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SOCIOLOGIE Politique / PENSER AUTREMENT L’IMMIGRATION(1) par Jacqueline COSTA-LASCOUX & André COSTES

Le mouvement de mondialisation s’accompagne d’un changement qualitatif dans les migrations internationales. Les entreprises deviennent multinationales ou se délocalisent. Les « migrations tournantes » se font à l’échelle d’une région planétaire…

Les « migrations pendulaires » conduisent des travailleurs de plus en plus nombreux à s’exiler quelques mois pour un salaire décuplant leur revenu et à se procurer des biens de consommation dont la revente s’avérera lucrative dans les pays d’origine. Des diasporas aux activités commerciales et intellectuelles, largement disséminées, relient tous les continents (à Vancouver, on appelle les Chinois de la diaspora les « internautes »). Les séjours à l’étranger des scientifiques, des artistes, des étudiants, sont désormais une nécessité. Les migrations de santé s’amplifient au gré des progrès de la médecine dans les pays développés. Le tourisme lui-même est l’occasion de déplacements lointains et de circuits organisés. Ces formes diverses de mobilités trans-frontières s’ajoutent aux mouvements plus classiques des travailleurs immigrés et de leurs familles. Dans le même temps, des conflits surgissent, poussant des milliers de personnes à fuir les persécutions et à s’exiler. La variété des causes, des formes, des itinéraires, des origines nationales et la rapidité des rythmes de circulation des personnes obligent à penser autrement les politiques migratoires.

Or, paradoxalement, les pays européens qui avaient encouragé la venue d’une main-d’œuvre immigrée pendant les années de croissance, sans se soucier de la régularité de leur séjour (80 % des immigrés dans les années 60 étaient en situation irrégulière), tentent depuis vingt ans d' »arrêter l’immigration ». Le contexte économique est le prétexte à un bouclage de plus en plus serré des frontières. Dès lors, c’est l’idéologie du contrôle qui domine. Les législations restrictives se succèdent, sans grande cohérence, au nom de la maîtrise des flux.

 

L’EUROPE SE BARRICADE

 

Nombre de pays européens ont élaboré des dispositifs répressifs. Ils ont renforcé les peines contre les étrangers « sans titre » et contre les personnes leur portant assistance, organisé des procédures accélérées pour les demandes « manifestement infondées », assorti les certificats d’hébergement d’une obligation de garantie financière couvrant les frais de l’hébergé, limité de façon drastique le regroupement familial, multiplié les « clauses spéciales d’ordre public ». La loi néerlandaise a même introduit le principe de la « préférence communautaire » opposée aux étrangers non européens. La sévérité des conditions d’entrée et de séjour s’accompagne d’un maillage de fichiers informatisés, connectés entre eux. Les pays du nord de l’Europe prévoient ainsi la connexion du fichier des étrangers avec les fichiers de police, les fichiers sociaux (l’aide sociale) et les fichiers fiscaux. Les contrôles se multiplient, parallèlement au durcissement des critères permettant d’obtenir ou de renouveler un titre… et le nombre des « sans-papiers » continue d’augmenter.

L’architecture de ces différentes législations repose sur une triple erreur d’appréciation : une analyse obsolète des mobilités internationales réduites au seul phénomène de l’immigration(2), entendue comme un mouvement à sens unique des pays pauvres vers les pays riches (sait-on qu’un million et demi de Français résident à l’étranger ?) ; la volonté de maintenir des relations bilatérales privilégiées avec les anciens pays colonisés ; une approche intergouvernementale qui supplante, en Europe, l’élaboration d’une politique communautaire. Ces trois conceptions conjuguées conduisent les États à reconnaître périodiquement la nécessité de réformer la législation… pour masquer leur incapacité à maîtriser un phénomène qui est, par essence, international. Peut-être conviendrait-il alors de changer de point de vue, d’essayer d’analyser les causes des migrations internationales, au lieu de tenter d' »endiguer les flux » à leur point d’arrivée.

Le Grand Marché intérieur, prévu à l’Acte unique européen de 1986, supposait quatre libertés fondamentales : circulation des marchandises, des capitaux, des services et des personnes. C’est cette dernière liberté qui n’a pu être pleinement réalisée. La coopération des polices l’a emporté sur la volonté d’élaborer une politique de l’Union européenne. Mais, au moment où le processus de révision du Traité de l’Union est engagé, il existe des opportunités qu’il faut saisir. Il convient, en effet, d’abandonner une logique qui se rigidifie au fur et à mesure des échecs qu’elle produit. Les syndicats, les associations, les Églises, les collectifs qui ont apporté leur réflexion et leurs propositions doivent être associés à cette élaboration. La démarche aurait plus de cohérence que les contrôles policiers au coup par coup ou les régularisations a posteriori.

 

UNE AUTRE LOGIQUE

 

Pourquoi craindre que le respect des libertés fondamentales ne conduise au laxisme ? Au contraire, il est la condition d’une législation adaptée aux nouveaux phénomènes migratoires et le moyen efficace de les réguler. Plus la mobilité est possible, moins les migrants tentent de s’implanter ; plus ils bénéficient de l’égalité des droits, moins leur force de travail est attractive pour les employeurs à la recherche d’une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci. Les Italiens, les Portugais, une fois devenus des ressortissants communautaires, ont cessé d’alimenter des immigrations massives dans les pays européens. De même, l’ouverture des frontières de l’Europe de l’Est n’a pas entraîné un déferlement de populations : les contrats de travail à durée déterminée, les échanges de biens et de services favorisent les investissements et l’ouverture de nouveaux marchés. Quant aux accords de Schengen, qui organisent la suppression des frontières physiques entre les États signataires, ils n’ont pas conduit à ces exodes massifs, annoncés, de populations vers les régions prospères. La difficulté principale réside dans l’absence d’une politique commune contre les trafics de stupéfiants, non dans l’absence de contrôle aux frontières.

Le principe d’une liberté de circulation, reconnue et organisée, établit les bases d’une véritable politique de co-développement entre les États. Ceux-ci sont alors impliqués dans une chaîne de responsabilités, qui contraint au respect des règles du droit du travail et des droits fondamentaux des personnes. La liberté régulée est plus efficace que les prétentions à la maîtrise, aussitôt démenties par les faits. Les opinions publiques sont aptes à comprendre les enjeux des nouvelles mobilités internationales et l’intérêt d’organiser des échanges trans-frontières qui ne soient pas le privilège de quelques-uns. Et, de toute façon, elles ne croient plus aux déclarations de « fermeture des frontières »… récurrentes depuis plus de vingt ans !

 

SORTIR DES ARCHAÏSMES

 

Les politiques des États européens sont archaïques au regard des réseaux de la mondialisation, destructrices des relations de confiance avec les pays en développement, illusoires sur la capacité des Etats-nations à maîtriser les mouvements migratoires. Les effets pervers s’accumulent et alimentent les partis d’extrême-droite, qui ont beau jeu de souligner les échecs. La lutte contre l’immigration illégale enferme les plus vulnérables dans une condition de non-droit, sans atteindre les vrais responsables. Les contrôles aux frontières ne tarissent pas les migrations, parce qu’ils ne sauraient à eux seuls dissuader ceux qui fuient la misère ou les persécutions de tenter leur chance, ni décourager les trafiquants de tirer profit de leur dénuement.

A l’inverse, les discours sur le bouclage des frontières inclinent les immigrés à rester là où ils ont réussi à s’installer, craignant, s’ils s’éloignaient, de ne plus pouvoir revenir. Et plus les législations deviennent tracassières, plus elles font le bonheur des trafiquants, qui organisent la surenchère. Les mafias se saisissent des réglementations tatillonnes pour faire monter les prix des faux-papiers et les salaires des passeurs, pour rentabiliser les trafics de main-d’œuvre en les reliant à des trafics de drogues, d’armes ou de prostitution. Les politiques purement répressives ne sont pas seulement dépassées, elles alimentent un marché parallèle au bénéfice des employeurs les moins scrupuleux, des marchands de sommeil et des milieux criminels organisés. En cela, elles sont dangereuses pour les libertés et contre-productives au regard de leurs objectifs. Une fois les réseaux constitués, il devient particulièrement difficile et coûteux de les démanteler.

Le « contrôle de l’immigration », qui prévaut aujourd’hui, est une logique de gestion de populations en fonction de l’origine nationale des immigrés, c’est-à-dire une logique quantitative et inévitablement discriminatoire. Certains vont jusqu’à proposer des « quotas d’immigration ». Ils oublient les échecs des États-Unis, pris dans la dialectique Front door / Back door(3), toujours aux prises avec leurs millions de clandestins.

 

L’ILLUSION DE LA MAÎTRISE

 

Les quotas par nationalité entrent dans la logique de la discrimination des origines ; les quotas par branche d’activité font abusivement croire à une connaissance précise des besoins du marché du travail et participent d’un système d’appréciation en termes de charges ou d’apports de telle ou telle catégorie de population. Évitons le simplisme qui consiste à vanter globalement « l’immigration comme une richesse » (pour qui ? Pour les régions d’origine qui se dépeuplent et meurent, pour les employeurs qui exploitent, pour les travailleurs exploités, pour les familles séparées… ?). Quant à ceux qui brandissent la menace d’une invasion, ils cèdent à la vision fantasmagorique du nombre, en ignorant la diversité des migrations trans-frontières. A quelle aune se fera la pesée des coûts et avantages, et au nom de quelle légitimité ? Faudra-t-il préciser… combien de paysans Soninkés pour un PDG coréen, combien d’étudiants de préférence à des travailleurs manuels ?

Une politique migratoire qui se met au service de la géopolitique établit des listes de « pays sûrs et développés » distingués des « pays pauvres et à risque », au détriment d’une analyse de la situation individuelle des exilés. Le raisonnement est sommaire, peu conforme à l’égale dignité des personnes et toujours en retard sur les évolutions. Les politiques migratoires fondées sur ces choix quantitatifs et gestionnaires, sont en quête d’une actualisation permanente. A trop vouloir enserrer dans des catégories et des chiffres, elles s’emprisonnent dans une bureaucratie kafkaïenne. L’illusion de la maîtrise sombre dans un calcul arbitraire. Les partis et les médias courent après des statistiques, que chacun interprète à sa façon, sans satisfaire des opinions publiques inquiètes, sans donner les outils d’évaluation des politiques mises en œuvre. Le mythe du chiffre explicatif règne autant sur l’analyse des flux que sur l’appréciation de l’intégration.

 

LA MOBILITÉ INTERNATIONALE, UNE VALEUR

 

C’est une nouvelle logique d’ensemble qu’il s’agit de repenser pour élaborer une politique non plus de « l’immigration » mais des « migrations internationales », construite sur le socle des droits de l’Homme. Seule la compétence communautaire, qui suppose des engagements communs des États, serait en mesure de prendre acte de la diversité des mouvements migratoires qui sillonnent la planète. La mobilité internationale est à la fois une réalité et une valeur, la liberté d’aller et venir, un droit fondamental.

Des mécanismes plus transparents de consultation et de co-décision, notamment en développant le rôle du Parlement européen, l’introduction du principe majoritaire dans les délibérations du Conseil des Ministres, la détermination de garanties procédurales et de voies de recours devant la Cour de Justice, peuvent renforcer cette construction juridique commune aux États de l’Union. Pour parfaire l’édifice, il conviendrait de concrétiser ce qui est demandé par de nombreuses associations : l’adhésion de la Communauté européenne à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme. Désormais, plusieurs États préconisent que les politiques d’asile et d’immigration soient considérées comme « les objets d’une possible et progressive communautarisation« (4). Un tel programme reste utopiste dans le contexte politique actuel, mais c’est une utopie positive qui n’a rien d’irréaliste ni d’irréalisable, à l’instar de ce que fut, en son temps, l’élaboration de tous les grands textes de la Communauté européenne. Seule une politique de l’Union, fédérant une Charte des droits des migrants, permettrait de poser clairement les principes directeurs inspirant des mesures concrètes et des procédures démocratiques.

La régulation des migrations internationales ne saurait se résumer à un arsenal répressif contre l’immigration clandestine. La lutte contre les formes illégales d’emploi, pour être efficace, doit être une politique au bénéfice de tous les travailleurs, quel que soit leur statut ou leur nationalité. Abandonnons ce qui, depuis le milieu 1974, fait les titres de la presse sur le thème : « Fermeture des frontières » ou « Immigration zéro », mirages qui disqualifient la classe politique et désorientent l’État de droit(5). Une politique des migrations internationales doit restaurer les valeurs fondamentales dont elle se réclame. Parmi celles-ci, la quatrième liberté du Traité de l’Union, la liberté de circulation, doit pouvoir s’étendre au plus grand nombre, quitte, pour les États, à en préciser les conditions d’exercice. Cette nouvelle politique inscrivant le « droit d’aller et venir » dans un cadre juridique commun pourrait alors entrer dans le Premier pilier de l’Union.

Il s’agit de dépénaliser la condition de l’étranger ressortissant d’un État tiers. L’autorisation d’entrée et de séjour incluse dans la logique de la circulation trans-frontières doit correspondre à un droit d’entrée sous conditions d’exercice. Il s’agit moins de dresser des barrières, au travers desquelles les plus malins ou les plus entreprenants tentent d’ouvrir une brèche, que de poser les obligations du contrat d’entrée et des conditions de séjour. Cette conception plus contractualisée de la circulation des personnes engage la responsabilité des États et des individus sur la base d’intérêts et d’avantages réciproques. Un apport de main-d’œuvre peut s’accompagner d’une formation dans le pays d’accueil, celle-ci servant, par la suite, au pays d’origine qui, à son tour, ouvrira des débouchés. Les migrants mieux formés et les structures d’accueil qui auront assumé la formation seront les artisans d’un co-développement.

Toutefois, il convient de préciser, sans faux-fuyants, les conditions d’exercice du droit d’aller et venir. La naïveté d’un rêve de liberté sans contrainte conduit aux pires formes d’exploitation. Par ailleurs, pour être acceptée par l’opinion, la logique des droits fondamentaux ne peut servir d’alibi à « une Europe ouverte à tous vents ». La reconnaissance des droits fondamentaux des migrants, quels que soient leurs origines et leurs lieux de résidence, suppose des « restrictions nécessaires », un principe de compatibilité des libertés et une règle d’équilibre entre les intérêts divergents, précisément par respect des droits et libertés auxquels se réfèrent les sociétés démocratiques.Aujourd’hui, la mobilité internationale participe au premier chef à la formation des inégalités. Elle est l’apanage d’une élite internationale économique, politique, scientifique, artistique, d’une jet society, tandis que les plus pauvres sont assignés à résidence. Rétablir le droit d’aller et venir pour tous, c’est rompre avec cette inégalité qui aggrave le « cercle vicieux de la pauvreté » et qui accentue les retards de développement. Or, l’inégalité dans la mobilité est d’autant plus pernicieuse qu’elle s’accompagne, le plus souvent, d’une inégalité dans l’appropriation des savoirs et de l’information. Il faut que les États, comme cela a été amorcé à la Conférence méditerranéenne de Palma de Majorque les 14-17 octobre 1996, favorisent un espace de migrations, sur le critère de la libre circulation des personnes et de l’information.

 

PROJET MIGRATOIRE ET CHARTE SOCIALE

 

Les images exportées par les pays développés, y compris par leurs ambassades, suscitent dans les populations du tiers monde le rêve d’un Eldorado à portée d’avion. Quelques États, cependant, ont choisi de faire une information exacte sur les conditions de vie dans leurs pays, sur les secteurs d’activité où une formation ou un emploi pourrait être obtenu, sur les contreparties de la protection sociale et sur les implications d’une démocratie de droit. Les conditions d’une émigration sont alors minutieusement préparées. Pourquoi, en effet, ne pas expliquer avec plus de fermeté les limites socio-économiques dans les pays d’accueil, prévoir des contrats mieux adaptés – contrats saisonniers, à durée déterminée ou indéterminée -, des stages de formation ou de qualification, des obligations précises, comprenant les conditions de départ et de retour qui engagent tous les partenaires et les migrants eux-mêmes ? La migration serait alors incluse dans un projet migratoire, accompagné par les services sociaux assurant une assistance et une initiation aux règles de vie dans une société démocratique. A titre expérimental, le Service Social d’Aide aux Émigrants (SSAE) et le Secours Catholique ont déjà monté ce type de projets migratoires, dont le migrant est un acteur responsable.

Des solutions similaires ont été débattues à la Conférence de Palma de Majorque. Elles sont envisageables à moyen terme, avec la construction progressive d’une zone euro-méditerranéenne de libre-échange; elles le sont aussi pour d’autres régions géographiques, comme l’Europe orientale. Dans cette perspective, des instructions consulaires communes aux États de l’Union européenne, laissant à chaque État les modalités d’application tout en traçant une philosophie unitaire des conditions de circulation et de travail, dans le respect des droits fondamentaux des personnes, formeraient un des volets de la Charte sociale des migrants. Il s’agirait, en effet, d’éviter certaines pratiques, comme celles observées récemment en Allemagne ou au Bénélux, de « détachements internationaux de main-d’œuvre », consistant, pour des sociétés étrangères intervenant dans un État membre, à employer temporairement des ressortissants d’un troisième pays sans payer de cotisations sociales dans le pays d’origine, pas plus que dans le pays d’emploi, sorte de dumping social à échelle planétaire. L’Union européenne pourrait donner l’exemple d’une politique des migrations internationales mieux adaptée aux évolutions des sociétés, qui inscrirait la circulation des personnes dans une politique de lutte contre toutes les formes illégales d’emploi ou autres formes d’exploitation, au mépris des règles du droit du travail et de la législation sociale. Cela signifie également que la séparation des pouvoirs soit mieux affirmée, en distinguant ce qui est de l’ordre du séjour et du droit du travail proprement dit de ce qui est de l’ordre du judiciaire et du répressif. L’intervention du juge pénal doit être réservée aux infractions caractérisées ; la régulation des flux ou des mesures d’éloignement du territoire ne sont pas de son ressort.

 

DES PARTENAIRES RESPONSABLES

 

Avec des conditions d’entrée et de séjour clairement définies et impliquant la responsabilité de tous les partenaires, une Commission du séjour qui appliquerait le principe du contradictoire et le mécanisme normal des voies de recours (c’est-à-dire un recours suspensif dans des délais raisonnables) garantirait la transparence des procédures. Cette cohérence logique serait alors à même de faire obstacle à la multiplication des filières de trafics, qui se joue de l’opacité actuelle des réglementations, tant il est vrai que les sanctions répressives qui sont distribuées comme autant de peines complémentaires touchent prioritairement les plus démunis.

La voie à explorer est celle de l’intégration de la circulation des personnes dans des politiques de développement, en considérant que « la lutte contre l’immigration clandestine » passe par une reprise, dans des limites raisonnables, des formes légales de migrations. Une telle politique suppose une nécessaire concertation et co-responsabilité avec les pays d’origine. La contribution de l’Union européenne serait dès lors essentielle en incluant la politique migratoire dans le cadre des accords d’association avec les pays tiers et en incitant les États membres à les appliquer dans le respect d’une Charte des droits des migrants. Plusieurs propositions concernant les diverses modalités des migrations pourraient alors être précisées en impliquant et en responsabilisant les différents partenaires.

Ainsi, le principe d’égalité de traitement et l’application stricte du droit du travail constituent la meilleure dissuasion contre les formes illégales d’emploi. Il convient de sortir du tropisme du nombre des « clandestins », pour penser en termes de solidarité entre travailleurs européens et travailleurs des États tiers. La priorité est de mettre en cause la responsabilité des donneurs d’ordre, non celle des victimes de trafiquants : certains immigrés travaillent dans des sous-sols ou des soupentes, qui leur servent d’ateliers, en ignorant le nom même du pays dans lequel ils sont. Cela signifie une réforme de l’inspection du travail, afin d’augmenter ses compétences dans le cadre d’une Charte sociale européenne plus opératoire. Ce sont toutes les formes de traite et d’exploitation des êtres humains qui sont à combattre, non la seule « immigration clandestine ».

 

ASILE POLITIQUE ET VIE FAMILIALE

 

Dans le domaine de l’asile politique, il devient urgent de distinguer ce qui relève des migrations de droit commun et ce qui relève de l’asile politique, mais non pas en fonction d’une analyse unilatérale et globale de la situation d’un pays. Le droit d’asile est un droit de la personne, non une situation collective appréciée au gré des intérêts du moment ou des accords passés avec les gouvernements en place. L’Union Européenne reste une « région sûre », qui doit être capable d’accueillir ceux qui fuient les persécutions, d’où qu’elles viennent. Cela signifie des procédures plus transparentes et qui ne cèdent pas trop facilement à la pseudo-célérité des procédures pour les « demandes manifestement infondées ». Cela suppose des instances particulièrement attentives aux populations les plus vulnérables, l’organisation d’un asile humanitaire pour les personnes en état de détresse, des voies de recours contre les décisions négatives et, sous certaines conditions, des autorisations de séjour pour les déboutés qui ne peuvent plus rentrer dans leur pays d’origine.Pour ce qui est du droit de vivre en famille, la Coordination européenne propose un amendement au traité de l’Union européenne visant à éliminer toute forme de discrimination et à prendre en compte la dimension familiale. La notion de regroupement familial n’a pas à être dominée par la volonté de limiter les flux migratoires, par des objectifs purement économiques et financiers, par des visées discriminatoires en fonction de l’origine des migrants, souvent au détriment des femmes. Le droit de vivre en famille doit s’intégrer dans une politique commune de respect d’un droit fondamental qui serait l’inspirateur d’une Directive européenne ou d’une Convention. Mais, là encore, la philosophie de l’ensemble ne peut s’accommoder de conceptions archaïques de la famille, qui prônent des discriminations sexistes ou des interdits de mariage. La non-discrimination ne se divise pas ; pour être pleinement appliquée, encore faut-il ne pas y déroger, sous prétexte d’un droit à la différence.

 

DROITS ET GARANTIES

 

La philosophie des droits de l’Homme n’est pas une vague idée généreuse. Elle forme une pensée rigoureuse et exigeante, qui suppose une organisation cohérente des droits et libertés. Ainsi, elle repose sur la conception d’un individu libre, clairement identifié en tant que sujet de droit. L’égale dignité de la personne est ainsi inscrite dans une identité juridique, garantie par un ensemble de règles de preuve. En attendant que certains États établissent un état-civil des personnes plus fiable et plus démocratique, les sociétés d’accueil ont le devoir de garantir les droits fondamentaux des personnes en prévoyant des procédures de reconstitution d’état des personnes, comme le pratique l’OFPRA pour les réfugiés ou certains pays recourant à la possession d’état et aux témoignages. De nombreux regroupements familiaux ou des régularisations ne peuvent aboutir, faute de documents prouvant les allégations des postulants. Les répercussions sont parfois dramatiques. Elles entraînent, notamment, une absence de « garanties de représentation » lors des contrôles de police, qui conduisent inévitablement à la détention provisoire lorsque les autorités craignent que le migrant ne puisse répondre à une convocation. En identifiant les individus et leurs relations de parenté, en formalisant les conditions de circulation et en précisant les obligations réciproques, une régulation s’établit avec efficience et équité. L’affirmation des droits de l’Homme ne saurait ignorer les moyens qui les garantissent et leur donnent vie.

La remise en cause périodique de la politique de l’immigration, l’empilement des lois et circulaires multipliant les catégories et les critères, créent d’inévitables dysfonctionnements dans les institutions. L’immigré se sent un usager anonyme pris dans le maquis des réglementations. La loi perd de sa crédibilité, l’État de droit, de sa force. En cela, la question des migrations internationales est exemplaire des échecs réitérés de politiques qui se révèlent obsolètes avant même d’avoir été mises en œuvre. L’opinion publique, quant à elle, est lasse et désabusée ; n’attendant plus rien du législateur, elle risque de céder aux discours extrémistes et au vote protestataire. Il suffirait, pourtant, d’oser ouvrir le débat pour penser autrement non pas « l’immigration » mais les migrations internationales, ces mobilités trans-frontières qui tissent déjà un nouveau lien social.

 

Notes :

 

(1) Cet article s’inspire, pour une part, d’une intervention donnée au Sénat, le 18 novembre 1996, lors des Assises du Collège des Médiateurs.

(2) L’expression courante « politique d’immigration » (politique qui consiste à faire venir des étrangers), au lieu de « politique de l’immigration » (relative aux étrangers entrant sur le sol national, y compris pour en réduire le nombre), est symptomatique de cette polarisation sur le pays de résidence.

(3) Cf. Aristide ZOLBERG, in Logiques d’États et immigrations (J. COSTA-LASCOUX et P. WEIL, dir.), Kimé, 1992.

(4) Cf. Fiche thématique sur la Communautarisation du Troisième Pilier (CJA) du traité de l’Union européenne, n°9, Parlement européen, Task-force, 22 août 1996, PE 166.292.Or FR.

(5) Cf. J. COSTA-LASCOUX, « L’État désorienté », in Fractures de l’État-nation (N. BURGI, dir.), Kimé, 1994, pp. 12-146 ; et en Livre de Poche, 1994, pp. 125-143.

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PSYCHOLOGIE / ENTRER OU SORTIR DU TRAVAIL : DES THÉORIES DE LA MOTIVATION par Christine CLOAREC

Étymologiquement, le terme de « motivation » est à l’origine un vocable anglo-saxon et en a conservé le sens original, c’est-à-dire que ce terme recouvre un ensemble de facteurs jouant un rôle primordial dans la vie de l’homme au travail.

La définition de la motivation par le grand dictionnaire de la psychologie est la suivante :

« Processus physiologiques et psychologiques responsables du déclenchement, de l’entretien et de la cessation d’un comportement ainsi que de la valeur appétitive ou aversive conférée aux éléments du milieu sur lesquels s’exercent le comportement« .

La motivation est un processus psychophysiologique car elle dépend des activités du système nerveux et des activités cognitives. Du point de vue neurophysiologique, la motivation est une variable qui rend compte des fluctuations du niveau d’activation, c’est-à-dire du niveau d’éveil ou de vigilance d’une personne. Du point de vue psychologique, la motivation correspond aux forces qui entraînent des comportements orientés vers un objectif, forces qui permettent de maintenir ces comportements jusqu’à ce que l’objectif soit atteint. En ce sens, la motivation procure l’énergie nécessaire à une personne pour agir dans son milieu.

La motivation confère trois caractéristiques à toute conduite : la force, la direction et la persistance. En effet, toute conduite est orientée vers un but (direction) auquel la personne attribue une certaine valeur. Cette dernière dépend à la fois de la vitalité du besoin (pris au sens large) dont elle est issue et de la valeur sociale à laquelle l’objectif du comportement est associé. L’intensité (la force) et la persistance de l’action dénotent la valeur qu’attribue la personne à l’objectif qu’elle poursuit ou, mieux, l’intérêt que représente la finalité du comportement pour la personne.

FRANCÈS (Motivation et efficience au travail) propose une définition plus mathématique. La force de la motivation au travail (m) serait la somme des résultats attendus, dans un emploi (A), multipliée par la valence (V). A correspond aux attentes de l’emploi et V étant la désirabilité, l’importance, la valence plus ou moins grande des attentes.

En fait, trois éléments de base ressortent de l’ensemble des définitions :

– une définition de la motivation doit inclure ce qui « aiguillonne ou incite une personne à agir » ;

– la motivation doit être décrite comme un processus (c’est-à-dire, dynamique) où l’on retrouve des concepts comme le choix, la direction et l’objectif du comportement ;

– enfin, JONES (cité par MAILLET dans Psychologie et organisation, 1955) suggère que la définition de la motivation doit tenir compte de « la façon dont le comportement est déclenché, soutenu, interrompu et de la sorte de réaction subjective qui est présente dans l’organisation alors que tout ce processus est en marche« .

 

L’ÉVOLUTION DES MOTIVATIONS AU TRAVAIL AU FIL DES ÉPOQUES

 

En ce qui concerne l’évolution des motivations elles-mêmes, J. ELLUL (cité par MORIN dans Psychologies au travail) a montré que le contenu des motivations a fortement varié au cours de l’histoire, et ceci est moins expliqué par les conditions de vie que par les croyances concernant la vie et les relations sociales, d’après les idéologies instaurant telle ou telle référence à un champ de valeurs propres à chaque époque. Citons ici quelques références de valeurs caractéristiques de différentes époques :

– Dans l’antiquité, le travail est réservé aux esclaves, l’idéal de vie des hommes libres, riches ou non, est le « non-travail » (nec otium).

– Au Moyen-Âge, s’établissent trois attributs de valeurs porteurs chacun d’une aspiration ancrée dans la religion chrétienne ou l’héritage biblique : le travail est une nécessité expiatoire plutôt qu’un devoir.

– A partir du Xème siècle, en plus, le travail a une valeur salvatrice.

– Le bas Moyen-Âge (avant la réforme) voit apparaître une réhabilitation du travail dans l’idée de choisir une vocation de travail particularisée pour se conformer aux « dons » que l’on a reçus et de les faire fructifier.

Le contenu des motivations a donc évolué considérablement au fil des époques.

 

HISTORIQUE DES THÉORIES DE LA MOTIVATION

 

Ce n’est que dans les années 1920-1930 que les chercheurs et les gestionnaires se sont demandés ce que le terme motivation signifiait réellement. Depuis les années soixante, les études portant sur la motivation se sont multipliées. Il est à préciser que LEWIN (Psychologie dynamique, les relations humaines) fut l’un des premiers chercheurs à traiter le sujet avec une certaine rigueur scientifique. Selon lui, il faut conjuguer la motivation et les habiletés pour déterminer le niveau de rendement. Or cette définition s’est vite révélée incomplète, d’où la naissance d’une foule d’autres définitions.

Au cours de l’histoire de ces théories, il est possible de dégager 3 phases significatives :

1. La phase taylorienne (XIXème).

2. La phase des relations humaines (1930).

3. A partir des années 1950 jusqu’à nos jours, de très nombreuses théories appartenant à différents courants.

1. LA PHASE TAYLORIENNE

La première période de l’ère industrielle en fin du XIXème siècle offre l’exemple d’une conception unidimensionnelle de l’homme.

En échange de sa force physique, l’ouvrier va recevoir un salaire proportionnel à son rendement. C’est l' »homo economicus« , qui est pris en compte par une organisation scientifique du travail. « C’est l’utilisation maximale de l’outillage, la spécialisation stricte et la suppression des gestes inutiles« .

Les États-Unis offrirent alors un milieu propice à l’ascension par l’argent pour les nouveaux émigrants qui affluaient. Le salaire est à cette époque un moteur déterminant.

En France, ce sont d’anciens paysans qui deviennent des ouvriers. Dans le département de la Loire, ces ouvriers conservent un pied à la campagne et un autre pied dans l’atelier. L’atelier des raccords de l’Ondaine (près de Saint-Étienne) offrait, il y a à peine deux ou trois décennies, le visage caricatural de ce travail au rendement.

Une organisation de l’entreprise découle de cette « école classique » : le travail est découpé en unités élémentaires au sein de postes de travail, il suscite un travail à la chaîne.

Les fonctions de conception, de planification, d’exécution et de contrôle sont séparées et reparties au sein d’une hiérarchie verticale avec une tête qui pense et un corps qui exécute. Une centralisation des responsabilités entraîne un contrôle strict assuré par les responsables hiérarchiques.

Chaque travailleur est prédisposé pour un poste donné ; il conviendra de trouver le bon poste pour la bonne personne. C’est le « one best way« .

Cette organisation et cette conception de l’homme au travail permirent un bond en avant considérable pour l’économie des pays concernés. FORD sut tirer partie de cette logique pour multiplier et rendre populaire son produit : l’automobile. Cependant, poussé à l’extrême, ce système devient contre-performant.

Georges FRIEDMANN (dont le livre Le travail en miettes fut analysé par PORCHER), sociologue français, va nourrir cette réflexion.

2. LA PHASE DES RELATIONS HUMAINES

L’expérience de référence est l’enquête menée à Hawthorne (près de Chicago) par Elton MAYO (cité par FRANCÈS dans Motivation et efficience au travail) et son équipe à la Western Electric de 1928 à 1932. Elle fut conduite dans une unité de fabrication de téléphones. Elton MAYO recherchait la corrélation existant entre des conditions physiques (l’éclairage, le bruit, la chaleur) et le rendement des ouvriers. Une salle d’observation de montage de relais fut aménagée à l’écart de l’atelier. Un observateur remplaçait le chef traditionnel. II modifiait l’éclairage, les pauses, les horaires. Le résultat surprit fortement les intervenants : que ce soit le sens de variation des facteurs, la production augmentait même après le retour aux horaires initiaux, les ouvrières maintenaient un rendement élevé. Une voie nouvelle était découverte, la constitution des ouvrières en tant que groupe avec un bon niveau d’entraide, une plus grande liberté ; « Nous n’avons plus de chef« , s’exclama l’une d’elles. Un nouveau climat s’était instauré.

Un second aspect de cette enquête résida dans la création d’une salle de câblage avec trois soudeurs. neuf câbleurs et deux inspecteurs. Un spectateur désintéressé recueillit un ensemble de faits durant l’expérimentation. Un salaire au rendement était établi selon la logique taylorienne. Il apparut très vite que ce système de rémunération ne provoquait pas les conséquences attendues : les ouvriers arrêtaient leur travail dès qu’ils avaient atteint leur quota, même s’il leur restait du temps pour terminer leur journée.

De même, d’une semaine à l’autre, la production hebdomadaire restait constante. Une norme de groupe était ainsi mise en relief. C’est le phénomène de freinage qui donne lieu à un double contrôle social :

– un contrôle interne des câbleurs par des pressions de toute sorte (moqueries, houspillages) ;

– un contrôle externe pour offrir le moins de prise et de justification aux ingérences des ingénieurs, des techniciens et des organisateurs et prévenir les risques de changement.

Les deux rapporteurs de l’enquête, F.-J. ROETHLISBERGER et W.-J. DICKSON (Management and the worker, Harvard University, 1939) tirèrent les conclusions suivantes :

– les comportements et les sentiments des travailleurs ne se comprennent qu’à partir de l’ensemble des relations qu’ils entretiennent avec les différents groupes. L’entreprise est un système social ;

– des groupes informels, avec des normes et des codes, se constituent en parallèle à l’organisation formelle officielle. Ils permettent de se défendre contre les changements issus des logiques spécialisées de coût ou d’efficacité des techniciens ;

– les aspects sociaux et humains ne sont pas perçus, en particulier lors de l’introduction de changements ; les répercussions sur les statuts et les situations relatives doivent être prises en compte.

La mise en évidence des groupes informels et du « facteur humain » correspond à une seconde strate des motivations, celle du besoin social de relations et d’intégrations dans un « groupe primaire », une cellule de base. Un nouveau facteur de la motivation apparaît : celui de la dynamique du groupe de travail. Au sein d’une équipe soudée, la motivation individuelle va être soutenue et amplifiée par un esprit commun qui vise un but attractif.

Cette découverte du besoin social d’intégration dans un groupe de travail élémentaire va susciter de multiples développements. Un premier courant va adopter la belle formule « small is beautiful » réhabilitée récemment par l’organisation en mosaïque : des équipes très cohésives sont reliées à un axe fédérateur.

Un second courant se concrétisera par la formation humaine des cadres et agents de maîtrise. Devenu « psychologue conseiller », l’agent d’encadrement doit adopter le style démocratique d’animateur d’une équipe.

Cette école des relations humaines va aboutir à l’utopie de la coopération amicale et au dogmatisme sans pendre en compte les phénomènes liés à l’organisation.

Cette outrance appelle une nouvelle réflexion qui éclaire le besoin relationnel dans une perspective plus large c’est-à-dire au sein d’une structure donnée.

 

THÉORIES,DÉFINITION DE LA MOTIVATION SELON CHAQUE MODÈLE,PRINCIPAUX AUTEURS,ÉTAT DE LA RECHERCHE ET APPLICATIONS PRATIQUES

 

THÉORIES DES BESOINS

 

La motivation résulte de la présence de dispositions stables chez la personne. En général, ce type de théories considère qu’une tension psychique interne est à l’origine du déclenchement du comportement. Le besoin produit un état de déséquilibre, et le comportement vise à rétablir l’équilibre (MASLOW, 1954 ; MCCLELLAND, 1961 ; ATKINSON, 1964 ; ALDERFER, 1969 ; SCHEIN, 1975). En général, ces théories n’ont pas engendré beaucoup de recherches empiriques à cause de la difficulté de définir opérationnellement le besoin et d’en prédire les effets. Ces pratiques sont surtout appliquées en réaménagement du travail.

 

THÉORIES DE L’ATTRIBUTION

 

La motivation résulte de la compréhension naïve que l’individu se fait de la réalité qui l’entoure, des raisons qui expliquent, à son avis, les événements qui surviennent ou les comportements (instrumentalité) qu’il considère comme désirables (valence) (HEIDER, 1960 ; ROTTER, 1966 ; WEINER, 1986).

 

THÉORIE DE L’ÉQUITÉ

 

Théorie de l’échange qui considère que la motivation résulte d’une recherche d’équité entre la contribution de l’individu et ce qu’il en retire, compte tenu de ce qu’il perçoit être la ration contribution-rétribution de son groupe de référence. La perception d’iniquité serait à la source d’attitudes aversives et de comportements d’ajustement adoptés au travail (ADAMS, 1963, 1965). Plus récemment, la recherche s’est surtout intéressée à diverses composantes de l’équité, notamment la justice procédurales et la justice distributive (GREENBERG, 1987). En général, cette théorie semble prédire adéquatement le comportement dans les cas de sous-distribution (MOWDAY, 1979).

 

THÉORIES DES ATTENTES

 

La motivation résulte de la perception qu’a un individu que ses efforts vont entraîner un résultat, que ce résultat va se traduire par des conséquences (instrumentalité) qu’il considère comme désirables (valence) (VROOM, 1964 ; PORTER & LAWLER, 1968 ; LAWLER, 1973).

 

THÉORIES DE L’AMÉNAGEMENT DU TRAVAIL

 

La motivation est liée à la présence de certaines caractéristiques particulières dans le travail. Ces caractéristiques contribuent à l’émergence de certains états psychologiques chez l’individu, états qui ont pour conséquence d’influer sur la motivation et le rendement (HERZBERG, 1966 ; HACKMAN & OLDHAM, 1976, 1980). D’autres recherches ont montré un lien très clair entre la présence de certaines caractéristiques et la satisfaction au travail (KIGGUNDU, 1983 ; LOHER & Co, 1985 ; STONE, 1986). Les résultats sont plutôt inconsistants en ce qui concerne le rendement au travail. L’insatisfaction est en particulier liée au roulement du personnel (MOBLEY, 1982).

 

THÉORIE DE L’ACTIVATION

 

La motivation est liée à la stimulation de l’attention. Cette dernière est optimale lorsque la tâche est moyennement difficile, c’est-à-dire lorsque le rapport entre la probabilité de succès (PS) et la valeur du succès escompté (1-PS) est le plus élevé (SCOTT, 1966 ; GARDNER, 1986). Modèle peu développé ayant surtout permis d’explorer les conditions optimales de stimulation, particulièrement au regard de la variété des tâches.

 

THÉORIES DES OBJECTIFS

 

Le comportement est intentionnel. La stimulation à agir dans un sens donné résulte d’abord de l’existence d’un objectif à poursuivre. La motivation et surtout la performance vont être influencées par la nature des objectifs (clarté, niveau de difficulté, spécificité), la valeur du but pour la personne (niveau d’attraction, niveau d’engagement), la façon suivant laquelle elles sont déterminées (assignation, participation) et l’effet de la progression vers l’atteinte de l’objectif (feed-back) (LOCKE, 1968 ; LOCKE & LATHAM, 1990). La gestion par objectifs (DRUCKER, 1954) est considéré comme une application importante de ce modèle, même si elle a été élaborée avant le modèle théorique. Selon la boucle de rendement supérieur (LOCKE et LATHAM, 1990), d’un objectif significatif et stimulant, résulte une performance en fonction des habiletés et de l’engagement de la personne envers cet objectif, de son sentiment de compétence personnelle, de ses attentes, de la complexité de la tâche à accomplir et du feed-back que la personne reçoit de sa performance.

 

THÉORIES BÉHAVIORISTES

 

Le comportement est le résultat de sa conséquence. La motivation est un apprentissage associatif résultant de l’apparition d’une conséquence positive à la suite d’un comportement donné. L’absence de renforcement ou un renforcement négatif (punition) devrait conduire à la cessation ou à l’évitement du comportement (SKINNER, 1974). Ces théories s’intéressent essentiellement à la distribution des renforcements (programmes de renforcement).

 

THÉORIE DE LA MODIFICATION DU COMPORTEMENT ORGANISATIONNEL

 

Le comportement organisationnel est essentiellement le résultat des contingences de renforcement structurées par l’organisation et la supervision (LUTHANS & KREITNER, 1975).

 

THÉORIE DE L’APPRENTISSAGE SOCIAL

 

La motivation s’explique par des schémas, c’est-à-dire les représentations cognitives développées par la personne pour comprendre son environnement et guider son action. Certains courants théoriques se préoccupent, entre autres, de la façon suivant laquelle l’individu décode et traite les indices sociaux et cognitifs qu’il reçoit pour interpréter la réalité (BANDURA, 1977, 1991 ; DECI, 1975 ; DECI & RYAN, 1985 ; NAYLOR & Co, 1980 ; NEISSER, 1976 ; NUTTIN, 1980 ; FESTINGER, 1957).

THÉORIES DE LA PERCEPTION DE SOI

La motivation résulte de la confiance qu’a un individu concernant sa capacité d’accomplir ce qu’on attend de lui. Diverses variables comme le sentiment d’efficacité personnelle, l’estime de soi ou le type de contrôle personnel ont des répercussions sur l’image de soi que se fait la personne (BANDURA, 1977 ; ABRAMSON & Co 1978). Diverses études portant sur le concept de résignation acquise ont tenté d’évaluer les effets d’une soumission à des contraintes jugées insurmontables.

 

THÉORIE DE LA MOTIVATION SOCIALE

 

La motivation est influencée en bonne partie par le groupe de référence. Comme la dynamique des groupes entraîne l’émergence de normes sociales et d’une cohésion de groupe, les pressions vers la conformité ou l’imitation sociale auront un effet important sur la structure du comportement individuel (FERRIS & Co, 1978). Lié à ce type de théorie, le modèle des systèmes sociotechniques considère que la motivation résulte de l’harmonisation des variables personnelles, sociales et technologiques.

 

THÉORIES DES ATTITUDES ET DES VALEURS

 

La motivation résulte de la présence de dispositions acquises mais relativement stables chez la personne (MINER, 1979). La recherche sur les valeurs de travail a donné naissance à un courant de recherche sur la signification du travail.

 

THÉORIES DES CONTRAINTES SITUATIONNELLES

 

La motivation est influencée par des contraintes situationnelles, c’est-à-dire par des conditions qui facilitent ou restreignent l’habileté individuelle ou la possibilité d’atteindre un résultat (PETERS & O’CONNOR, 1980 ; PETERS & Co, 1985).

 

THÉORIES DU CONTRÔLE

 

La motivation est un processus d’autorégulation à caractère cybernétique suivant lequel l’individu compare constamment les objectifs poursuivis aux résultats obtenus, et ainsi ajuste en conséquence tant sa perception que son action afin de réduire les désaccords observés (KANFER, 1990 ; CARVER & SCHEIER, 1981 ; KLEIN, 1989 ; HYLAND, 1988).

 

CONCEPTS ACTUELS DE LA MOTIVATION

 

« Pour gagner en productivité, l’entreprise rationalise, organise, parcellise, standardise les modes opératoires, proposant à des personnes, de goûts différents, d’aptitudes différentes, un modèle unique de conduite et de comportement. Ce personnel est dans bien des cas payé en fonction des quantités produites […]. Privé de la possibilité de s’exprimer dans son travail, pressé d’aller vite, chaque exécutant est moins motivé […] » a dit JARDILLIER (Le développement humain dans l’entreprise).

On comprend aisément alors que la notion de motivation a une importance considérable et que sa compréhension complète permettrait un atout majeur pour le fonctionnement des entreprises.

La motivation au travail est liée à la satisfaction de la concordance entre ce que le sujet attend du travail et ce que le travail est susceptible de lui apporter. La motivation au travail, c’est donc le goût que le sujet a de le faire, la mesure dans laquelle il s’y implique, la persévérance, la continuité de l’effort qu’il consent.

La motivation résultant de la satisfaction, il est important de préciser certains critères qui la constitue :

· le travail lui-même ;

· le niveau économique qu’il procure ;

· les relations dans lesquels il baigne.

Le fonctionnement motivationnel humain repose autant sur l’équilibre et la satisfaction de la tension que sur la recherche de tensions nouvelles, donc sur une certaine forme de déséquilibre ; par exemple, dès qu’un projet (cognitif ou social) est réalisé, le sujet humain élabore souvent un autre projet d’action, qu’il essaye de mener à bien et ainsi de suite. On peut affirmer que le renforcement de ces activités cognitives ou sociales réside dans leur propre réalisation et non dans un objet extérieur.

Cet article est disponible aussi ici, accompagné d’une riche bibliographie.

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MUSICOLOGIE / L’OUVERTURE par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

Le vocable « ouverture » désigne une page instrumentale se plaçant au début d’une partition lyrique, d’un oratorio, d’une cantate ou d’une œuvre de type « suite ». Cependant, les représentations des premiers opéras italiens ne comportaient pas une véritable ouverture, mais une sinfonia, signalant le début de spectacle, la pièce choisie n’étant pas toujours forcément la même en cas de reprise.

La toccata de l’Orfeo de MONTEVERDI, considérée comme faisant partie intégrante de l’œuvre, ne représente qu’un cas particulier. Peu à peu, pourtant, l’on prit l’habitude, dans l’opéra public, de commencer le spectacle par une pièce instrumentale spécialement écrite, généralement brève mais en plusieurs volets. Aux XVIIème et XVIIIème siècles, l’on distingue deux types d’ouverture.

 

OUVERTURE À LA FRANÇAISE

 

Sa structure adopte en général un plan en trois parties enchaînées : grave pointé, « vif-fugato« , grave pointé. Le retour à un grave pointé est, très tôt, abandonné . On en trouve l’esquisse dans l’alternance lent / vif du principe de la suite de danses, exploité tout au long du XVIIème siècle, en particulier par les violonistes. LULLY fixe et généralise ce type d’ouverture qu’il expérimente dans des œuvres italiennes qu’il adapte au goût français, comme le Xerses de CAVALLI. Les successeurs du Florentin adopteront son plan en deux ou trois parties, mais dès 1733, RAMEAU ramène définitivement le schéma aux deux premiers volets. Après 1750, au temps de la mode de l’opéra-comique, l’ouverture à la française cède la place, en France même, à une ouverture de type italien ou à une page de style symphonique.

Le « grave pointé » se caractérise par son tempo lent et ses rythmes pointés écrits dans une mesure binaire. Une telle première partie solennelle offre une écriture verticale accentuant les temps forts. Elle s’agrémente généralement d’une barre de reprise et suit le plan tonal tonique-dominante. Le « vif-fugato » ramène la tonique. L’écriture en contrepoint, le tempo allegre et la mesure à division ternaire des temps sont les différents éléments qui l’opposent à la première section. Lorsqu’il est suivi d’une troisième partie, il arrive que l’ensemble « vif-fugato » et « grave pointé » terminal soit repris. Dans l’opéra français, il était de règle de rejouer l’ouverture à la fin du prologue.

Jusqu’aux alentours de 1730, l’ouverture à la française a surtout pour rôle d’imposer le silence au public. Elle ne possède aucune relation de ton ni de caractère avec le spectacle qui suit. Sa structure rigide, ses rythmes pointés et la présence d’un fugato rendaient cette relation presque impossible. Néanmoins, DESMAREST sentit cette dichotomie et tenta d’y remédier dans sa Didon en plaçant une première ouverture, de caractère divertissant, devant le prologue et une seconde, plus sombre, au début du premier acte. C’est à RAMEAU que revient l’avantage d’avoir fait évoluer le genre. Les ouvertures de ses cinq premières œuvres théâtrales suivent l’exemple de LULLY mais, d’Hippolyte et Aricie (1733) à Dardanus (1739), la substance musicale en diffère de plus en plus. Par la suite, il faire voler en éclat le carcan initial. Il introduit La Princesse de Navarre (1745) par trois courts mouvements, le style des deux derniers se référant à l’Italie. La page initiale du Temple de la Gloire (1745) et des Surprises de l’Amour (1748) se structure en deux mouvements séparés : allegro et menuet. A partir de 1745, l’aspect dramatique se développe et la thématique de l’ouverture contient en germe le reste de l’ouvrage. Les pastorales héroïques Zaïs (1748) et Naïs (1749) débutent par une symphonie descriptive. Celle de Naïs est un « bruit de guerre qui peint les cris et les mouvements tumultueux des Titans et des Géants« . Bien avant GLUCK et MOZART, RAMEAU donne ici un exemple d’ouverture-spectacle intimement reliée au prologue, puisque le premier chœur démarre sur l’ouverture même. Enfin, Zoroastre (1749) commence par une page orchestrale articulée en trois mouvements argumentés et résumant l’action de la tragédie.

La renommée de l’ouverture à la française s’étendit au-delà des frontières. On la retrouve notamment en Angleterre chez PURCELL puis chez HANDEL, particulièrement dans ses oratorios. MUFFAT la fit connaître dans les pays germaniques et TELEMANN l’utilisa des centaines de fois. Les quatre Suites pour orchestre de J.-S. BACH (BWV 1066-69) débutent par une ouverture à la française qui, pour chaque œuvre, est de loin la partie la plus développée.

 

OUVERTURE À L’ITALIENNE

 

Son architecture se caractérise par la succession de trois mouvements séparés : vif-lent-vif. On la retrouve à la fin du XVIIème siècle dans les œuvres d’Alessandro SCARLATTI et elle sera utilisée en Italie pendant toute la première moitié du siècle suivant. A l’instar des airs, les ouvertures italiennes étaient interchangeables. Cela en favorisa le détachement et leur plan devint celui du concerto, influençant la structure des premières symphonies de l’ère galante, puis les compositeurs français par l’intermédiaire de l’opéra-comique.

Le schéma italien à trois mouvements distincts fut progressivement abandonné entre 1760 et 1790. Deux types formels apparurent, celui de l’ouverture « à reprise » (en trois sections enchaînées, le troisième volet ramenant le tempo rapide initial) ou en un seul mouvement, cadre à l’intérieur duquel toutes les variétés de forme-sonate peuvent être pratiquées, avec ou sans développement, comme dans les Noces de Figaro de MOZART.

Les compositeurs classiques cherchèrent à établir entre l’ouverture et les œuvres qu’elle introduisait des liens de plus en plus étroits, en adoptant des voies très diverses :

– La tonalité de l’ouverture pouvait être celle prédominant dans l’œuvre, comme le ré majeur, pilier architectural de l’Idoménée de MOZART ;

– L’ouverture pouvait introduire l’atmosphère du drame, voire constituer un condensé de la pièce, à l’instar, déjà, du Zoroastre de RAMEAU ;

– Le compositeur pouvait aussi chercher à intégrer le morceau d’ouverture à un ensemble musical et dramaturgique plus vaste formant introduction. Ainsi, dans le Don Giovanni de MOZART, l’andante initial préfigure la scène de la mort du héros.

Le XIXème siècle hérita de ces conceptions et les mit en œuvre diversement. ROSSINI usa parfois du lien thématique (Sémiramis, 1823) aussi bien que du morceau d’atmosphère synthétisant les ingrédients poétiques du drame (Guillaume Tell, 1829). Cette habitude aboutit, dans l’opéra romantique, à faire de l’ouverture une sorte de « pot-pourri » des thèmes de l’œuvre. Chez VERDI, puis chez WAGNER, le prélude se substitua à l’ouverture, pour finir par disparaître. A l’époque contemporaine, les opéras présentent rarement une ouverture qui ne subsiste plus que dans l’opéra-comique ou l’opérette.

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EDUCATION / SORTIR DE LA LOGIQUE ÉVALUATIVE D’EXERCICES… ENTRER DANS LA LOGIQUE ÉVALUATIVE DES DYNAMIQUES DES APPRENTISSAGES DES ÉLÈVES par Raphaël FRANGIONE

« L’une des difficultés majeures de l’innovation est la capacité qu’ont les organisations de réinterpréter les idées les plus neuves dans des catégories anciennes, d’assimiler les pratiques les plus novatrices à la logique de leur fonctionnement« 

(Ph. PERRENOUD, Évaluation formative : cinquième roue du char ou cheval de Troie ?, 1988).

« L’évaluation est traditionnellement associée, dans l’école, à la fabrication de hiérarchies d’excellence« 

(Ph. PERRENOUD, L’évaluation entre deux logiques).

« L’évaluation formative est un véritable outil d’enseignement mais un outil avant tout intellectuel et socio-affectif : un état d’esprit« 

(Marie-Thérèse ERARD-BADET, Vous avez dit… pédagogie, n°56, avril 2001).

Les récents débats sur l’avenir de l’école ont eu le mérite de mettre la question éducative au centre des préoccupations de tous les français.

 

NOUVELLES TENSIONS ET VIEILLES QUESTIONS DANS LA SOCIÉTÉ DU SAVOIR

 

Actuellement, une forte demande s’exprime en matière de données disciplinaires et d’organisation intérieure plus souple et plus apte à gérer les nouvelles tensions et les nouveaux défis.

Parmi ceux-ci, le thème de l’évaluation à l’école semble le plus abordé par la France et par les États membres d’autant plus que de nouvelles tâches et responsabilités viennent s’ajouter à la mission de base et requièrent de la part des enseignants une professionnalisation plus adéquate.

Par ailleurs, la présence au sein des sociétés nationales de groupes éthiques et religieux différents force toutes les institutions, l’École en première ligne, à avoir affaire avec d’autres cultures, de nouveaux savoirs.

Dans ce contexte de globalisation et d’ouverture, la confiance de tous les acteurs dans l’École est très importante. L’École est conçue comme centre de formation et d’information où cohabitent des organisations culturelles, religieuses et locales bien diversifiées. Une École qui s’ouvre sur l’ailleurs et qui cherche à se débureaucratiser.

Il est évident que ce nouveau modèle éducatif pose de sérieux problèmes d’équité et de qualité. Faute d’une forte compétence évaluative on risque une dangereuse segmentation du système éducatif fondé uniquement sur le principe du marché et, ce qui est pis, de faire passer comme vertueux un modèle standardisé, centralisé.

Dans ce scénario d’insatisfaction généralisée à l’égard des systèmes scolaires organisés, le gouvernement agit avec prudence mais avec une forte volonté de mettre à court terme à disposition des jeunes un service de l’éducation plus fiable et plus moderne, capable de répondre aux attentes de socialisation et de formation qui viennent des consommateurs et des communautés.

Tout cela invite à repenser les concepts de qualité et d’évaluation, termes intimement liés à l’image de l’enseignant aujourd’hui, plus que jamais appelé à gérer les vieilles tensions (tradition ou modernité ?) et les nouveaux défis (promouvoir l’intégration des TICE en classe).

Ce n’est pas un hasard si, ces dernières semaines, les syndicats d’enseignants, les lycéens et les fédérations de parents d’élèves sont descendus dans la rue pour demander plus de qualité (réforme du Bac, TPE en terminale, réforme des filières professionnelles et technologiques) et réclamer la réforme du système d’évaluation afin d’éviter le stress et le découragement des élèves « obsédés » par les notes inscrites en rouge en haut de leur copie.

Le Ministre, lui, semble plutôt intéressé à assurer la réalisation d’une réforme globale de l’école et « à optimiser l’organisation de l’Éducation Nationale » (F. FILLON, mars 2005). Une École qui soit moins différenciée (réduire la présence des filières !), les systèmes les plus différenciés étant ceux qui « fabriquent de plus en plus d’exclus« .

 

ÉVALUATION ET CONTRÔLE

 

Il convient, tout d’abord, de débarrasser la question d’un malentendu de fond qui caractérise encore un système aussi complexe, aussi lourd que le système éducatif français, la (con)fusion des deux termes évaluation et contrôle.

Ce n’est pas la même chose. Le contrôle est réservé à des moments donnés. L’enseignant intervient par le moyen d’actes ponctuels mais isolés pour faire le point sur la maîtrise de connaissances ou de compétences. Par là, l’élève subit le contrôle laissé au libre arbitre de l’enseignant depuis la maternelle jusqu’au secondaire, d’où un sentiment de peur qui ne permet certainement pas une communication sereine entre eux.

L’évaluation, elle, est un instrument de connaissance et de mise en commun de toute une série d’indications ou difficultés rencontrées par l’élève qui vont permettre à l’enseignant d’insister sur certains points plutôt que sur d’autres.

Ce qui devient central, à la différence du contrôle, c’est l’attention que l’action évaluative porte sur la dynamique des apprentissages des élèves afin de définir des activités de remédiation (Pédagogie différenciée, Ph. MEIRIEU, 1996) capables d’assurer une voie de réussite.

Bon nombre de didacticiens sont d’accord donc sur la nécessité d’évaluer tout acte d’apprentissage. Ils pensent que l’évaluation devrait être en permanence en classe même si, au fil de ces dernières années, elle est devenue une facile occasion de grande lamentation sur comment et quand s’en servir.

Il suffit de constater que l’évaluation est une mesure qui accompagne et régule tout acte formatif. Les enseignants y ont souvent recours, en début du cours pour déterminer le niveau de départ des élèves afin de proposer des actions de remédiation ou individualiser les apprentissages (évaluation initiale ou diagnostique), en fin de l’année pour certifier la qualité des acquis (évaluation sommative ou finale), en cours d’apprentissage, en fin de séquences(1), pour recueillir des informations afin d’ajuster les interventions (évaluation formative ou intermédiaire).

Du côté des élèves, elle est vue plutôt comme un objet extérieur à eux auquel il faut échapper, et les notes et les appréciations périodiques, des outils qui confèrent à l’épreuve quelque chose de sacré, de rituel aptes à « fabriquer de petites hiérarchies d’excellence » (Ph. PERRENOUD, 1988) en vue d’une différenciation plus nette à la fin du cours.

Du côté des parents les divergences portent plutôt sur les pratiques évaluatives adoptées en classe qui paraissent trop complexes et trop sévères et ne favorisent pas les élèves les plus lents à s’intégrer dans le groupe-classe.

 

REPENSER LE RÔLE DE L’ENSEIGNANT ENTRE INFORMATION ET FORMATION(2)

 

Certes, un enseignant a le devoir d’exprimer à tout moment une notation-évaluation, un jugement de valeur sur les effets des élèves qui soit « compréhensible et compréhensif ». Pour CURREN (1995) les notes auraient une fonction éducative « orientante » dans le sens que l’évaluation aide l’élève à comprendre son niveau de difficulté et à prendre des décisions par lui-même. Mais, pour que l’évaluation ne freine pas la motivation d’apprendre de l’élève, il faut qu’elle soit centrée plus sur l’évolution du processus d’apprentissage que sur les résultats, bons ou mauvais, des épreuves qui, malgré tout, contiennent un double message. Un message de satisfaction et de récompense adressé à l’élève si l’épreuve a révélé la possession de connaissances et compétences adéquates ; un message de préoccupation adressé à la famille pour qu’elle intervienne dans la vie scolaire de l’enfant si l’épreuve a confirmé une tendance négative profilant un échec scolaire.

C’est pourquoi on ne saurait pas considérer chaque acte professionnel sans que l’enseignant ne fournisse l’appui nécessaire à l’amélioration du rendement de l’élève et de son mode d’apprentissage.

N’oublions pas que l’évaluation est l’affaire des enseignants. Elle fait partie intégrante de leur profession. Ils sont appelés à l’exercer essentiellement dans la salle de classe où ils mettent en place des démarches didactiques dont les enfants ont besoin parce qu’elles s’adaptent mieux à la réalité qu’ils vivent dans la classe et dans l’établissement. C’est pourquoi on peut y trouver des comportements tout à fait « étranges » quand on voit l’intérêt pour rendre la régulation plus efficace. Évidemment ça ne modifie pas le sentiment d’incertitude qui anime toute évaluation, mais on peut certainement réduire le déséquilibre de départ. Une satisfaction limitée qui, face à un système lourd et complexe comme celui français, va permettre d’améliorer le succès des élèves dans quelques domaines disciplinaires.

Il convient de rappeler également que l’évaluation n’est qu’un instrument pédagogique que les enseignants utilisent après une phase d’observation adéquate et suivie non indépendante du milieu culturel familial et des acquis des élèves par rapport à ceux attendus. Information et formation sont partie prenante de la fonction enseignante et s’intégrant dans chaque pratique devraient faciliter l’accès aux savoirs surtout pour les enfants issus de milieux culturellement peu favorisés.

Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une formation généralisée, plutôt académique, peu utile à apprécier le niveau réel des élèves. Les enseignants ont besoin d’une formation continue qui comprenne toutes les formes d’évaluation de leur travail. Alors la connaissance fine des méthodes évaluatives différentes pourra leur permettre de choisir celle qui convient le mieux à leur discipline et à l’épreuve donnée. C’est parce qu’ils auront la possibilité de comprendre la multiplicité d’outils que les enseignants se sentiront plus responsables des progrès des élèves, car une évaluation juste au point de vue technique n’est pas nécessairement utile pour planifier les prochaines étapes des apprentissages.

Pratique contrastée mais essentielle l’évaluation n’est pas seulement un indicateur centré sur l’élève mais sert aussi à contrôler l’attitude générale des enseignants qui ont un retour sur l’efficacité de leur pédagogie. C’est pourquoi la complexité de l’évaluation peut amener les enseignants à évaluer non seulement les résultats mais d’autres facteurs tels que le travail, le comportement, la sensibilisation et la constance. Cela pour relancer la motivation et le rapport au travail ce qui fait dire à Philippe PERRENOUD (1988) que « le couple évaluation / intervention est indissociable« .

 

L’ÉVALUATION COMME STRATÉGIE DE LUTTE CONTRE L’ÉCHEC SCOLAIRE

 

La « grande » Réforme sur l’orientation votée au Parlement (mars 2005) sur laquelle le gouvernement, pour sa part, compte investir davantage afin de « garantir des chances égales et des conditions de travail permettant la réussite pour tous » (Rapport annexe), reprend le thème de l’évaluation définissant cet outil pédagogique « capital » pour combattre avec succès le large phénomène d’échec scolaire(3). La responsabilité qui pèse lourd sur l’enseignant c’est de donner suite aux résultats. C’est de récupérer le rapport de confiance et de collaboration, aujourd’hui en baisse, entre lui et l’élève en difficulté.

C’est revenir sur ce « contrat de confiance » absolument fondamental pour la réussite personnelle et professionnelle des élèves dont A. ANTIBI, dans son ouvrage La constante macabre (2003) a dénoncé le grave dysfonctionnement du système de notation. A son avis, il apparaît assez rigide et développe un stress anti-productif, un sentiment d’angoisse et de découragement chez les élèves. Ce livre montre que le système d’évaluation appliqué dans les écoles françaises est essentiellement de nature sommative. Une évaluation, selon lui, qui a tendance à remarquer les faiblesses d’un élève plutôt qu’à relever les progrès accomplis. A cette méthode inefficace quant aux résultats M. ANTIBI oppose une évaluation par objectifs s’appuyant essentiellement sur la formation initiale des enseignants et sur l’urgence de renforcer la confiance, l’école ayant « un rôle de formation et non de sélection« .

En cette perspective, « l’échec éventuel d’un élève ne serait plus ressenti comme une injustice » (Appel pour […] Mouvement contre la constante macabre, MCLCM), mais comme prétexte pour comprendre la situation de difficulté afin de mieux planifier les actions de remédiation(4).

 

ÉVALUATION NORMATIVE ET ÉVALUATION FORMATIVE :COEXISTENCE ET DIFFÉRENCIATIONS ?

 

Actuellement, pour évaluer les acquis des élèves nous disposons de deux modèles d’évaluation :

– l’évaluation traditionnelle ou normative qui utilise les notes pour attester les compétences des élèves ;

– l’évaluation formative plus sensible aux processus d’apprentissage en connexion avec les nouvelles didactiques.

Contrairement à l’évaluation normative, l’évaluation formative cherche à introduire dans le système éducatif, graduellement mais rigoureusement, la part de différenciation en fonction avec ses ressources et son fonctionnement. Elle donne toujours une nouvelle chance de faire mieux et participe d’une logique du « toujours plus » par rapport à l’environnement, aux capacités et aux résultats.

L’idée d’évaluation formative, développée à l’origine par SCRIVEN (1967) à propos des programmes, a émergé aux débuts des années quatre-vingt dix. Elle ne cesse d’observer le résultat qu’en fonction des obstacles rencontrés afin de préciser les parcours individuels de formation pour l’identification du niveau de maîtrise.

Si l’évaluation formative est effectuée dans beaucoup de classes du primaire, ce n’est pas encore le cas dans les classes du secondaire où elle est peu présente.

L’évaluation formative est donc considérée comme une évaluation « parallèle », une régulation possible mais qui s’inscrit encore dans le domaine de l’expérimentation car elle propose une manière différente de construire les savoirs dont l’élève a besoin.

Par ailleurs le passage du modèle transmissif au modèle constructiviste n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît de prime abord. Aux enseignants qui par formation sont peu enclins à modifier les anciens comportements on demande une révision presque radicale de leurs « représentations » en ce qui concerne l’école et ses missions. C’est pourquoi il ne sert à rien d’appliquer une méthode d’évaluation en théorie pertinente et performante si les enseignants trouvent que les nouvelles prestations n’apportent pas de larges bénéfices sur le plan des résultats.

« Mais, se demande justement dans les conclusions à sa recherche M.-T. ERARD-BARDET, y a-t-il du sens à introduire l’évaluation formative dans une école qui persiste à expliquer l’échec scolaire par des inégalités naturelles, des inégalités de dons ?« .

Il est évident que l’évaluation formative prend tout son sens dans le cadre d’une vision égalitariste de l’école (le manifeste du projet de réforme FILLON est : une école de la réussite pour tous !) et d’une stratégie de lutte contre l’échec scolaire. Tendre vers cet idéal d’égalité de chances, ça veut dire que la réussite tient au fait que les individus soient placés dans les mêmes conditions de formation, ce qui apparaît très clairement faux. En fait, les enfants socialement défavorisés peinent beaucoup à s’affirmer, car, de facto, l’école n’est pas à même de proposer à tous la même qualité de l’offre de formation. Paradoxalement on dit que c’est l’école qui est porteuse d’inégalités parce qu’elle reproduit la société fondamentalement inégalitaire(5).

L’idée du « socle commun de connaissances et compétences » est une manière efficace de s’opposer à l’échec scolaire. Mais pour réussir, il n’y a d’autres recettes que l’engagement responsable et continu. Par ailleurs, nous estimons que rien ne justifie plus aujourd’hui que les élèves et les enseignants professent une sorte d’individualisme clos en faisant comme s’ils n’étaient pas insérés dans le tissu de l’établissement et du territoire. Le ministre FILLON parle lui-même de « formaliser le travail pédagogique en équipe dans l’établissement » et d’harmoniser les pratiques dans la classe pour que l’élève trouve une motivation à apprendre en collaboration.

Incontestablement la logique formative est largement expérimentée à l’intérieur de certaines disciplines (les langues) et suit globalement l’évolution en matière d’éducation et de didactique, mais émergent aussi des limites qui en ralentissent l’application : les effectifs des classes, les programmes trop lourds, les structures scolaires et l’aménagement des espaces peu propices et , paradoxalement, la trop grande variété des modèles d’évaluation formative ne rassure pas l’enseignant dans son travail didactique quotidien de soutien et de formation continue.

Et à y voir clair, parler d’évaluation formative aujourd’hui ne signifie pas proposer une pratique absolument cohérente et scientifique, adaptable à toutes les situations. Cela n’empêche pas d’affirmer qu’au sein du même système, dans le même établissement et dans la même classe des pratiques traditionnelles et des pratiques novatrices peuvent co-subsister en fonction d’un objectif commun, construire les savoirs.

En attendant de perfectionner cet outil, il paraît raisonnable de faire coexister les deux logiques d’évaluation (c’est la thèse de Philippe PERRENOUD).

Une solution qui d’emblée pourrait sembler ambiguë et mauvaise, mais qui à bien y voir pourrait être partagée par tous : les enfants parce qu’ils se verraient non plus sélectionnés mais aidés à dépasser les difficultés et à réduire les écarts ; les parents satisfaits d’une évaluation classique qui récompense l’excellence et stigmatise les mauvais élèves ; les enseignants qui récupèrent leur autonomie.

 

Notes :

(1) Un récent questionnaire (lire la Note Évaluation 04-13 décembre, DEP C3) a permis de dégager ,en rapport avec les disciplines, trois groupes d’enseignants : le premier groupe (50 % des professeurs qui enseignent surtout dans les disciplines scientifiques) utilise des pratiques évaluatives centrées sur les contenus disciplinaires. Ils s’appuient sur des écrits de restitution dans une démarche d’évaluation plutôt sommative ; le second groupe (38% des professeurs enseignent les lettres, langues et histoire-géographie) utilise des tâches qui sollicitent des compétences transversales et propose des remédiations ; le troisième groupe (12% des professeurs d’EPS et d’arts plastiques) élabore l’évaluation collectivement et porte surtout sur des savoir-être. Elles sont de nature diagnostique et formative.

(2) Sur la formation des enseignants il y a en cours un vif débat dans la presse nationale et dans les revues disciplinaires. Deux philosophies s’opposent. D’un côté ceux qui, le ministre F. FILLON en tête, jugent indispensable de réformer les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres et proposent leur rattachement aux universités. De l’autre ceux qui, Philippe MEIRIEU comme chef de file, veulent que les IUFM maintiennent leur autonomie juridique et pédagogique.

Une troisième voie semble trouver, ces derniers temps, un certain consensus. Il s’agit d’une « formation en alternance » qui permette à l’enseignant débutant de s’approprier des connaissances disciplinaires dans le respect des programmes et des règlements nationaux et de savoir utiliser les compétences techniques.

L’enseignement est un métier de relation qui exige une formation visant à mieux connaître l’élève du point de vue des comportements et de la cognition. Le renforcement de ces deux aspects est la meilleure garantie contre la conception « artisanale » du métier d’enseignant.

(3) Pour aider les élèves en difficulté dans la maîtrise des apprentissages fondamentaux, le projet de loi sur l’orientation a prévu l’introduction du CIRE (Contrat Individuel de Réussite Éducative, rebaptisé « Programme personnalisé de réussite scolaire »). « Il définira le parcours individualisé qui devra permettre d’évaluer régulièrement la progression des élèves. Les parents seront associés au suivi du contrat » (Rapport Annexe).

(4) Sur ce thème lire l’intéressant texte de René AMIGUES titré « L’erreur », paru dans le numéro 25 de Papiers Universitaires.

(5) D’après F. DUBET les inégalités se sont accentuées depuis 1986. La massification du système éducatif a rendu nécessaire l’intervention de nouvelles modalités d’évaluation pour bien orienter les élèves vers des filières qui correspondent à leur préparation.

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EDITORIAL / ALLER ET VENIR… par Olivier BRIFFAUT

« Si je partais sans me retourner, je me perdrais bientôt de vue« 

(J. TARDIEU, Comme ceci, Comme cela, Gallimard).

 

Bien sûr est-il question dans ce numéro 30 d’analyser le thème de l’aller et du retour, de l’entrée et de la sortie (du marché du travail : lire l’analyse psychologique des théories de la motivation de Christine CLOAREC, ou encore l’analyse de Raphaël FRANGIONE), de l’ouverture et de la fermeture (lire l’analyse musicologique de Joëlle-Elmyre DOUSSOT), voire du passage, définitif ou non, sur le territoire (lire l’analyse socio-politique de Jacqueline COSTA-LASCOUX & André COSTES) ; le sujet aurait pu aussi porter sur les notions d’input / output (traité sous l’angle économique dans de précédents opuscules, comme le numéro 7 par exemple) ou sur une discussion sur le mouvement d’aller et venue… Posons-nous et parlons d’amour à ce propos. Et permettons-nous de relire Jean-Antoine DE BAÏF, fondateur au XVIème siècle de l’ »Académie de poésie et de musique », ancêtre de notre Académie Française. Ce « docte, doctieur et doctime Baïf » comme se plaisait à le nommer DU BELLAY a su décrire en termes si exquis dans Les Amours de Méline le mouvement sus-nommé, relatif aux ébats amoureux. Le poème s’intitule sans détour Ô doux plaisir… Ne boudons pas le nôtre à aller et venir sur ses lignes…

 

O doux plaisir plein de doux pensement,

Quand la douceur de la douce meslee,

Etrient et joint, l’ame en l’ame meslee,

Le corps au corps accouplé doucement.

O douce vie ! O doux trepassement !

Mon ame alors de grand’joye troublee,

De moy dans toy cherche d’aller emblee,

Puis haut, puis bas, quiert son ravissement.

Quand nous ardants, Meline, d’amour forte,

Moy d’estre en toy, toy d’en toy tout me prendre,

Par cela mien, qui dans toy entre plus,

Tu la reçois, me laissant masse morte :

Puis vient ta bouche en ma bouche la rendre,

Me ranimant tous mes membres perclus.

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