approche, dite différentialiste parce qu’elle accorde un statut positif aux différences entre les sexes, examine les apports spécifiques des femmes dans différents domaines, notamment politique. L’impasse à laquelle conduit l’opposition entre ces deux approches invite à tenter une nouvelle voie aussi bien sur le plan théorique que pratique.

Racisme ! Le terme paraît a priori déplacé pour qualifier les relations femmes-hommes. Cette phrase doit cependant être replacée dans son contexte : début des années 80, période où le féminisme radical jouit d’une audience bien plus forte qu’aujourd’hui, traduisant un mode de rapport femmes-hommes fondé sur l’opposition, parfois radicale à l’excès. Il semble qu’il y ait eu depuis pacification (ce serait au moins vrai du féminisme français aujourd’hui au grand dam de certaines féministes américaines pour lesquelles une guerre est déclarée entre les sexes). Néanmoins les grands débats qui traversent les travaux théoriques sur ces rapports hommes-femmes présentent de nombreuses analogies avec des recherches plus générales sur les rapports entre populations d’origines culturelles diverses. Ainsi, un clivage fondamental semble séparer « égalitaristes » ou « universalistes » et « différentialistes ». Les premiers – proches des défenseurs d’un modèle d’intégration à la française – analysent les différences entre femmes et hommes comme des constructions sociales qui sont naturalisées, servant ainsi de caution aux inégalités constatées entre les sexes. Pour les seconds – plus proches à ce titre des défenseurs d’un multiculturalisme – les différences, même artificielles, doivent être valorisées car elles sont les garantes de la diversité, source de richesse pour l’humanité tout entière. Ainsi ce clivage renvoie à l’opposition entre deux pôles :

– l’égalité dans l’identité : condition de libération des femmes mais aussi source d’indifférenciation et donc d’appauvrissement ;

– la différence garante de la richesse du monde social mais aussi possible vecteur de la domination masculine.

On présentera successivement ces deux approches. Puis on montrera l’impossibilité de trancher le débat qui les oppose et qui engage à le dépasser.

 

FEMMES/HOMMES : DES DIFFÉRENCES NIÉES AU NOM DE L’ÉGALITÉ

 

La problématique dominante dans l’approche égalitariste est celle de la domination masculine. Chaque différence même infime est invoquée pour légitimer l’ordre social existant qui repose sur l’arbitraire de cette domination. Celle-ci est perceptible en démontant le mécanisme d’un cercle vicieux qui se résume ainsi : les genres masculins et féminins sont des constructions socio-historiques (donc artificielles) qui sont naturalisées par l’ordre social, permettant du même coup de justifier les inégalités existantes. Ainsi la société pourrait faire croire à une égalité des chances entre hommes et femmes et les inégalités constatées seraient le fait de différences irréductibles car naturelles.

 

La logique de la domination masculine

 

Dans un ouvrage récent (paru en septembre 1998) intitulé précisément La domination masculine, P. BOURDIEU analyse cette domination comme une violence symbolique. Le détour par l’ethnologie et notamment l’étude des rites kabyles lui permet de mettre à jour une « sociodicée » masculine construite autour d’une série d’oppositions fondamentales : femme/homme ; nature/culture ; intérieur/extérieur ; bas/haut ; courbe/droit ; humide/sec ; etc… oppositions qui valorisent le pôle masculin et dévalorisent de manière concomittante le pôle féminin. Ces oppositions, que l’on retrouve dans nombre de sociétés, sont ancrées dans les structures cognitives et fonctionnent comme des schèmes de pensée, de perception et d’action. L’ethnologie fera donc ici fonction d' »archéologie objective de notre inconscient ».

Les différences entre les sexes ainsi construites historiquement par un ordre social (et constamment reconstruites à diverses époques et dans les diverses sociétés) sont naturalisées. La socialisation des individus est le moyen essentiel qui permet de rendre naturelles des différences sociales. Celle-ci exerce en effet une action de formation d’habitus de sexe différencié. Autrement dit, les schèmes ou modèles basés sur les oppositions fondatrices sont inculqués et incorporés par les individus, constituant des « dispositions déposées, tel des ressorts, au plus profond des corps » ; ces dispositions trouveront à s’actualiser dans des styles de vie, des manières de penser, d’agir, de se tenir, etc… sexuellement différenciés. Pierre BOURDIEU prend l’exemple des normes de maintien des femmes kabyles dans l’espace public : les yeux baissés, la position docile (tendance à s’incliner et à se courber). Certaines études montrent les mêmes dispositions chez les femmes européennes et américaines aujourd’hui, « trahissant » l' »inscription dans les corps mêmes des structures sociales » : sourire (mise en confiance et disponibilité) ; yeux baissés et acceptation des interruptions… BOURDIEU pousse son argumentation jusqu’à remettre en cause le rôle fondateur des différences naturelles dans les différences anatomiques : « […] les différences visibles entre les organes sexuels masculins et féminins sont une construction sociale qui trouve son principe dans les principes de la division de la raison androcentrique elle-même fondée dans la division des statuts sociaux assignés à l’homme et à la femme » (cf. T. LAQUEUR, Making Sex, ouvrage au titre évocateur, dans lequel l’auteur parle du dimorphisme institué au XIXème (comparé à une relative indifférenciation en usage au XVIIIème) en même temps que les statuts sociaux des hommes et des femmes étaient plus nettement différenciés : ces dernières étant assignées à la sphère domestique).

La domination masculine est bien sûr inscrite dans les structures sociales objectives puisqu’elles reposent sur les oppositions fondatrices. On a donc une « concordance entre structures cognitives et objectives » qui confère à la domination masculine la force de l’évidence, de l’expérience naturelle : elle n’a pas besoin de se justifier. L’universalité de cette domination ajoute à son caractère naturel usurpé.

Le résultat de cette naturalisation des différences, c’est que la domination masculine est inscrite dans les corps socialisés et qu’à partir de là elle est renforcée par l’adhésion des dominées elles-mêmes qui, dit BOURDIEU, « se vouent au destin qui leur est assigné« . D’où la difficulté à voir se réaliser dans les pratiques l’égalité alors même que les obstacles juridiques ont été levés (cf. infra l’analyse de M. DURU-BELLAT dans le domaine éducatif). Ainsi pour mettre à jour la domination masculine, il faut comprendre qu’elle repose sur une double opération : « […] elle légitime une relation de domination en l’inscrivant dans une nature biologique qui est elle-même une construction sociale naturalisée« . La perspective de la domination masculine est présente chez E. GOFFMANN qui fait la même analyse de la naturalisation des différences de genre à l’œuvre dans l’ordre social, naturalisation qui permet de justifier celui-ci. La question que se pose E. GOFFMANN au départ, dans The Arrangment between the Sexes est : pourquoi une petite différence physique prend-elle une telle importance sociale ? Là encore, ce qui est en œuvre, c’est la construction sociale des genres qui s’intitule cette fois « réflexivité institutionnelle« . Ce concept recouvre l’action de la société en matière de division sexuelle du travail, en matière de socialisation différentielle des filles et des garçons, les usages en matière de toilette, etc., concept un peu fourre-tout donc. Celui-ci permet néanmoins de comprendre le sens du propos de GOFFMANN : la société fournit aux individus tout un cérémonial, une série de signes rituels codifiés pour leur permettre de se témoigner la reconnaissance de leur identité sexuelle dans leurs interactions quotidiennes. Ces signes rituels constituent des ressources pour les individus mais c’est bien la société qui les « fabrique ».

C’est en examinant la place des femmes dans la publicité que GOFFMANN met à jour « la ritualisation de la féminité« , titre d’un article de 1977 paru dans Actes de la recherche en sciences sociales.

La publicité révèle notamment une homologie forte entre rapport hommes-femmes et rapport parents-enfants ; ainsi par exemple dans les relations d’apprentissage mises en scène dans les publicités, c’est toujours l’homme le maître et la femme l’élève. De manière générale, la publicité fait une présentation des femmes dans une position assistée ou subalterne et des hommes dans une position haute et protectrice. En rendant naturelles des différences de genres construites socialement, la ritualisation légitime celles-ci, quelqu’arbitraires qu’elles soient. Ainsi, Y. WINKIN, rendant compte des textes de GOFFMANN sur la féminité, écrit : « […] les différences sexuelles sont inscrites dans les institutions sociales afin de garantir le bien-fondé d’une caution par le sexe de « nos arrangements sociaux »« .

 

Une logique à l’œuvre à l’école et dans le monde professionnel

 

La pertinence de la perspective de la domination semble confirmée par l’examen de la place des femmes dans un certain nombre de domaines tels que le milieu éducatif ou le monde professionnel. Certains auteurs reprennent à leur compte l’analyse d’une naturalisation des différences à l’œuvre pour justifier des inégalités constatées entre hommes et femmes malgré l’égalité affirmée. Ainsi l’égalité des chances entre filles et garçons à l’école si elle s’est accompagnée d’une explosion scolaire pour les filles a vu aussi se renforcer les bastions masculins. C. BAUDELOT et R. ESTABLET (cf. Allez les filles, Paris, Le Seuil, 1992) notent que si les filles ont rattrapé les garçons en termes quantitatifs – plus de bachelières globalement, mais aussi plus de bachelières dans les filières générales, et plus d’étudiantes – et en termes qualitatifs – plus de mentions au bac pour les filles, globalement une scolarité générale plus longue et mieux réussie – elles restent néanmoins absentes ou en tout cas fort peu nombreuses dans les filières de formation les plus prestigieuses : filière scientifique au lycée et dans le supérieur ainsi que dans l’enseignement pré-sélectif préparant aux grandes écoles, notamment d’ingénieur.

Pour rendre compte de cette différenciation sexuelle des filières éducatives, ces auteurs avancent plusieurs arguments dont la socialisation différentielle des filles et des garçons. Celle-ci développerait des qualités plus relationnelles et conformes chez les filles, expliquant leur meilleure réussite scolaire par une meilleure adaptation au système : elles exerceraient mieux que les garçons leur « métier d’élève ». A l’inverse, la socialisation des garçons développerait une « culture de l’agon » avec notamment des dispositions à la compétition qui constitueraient un avantage notable dès lors qu’il s’agit de se faire une place dans les filières les plus sélectives. Ici le conformisme des filles serait un handicap là où la distance des garçons par rapport aux verdicts scolaires leur ouvrirait des portes alors même que leurs résultats ne sont pas meilleurs – voire sont moins bons que ceux des filles.

M. DURU BELLAT fait le même constat (dans un ouvrage intitulé L’école des filles : quelle formation pour quels rôles sociaux ?, 1990, L’Harmattan) de ce qu’il faut bien appeler la persistance des inégalités filles/garçons dans le système éducatif : ainsi, concernant les choix d’orientation, elle note que les filles sont moins ambitieuses et que l’impact de leur réussite scolaire sur leur projet est plus important que chez les garçons : ce sont réellement les meilleures qui intègrent les classes préparatoires aux grandes écoles.

En plus de l’argument de la socialisation différentielle également présent dans son analyse, elle avance un autre argument qui relève de la même logique de la domination masculine : l’adéquation formation-emploi. Les filles adapteraient leur formation aux anticipations de leur situation sur le marché de l’emploi et dans la sphère familiale : ainsi s’explique l’auto-exclusion des filles des filières les plus prestigieuses par leurs anticipations des difficultés qui les attendent dans les métiers « masculins », difficultés dans la sphère professionnelle mais aussi dans la sphère familiale. M. DURU BELLAT parle du « complexe de Cendrillon » pour résumer la situation des filles et plus généralement des femmes : le destin social des femmes, c’est le bonheur dans l’exaltation amoureuse ; s’en éloigner expose les femmes au risque de la marginalisation.

Ainsi s’explique la peur de réussir des femmes analysée par des psychologues américaines. Et nous retrouvons bien la perspective de BOURDIEU : les différences constatées de réussite scolaire sont naturalisées (à défaut d’être expliquées) et servent de prétexte à la justification de la situation différentielle des femmes et des hommes sur le marché de l’emploi par un subtil renversement de la relation de causalité. Puisqu’en effet, c’est bien la position spécifique des femmes dans la famille et dans le monde professionnel qui est cause par anticipation de l’investissement différentiel des filles dans le domaine éducatif. P. BOURDIEU parlait de « l’efficacité symbolique du préjugé défavorable socialement institué« , par le fait même que « les victimes se vouent à leur destin« .

Ce « préjugé défavorable », d’autres auteurs le perçoivent dans la sphère professionnelle. C’est par exemple le cas de R. M. LAGRAVE qui montre le lent travail de construction de la division sexuelle du travail tout au long du XXème siècle. Le problème qui se pose, selon elle, est le suivant : face à l’accès des femmes au marché du travail, accès non démenti après la première guerre mondiale et qui s’accélère au cours des années 60, comment différencier professionnellement hommes et femmes ? Autrement dit, comment réintroduire de la différence justifiant les inégalités là où précisément il semblait que les femmes avaient acquis le droit à l’égalité professionnelle ? Différents moyens peuvent être évoqués : la féminisation de certaines filières (dans le secteur tertiaire et les emplois de bureau notamment) renforcée par l’ajustement des dispositions scolaires à ce type d’emploi ; les différences de salaires non justifiées par des différences de statut, de qualifications… ; le recours au temps partiel (le travail à temps partiel se développe en France depuis le début des années 90, notamment chez les femmes qui sont 30% à travailler à temps partiel en 1996 contre 22,5% en 1986 ; par ailleurs 83% des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes) qui est souvent imposé aux femmes comme une prétendue solution à la difficulté de concilier travail et famille. Ainsi de nouvelles inégalités découlent logiquement de cette réintroduction de différences : féminisation signifie bien souvent dévalorisation ; le temps partiel est souvent synonyme de précarité et de déqualification, en tout cas ne permet pas aux femmes d’envisager une carrière professionnelle. Le discours économique servirait à justifier cet état de fait selon l’auteur : l’existence de deux marchés du travail est entérinée par l’analyse du marché dual du travail (un marché primaire du travail stable et qualifié et un marché secondaire du travail précaire et peu ou pas qualifié) qui naturalise les différences sans en analyser la construction sociale. Ceci étant, cette dernière idée met bien en lumière le risque d’une telle approche de la place des femmes : celui de voir partout et toujours à l’œuvre une relation de domination qui ne dit pas son nom ; ce qui ressort fondamentalement de ces diverses analyses, c’est le sentiment d’un enfermement des femmes dans une position de dominées. BOURDIEU parle des « pesanteurs de l’habitus » dont on ne se libère pas par un simple effort de volonté. L’analyse de R. M. LAGRAVE suggère une sorte de fuite en avant des femmes toujours distancées par les hommes. Ainsi même s’il y a une amélioration de la condition des femmes, la structure des écarts entre les sexes se maintient.

Est-ce à dire qu’il n’y aurait pas d’issue possible pour les femmes condamnées à un rôle de victime et d’inférieure ? Certaines féministes ne s’y sont pas trompées qui refusent le misérabilisme de telles analyses et revendiquent la différence.

 

FEMMES/HOMMES : DES DIFFÉRENCES REVENDIQUÉES AU NOM DE LA DIVERSITÉ

 

Face à l’impasse de l’approche précédente qui conduit à la victimisation des femmes, il s’agit de revendiquer la différence qui ne signifie pas infériorité. C’est parce que les femmes cherchent à ressembler aux hommes qu’elles leur sont inférieures, ceux-ci réinventant sans cesse les moyens de les inférioriser. Le salut viendrait de la valorisation de différences reconnues comme équivalentes.

 

Diversité, complémentarité, plutôt que modèle unique et opposition

 

En outre la perspective de la domination revient en fait à refuser les différences au nom de l’égalité ou d’un « brutal égalitarisme » qui est, pour G. SIMMEL, synonyme d’appauvrissement. Il vise ici le féminisme « égalitaire » qui revendique une identité humaine au risque de l’uniformité. SIMMEL part du constat d’une culture de l’humanité masculine (cf. Philosophie de l’amour, articles rédigés entre 1892 et 1909, Petite Bibliothèque Rivages, Paris, 1988) avec une valorisation du masculin et une dévalorisation du féminin (jusque là, rien de bien différent de l’analyse de la domination). Le problème qu’il pose, à partir de là, concernant le mouvement des femmes, est le suivant : « Ne va-t-on pas se contenter de copier ? Va-t-on inventer ?« .

Cela revient à se poser la question de l’apport spécifique des femmes à la « culture commune ». Avant de poursuivre le raisonnement de G. SIMMEL, il convient d’apporter une précision nécessaire à la compréhension de son approche. Quand il parle de « l’immense différence du principe de vie féminin et masculin« , il a en tête une différence construite par la socialisation principalement et d’ailleurs, il ajoute que ces « différences sont devenues si naturelles qu’on n’en a plus conscience« . C’est également dans cette perspective qu’il faut appréhender ce qu’il considère comme l’apport spécifique des femmes à la culture commune, c’est-à-dire la gestion domestique : « grande prestation culturelle de la femme« .

Ainsi G. SIMMEL avance l’idée que des savoir-faire spécifiquement féminins pourraient trouver à s’exprimer dans des professions particulières ou dans d’autres façons d’exercer des professions jusque là réservées aux hommes. Ainsi par exemple dans l’exercice de la médecine, un savoir-faire féminin importé de la sphère domestique pourrait être utilement valorisé : ici on pense à ce que les américains nomment la fonction de « care« , c’est-à-dire cette aptitude féminine issue de l’habitude des femmes d’apporter des soins à tous les membres du foyer.

G. SIMMEL voit dans la valorisation de différences certes héritées un moyen d’éviter l’âpre concurrence qui pourrait se jouer entre hommes et femmes s’ils cherchaient la ressemblance : préambule d’une guerre des sexes où les gagnants seraient connus d’avance, vu le handicap de départ des femmes et où le résultat se résumerait à une uniformité nuisible à tous. Ainsi un bilan en termes de coûts-avantages montre très nettement que chercher à ressembler aux hommes dans un objectif d’égalité est la plus mauvaise solution pour les femmes mais aussi pour la société toute entière.

La philosophe L. IRIGARAY défend cette même idée de la possibilité pour les femmes d’être autres sans être inférieures. Les différences entre hommes et femmes naissent du processus de socialisation et notamment la proximité mère-fille est un élément fondateur de ces différences. Ainsi alors que la fille définit sa subjectivité « grâce à une même« , le garçon se définit ou se construit en opposition. Elle y voit la raison de la distinction entre un univers masculin objectif et instrumental et un univers féminin relationnel. Cependant loin d’imputer à ces différences la responsabilité de la domination des hommes, elle les revendique au nom de la liberté et pour échapper à un système totalitaire qui imposerait un « modèle unique à égaler« . Non seulement il ne faut pas refuser les différences entre les sexes mais il conviendrait de les construire. Ou plutôt de les reconstruire (puisqu’elles existent déjà), mais, cette fois, dans un système d’équivalence. Ainsi et en termes de prescription pour l’avenir des relations entre les sexes, « l’égalité à l’homme ne semble pas, pour la plupart d’entre elles, la meilleure solution. Il vaudrait mieux parler d’équivalence dans le respect des différences plutôt que de l’égalité des droits« .

 

« Variations » dans l’ordre politique

 

G. SIMMEL a anticipé les apports possibles des femmes au monde du travail ; d’autres auteurs plus contemporains se posent la question de l’apport spécifique des femmes dans le monde politique. J. MOSSUZ-LAVAU a mené une enquête auprès des femmes sur leur rapport spécifique à la politique. M. SINEAU a, quant à elle, réalisé des entretiens avec des femmes politiques. Les résultats de ces enquêtes sont suffisamment proches pour être présentés simultanément (J. MOSSUZ-LAVAU, Hommes/femmes. Pour la parité, Presses de Science politique, 1998 ; M. SINEAU, Des femmes en politique, Paris, Economica, 1988). Ce qui ressort fondamentalement, c’est que l’humain est au centre des préoccupations des femmes, qu’elles soient simples électrices ou femmes politiques : ainsi J. MOSSUZ-LAVAU note que les femmes ont un sens plus aigu des besoins des individus et des finalités de l’action politique alors que les hommes seraient plus sensibles aux contraintes qui pèsent sur l’action politique (ainsi par exemple les contraintes économiques) et aux moyens de parvenir à ces fins. M. SINEAU relève dans les discours des femmes politiques un attachement plus prononcé aux réalisations concrètes plutôt qu’aux effets d’image et aux palabres interminables. Elles se montrent également plus soucieuses des individus et moins assujetties à l’ambition de positions politiques.

Ces différences perçues dans le discours des femmes elles-mêmes conduit J. MOSSUZ à conclure : « Leur sens du « détail », du particulier, qui ressortit à une culture qui ne sépare pas le privé et le public, pourrait constituer un apport non négligeable à une nouvelle manière de traiter une politique qui satisfait de moins en moins les citoyens depuis quelques années« .

Comme G. SIMMEL, J. MOSSUZ-LAVAU avance une spécificité des femmes qui leur permettrait de réinvestir dans l’espace politique des qualités acquises dans la sphère domestique ; cette spécificité constituerait pour elles et pour la société un atout dans la mesure où elle apporterait quelque chose en plus dans un univers qui se conjugue au masculin : qualités d’organisation, obligation de résultat, souci altruiste, etc…

De la même façon, F. GASPARD (« La parité, pourquoi pas ? » in La place des femmes, Ephesia (pseudonyme collectif), Paris, La Découverte, 1995) se dit convaincue de la compétence au moins égale des femmes, étant donné leur identité et leur histoire, pour relever les défis du monde contemporain : monde dans lequel les nouvelles sources de richesses sont l’information et sa circulation, le savoir et sa diffusion, les relations inter-individuelles et collectives ; une fois de plus les qualités relationnelles de la femme sont mises en exergue. Si l’on en reste au stade des anticipations, des convictions et du conditionnel, c’est parce que cet apport spécifique des femmes n’est pas immédiatement constatable. En effet, tant qu’elles ne constituent pas une « masse critique », il leur est impossible d’imprimer un mouvement à un monde où règne une culture masculine. En soi, ceci constitue un argument pour la parité. Si ce n’est le cas en France, les femmes ont investi en masse le monde politique dans les pays nordiques, et notamment en Suède où elles constituent 40% des élus dans les assemblées représentatives (à comparer aux 10% de femmes députées en France). Précisément des chercheuses suédoises et norvégiennes ont mis en évidence dans des travaux récents les infléchissements dans les politiques conduites dans les pays scandinaves. Elles remarquent notamment une corrélation entre la forte représentation des femmes et le développement de services d’accueil à l’enfance. Dans un premier temps, ce seraient donc principalement les femmes qui profiteraient du rééquilibrage dans la représentation des citoyens, ce qui ne serait que justice. Il faut rappeler qu’un des motifs de la revendication des droits politiques pour les femmes au XIXème siècle était précisément la représentation des intérêts des femmes en tant que femmes, c’est-à-dire en tant qu’épouses et mères.

L’utilitarisme anglo-saxon (nous soulignerons le rôle important de ce courant de pensée dans la lutte pour le droit de vote des femmes dans l’Angleterre victorienne en particulier l’engagement de J. S. MILL aux côtés des suffragettes), notamment, invoquait ce motif au nom de la défense des intérêts de tous les groupes sociaux. Dans le même ordre d’idées, on évoquera la position du féminisme différentialiste dans les années 70 qui revendiquait des droits pour les femmes en tant que femmes. Cependant cette position a été très vivement critiquée par le féminisme égalitariste qui craignait dans cette revendication, voire cette glorification des différences, le risque d’assignation des femmes dans une identité figée qui pourrait être utilisée dans le présent ou dans l’avenir pour justifier les inégalités entre femmes et hommes.

De manière plus générale, on peut opposer à l’approche différentialiste l’argument selon lequel l’exclusion des femmes de la citoyenneté politique, à l’époque révolutionnaire (suivant en cela G. FRAISSE, Muse de la raison, démocratie et exclusion des femmes en France, Folio/histoire, Gallimard, Paris, 1995), s’est faite au nom de leur spécificité et plus précisément de leur attachement à la sphère domestique qui entrait en contradiction avec l’universalisme démocratique : les femmes « trop marquées par les déterminations de leur sexe » (cf. P. ROSANVALLON, « L’histoire du vote des femmes : réflexions sur la spécificité française », in G. DUBY & M. PERROT (dir.), Femmes et histoire, Plon, 1993) auraient été incapables de percevoir l’intérêt général, ce qui justifiait l’interdiction pour elles de s’occuper des affaires publiques. Ainsi, ce formidable espoir d’émancipation des individus né des révolutions successives n’a pas concerné les femmes : celles-ci resteront pour longtemps sous la tutelle de leur père ou de leur époux.(KANT écrivait : « Les femmes ne peuvent pas plus défendre leurs droits et leurs affaires civiles qu’il leur appartient de faire la guerre ; elles ne peuvent le faire que par l’intermédiaire d’un représentant« , Anthropologie du point de vue pragmatique, trad. M. Foucault, Vrin, 1964. Nous pouvons aussi évoquer ce projet de loi d’un conventionnel concernant l’interdiction de l’apprentissage de la lecture pour les femmes, craignant à juste titre que l’accès au savoir se double pour les femmes d’un accès au pouvoir).

Julie DAUBIÉ, première bachelière, peut à juste titre se lamenter de ce qu’à chaque pas de l’homme sur la route du progrès, les femmes soient laissées de côté. Ainsi, point de salut pour les femmes dans la revendication de leurs différences qui comporte toujours le risque de les enfermer dans une position subordonnée. N’y aurait-il donc aucun moyen d’échapper aux termes de ce débat : l’égalité au risque de l’indifférenciation, ou la différence au risque de l’inégalité ?

 

DÉPASSER « LA LOGIQUE DES CONTRAIRES »

 

Les apories du débat

 

Deux exemples vont nous servir à montrer les impasses de l’opposition égalité-différence. Dans le domaine professionnel, les politiques publiques oscillent toujours entre ces deux exigences qui se traduisent en égalisation des conditions ou prise en compte des différences.

J. COMMAILLES montre les limites de chacune (cf. Les stratégies des femmes : travail, famille et politique, Paris, La Découverte, 1993). Ainsi les politiques d’égalisation des conditions hommes-femmes ont conduit à des régressions aux Etats-Unis notamment en matière d’égalité des salaires.

Pour lui l’égalité dans l’indifférenciation est une « chimère » et il convient de la nécessité de prendre en compte la spécificité de la place des femmes, notamment leur rôle dans la reproduction, leur « monopole » dans la sphère domestique (cf. Fortune et infortune de la femme mariée, P.U.F., 1990). L’analogie avec les mesures de discriminations positives peut être faite. Celles-ci sont invoquées pour rééquilibrer une situation inégalitaire du fait d’un traitement discriminatoire dans le passé. Elles ont été préconisées notamment pour améliorer la situation des Noirs aux États-Unis. Elles pourraient de la même façon permettre un « rééquilibrage » des positions des femmes au risque de l’étiquetage qui peut lui même s’avérer être un obstacle sur la route vers l’égalité. Ainsi le temps partiel que l’on peut présenter comme une proposition en faveur du travail des femmes dans la mesure où il prend en compte leur situation et notamment leur difficulté à concilier vie professionnelle et vie familiale comporte en lui ce risque de l’étiquetage : le choix du temps partiel est rarement le fait des femmes elles-mêmes mais leur est le plus souvent imposé par les employeurs qui utilisent la main-d’œuvre féminine comme un volant de souplesse entravant par là les possibilités pour les femmes de « faire carrière » et de rentabiliser au mieux leurs diplômes dans la sphère du travail.

F. DE SINGLY, en examinant les effets de la vie conjugale pour les femmes a montré qu’il y avait une différenciation sexuelle des intérêts au mariage (non remis en cause par un prétendu partage des tâches qui reste une fiction) : il constitue un avantage pour les hommes, une entrave pour les femmes, sur le marché du travail. Le travail à temps partiel illustre bien ce phénomène. La question que l’on devrait se poser est la suivante : pourquoi le problème de la compatibilité travail-famille n’est-il jamais posé pour les hommes ?

Prendre en compte les différences comporte le risque de les entériner, entravant ainsi la marche vers l’égalité. Ne pas les prendre en compte comporte le risque du statu quo voire du renforcement des inégalités vu les situations inégalitaires en fait.

Le même dilemme traverse le débat autour de la parité qui apparaît bien comme une mesure de discrimination positive en faveur des femmes. Le point de départ est le constat d’une forte inégalité dans la représentation entre les hommes et les femmes malgré la proclamation de droits égaux en la matière en 1944. Il y a même eu régression puisque les femmes constituaient 7 % des élus à l’Assemblée nationale en 1944 et pas plus de 6% dans les années 80 ; même si cette proportion est remontée aujourd’hui à 10% depuis les législatives de 1997 l’écart demeure très important. Ce constat est perçu comme une insuffisance de notre démocratie par les défenseurs de la parité comme par ses pourfendeurs.

Mais les premiers veulent instituer la parité comme un moyen d’établir l’égalité dans la réalité de la représentation alors que les seconds pointent le doigt sur le risque que comporte l’inscription de la différence entre les sexes dans le droit : risque d’ériger les femmes en une catégorie, catégorie qui pourrait être infériorisée, et ici on rappelle que l’exclusion politique des femmes a toujours été justifiée par leur différence sexuelle. Ainsi l’avancer comme motif d’une plus juste représentation politique comporte le risque d’une régression de leurs droits pour les femmes.

Une autre raison invoquée par les opposants à la parité, notamment E. BADINTER ou encore L. FAVOREU serait son opposition au principe d’égalité contenu dans l’universel démocratique : celui-ci interdirait toute mesure discriminatoire en fonction du sexe sous peine de nuire au principe d’égalité en « diminuant pour certains citoyens le contenu concret d’un droit fondamental » selon un arrêt de la Cour Constitutionnelle italienne.

L’opposition apparaît bien irréductible entre les tenants d’un universalisme abstrait certes mais respectueux du principe d’égalité et les défenseurs d’un différentialisme qui en chatouillant un peu le principe d’égalité permettrait de le rendre effectif. Les tensions entre ces deux approches sont fortes et il semblerait qu’on ne puisse aller plus loin dans le débat.

 

Penser simultanément l’égalité et la différence

 

Pas si vite, nous disent les partisans de la parité. Et de mettre en évidence le caractère fallacieux de certains arguments contre la parité au nom de l’égalité.

Ainsi la référence à l’universel démocratique peut être renversée en affirmant que cet universel est en réalité masculin. Pour F. COLIN (« La raison polyglotte », in La place des femmes, op. cit.), la soi-disant neutralité – rappelons que le neutre dans la langue française est précisément le masculin – qui se cache derrière l’universalisme démocratique est en fait le moyen de conforter un certain mode d’être au monde à l’exclusion des autres en les occultant. A partir de là, quelle place reste-t-il pour la femme dans cet universel ? Quelle autre perspective que l’assimilation au modèle masculin ? Peut-on encore parler d’égalité ?!

De même, l’argument de la régression possible avec l’inscription de la différence en droit peut être critiqué en avançant l’idée que les femmes ont acquis des droits à peu près égaux aux hommes (droit à l’égal accès à l’éducation, égalité professionnelle, droit à disposer de son corps par exemple) et que ce progrès serait une garantie contre les risques de régression. Autrement dit, au moment où les inégalités même en droit étaient manifestes, il était dangereux, voire contraire au souhait d’égalité entre femmes et hommes de revendiquer des droits égaux au nom de la différence : les utilitaristes anglais se seraient trompés de combat. Aujourd’hui, cette revendication serait dénuée de tout risque d’assignation des femmes à des positions inférieures mais encore serait la condition du progrès en matière de réalisation de l’égalité. Ceci reviendrait à dire qu’il faut d’abord conquérir des droits égaux pour pouvoir, par la suite, faire reconnaître le droit à la différence sans que celui-ci ne conduise à la remise en cause de l’égalité. Rappelons que G. SIMMEL, si attaché à la spécificité féminine accordait que dans le temps de l’action, il fallait donner la priorité à la lutte pour l’égalité des droits : « On accordera en tout cas et pour l’instant que la formation et les droits des femmes qui ont si longtemps stagné dans une inégalité excessive par rapport aux hommes, doivent transiter par le stade d’une certaine égalité extérieure, avant que ne s’édifie une synthèse par delà, soit l’idéal d’une culture objective enrichie de la nuance que représente la productivité féminine« .

Le moment semble être venu où, selon J. COMMAILLE et M. FERRAND, « l’égalité pourrait être pensée avec la reconnaissance des différences et non pas en opposition » ; ou encore pour F. COLLIN, la reconnaissance du droit à l’égalité n’est pas séparable de celle du droit aux différences : le fait d’être une femme n’empêche pas d’appartenir aussi au genre humain, et l’un ne va pas sans l’autre. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi cela poserait problème aux femmes et pas aux hommes. Ainsi B. KRIEGEL soulignait dans un article récent (« La parité ? Une évidence », L’Express, 10 octobre 1996) : « On est toujours quand on est un humain, homme ou femme« .

Si le clivage égalitarisme-différentialisme, qui traverse les travaux théoriques mais aussi le courant féministe et les pratiques, notamment les politiques publiques, nous a paru à un moment indépassable, cela tient à notre difficulté à penser les différences sans les hiérarchiser. P. A. TAGGUIEFF posait ainsi la question dans La force du préjugé : « Se contenter de constater les différences, est-ce possible ? La question revient à se demander si l’on peut […] en différenciant, se retenir absolument de se référer à une quelconque échelle de valeurs. L’idéal qui s’esquisse derrière de telles prescriptions est bien celui de l’impossible synthèse de l’égalité et de la différence, qui demande à la fois qu’on reconnaisse ou salue les différences et qu’on les mette soigneusement à plat ; […] en bref, qu’on distingue sans juger les distinctions« .

Cet idéal pourrait peut-être être atteint avec une pensée plus joueuse qui appréhende universalité et spécificité en même temps ou successivement ; de la même façon que les politiques recourent, pour atteindre l’objectif d’égalité, à des stratégies générales ou particulières (par exemple, des mesures de discrimination positive) suivant les circonstances ; sachant que chacune a ses effets pervers, ce qu’il faut toujours avoir à l’esprit comme objectif ultime à atteindre, c’est l’égalité des chances.

Si l’universel abstrait a été une condition de l’émancipation pour certains individus, il y a deux siècles, il peut s’avérer aujourd’hui un obstacle à la réalisation pleine et entière du principe d’égalité et donc on peut en appeler à la suite de F. COLLIN au triomphe d’un « universel concret, pluriel et diagonal« .

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AUDIOVISUEL / TOUTES CES ACTRICES ! par Frédéric BOUCLEY

Une de mes théories favorites sur le cinéma est qu’un film ne peut être vraiment mauvais si l’actrice, tout en défendant vaillamment son personnage, dispense un certain charme alentour. Qu’on se souvienne des westerns enchanteurs de notre enfance. Dubitatifs face à la bonne conscience civilisatrice des troupes confédérées qui cassaient allègrement du Peau-Rouge, nous n’avions d’yeux que pour les belles Indiennes aux longues nattes brunes et à la peau cuivrée, retenues près des feux de camps comme monnaie d’échange. Leurs regards farouches transpercèrent à jamais nos cœurs d’artichauts…

Si toutes les femmes sont fatales, comme l’écrivit Claude MAURIAC – pour le mystère fondamental qui s’attache à leur être et que nous nous échinons en vain à éclaircir – alors les actrices en font une raison d’être. Peu de femmes peuvent se vanter d’avoir été détective, aventurière, coiffeuse, intellectuelle suicidaire, directrice de théâtre, détenue, belle-mère libérée, bourgeoise prostituée, ex-reine de beauté, prof de philo, danseuse de cabaret, veuve alcoolique, mère de famille, vampire… sauf une : Catherine DENEUVE a incarné ces femmes successives, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, mais comme je l’aime et la comprends ! A l’instar de Jeanne Moreau, autre grande collectionneuse de personnages, elle démultiplie à l’infini le fascinant secret qui rend les actrices insaisissables.

Ce mystère est sans doute à l’origine de notre manie de la classification, de la catégorisation. Désormais, le monde serait divisé en trois continents : les blondes (sage Grace KELLY, amorale Brigitte BARDOT), les brunes (l’audace de Louise BROOKS, la douceur de Gene TIERNEY) et les rousses (la pétaradante Rhonda FLEMING, la fragile Sissy SPACEK). Nous pouvons raffiner l’exercice en distinguant les graciles échassières des natures plantureuses (Cyd CHARISSE, Fanny ARDANT et Angie DICKINSON d’un côté, Jane RUSSELL, Laura ANTONELLI et Jayne MANSFIELD de l’autre) sans oublier les femmes au corps androgyne (Audrey HEPBURN, Mia FARROW ou Jane BIRKIN) et les gracieuses myopes de circonstance (Dorothy MALONE dans Le Grand Sommeil, Cybil SHEPHERD dans Taxi Driver, Claude JADE dans Domicile Conjugal). Mieux encore, de Sue LYON, nymphette blonde à Pam GRIER, splendeur noire à maturité, les couleurs et les générations ne s’excluent pas, elles s’additionnent. Quand il n’y en a plus il y en a encore et ainsi nous avons pu découvrir la Portugaise Leonor SILVEIRA, l’Indienne Shabana AZMI, la Chinoise Gong LI, la Suédoise Lena OLIN, l’Italienne Laura MORANTE et les nouvelles muses du cinéma hexagonal : Emmanuelle SEIGNER et sa soeur Mathilde, Marianne DENICOURT, Sandrine KIBERLAIN, Chiara MASTROIANNI, Karin VIARD, Virginie LEDOYEN, Jeanne BALIBAR, Laurence CÔTE, Michèle LAROQUE, Nathalie RICHARD, précédées dans la carrière par leurs grandes soeurs Sophie MARCEAU, Sandrine BONNAIRE, Juliette BINOCHE, Marushka DETMERS. Par leur abondance et leur variété, les actrices sont une image de la liberté sans frontières, elles sont l’essence même de la démocratie.

Dans cette optique et sur un mode plus badin, il est regrettable de constater quelle portion congrue leur accorde une institution aussi vénérable que l’Éducation Nationale. Bambin, j’eusse apprécié ô combien une enseignante mutine, élégante et parfumée pointant de sa professorale baguette une affiche de La Chatte sur un toit brûlant et récitant « My-Tay-lor-is-sweet » en désignant tour à tour les cheveux de jais, les épaules satinées et le décolleté vertigineux de notre Élisabeth préférée. Armé de la plus élémentaire mauvaise foi, je prétends que la vision prolongée de Gina LOLLOBRIGIDA m’a aidée dans la compréhension de cette phrase lapidaire de Victor HUGO : « Il y avait dans les champs des cultivatrices dont on n’apercevait que la première syllabe« . Chez l’amie de Fanfan la Tulipe, la première syllabe est rondement redoublée et à défaut de bas de soie, nous filerons la métaphore. Enfin, pour ranimer les lycéens léthargiques, voici un sujet du bac que je cède gracieusement aux professeurs démoralisés : « Commentez cette interrogation métaphysique inspirée à Brigitte BARDOT par Saint Jean-Luc, évêque de Capri : Qu’est-ce que tu préfères? Mes seins ou la pointe de mes seins?« . Jeunes gens, veillez à bien peser le pour et le contre. C’était ma contribution à la défense de l’école laïque et à l’édification de la pensée de nos chères têtes blondes, brunes ou rousses.

Aime-t-on les actrices pour elles-mêmes ? Oui, bien sûr mais pas seulement. Il est troublant de constater la part de fétichisme liée au cinéma et à ses héroïnes (et à ses héros, certes). Assemblage bizarre d’idolâtrie et de matérialisme, le fétichisme désincarne les actrices autant qu’il leur permet de s’incarner. Le sifflet de Lauren BACALL, le long gant noir de Rita HAYWORTH, le ruban au cou de Romy SCHNEIDER, le fume-cigarettes d’Audrey HEPBURN, le cerceau à l’intérieur duquel ondoient les hanches de Lee REMICK et, symbole entre tous, la célèbre robe de Marilyn MONROE dont l’air du métro révèle la légèreté, sont les exemples les plus mémorables de ce jeu avec l’interdit. Dans Vertigo d’Alfred HITCHCOCK, cet attachement maladif devient le sujet du film et la métamorphose de Kim NOVAK (tailleur gris acier et coloration platine) son emblème. Le fétichisme, contrée énigmatique où rien n’est accessoire. Beau paradoxe à résoudre durant nos vieux jours…

Le philosophe Paul RICOEUR a développé le point de vue selon lequel on ne s’identifie pas aux personnages d’une histoire (au contraire de l’idée communément admise) mais aux situations dans lesquelles ils évoluent. Dans Crève l’écran !, Barry MALZBERG, romancier quant à lui peu catholique, a magistralement illustré ce propos ; dans ses fantasmes les plus débridés, son héros cinéphile traverse l’écran, prend la place de cinéastes en vogue ou d’acteurs fameux pour vivre avec BB, Liz TAYLOR, Sophia LOREN et Doris DAY des aventures torrides. Notre désir de spectateur est moins de changer de personnalité (un peu) que de changer de monde (beaucoup), c’est pourquoi ce phénomène d’identification fonctionne pour toutes sortes de films, sublimes tranches de gâteau ou navets tartignoles.

Ainsi chaque cinéphile digne de ce nom montre un penchant certain à la polygamie, fut-elle virtuelle. Il rêve de gambader avec Harriet ANDERSSON en vacances sur son île (Monika), d’entrelacer la ligne de chance et la ligne de hanche d’Anna KARINA (Pierrot le fou), d’assister en soutane au strip-tease de Sophia LOREN (Hier, aujourd’hui et demain), de danser et chanter dans les rues avec les soeurs DORLEAC (Les Demoiselles de Rochefort), d’expliquer à Jean SEBERG le sens du mot « dégueulasse » (A bout de souffle), de pousser la balançoire de Bernadette LAFONT (La Fiancée du pirate), de dormir dans les fossés avec Paulette GODDARD (Les Temps modernes), de visiter Los Angeles en compagnie d’Anouk AIMEE dans une décapotable blanche (Model shop), de prendre un bain de minuit avec Ava GARDNER et ses boys qu’elle appelle ses « besoins biologiques » (La Nuit de l’iguane). Et, pourquoi pas, de rejoindre les impétueuses Assumpta SERNA (Matador) et Sharon STONE (Basic instinct), l’une avec une épingle à cheveux en clef de sol, l’autre avec un pic à glace, pour découvrir que la petite mort peut côtoyer la grande.

Le plaisir, on le voit, suppose parfois une recherche tortueuse. Après le fétichisme des objets, la parcellisation du corps des actrices témoigne de cette attirance pour la source du mystère, le corps féminin. Les jambes de Marlene DIETRICH, les seins d’Anita EKBERG, les yeux de Natalie WOOD, l’auguste fessier de Stefania SANDRELLI, la fossette de Sandrine BONNAIRE, les hanches d’Andrea FERREOL, la bouche de Kim BASINGER, le genou de Laurence De MONAGHAN, la voix de Claudia CARDINALE… Décidément, le mystère de la femme coupée en morceaux reste entier. Les jumeaux gynécologues de Faux semblants (de CRONENBERG) ne proposaient-ils pas de remplacer les concours de beauté traditionnels par l’élection du plus beau foie, de la plus belle rate ? Soyons rassurés. Tout ceci n’est que magie de la fiction, comme la mésaventure de la danseuse chargée de distraire ce prince des Mille et une nuits qui demande qu’on retire les voiles couvrant le corps de la jeune femme puis, insatisfait de la nudité de cette dernière et toujours plus curieux, exige alors qu’on lui enlève la peau.

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MUSICOLOGIE / COMPOSITRICES ? par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

 « Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne m’informe plus du sexe, j’admire« 

(La BRUYÈRE, Les Caractères, 1688).

 

Heureuse disposition d’esprit ! Mais le grand La BRUYÈRE ne semble pas avoir fait beaucoup d’émules… L’on a plus souvent souligné la faiblesse des femmes, voire leur « imbécilité », leur incapacité à contrôler leurs nerfs fragiles, leurs « humeurs » et, surtout, le sexe dit « fort » a longtemps dénié toute capacité créatrice à celles qui ont pourtant pouvoir de donner la vie.

Si le domaine de l’écriture a été un peu plus favorable aux femmes, il n’en est pas de même des autres domaines artistiques : combien de femmes peintres, sculpteurs, architectes, compositeurs de musique ? Pensons au sort cruel de Camille CLAUDEL, égérie de RODIN, honteusement exploitée par celui-ci et finissant ses jours dans un asile… Pensons à l’irrésistible élan créateur d’Artémisia GENTILESCHI, interdite du concours de l’Académie de peinture de Rome, parce que femme. Et en musique : Clara SCHUMANN, réduite à n’être que l’interprète de son génial mari, Fanny MENDELSSOHN, à la carrière brisée par celle de son frère, Alma MAHLER, contrainte par son mari à abandonner toute velléité de composition et détruisant totalement ce qu’elle avait déjà écrit… En cette fin du XXème siècle, elles commencent à sortir de l’ombre, leurs œuvres sont ressuscitées et enfin offertes au public, mais il est certain que, dans le contexte qui était le leur, en butte à l’hostilité de leurs familles, de tout leur entourage, elles n’ont pu donner la mesure de leur talent.

A cet égard, le XIXème siècle a certainement été le plus cruel aux femmes, conséquence de la Révolution, moralisante et soucieuse de « régénération des mœurs », conséquence aussi du Code Napoléon, qui faisait de la femme une éternelle mineure.

Aux XVIIème et XVIIIème siècles, le tableau était cependant moins sombre. Pour ce qui concerne l’éducation, les filles n’avaient, semble-t-il, rien à envier aux garçons, bien au contraire. Alors que ceux-ci devaient apprendre métier des armes, latin, mathématiques…, les filles, que ce soit au couvent ou à la maison, recevaient un enseignement musical plus ou moins important selon leur origine sociale. Outre le chant, elles pratiquaient le clavecin, l’orgue, la harpe et, bien sûr, le luth, instrument-roi de l’époque. Toutefois, cette culture était rarement à finalité professionnelle et restait purement formelle ; l’apprentissage de la théorie et du contrepoint, permettant d’accéder à la composition, était exceptionnel. La pratique du chant et de plusieurs instruments de musique permettait surtout à la femme d’être une excellente maîtresse de maison, d’agrémenter les soirées en charmant ses invités par ses multiples talents.

Certaines conditions ont cependant permis à des femmes de connaître une certaine notoriété, en général parce qu’elles appartenaient à des familles de compositeurs professionnels : c’est le cas de Francesca CACCINI, fille du grand compositeur, le génial réformateur de l’art de l’ornementation et de la composition, initiateur du baroque, ou de Barbara STROZZI, fille adoptive ou illégitime du célèbre poète Giulio STROZZI, collaborateur de MONTEVERDI et auteur des textes des madrigaux de l’opus 1 de Barabra. Ces pères surent faire profiter leurs filles de leur propre célébrité, ils veillèrent soigneusement à leur éducation et les introduisirent dans les cercles humanistes, foyers d’une intense activité intellectuelle.

Parmi toutes ces personnalités musicales féminines se détache une figure emblématique, celle d’Élisabeth JACQUET De La GUERRE, l’un des plus grands noms de la musique au siècle de LOUIS XIV. Rarement femme compositeur jouit d’une telle considération. Elle fut même surnommée « la merveille de nostre Siècle » et l’on s’adresse à elle comme la « première musicienne du monde » ; sa carrière connut une trajectoire exemplaire.

Baptisée en 1655, fille de l’organiste Claude JACQUET, qui fit l’essentiel de sa carrière à l’orgue de Saint Louis en l’Ile, la petite fille « rendue comparable aux plus grands en six ou sept mois » grâce à son père, selon un chroniqueur de l’époque, faisait, dès l’âge de cinq ans, les délices de ses auditeurs. Si, dans la famille JACQUET, tous les enfants, filles ou garçons, devinrent musiciens, la plus douée fut sans conteste Élisabeth. Initiée très tôt par son père, âgée seulement de cinq ans, elle fut présentée par celui-ci au roi LOUIS XIV qui l’encouragea à « cultiver le talent merveilleux que lui avait donné la Nature« . Chacune de ses apparitions à la Cour, friande d’enfants prodiges, était unanimement saluée, et la jeune fille resta toujours très attachée au Roi et à Versailles, même lorsqu’elle dut s’installer à Paris après son mariage avec l’organiste MARIN De La GUERRE en 1684. Ce mariage n’entrava en rien sa carrière. Dès 1687, elle publia son Premier Livre de Pièces de Clavessin, mais, déjà, d’autres compositions, vocales et dramatiques, avaient précédé ce recueil, preuve de l’intérêt qu’elle portait à la voix et à l’opéra.

Malgré la précocité de leur auteur, ces œuvres pour clavecin montrent toute l’originalité du talent d’Élisabeth et sa connaissance parfaite de ce répertoire. Ce recueil offre en plus l’intérêt de faire partie des rares recueils de clavecin publiés en France au XVIIème siècle. La dédicace, adressée à LOUIS XIV, est suivie d’une épigramme de René De MENERVILLE, particulièrement élogieuse pour la jeune femme :

« Terpsicore, qu’on nomme Muse,

Préside au clavessin dit’on.

Pour moy, je crois que l’on s’abuse

Ou sur le nombre ou sur le nom ;

Car si l’on ne prend pas, pour Jacquet, Terpsicore,

Comme chaque chose a son prix,

Le nombre des Neuf Sœurs doit s’augmenter encore,

Il faut du moins en compter Dix

Mieux qu’aucune, sur le Parnasse,

Vous méritez occuper place.

Telle est, Docte Jacquet, la douceur de Vos Chants,

Qu’Appolon, pour les siens, les avoûroit luy-même,

Et se feroit sans doute un Mérite suprême,

Si les sons de sa Lyre étoient aussi touchants« .

1687 est aussi l’année de la mort du compositeur officiel de la Cour, Jean-Baptiste LULLY. Celui dont on connaît le caractère difficile, ombrageux, véritable tyran empêchant tout autre talent de s’épanouir, qui eût pu faire ombre à son succès, fut le parrain involontaire du premier – et seul – opéra d’Élisabeth. En effet, en 1691, Le Mercure Galant publia une « galanterie » faite pour Mademoiselle De La GUERRE par Monsieur LULLY et par lui adressée depuis sa résidence éternelle des Champs Élysées ; pas moins de neuf pages d’éloges rimés, tous de cette veine :

« … Qu’on vantoit à la Cour, de mesme qu’à la Ville,

Un opéra nouveau que vous avez donné,

Et quoy qu’on vous connust pour femme très-habile,

Que d’un si grand travail étoit étonné.

L’entreprise, il est vrai, n’eut jamais de pareille.

C’est ce qu’en vostre Sexe aucun Siècle n’a veu,

Et puis qu’il devoit naître une telle Merveille,

Au règne de LOUIS ce prodige étoit deu.

A ce fameux Héros, j’eus le bonheur de plaire,

Il daigna de tout temps écouter

mes Concerts.

Ce que j’ay fait pour luy, c’est à vous de le faire.

Vous devez succéder à l’honneur que je perds« .

Las ! Élisabeth JACQUET De La GUERRE, malgré tout son talent, ne fut jamais Lully. Son opéra, Céphale et Procris, auquel l’épître fait sans doute allusion, dut attendre deux ans et demi avant d’être représenté. Bien que très attendue, la première représentation, le 15 mars 1694 dans la salle du Palais Royal, fut un échec et l’opéra ne dépassa pas les six représentations.

Comme la plupart des tragédies mises en musique du temps, l’œuvre d’Élisabeth JACQUET De La GUERRE puisait ses sources dans la mythologie et renfermait tous les éléments habituels d’un genre codifié par LULLY vingt ans auparavant. Comment expliquer alors son insuccès ? L’ombre encore trop proche du génie de LULLY ? L’influence de la querelle sur la moralité du théâtre qui toucha également l’opéra de 1693 ? Toujours est-il que cet échec éprouva profondément Élisabeth, qui abandonna définitivement la composition dramatique et attendit treize ans avant de faire imprimer d’autres œuvres.

Les dernières années du Grand Siècle virent l’apparition de la sonate française, sous l’influence d’un genre venu d’Italie. Élisabeth s’intéressa bien évidemment à ce genre nouveau et composa des Sonates en trio, des Sonates pour viollon et basse continue, puis des Pièces de clavessin qui peuvent se jouer sur le viollon ainsi que des Sonates pour le viollon et pour le clavessin.

Durant l’été 1707, elle fut invitée à venir faire entendre ses sonates à la Cour, au petit couvert du Roi, qui apprécia fort cette musique, alors qu’il s’était montré jusque là imperméable à ce nouveau style. Le Mercure Galant souligne l’intérêt de ces oeuvres, « toutes d’une grande utilité à ceux qui apprennent la musique« .

Mais Élisabeth gardait toujours la même passion pour l’art vocal. Aussi fut-elle très vite attirée par un autre genre venu lui aussi d’Italie, la cantate, profane ou sacrée. Nous possédons encore plusieurs exemplaires des recueils de cantates, imprimés en 1708 (Cantates françaises sur des sujets tirez de l’Écriture) et en 1711, toujours dédiés au Roi. Le Journal des sçavans, de l’Abbé BIGNON et le Journal de Trévoux, rédigé par les Jésuites, accueillirent avec le même enthousiasme ces œuvres novatrices : « Nous dirons que nous avons trouvé dans la Musique des beautez toutes neuves et les Vers répondent à la grandeur du sujet« .

Avec ces œuvres, Élisabeth JACQUET De La GUERRE s’affirmait comme le compositeur le plus représentatif en France de la cantate sacrée. Elle a, sans aucun doute, puissamment contribué au renouvellement du répertoire de la musique sacrée française.

Veuve depuis 1704, Élisabeth va réduire peu à peu sa production. Après ses cantates sacrées, elle composera un recueil de trois Cantates profanes (Sémélé, L’Île de Délos, Le Sommeil d’Ulisse), qui montrent sa parfaite assimilation du style italien. Enfin, ultime retour vers l’opéra, ce genre tant aimé, elle publie un duo comique, La Ceinture de Vénus, pour le Théâtre de la Foire, ancêtre de l’opéra-comique.

De 1715 à sa mort, en 1729, Élisabeth JACQUET De La GUERRE ne fera plus guère parler d’elle. Avec elle s’éteignit une femme au destin unique par sa singularité. Elle a connu succès et déception, comme tout créateur, mais semble avoir joui d’une certaine liberté, aussi bien dans sa vie personnelle que dans le style de ses compositions, prouvant un caractère profondément indépendant et sans cesse novateur.

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