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PARCHEMIN DE TRAVERSE A PROPOS DE… Chroniques de San Francisco de Armistead MAUPIN par Anne BERTONI

« Michael s’approcha du bord de la piste et regarda les couples se croiser en dansant le quadrille. Il se rendit compte qu’il régnait dans la salle une vraie joie – une allégresse née de circonstances inattendues«  (Autres Chroniques de San Francisco, épisode 3, p.225, coll. 10-18, n°3217).

 

Avec une certaine jubilation, MOLIÈRE joua en son temps de l’académisme ampoulé des Classiques, malmenant la longueur des scènes, des actes, attentif surtout, semble-t-il, aux désirs de son public et à son premier représentant, le Roi. Il suffit par exemple, d’observer la scène d’exposition du Bourgeois Gentilhomme pour s’amuser de la pirouette de l’auteur, qui réussit à nous présenter un personnage… absent. Plus tard, dans la même œuvre, on reconnaîtra le besoin de liberté et le refus de la norme dans la brièveté de la première scène de l’acte III. Ce ne sont ici que deux exemples de la pléthore de libertés que prit MOLIÈRE à l’époque. Si la pérennité de cette œuvre s’éclaire aussi en ce qu’elle eut de marginal, il faut peut-être interpréter son succès comme un travail sur la véritable forme de l’œuvre: celle qui sait séduire l’auditoire parce que celui qui compose y est attaché. Tout simplement. Comme un écho ironique à la caricature du formalisme théorique, ROSTAND dans Cyrano de Bergerac stigmatisa lui aussi les prétentions des Précieuses réunies en concile et prononçant le mot « bouche » comme s’il s’agissait là d’un sommet de l’érotisme au féminin. Finalement, à plus de deux siècles d’écart, le message demeure le même : point n’est besoin d’un bel emballage si le paquet est vide, et au bout du compte, « peu importe le flacon, pourvu…« . A ce titre, une tradition inconsciente, sans doute, crée un lien presque familial entre ces auteurs aux membres desquels il faut bien sûr, compter RABELAIS.

Ainsi, aujourd’hui, à l’heure des grands succès de librairie et de toutes les métaphysiques, qu’elles proviennent de tubes ou des pensées retorses de grand couturier frustré, il est pourtant possible de retrouver la fraîcheur d’une forme littéraire qui ne s’encombre pas de paravents pour exprimer et séduire, ce qui n’exclut pas forcément la pudeur.

Armistead MAUPIN a écrit les Chroniques de San Francisco tout d’abord comme les grands romanciers du XIXème ont débuté : dans les colonnes d’un journal, en l’occurrence le San Francisco Chronicle. Aujourd’hui, il existe six tomes de ces Chroniques… et leur succès a largement franchi l’Atlantique. Pourtant, au premier abord, il s’agit simplement là d’un feuilleton retraçant la vie presque familiale de co-locataires dans un quartier pittoresque de San Francisco. La peinture des personnages est, certes, riche en couleurs, avec entre autres, Anna MADRIGAL, propriétaire des lieux, dont on apprend, assez tard, la réelle identité. Assez tard, oui, pour que ce mystère prenne forme, qu’il épaississe le personnage jusqu’à le rendre crédible à l’esprit du lecteur. Et c’est là une des premières forces de ce livre : MAUPIN ne triche pas avec sa création, donc pas avec nous. L’auteur ne cherche pas à livrer un message en soi, du moins à la première lecture. On peut se retrouver entraîné par ces différentes chroniques sans trop savoir pourquoi. Ceci dit, un fait est indéniable : lorsqu’on commence la lecture, impossible de s’arrêter, même lorsqu’on s’interroge sur la validité du scénario de l’œuvre. Et la seconde force de MAUPIN est sans doute là : il ne semble pas avoir créé de synopsis préalable, on sent que ces personnages sont quasiment vivants, au sens où, ils ont leur libre arbitre, on a le sentiment que l’auteur les a retrouvés, chaque fois en leur demandant : « Alors, aujourd’hui, que faisons-nous ?« . Cette intimité est plus que touchante : elle instaure une relation triangulaire auteur-personnages-lecteurs qui semble unique à chacun de ces derniers. Parce que dans la kyrielle des individus proposés, il est possible, plus, il est évident, que l’on retrouve un peu de soi, de manière kaléidoscopique ou plus globale, à travers un seul protagoniste, par exemple.

Ce que laisse cette lecture, est la toute première impression d’avoir avalé un médicament sans s’en être aperçu : c’est-à-dire que, sous couvert de légèreté, voire même de futilités (qui frôlent parfois l’absurde), MAUPIN va au cœur de ce qui motive chacun d’entre nous : les sentiments, la position sociale et la dichotomie qui résulte de ces moteurs. Le problème identitaire est ouvertement exposé, bien que cette œuvre ne soit pas une « part de ghetto » gay. On sent plutôt que ces lignes appellent à la tolérance, au message peut-être simpliste, mais important de nos jours, selon lequel, du moment que l’on aime, il faut aller au bout de ses choix… Évidemment, et c’est peut-être en cela que la comparaison – hasardeuse, certes, mais assumée – avec M. POQUELIN se justifie, certaines attitudes des personnages relèvent du grand ridicule et renvoient au caractère d’improvisation dans la tradition de commedia dell’arte. Sauf qu’ici, bien sûr, maquillage et brushing, peignoirs affriolants et débardeurs moulants remplacent les masques et le satin. Mais l’apparence ne sert-elle pas de paravent, parfois, de « dessous chics » ? Après la lecture de ces six tomes, ce qui reste est un peu à l’image des illustrations de couverture : des couleurs, vives et harmonieuses, bien que diverses. A la manière des intermèdes, ou de la foule qui se presse chez M. JOURDAIN, les habitants du 28, Barbary Lane occupent la scène de cet étrange théâtre qu’est souvent la vie. Sans tomber dans le cliché de l’existence en communauté, ils se croisent, s’aiment, disparaissent, se retrouvent (plus rarement) sans jamais oublier ce qu’ils ont tissé entre eux auparavant. Ils nous ressemblent, mais pas à la manière d’un modèle au rabais. Tout d’abord, on pense qu’ils vont rester étriqués dans leurs petits fantasmes, leurs ambitions minuscules, et soudain, tout bouge, mais très rarement de la manière à laquelle on pouvait s’y attendre. C’est enfin sans doute en cela que les Chroniques… séduisent le mieux : ces co-locataires pourraient être nos voisins, d’ailleurs on se prend parfois à le souhaiter, quand l’un d’entre eux se désespère de la mort de son compagnon ou que la propriétaire s’inquiète du sort de sa fille. Tout d’abord vaudevillesques, ces situations intégrées les unes aux autres forment la peinture homogène d’un ensemble créé sur le principe de la force puisée dans la diversité.

En conclusion, on ne peut considérer cette œuvre comme légère, futile, éclatée. De la même manière que l’art brut puise sa force dans l’assemblage d’éléments de récupération, il faut considérer Mme MADRIGAL et « ses enfants » comme des individus ayant eu la chance quasi-impensable de s’inventer une famille au lieu de la subir.

 

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CITATIONS…

« Nous élevons nos enfants sans le savoir et en vivant. Nous avons dans nos maisons ces appareils enregistreurs qui ne laissent rien perdre » (F. MAURIAC, L’Éducation des filles, Corrêa).

« La famille sera toujours la base des sociétés » (H. DE BALZAC, Le Curé de village).

« La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu’aussi longtemps qu’ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l’obéissance qu’ils devaient au père, le père, exempt des soins qu’il devait aux enfants, rentrent tous également dans l’indépendance » (J.-J. ROUSSEAU, Du contrat social).

« La famille… grand péril pour les âmes fortes. Elle les plie à ses préjugés, à ses intérêts, à ses affaires ; elle les asphyxie, les stérilise à son profit. Les grands saints ont tout rompu » (M. NOËL, Notes intimes, Stock).

« Une famille vous gêne, vous contrecarre de mille façons ; il faut que vous obéissiez à ses idées et non aux vôtres ; vous n’êtes pas libre de votre vocation, et dans la voie où elle vous jette souvent, dès le premier pas vous vous trouvez embourbé » (C. TILLIER, Mon Oncle Benjamin).

« Les parents d’aujourd’hui veulent être aimés de leurs enfants. Cette erreur les entraîne à toutes sortes de faiblesses et de facilités » (J. DUTOURD, Le Fond et la Forme, Gallimard).

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EDUCATION / EN FORME LA RELATION ECOLE-FAMILLES ? par Lydie PFANDER-MENY

« Au moment où les grandes utopies du dix-neuvième siècle ont livré toute leur perversion, il est urgent de créer les conditions d’un travail collectif de reconstruction d’un univers d’idéaux réalistes capable de mobiliser les volontés sans mystifier les consciences » (Pierre BOURDIEU, Le Monde, janvier 1992).

 

Assurément pas si l’on en juge par les titres des dernières publications sur le thème. François DUBET parle de malentendu (École, familles : le malentendu, Textuel, 1997), Philippe MEIRIEU de divorce (L’école et les parents, la grande explication, Plon, Paris, 2000), Judith MIGEOT-ALAVARADO (La relation école-familles : peut mieux faire, ESF Éditeur, 2000) pense que l’on peut mieux faire, les parents sont alternativement accusés de n’être que des consommateurs d’école (BALLION René, Les parents consommateurs d’école, Paris Stock, 1982), stratèges forcenés avec lesquels le dialogue paraît impossible ou pour le moins difficile (TAUVEL Jean-Pierre, Les familles et l’école : une relation difficile, Ville-école-intégration, n°114, Paris, 1998) ou alors totalement démissionnaires et absents, Dominique GAYET lance « c’est la faute aux parents » et parle de contentieux (C’est la faute aux parents. Les familles et l’école, Syros, Paris, 1999) !

De leur côté les enseignants ne sont guère mieux lotis : véritable forteresse, composée essentiellement des classes moyennes, le monde enseignant paraît très conservateur dans ses modes pédagogiques, peu accessible au dialogue et continue à participer à la reproduction de fortes inégalités.

On peut dès lors le constater, les relations entre ces deux grandes institutions de l’éducation et de la socialisation de l’enfant et du jeune ne sont pas simples. Elles connaissent, de façon récurrente, des tensions, des pressions, des conflits alors même que la demande et la nécessité de coopération n’a jamais été aussi forte puisque depuis 1989, en effet, la Loi d’Orientation du système éducatif place les parents comme membres à part entière de la communauté éducative.

Mais il faut bien le dire, depuis le début, la relation entre l’école et les familles en France reste une histoire mouvementée. L’école s’est constituée d’abord contre la famille, accusée d’être vissée à des croyances ou des superstitions, ancrée dans le local et la tradition. Au contraire, L’école de la IIIème République se donne pour mission de diffuser une culture à la fois nationale et universelle. Elle témoigne des progrès de son temps, portés par un fort esprit positiviste, et l’instruction qu’elle diffuse est chargée de faire de chaque écolier un citoyen s’inscrivant dans la Nation. Par conséquent, il faut prendre des distances avec ces familles qui parlent patois et sont largement sous la mainmise du clergé. Ainsi c’est grâce à des disciplines fortes comme le français, la géographie, l’histoire et des méthodes pédagogiques très cadrées que la dictée, l’apprentissage de la géographie française dans ses moindres détails (ah ! ces sous-préfectures !) et la mise en place de mythes historiques forts (VERCINGÉTORIX Charles MARTEL, Jeanne D’ARC, MIRABEAU…) façonnent « les enfants du peuple » en citoyens. Ils seront instruits dans une morale, bien sûr républicaine assurant l’unité nationale, mais aussi s’inscriront dans un processus qui ne remet pas en cause la hiérarchie sociale. L’école bénéficie à cette époque d’un crédit de confiance total de la part des familles qui valident totalement les mesures prises pour les enfants (pour les sanctions, elles auraient tendance à doubler ce qui a été infligé en classe) et ne sont pas consultées sur les choix que l’école peut opérer. Au contraire, l’école doit souvent lutter contre quelques parents dont les enfants rentrent dans le processus de méritocratie républicaine et que l’école tente d’élever au-dessus de leur condition initiale.

Ce système, bon an mal an, va fonctionner jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. À partir de là, de profondes mutations surgissent qui peu à peu vont renverser la tendance quant à la relation école-familles pour aboutir aujourd’hui à une très grande sollicitation des familles par le système éducatif et à la volonté de celles-ci de voir dans l’école une institution « rentable ».

La société change à partir des années cinquante : le monde agricole se replie au profit d’un fort développement du secteur tertiaire et des services, l’urbanisation connaît une énorme explosion aux alentours des grandes villes, les techniques et les métiers sont en totale mutation et nécessitent un niveau de qualification de plus en plus élevé. Par ailleurs, la forte poussée démographique de l’après-guerre, le baby-boom, incite les parents à donner à leurs enfants une éducation plus ambitieuse permettant une meilleure ascension sociale. L’obligation scolaire est ainsi prolongée jusqu’à seize ans et l’on parle de « l’explosion scolaire » (CROS, 1961). Mais c’est la « massification » des collèges (Réforme HABY de 1975) et ensuite la massification des lycées à partir des années quatre-vingt qui ont largement modifié les rapports entre les familles et l’école.

L’admission de tous les enfants en 6ème ,conduit un public nouveau, très hétérogène dans les établissements scolaires et donc des familles avec des différences sociales, culturelles et ethniques très fortes qui jusque-là ne franchissaient pas le portail du secondaire. L’école inadaptée à ce changement brusque qui nécessite une évolution de ses structures (apparition de la notion de projet) et de ses modes pédagogiques connaît alors pour la première fois un fort taux d’échec scolaire. Cette situation évolue dans le cadre d’une idéologie égalitaire forte qui associe à massification l’idée de démocratisation de l’enseignement. La crise économique bat son plein et il est demandé soudain à l’école par des parents angoissés pour l’avenir de leurs enfants d’être efficace et rentable, d’assurer un futur ; sinon, à quoi servent les études ?

C’est ce qu’a relayé un courant médiatique de dénonciation du système scolaire.

Obligation de résultats d’un côté et parents sans culture scolaire adaptée pour les familles populaires de l’autre, tel est le rapport de forces des années quatre-vingt dix. Entre les deux, quelques privilégiés, bien informés, circulent en stratèges entre la carte scolaire, les filières à prestige et les orientations pertinentes.

Mais la famille a également changé. Augmentation des divorces, multiplication des familles monoparentales, reconstruction de fratries complexes, éloignement des domiciles des parents ; la famille a évolué, ce qui nécessite de l’appréhender sous sa forme plurielle (Le Monde de l’éducation, septembre 2001).

Les rôles doivent donc être clarifiés pour trouver des points de contacts permettant la meilleure réussite de l’élève, du jeune, ce qui somme-toute est l’ultime objectif des deux acteurs en présence. Rarement la nécessité de s’entendre n’a été aussi forte. C’est ainsi que l’Éducation Nationale a mis en place une succession de dispositifs divers organisant la présence des parents à l’école d’un bout à l’autre de l’année, de façon individuelle, collective ou représentative. De l’accueil des parents pour la rentrée, à la semaine des parents, aux réunions parents-professeurs, aux journées portes ouvertes, aux carrefour des carrières, aux remises des bulletins en mains propres, etc. Ces établissements scolaires ont fait œuvre d’imagination et développent beaucoup d’énergie dans tous ces dispositifs dévoreurs de temps… Mais une question reste : où s’arrête la responsabilité éducative des parents et où commence celle de l’école que l’on charge actuellement de réparer tous les désordres que la société ne parvient pas à résoudre et initier toutes les formes de socialisation : violence, montée des incivilités, scolarisation des enfants de plus en plus jeunes (2 ans), éducation à la santé, au goût, à l’environnement, aux médias ? Par ailleurs, pourquoi les parents doivent-ils rentrer dans l’école ? Ils le ressentent souvent comme le rappel de leur inefficacité ou de leur manque concernant leur enfant (convoqués) ; l’école navigue dans des codes et des habitudes souvent peu connus et mal maîtrisés par les familles populaires.

Tant que la place et les missions de chacun ne seront pas clairement définies, la complémentarité nécessaire reconnue, la coopération paraît aléatoire pour ces deux grandes institutions incontournables de la co-éducation.

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EDUCATION / EN FORME POUR SORTIR DU TUNNEL DU FORMALISME par Raphaël FRANGIONE

C’est un fait. Actuellement, la machine éducative, la didactique au premier rang, est entrée dans un difficile tunnel dont la sortie est longue et pénible, caractérisée par le dilemme suivant : fonder la formation sur les savoirs ou sur les savoir-faire, autrement dit, il s’agit de savoir si l’on préfère les « connaissances déclaratives » aux « connaissances procédurales ».

Cette contribution voudrait détourner le débat pédagogique sur un troisième sujet de discussion, à savoir l’activité enseignante qui, dans ce contexte de transformation-confusion, maintient une fascination inégalée.

Il est juste de focaliser notre attention sur ce thème, vu que cette activité vitale, socialement considérable, va assumer, à l’intérieur du processus dynamique qu’est l’éducation aujourd’hui, une valeur purement instrumentale. Ce qui pose à l’éducateur, fort de certaines compétences bien consolidées et expérimentées sur le terrain, un problème d’identité. D’autant plus qu’il n’est plus considéré en forme ou pis qu’il n’informe pas comme l’on veut. En fait, il est trois fois en contradiction. D’abord avec le chef d’établissement qui ne l’estime plus capable d’obtenir des résultats qui soient satisfaisants, surtout sur le plan des relations avec ses élèves et leurs parents ; ensuite avec les nouvelles technologies de la communication qui, s’appuyant sur la fantaisie et l’activisme, mettent en cause ses façons d’organiser une leçon, de proposer des activités, de gérer l’emploi du temps de la classe ; enfin, avec les élèves qui, ne supportant plus une charge d’activités plutôt lourde en classe comme à la maison, ont la présomption de mettre en forme avec aisance les savoirs scolaires.

Il va de soi que l’activité enseignante n’est pas seulement critiquée mais elle est à tous points de vue disqualifiée. En fait, aux nombreux détracteurs plus ou moins accrédités il faut ajouter une autre composante, les parents d’élèves, qui essaient de se placer, à juste titre, à l’intérieur de l’image triangulaire chère à CHEVALLARD (1985), « enseignant-élève-contenu ».

Or, je tiens à souligner ma personnelle conviction que les parents peuvent contribuer à la bonne réussite de toute intervention élaborée et mise en place par le professeur. Surtout dans la phase d’observation élève-professeur-réalité, ils jouent un rôle essentiel. On pourrait justement parler d' »implicationnisme » du milieu familial dans lequel se produit tout d’abord une subtile mais constante action éducative. Mais, assez récemment, on a constaté que les relations avec les familles ont subi une modification aussi nette que préoccupante. Les parents réclament, d’une tonalité de plus en plus agressive qui débouche quelque part dans la violence verbale, la perfection de la part des enseignants pour tout ce qui touche à l’instruction. On demande à l’enseignant d’être performant mais on n’accepte pas que les enfants soient médiocres. Lorsqu’il s’immisce dans le pédagogique, il est drôle, il parle un langage inapproprié, les équivoques se multiplient et les tensions augmentent ! Attitude maladroite, donc, qui est parfois encouragée par le responsable de l’établissement pris en tenaille entre les parents et l’institution. Situation difficile à gérer dans laquelle l’enseignant apparaît plus faible et plus exposé. D’autre part, l’Éducation à l’autonomie a favorisé l’ingérence d’autres instances éducatives ou prétendues formatives au monde, assimilant, entre autres, le langage du consumérisme. En fait, les parents et les élèves sont considérés des clients à satisfaire, des consommateurs qui réclament leur dû et l’intérêt qu’ils portent à la rentabilité de certains cours est justifiable parce qu’ils partagent une même conception de l’éducation. Mais il est question de culture ! La relation école-famille est une valeur utile et fructueuse pour tous à condition que, en respectant les différents rôles, on fasse comprendre aux élèves qu’il est bon de s’engager pour la poursuite d’un projet éducatif et formatif qui corresponde aux attentes de la communauté éducative. Par ailleurs, jamais la société n’a autant investi dans l’éducation, jamais, comme à présent on ne parle d’école et d’éducation, de pratiques didactiques qui se servent d’Internet, de compétences et de processus d’acquisition. Et, malgré l’impact positif de l’innovation, le malaise persiste. Les réformes se succèdent périodiquement et l’une est le parfait contraire de l’autre. Le risque de voir l’école comme quelque chose de chimérique va être une réalité, une sorte de récipient où l’on peut mettre n’importe quoi. L’objectif n’est plus de faire apprendre la lucidité, « le bon sens » décartien, mais de développer chez l’élève des habilités.

C’est dans cette perspective informe et contradictoire qu’il faut penser ou bien repenser l’enseignant, vrai moteur de l’innovation et de la recherche, aux prises avec une structure de gestion qui se trouve proche de celle de l’industrie, limite son aspiration de rêve et de liberté et le tient dans une sorte de dépendance au lieu de lui ouvrir les voies de l’affranchissement.

C’est cette structure désormais sclérosée qui entraîne le discrédit du rôle que le professeur joue dans l’éducation. Et c’est probablement dans la même direction qu’il faut chercher les raisons du conflit avec les parents d’élèves.

Et alors, comment imaginer ce « nouveau » professeur, obligé d’être en forme pour acquérir une variété de formes de confrontation et de contacts ?

Est-ce qu’il sera proie ou victime des arrogances consommées à l’intérieur du lieu de travail, ou bien apprenti-gladiateur qui va combattre contre tous les formalismes, au nom de la liberté d’enseignement ?

Quoi qu’il en soit, il est indispensable, me semble-t-il, de prévenir tout type de « déflagrations » et faire en sorte que l’École (re)devienne un lieu d’échanges et non de luttes vaines et stériles.

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MUSICOLOGIE / FORMES MUSICALES par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

La notion de forme musicale est une notion récente. Elle n’est apparue qu’à l’époque baroque et n’a été finalement codifiée qu’au XVIIIème siècle. Ce passage à des structures fixes, rigoureuses, n’a été possible que par l’abandon de la modalité au profit de la tonalité dès la fin du XVIème siècle. Cette tonalité est prisée pour la variété de colorations qu’elle offre ; chaque tonalité, à l’instar des modes antiques, semble pourvue d’un affect propre que plusieurs théoriciens s’efforcent de décrire.

Mais c’est dans la perception du mouvement, créé par le passage d’une tonalité à une autre, autorisant un geste musical plus ample, que se modifie en profondeur le concept structurel du « morceau de musique ». Ainsi, sous le règne de LOUIS IV apparaissent peu à peu le parcours tonal, la direction, la projection, qui seront les fondements du discours musical classique et romantique.

Ceci pourtant n’apparaît que dans les œuvres et, en aucune manière, dans les traités musicaux contemporains : la théorie ne sera formulée qu’au XVIIIème siècle. Ce sens nouveau de ce « dessein », de cette forme projetée dans le temps oblige à repenser le son et tous les procédés d’écriture qui en dérivent : c’est l’apparition du thème, du sujet rigoureux, la formation de l’orchestration et l’adaptation de certains instruments aux nouveaux besoins, c’est aussi l’utilisation des masses, la recherche de coloris orchestraux homogènes, la recherche d’un tempérament d’accord permettant d’utiliser plus loin encore le parcours tonal ; c’est une pensée harmonique nouvelle. Au total, une mutation complète dans l’histoire de la musique, une révolution profonde dans l’art de composer dont les théoriciens répugnent à parler, tant sa complexité est grande. Il n’est pas même de mot précis pour désigner la structure interne d’une pièce de musique : le terme de « dessein » est celui qui revient le plus souvent. RAMEAU le définit ainsi en 1731 : « Le dessein consiste en l’arrondissement d’un chant et de ses phrases, aussi bien que dans l’imitation et dans la fugue« . BLAINVILLE, en 1754, lui préfère le mot « tissu » et souhaiterait qu’il y ait une espèce de rhétorique pour le chant comme il y en a une du discours. Seul LOULIÉ tente de définir très tôt la structure musicale mais, chez lui, le mot « dessein » s’applique au « thème » ; il lui préfère celui de « plan », qu’il divise en plan général et en plan particulier. Dans le premier cas, « il est de l’esprit et de la prudence du compositeur de bien distribuer sa matière en sorte qu’il y ait de la variété et de la convenance« , mais, pour le second cas, LOULIÉ élude la définition, réduisant la notion de plan particulier à l' »idée d’un morceau entier« . Enfin, pour J.-J. ROUSSEAU, la forme est « l’invention et la conduite d’un sujet, la disposition de chaque partie, et l’ordonnance générale du tout« .

Il existe donc deux points de vue distincts en ce qui concerne la notion de forme, selon que l’on se place dans le cas du dessein général, qui trace les grandes lignes d’une tragédie lyrique, d’un grand motet ou d’un ordre de clavecin, ou dans le cas du dessein particulier, applicable à l’air, au chœur, au récit ou à la pièce pour clavier. La préoccupation principale était alors de lier le détail au tout, aussi bien dans le domaine de la danse, que dans celui de la musique vocale (cantate alternant clairement récitatif et air) ou de la musique instrumentale (concerto grosso, sonate, fugue).

Parmi les formes les plus en vogue figurent les variations. Extrêmement prisée des compositeurs, elle met en jeu la mémoire de l’auditeur et sa faculté de reconnaissance d’un thème. Son principe est très simple : en premier lieu, le compositeur fait entendre le thème qui va servir de référent à toute l’œuvre. Il doit être parfaitement clair et assez court, pour être mémorisé facilement. Il sera choisi en général binaire (deux parties avec reprise), ce qui fait qu’il sera exécuté tel quel au moins deux fois. Cette exposition thématique initiale achevée débute la variation proprement dite : le compositeur va progressivement, pour chacune d’entre elles, modifier tous les paramètres musicaux, multiplier le nombre de notes, varier les tempi, changer l’orchestration, inverser le mode, bouleverser l’harmonie… Paradoxalement, une variation réussie garde sa version sous-jacente bien présente dans l’oreille de l’auditeur alors que le thème initial est parfaitement déformé.

Cette forme s’adapte merveilleusement à la musique de danse, dont le Grand Siècle était particulièrement friand. Elle donnera naissance à la folia, d’origine espagnole et dont s’inspira largement CORELLI et à deux danses voisines, la chaconne et la passacaille.

Mais le plus magnifique exemple de variations est bien sûr les Variations Goldberg de Jean-Sébastien BACH, d’une très haute technicité. BACH ne s’appuie pas seulement sur la basse, mais sur tout ce qui constitue l’aria elle-même : la mélodie, la basse et l’harmonie. Il parvient ainsi à modifier son thème de départ en une multitude de pièces appartenant à des formes et à des genres différents : canon, invention, ouverture à la française, fugue, sicilienne…

Autre forme prestigieuse aux yeux de tous les compositeurs : la fugue. Écrire une fugue, en effet, demande des connaissances techniques solides en harmonie, qui constitue la base de l’écriture musicale, mais surtout en contrepoint, et cela au plus haut niveau : contrepoint renversable et imitations de toutes sortes. Cette forme ne supporte pas la médiocrité : ce n’est donc pas étonnant qu’elle ne se rencontre que dans un petit nombre de genres musicaux. Son aspect strict, voire sévère, l’a d’abord inclus dans un genre de pièces difficiles, presque expérimentales, qui portaient le nom de « ricercare » (« recherche »). Elles faisaient entendre un court motif repris polyphoniquement et constituaient la survivance d’œuvres hautement intellectuelles réservées à une élite de connaisseurs. Jean Sébastien BACH, déjà considéré en son temps comme le champion incontesté de cette forme, apparaît comme le dernier représentant de cette tradition de musiciens « savants ».

A l’époque baroque, quelques endroits étaient expressément (et presque obligatoirement) réservés à la fugue :

– partie centrale d’une ouverture à la française ;

– mouvements rapides de la sonate d’église et du concerto grosso ;

– deuxième partie d’un diptyque pour clavier seul ;

– passages chorals d’œuvres de musique religieuse.

Même très stricte, cette forme laisse néanmoins toute latitude au compositeur pour organiser ses différentes parties. Jamais l’auditeur ne doit avoir la sensation d’avoir déjà entendue une composition semblable.

La composition d’une fugue est d’essence essentiellement contrapuntique et se caractérise par l’entrée successive des différentes voix selon le principe d’imitations à la quinte. Le nombre courant de voix est de quatre, en référence à la musique vocale, mais peut être de cinq ou six, voire de deux, ce qui est beaucoup plus rare. Elle débute toujours par l’exposition, qui désigne la première entrée successive des voix :

– la première entrée fait entendre le thème de la fugue, le sujet ;

– la deuxième fait entendre le sujet de la dominante, à la quinte, appelé « réponse « . Pendant ce temps, la première voix fait entendre un contrepoint, nommé le « contre-sujet » ;

– la troisième et la quatrième voix reprendront ce principe, tandis que les deux premières continueront leur propre cheminement. L’exposition est achevée quand toutes les voix sont intervenues au moins une fois.

Une fois toutes les voix entrées, le compositeur fait alterner des passages d’écriture plus libre, des divertissements, des développements. Pour finir, il n’est pas rare de trouver une dernière présentation du sujet au-dessus d’une pédale de tonique généralement placée à la basse.

Sujette à de nombreuses controverses ou erreurs d’interprétation, la forme sonate, très en faveur au XIXème siècle, n’est absolument pas une exclusivité de ces morceaux de musique qui firent la gloire de BEETHOVEN ou SCHUBERT. Avant tout, la forme sonate est une structure de composition de forme tonale et non pas thématique. Généralement tripartite, elle est schématiquement construite de la façon suivante :

1ère partie, A : Exposition, caractérisée par l’affirmation de la tonique et souvent indiquée comme devant être rejouée ;

2ème partie, B : Développement, partie la plus courte mais aussi la plus intense ;

3ème partie, A’ : Ré-exposition, reprise plus ou moins identique du matériau sonore de A et souvent terminée par une coda.

Chaque musicien a, selon son génie propre, offert sa conception particulière de cette forme, devenue aussi un genre musical très apprécié.

Enfin, le XVIIIème siècle a vu se développer une forme simple, qui existait déjà au XVIIème, l’aria da capo qui a structuré nombre de pièces instrumentales et vocales, en particulier au sein de l’opéra italien. Ce n’est rien d’autre qu’une structure en trois parties, ABA, dont la dernière n’est que la stricte réplique de la première. L’interprète, aussi bien vocal qu’instrumental, se devait de varier avec art et goût cette reprise, afin d’émerveiller et d’émouvoir le public en improvisant des ornements à chaque fois différents et exigeant la plus grande virtuosité. Cette forme, typiquement baroque, a grandement contribué au succès des compositeurs, mais aussi des interprètes, en particulier les castrats, qui remettaient ainsi en jeu leur réputation. Notre époque a négligé l’improvisation et les jeunes chanteurs d’opéra baroque ont souvent du mal à se montrer dignes de leurs glorieux aînés.

Extrêmement complexe, la notion de forme musicale ne s’est que lentement élaborée, grâce à l’apport de la période baroque dont les innovations ont conduit à une stabilisation de l’écriture et à la fixation de formes rigoureuses, dont certaines sont restées en vigueur jusqu’à la disparition de la tonalité.

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HISTOIRE / LE GRAND SECRET* par Renaud BUSENHARDT

* On ne nous en voudra pas trop, espérons-le, d’emprunter au docteur GUBBLER le titre de son ouvrage interdit…

S’il est une activité éminemment intellectuelle, en apparence à ce point dégagée des contingences physiques qu’on a cru un temps qu’elle pouvait même être l’apanage des vieillards, c’est bien le gouvernement des affaires publiques. Et pourtant, la santé des dirigeants politiques, qui peut tenir de la petite histoire, a eu parfois des conséquences bien concrètes sur la vie des états ainsi gouvernés. Alors, en forme nos chefs d’état ?

La question est moins anecdotique qu’on pourrait le penser. Car, si l’on n’a jamais vu un champion olympique devenir chef de gouvernement, on a plus souvent rencontré des rois ou des présidents atteints de maladies ou de handicaps lourds. Si l’on débute par l’Antiquité, on sait que DÉMOSTHÈNE bégayait, que Jules CÉSAR souffrait d’épilepsie. Bien plus tard, MARAT soignait ses problèmes de peau dans sa baignoire avant de se faire rudement sécher par Charlotte CORDAY…

La santé aurait donc une importance insoupçonnée, et pour bien gouverner, il faudrait aussi bien se porter. C’est là un héritage inhérent à la conception d’un pouvoir avant tout personnel. Dans une oligarchie, la santé des décideurs à moins d’influence, précisément parce que le pouvoir ne repose pas entièrement sur un corps physique unique, dont la décrépitude signerait aussi celle du pouvoir politique qu’il incarne.

A ce titre, la monarchie héréditaire, vieille de deux millénaires en Europe, a ancré des habitudes : que le roi vienne à éternuer, et c’est tout le royaume qui s’enrhume. C’est aussi le dauphin qui prépare son accession au pouvoir.

Mais dans les périodes troublées, le risque de voir dépérir le souverain incite à la prudence, et sa santé devient un objet de surveillance assidue.

Le pire à redouter n’est pas tant la mort du chef (il est toujours remplacé) que sa faiblesse induite par la maladie. Parce qu’affaibli, on l’imagine soumis aux pressions des mauvais conseils, incapable d’œuvrer dans sa tâche, mais toujours en place, conduisant en aveugle une destinée qui lui échappe.

La généalogie des Rois de France ne manque pas de ces rois maladifs, prisonniers de leur mal, entraînant dans leur geôle sanitaire leur pays tout entier. Pour pallier ces dysfonctionnements « organiques », la médecine s’est chaque fois acharnée soit à prévenir le mal, soit à en minimiser l’impact. Ainsi LOUIS XIV fut, paraît-il, saigné près de 2 000 fois dans sa longue vie. Au moins faut-il reconnaître aux Bourbons survivants du Grand Siècle une certaine résistance physique quand on voit à quel rythme la descendance de LOUIS XIV fut décimée par les maladies. Au point que LOUIS XV n’était après tout que l’arrière-petit-fils du quatorzième Bourbon régnant… Ce qui ne l’empêcha pas de mourir de vérole en 1774, un siècle avant que cette maladie ne devienne du dernier chic dans les milieux artistiques parisiens.

Quant à minimiser l’impact des maladies, les exemples sont encore plus frappants : et l’humoriste Pierre DESPROGES pouvait sans presque exagérer résumer que « selon ses médecins, Pompidou était mort d’une grippe généralisée« .

En Europe centrale comme chez le Grand Frère soviétique, la gérontocratie n’allait pas sans les désordres physiques qui l’accompagnent ordinairement. On se souvient que GORBATCHEV est arrivé au pouvoir après les décès rapprochés de ces deux prédécesseurs éphémères ANDROPOV et TCHERNENKO. La veille de leur mort, le Kremlin aurait juré sur Le manifeste du parti communiste qu’ils se portaient le mieux du monde… Quant à Erich HONECKER, sauvé d’un procès par son cancer, il n’était déjà plus qu’un vieillard chétif au moment de son exil au Chili, où l’on sait que le climat profite mieux aux vieux dictateurs…

De fait, la faiblesse physique d’un chef d’état est rarement mise en lumière. Le bras mort du Kaiser GUILLAUME était tabou dans tout l’Empire allemand, et on préférait voir dans la main de NAPOLÉON enfouie sous son gilet, une posture de style plutôt qu’une tentative de soulager un ulcère. Plus près de nous, on sait désormais qu’il fallait à J.F. KENNEDY ingurgiter des quantités impressionnantes de médicaments puissants pour soulager son dos qui lui raidissait la démarche et lui obsédait parfois l’esprit. Était-ce pour autant la peine de lui vider la tête à coups de Marklinker Carcano ? Franklin Delano ROOSEVELT, atteint de la poliomyélite, faisait des efforts incroyables pour masquer son mal, et aurait même confié qu’il était heureux de s’exprimer à la radio, d’où son infirmité ne risquait pas de se voir… Pourtant, il est reconnu que l’affaiblissement du président américain explique en partie les faramineux cadeaux territoriaux faits à un STALINE pétant de santé et âpre négociateur à Yalta.

C’est là un aspect un peu gênant de la santé des dirigeants. Car il arrive que des historiens y trouvent matière à expliquer certains événements funestes de l’histoire humaine, voire à en excuser leurs auteurs. Et l’on en a vu tentant d’absoudre PÉTAIN de ses responsabilités, au motif qu’arrivé aux affaires à 83 ans, il n’avait plus toute sa tête ni toute sa santé et serait ainsi devenu le jouet de LAVAL. Moins choquant, mais tout aussi significatif de cette petite histoire qui veut réécrire la grande, on raconte que NAPOLÉON Ier devrait sa défaite ultime de Waterloo à des migraines tenaces qui lui auraient brouillé l’esprit… Au moins dans ce cas là on devine la frustration : un destin aussi extraordinaire que celui du petit caporal a besoin de circonstances spéciales pour justifier sa chute. Dans le même ordre d’idée, NAPOLÉON Ier n’a pas pu mourir de déprime à Sainte-Hélène. Forcément, on l’y a assassiné à grandes doses d’arsenic !

On touche là à la question cruciale : si le chef est malade, est-il toujours en état de gouverner ? La maladie tenue secrète de Georges POMPIDOU fut un traumatisme pour une société française apprenant sa mort subite en même temps que le mal qui le rongeait depuis longtemps. Là encore, on est bien dans un système de pouvoir « personnel », l’exécutif de la Vème République reposant lourdement sur la seule personne du chef de l’État. Dans d’autres systèmes, on s’en serait moins ému. Que DESCHANEL et Mac MAHON, tous deux présidents sous la IIIème République, fussent en leur temps de parfaits imbéciles qui confinaient à la maladie mentale, ne posait guère de problèmes institutionnels.

Mais dans cette monarchie républicaine héritée de DE GAULLE, le président est surveillé comme le furent certains des monarques les plus absolus. MITTERRAND avait garanti qu’il ferait toute la transparence sur son état de santé s’il était porté à la présidence. Pas de chance, quelques semaines après le 10 mai 1981, il se découvre atteint d’un cancer dont tous s’accordent à dire qu’il finira par l’emporter. Quatorze ans durant, tous les six mois un bulletin de santé sera falsifié pour taire l’infirmité. Était-il jusqu’au bout de son second mandat en état de gouverner ? Le docteur GUBBLER suggère que non, mais qui était-il pour en juger ? Car si le peuple se choisit un souverain, qui peut décider que ce dernier a fait son temps ? Les procédures existent dans la Constitution, mais sont si lourdes qu’elles sont quasiment impossibles à mettre en place, le principal intéressé devant lui-même les engager.

En France, l’intérim de la présidence qui viendrait à défaillir est assurée par le président du Sénat. Or, on sait ce que cette assemblée compte de séniles. Au point qu’il y a peu, parfois, du Sénat au sanatorium… voilà qui n’est pas fait pour rassurer sur la bonne santé d’un éventuel chef d’État intérimaire.

De nos jours, la question de la santé est encore plus cruciale. On n’imagine plus un chef d’État « croulant » et il faut sacrifier à une mode hygiénico-jeuniste. Il faut pouvoir justifier d’une bonne pratique sportive : le footing aux USA, le basket pour certains premiers ministres français, le judo pour POUTINE, les bains fluviaux pour MAO, histoire de montrer qu’on reste fringant. Les autres, qui ne sont que des « cerveaux » n’ont plus la cote. Ne dit-on pas que BEN LADEN souffre d’insuffisance rénale ce qui le rendrait méchant ?…

Si fringant puisse-t-on paraître, il arrive tout de même que des situations particulières mettent en péril la santé d’un Grand au point d’en faire trembler le monde. Pensez-y à l’apéritif avant d’engloutir inconsidérément vos bretzels !

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PHILOSOPHIE / MARX : LES FORMES D’ALIÉNATION ET D’ÉMANCIPATION LA QUESTION DU POSSIBLE RÉEL ULTIME par David BOURCIER

« Là où cesse la spéculation, dans la vie réelle commence donc la science réelle, positive, la présentation de l’activité pratique, du processus pratique de l’évolution des hommes. Les phrases sur la conscience prennent fin, il faut que le savoir réel prenne leur place. Avec la présentation de la réalité, le philosophe autonome perd le milieu de son existence. Tout au plus peut-on lui substituer une synthèse des résultats les plus généraux susceptibles d’être abstraits de l’étude du développement historique des hommes. En soi, détachées de l’histoire réelle, ces abstractions sont sans la moindre valeur » (MARX, Idéologie allemande, Théorie Matérialiste, Pléiade, 1057 sq.).

 

La Dialectique de l’aliénation et de la libération sous-tend que l’Homme peut se libérer des aliénations en ceci qu’elles surviennent du fait de sa propre activité. L’aliénation connaît des formes différentes selon les types de société et d’activité.

Dans le capitalisme, il s’agit d’aliénation à la valeur d’échange, à l’argent, et au profit, et le processus tend à l’universalisation. En ceci, toute forme d’émancipation réelle ne peut qu’être universelle. A cet égard, la Question juive expose la distinction entre la simple émancipation politique (à l’égard du religieux et de ses substituts) et l’émancipation universelle, et établit la nécessité de l’évolution de l’une à l’autre. Cet ouvrage marque la rupture philosophique de MARX à l’égard de Bruno BAUER qui avait publié, en mai 1843, une analyse du problème de l’émancipation des Juifs (die Juglandacée). Il y affirmait que la condition d’une émancipation politique et humaine des Juifs était la simple renonciation aux religieux, ce problème étant analogue à celui des Chrétiens, en ce sens que toute religion apparaît comme la négation de l’émancipation humaine. BAUER, ancien théologien devenu athée n’entrevoit la question que sous un angle antireligieux. A une telle attitude, MARX oppose la nécessité d’interroger, en plus de l’objet et du sujet de l’émancipation, la nature et les conditions de l’émancipation recherchée, ce qui doit en fait conduire à une critique de l’émancipation politique. BAUER n’avait abouti, en dernière analyse, qu’à une critique de l’état chrétien, alors que la critique doit surtout se porter sur l’État en tant que tel, c’est-à-dire sur la cause de l’aliénation politique. En Allemagne, au milieu du XIXème siècle, le problème apparaissait comme théologique car l’État était lui même théologien. Néanmoins, la critique du rapport entre la religion et l’État cesse d’être théologique « dès que l’État cesse d’avoir une attitude théologique vis-à-vis de la religion, dès qu’il se comporte à son égard comme État, c’est-à-dire politiquement. La critique devient alors celle de l’État politique« . Ce second niveau de la critique permet d’expliquer la servitude religieuse des citoyens libres par leurs servitudes profanes. « Nous ne prétendons nullement que les citoyens doivent se défaire de leurs limitations religieuses afin de supprimer leurs limites profanes, nous affirmons qu’ils suppriment leurs limitations religieuses dès qu’ils suppriment leurs chaînes terrestres. Nous ne transformons pas les problèmes profanes en problèmes théologiques, nous transformons les problèmes théologiques en problèmes profanes. L’histoire ayant longtemps été réduite à la superstition, nous réduisons la superstition à l’histoire« . Il s’agit ici de relier de manière nécessaire le problème de l’émancipation politique avec celui de l’émancipation humaine en montrant que l’État s’émancipe politiquement lorsqu’il se libère de tout contenu religieux, mais que cette libération qui lui rend toutes ses prérogatives politiques n’est pas encore une émancipation humaine. Dans cette forme d’État, l’homme ne fait que prendre congé de l’une de ses limitations, en se libérant politiquement par la médiation de l’État. Il demeure religieux, malgré la proclamation de son athéisme, et de l’athéisme de l’État, parce qu’il ne se reconnaît homme qu’à travers cette médiation. Ceci, à défaut de supprimer toute différence entre les hommes, scinde leur existence en vie communautaire où chacun s’apparaît comme être social, et en vie civile, où ils se comportent en hommes privés « considérant les autres hommes comme moyens et se ravalant eux-mêmes au rôle de simples moyens, jouets de forces étrangères« . Le phénomène en présence duquel nous nous trouvons est celui de l’aliénation de l’homme qui, dans la société bourgeoise, est divisé en deux êtres antithétiques et réduit à l’ustensilité car séparé de son être social. Cet homme « est en somme celui qui n’est pas encore un être générique réel… Ce n’est que lorsque l’homme aura reconnu ses forces propres comme forces sociales et les aura organisées comme telles et qu’ainsi il ne séparera plus de lui son pouvoir social pour lui donner une forme politique, c’est alors seulement que l’émancipation humaine sera accomplie« .

Dans les Manuscrits de 1844, MARX fait la distinction entre aliénation et objectivation. Cette distinction fait ressortir qu’il existe, bien au-delà de la propriété privée de chaque individu, un lien fondamental entre l’homme et les objets, ce lien lui prouve que, par delà l’être particulier qu’il se croit, existe un être total selon lequel le besoin à l’encontre d’une chose signifie l’appartenance de cette chose à son être, ce qui définit originellement toute propriété comme la propriété de sa nature. La propriété privée en tant que telle, c’est-à-dire simple conscience des objets comme matière de ladite propriété, constitue un lien d’aliénation, l’appréhension de l’universalité des besoins et de la nature comme matériau duquel peuvent être indéfiniment abstraits les objets procède de l’objectivation. L’identification hégélienne de l’un et de l’autre faisait en sorte que toute suppression d’aliénation était nécessairement associée à une suppression d’objectivité. En effet, chez HEGEL, l’aliénation désigne d’abord la figure de l’Esprit étranger (fremd) à lui-même, c’est-à-dire l’unité demeurant entre l’homme et le monde. Il y a scission entre un pôle conscient (la conscience du monde) et un pôle effectif (ce dont on a conscience). A ce niveau, le pôle de l’effectivité comprend une scission entre un monde de faits et un monde de valeurs, et le premier est une effectivité distincte de l’Homme, une effectivité qui est « objective, libre pour soi » (Phénoménologie de l’Esprit). Une telle scission est en cela aliénation et objectivation, l’aliénation se greffant substantiellement sur l’extériorisation. Pour MARX, l’aliénation s’inscrit dans le fait que des individus ou des classes soient asservis par des puissances sociales (classes, rapports de propriété, État, institutions, religions, etc.). C’est en cela que des entités créées par l’Homme en viennent à le dominer. Il ne s’agit cependant pas d’affirmer à cet endroit qu’HEGEL aurait « vu faux », ni de poser, comme ont pu le faire certains commentateurs, que MARX n’aurait retenu que le HEGEL « mature », celui qui pouvait préfigurer l’élan révolutionnaire de la philosophie allemande. Si MARX nous conduit parfois à récuser HEGEL, c’est moins en fonction d’un objectif qu’il se serait préalablement donné que dans un souci de prolongement de sa philosophie, visant à mener HEGEL « au delà de HEGEL », afin d’acquérir le droit de poursuivre son effort comme philosophe.

Le rapport de l’Homme à la nature présente ceci de spécifique que l’Homme y affirme sa propre nature et ses fins. De ce fait, elle est traitée en objet, même si l’Homme reste sous sa dépendance en tant que partie. Ainsi, il entretient vis-à-vis de la nature un lien de subordination distinct de l’aliénation. En outre, le développement des capacités productives tend à restreindre une telle subordination, sans toutefois que le primat de la nature extérieure ne soit aboli. Dans l’Idéologie allemande (p. 1054), il prend pour fondement « l’organisation corporelle des individus et la relation qui en résulte pour eux avec le reste de la nature… [et pose que] toute historiographie doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l’action des hommes au cours de l’histoire« . Cette historiographie définit la naissance de l’humanité, et donc la distinction de l’Homme et de l’animal comme le moment où les hommes « produisent leurs moyens d’existence selon ce que leur dicte leur organisation physique » (ibid., p. 1055 sq.). C’est dans un tel type de rapport que l’Homme parvient à s’objectiver, quel que soit le type de société. Une maîtrise croissante de la nature apparaît même comme la condition de possibilité d’une libération progressive vis-à-vis de l’aliénation économique. Dans ce cadre, on observe une forme d’objectivation libre de toute aliénation, celle-ci ne pouvant émerger que de conditions socio-économiques. L’Homme se découvre généralement dans une situation économique où règne la contrainte. Qu’il s’agisse de l’esclavage, du servage, ou de l’exploitation capitaliste, des hommes se trouvent ustensilisés pour l’accomplissement de fins qui leurs sont radicalement étrangères. Le capitaliste lui-même est asservi au capital qu’il ne domine pas. A cet égard, on se rappelle le propos de MARX qui, au début du tome I du Capital, affirmait que le Capitaliste « n’existe qu’autant qu’il est le capital fait homme« . Il s’agit ici d’une forme d’aliénation où l’humanité même est asservie pour reconduire la causalité de l’accroissement du capital A-M-A’ (Argent-Marchandises-Argent+plus-value) dans laquelle un amoindrissement de réalité existentielle donne lieu à un surcroît de plus-value.

Ces formes d’asservissement social ne doivent pas être conçues comme le résultat en acte des décrets libres de la volonté générale. Elles sont au contraire le produit des nécessités inhérentes aux conditions de vie impliquées par le mode de production matérielle. L’illusion démocratique tient dans le fait que les rapports sociaux s’imposent subrepticement sans avoir été convoqués par une communauté de volontés libres. On ne les découvre qu’au moment où leur existence s’imprime dans les structures objectives des rapports de classe. Pour l’Homme dont on dispose à titre de moyen de production, son existence entière est aliénée, elle a cessé de lui appartenir dès lors qu’elle a été ustensilisée, rendue disponible pour l’accomplissement des fins d’un tiers. L’étrangeté qu’il a acquise vis-à-vis de son existence induit de ce fait une étrangeté analogue par rapport à son activité. Il n’identifie pas sa production en tant que telle, dans la mesure où il devient l’une des terminaisons d’un appareil productif impersonnel dans lequel le produit social échappe également à la volonté du capitaliste.

L’histoire humaine dans sa totalité se dessine sur cet arrière-fond dialectique d’aliénation et d’émancipation. Nous avions vu précédemment que la maîtrise de la nature s’annonçait comme la condition première de toute libération. En ce sens, le capitalisme industriel, par un surcroît continu d’innovations techniques, confirme sa capacité croissante à soumettre la nature à ses impératifs de production. De ce fait, le capitalisme prépare à son insu les conditions matérielles et sociales de l’émancipation des hommes asservis. L’Homme, conçu de part en part comme être naturel, réalisation de la nature, suppose dans le cadre de la dialectique matérialiste, que la nature parvienne à réaliser ses propres fins à travers lui. Le devenir-conscient de la nature, c’est son incessante médiatisation à travers l’Homme. Dans cette perspective, on ne peut qu’analyser le processus d’objectivation comme le moment du dépassement interne à une dialectique naturelle. MARX affirme en cela son interprétation du matérialisme grec épicurien, et l’idée anti-hégélienne d’une nature dynamique dénuée de toute permanence du miracle, et dans laquelle le seul Esprit est Homme. Ces seules remarques affirment déjà l’ambivalence du concept de nature. D’une part, elle doit être entendue dans son extériorité, c’est-à-dire sa dimension d’objet pratique soumis aux besoins et donc au travail, et d’autre part, elle apparaît dans une dimension strictement théorique, comme objet gnoséologique. Elle est à la fois milieu de disponibilités matérielles, d’activité et d’efficience, et lieu d’une action finaliste. La médiation est assurée par le travail, dans laquelle le matériau est abstrait de l’inertie pour réaliser un processus d’émancipation qui doit être conçu comme une transformation naturelle, procédant du simple accomplissement d’un principe réflexif matériel. L’unité qui néanmoins parvient à subsumer l’ensemble de ces mouvements n’est autre que celle de l’ensemble du réel. L’Homme et la Nature sont entièrement coappartenants : toute activité humaine est au regard de la nature un mouvement endogène. En ce sens, les rapports de l’un à l’autre ne sauraient se réduire à un lien de subordination, ce qui ferait réapparaître l’extériorité de la nature qui en réalité n’est que l’un des moments du processus d’émancipation. Les forces productives dont l’Homme dispose pour faire de la nature sa nature sont à comprendre comme le champ de ses possibilités d’accomplissement : celui dans lequel les forces de la nature se saisissent d’elles-mêmes par le travail humain, ce qui élève les potentialités au niveau de la totalité cosmologique.

De ce point de vue, toutes les aliénations dont les hommes peuvent être victimes apparaissent dans ce qu’elles ont de relatif : elles sont historiques et économiques, attenantes uniquement aux rapports de domination qui séparent les hommes de l’Universel. La possibilité qui caractériserait une présence à l’Homme de toutes les potentialités naturelles n’est autre que celle de l’Homme total. Cette idée d’une émancipation totale, qui caractérise le sens de l’évolution historique vers le règne de la liberté, c’est-à-dire la possibilité réelle ultime, fonde l’unité de la pensée marxiste et la définit comme un humanisme. Le triomphe de la révolution capitaliste au XIXème siècle et le développement de l’Organisation Scientifique du Travail au cours du XXème siècle ont suscité une parcellisation de l’Homme analogue à la parcellisation croissante du travail. L’Homme qui aspire à une assomption de ses possibles ne désire rien d’autre que la conquête de son unité, unité avec lui-même et ses semblables dans laquelle il cesserait d’être dominé par son propre travail. Il lui faut sortir de cet état de déchéance vis-à-vis de lui-même dans laquelle l’ont plongé les différentes formes d’exploitation. MARX conserve de la révolte romantique cette volonté de sortir l’Homme de la choséité marchande. Dans la sixième de ses Lettres sur « l’Éducation Esthétique de l’Homme », SCHILLER affirme que la jouissance a été séparée du travail comme le fut le moyen du but, et l’effort de la récompense. « Éternellement enchaîné à un seul fragment du tout, l’homme lui-même ne se forme que comme fragment ; n’ayant sans cesse dans l’oreille que le bruit monotone de la roue qu’il fait tourner, il ne développe jamais l’harmonie de son être, et, au lieu d’imprimer à sa nature le sceau de l’humanité, il finit par n’être plus que la vivante empreinte de l’occupation à laquelle il se livre, de la science qu’il cultive« . Le brusque développement des capacités de production lié à l’essor du capitalisme a suscité des relents d’espoir révolutionnaire et de désenchantement qui ont conduit à un état de protestation romantique contre l’esprit commerçant. Chez les plébéiens comme chez les aristocrates hostiles à une bourgeoisie toujours plus ivre de profit, naquit la condamnation de la déshumanisation de l’Homme par la division du travail. Cette condamnation suscita deux tendances contradictoires au sein du romantisme : la première fut passéiste et thématisa l’idée d’une altération croissante de la dignité humaine, tandis que la seconde, que MARX s’efforça d’exprimer, envisage la réalisation future de l’Homme total. C’est ainsi que le jeune MARX put observer que les droits de l’Homme bourgeois à la liberté reposent non sur « les relations de l’Homme avec l’Homme, mais sur la séparation de l’Homme avec l’Homme. Aucun des prétendus droits de l’Homme ne dépasse ceux de l’Homme égoïste« . MARX observa dès sa Thèse de Doctorat sur Démocrite et Épicure que, « lorsque le soleil universel s’est couché, le papillon de nuit chercha la lumière dans la lampe du particulier« . S’opposant à l’hypocrisie des droits de l’Homme concernant l’affirmation de l’universel, il ne put s’empêcher d’envisager ce renouveau social, ce « soleil universel » dont la force et l’intensité surclasseraient la simple lampe de chevet du particulier. MARX reconnaît dans l’exploitation la forme exacerbée de déshumanisation, la forme extrême du mépris de l’essence de l’Homme, dans laquelle celui-ci « mortifie son corps et ruine son esprit« . Son effort porte moins sur l’affirmation romantique du « soleil universel » mentionné précédemment que sur la définition de l’Homme complet, c’est-à-dire la réalisation d’un humanisme positif dans lequel seraient connues et supprimées les conditions qui jusqu’ici « avaient été abandonnées au hasard et s’étaient séparées des individus et retournées contre eux justement par leur séparation en tant qu’individus » (cf. Manuscrits de 1844). Plus loin, il ajoute: « c’est seulement dans la société que la nature est un lien de l’homme avec l’homme, comme existence de lui-même pour l’autre et de l’autre pour lui, ainsi que comme élément total de la réalité humaine ; ce n’est que là qu’elle est pour lui le fondement de sa propre existence humaine« . Il radicalise son propos en affirmant : « Ma propre existence est activité sociale, l’est en conséquence ce que je fais de moi, ce que je fais de moi pour la société et avec la conscience de moi en tant qu’être social« . A cet endroit, tout utilitarisme est récusé dans la mesure où il s’agit de penser la personnalité comme produit et justification de la société. L’individu en tant que tel est donc à penser tout autant comme « la totalité idéale, l’existence pour soi de la société pensée et sentie, que dans la réalité il existe soit comme contemplation et puissance réelle de l’existence sociale, soit comme totalité de manifestations humaines de la vie« . Or, c’est à cet homme fragmenté qu’il revient de réaliser cette unité qui n’est encore qu’idéale. Il lui faut réaliser une appropriation universelle et artistique du monde dans laquelle il se donnerait comme moyen le perfectionnement de ses capacités perceptives et créatrices et comme fin l’amour de l’Homme dans lequel l’appropriation abolit toute forme de possession. C’est d’ailleurs à ce titre et uniquement à celui-ci qu’il apparaît que le rapport de l’homme à la femme est la forme du rapport le plus naturel de l’homme à l’homme. Nous voyons donc à ce niveau comment ce que le comportement de l’Homme pouvait avoir de naturel est devenu spécifiquement humain, et comment cette humanité élève la nature même au rang de nature humaine. Une telle appropriation requiert l’abolition du mode d’appropriation marchand qui a rendu l’Homme « sot et partial« , pathétiquement replié sur sa particularité et fétichisant indéfiniment la propriété privée comme sa réalisation ultime. Le conflit opposant l’Homme à la nature et la nature à l’Homme n’est autre en réalité que celui qui est engendré par les rapports de domination propres à toute société de classe. Il ne s’agit donc pas pour MARX de reconquérir une intégrité morale, une innocence qui auraient été tristement déchues lors de la constitution de l’Homme en société, comme le proposaient les éthiques directement héritées du kantisme, en jetant l’anathème sur les sens, le plaisir, et le désir comme forme pathologique de maximes de la volonté, mais au contraire, de penser l’affirmation et le développement de toutes les facultés supérieures de jouissance, l’appropriation totale dans l’amour du monde et de ses possibles, l’acquisition par la conscience d’un autre mode de prégnance sur les objets, le libre développement de la personnalité dans une société qui se donne celle-ci comme fin. Ce qui oppose radicalement MARX aux différentes formes de socialisme utopique n’est rien d’autre que la conception irréaliste que ces derniers pouvaient élaborer quant à ce type de société sans classe. Il s’agit pour lui de penser l’abolition positive de toute forme d’aliénation par une étude scientifique du fonctionnement des moyens de production et une pensée de leur optimisation, dans la perspective où un homme qui n’aurait plus à s’aliéner au travail pour assurer sa simple subsistance servile pourrait se consacrer presque exclusivement au développement de son intelligence et de sa sensibilité. Lors de la publication des Fondements de la critique de l’économie politique de 1857-1858 sont posés les jalons d’une « formation artistique et scientifique des individus par des loisirs devenus accessibles à tous« . De là, il n’est peut-être pas dénué de fondement d’identifier l’Homme total de MARX, le possible réel ultime, à un homo aestheticus, ce qui pourrait contribuer au rejet de ce préjugé fréquemment rencontré selon lequel sa philosophie serait dénuée de tout propos esthétique (lire à cet égard l’Esthétique marxiste, P.U.F., collection Sup, et les travaux de LUKACS).

La dimension du possible chez MARX présente ceci de subtil que celui-ci ne doit en aucun cas être pensé comme préexistant dans la sphère d’une entéléchie historique qui poserait la possibilité réelle ultime comme son accomplissement logique. Toute possibilité est identifiée à un résultat, une liberté conquise comme perspective, puis comme effectivité. En ce sens, le moment du possible apparaît d’abord comme celui de l’objectivation, car il s’agit de poser le travail comme l’acte d’engendrement de l’Homme par lui-même. Dans le cadre de la société marchande, la subsomption du travail au capital rend compte du fait que les possibles ne puissent plus être déployés autrement que dans le cadre des processus contradictoires que mettent en œuvre les différentes formes d’aliénation. De ce fait, il semble inadéquat de poser une quelconque rupture entre MARX « romantique » penseur de l’Homme total et MARX scientifique, comme le firent les tenants du communisme d’État, la disjonction des deux aspects interdisant en fait la saisie de sa pensée du possible et de la subtilité des imbrications entre aliénation, objectivation et émancipation.

Il convient par conséquent d’expliquer dans quelle mesure l’étude de la constitution de la valeur marchande coïncide avec une analyse des causes de la déchéance physique et de l’avilissement moral. Par la subsomption réelle du travail au capital, c’est-à-dire celle dans laquelle la capital s’assimile le sur-travail au même titre que la force productive du travail social, ces dernières apparaissent comme la force du capital lui-même. C’est ainsi que s’établit une extériorité de l’individu qui travaille vis-à-vis de ces forces qui semblent lui préexister, car il ne maîtrise pas les conditions de son activité : tous les processus sociaux semblent inexorablement imbriqués dans un capital social qui semble vouloir contre tous et pour personne – en particulier. Il apparaît à cet endroit que la liberté du travail, le topos par excellence du libéralisme, n’est autre que l’une des conditions révolues de l’accroissement du capital, c’est-à-dire celle par laquelle le capital pouvait se développer sans modifier en rien le processus concret du travail. C’est ainsi que l’individu dérive sa réalité sociale du capital qui lui assigne sa fonction et ses objectifs. Il est utilisé, et non utilisateur au regard des formes du processus de travail. Les conséquences de ce principe sont un supplément de soumission générale des individus à la volonté de profit. Le profit s’assimile chaque homme comme sa possibilité propre, et c’est ici que l’on doit rechercher les causes de toute aliénation, et en particulier celle de la parcellisation du travail. La division sociale et la division du travail qu’il a engendrées au sein même du mode de production entraînent, parallèlement à l’objectivation des forces et des facultés utilisables, ce que MARX appelle « un certain rabougrissement du corps et de l’esprit« . L’Idéologie allemande rend compte de cette dynamique de la subordination qui pose comme autre produit de l’aliénation des individus la constitution des classes, qui reproduisent des individus conformes à leur fonction sociale. La classe devient sujet et se substitue à toute volonté individuelle en constituant sa propre conscience. « La classe devient indépendante à l’égard des individus, de sorte que ces derniers trouvent leurs conditions de vie établies d’avance, reçoivent de leur classe, toute tracée, leur position dans la vie et du même coup leur développement personnel » (pp.61-62).

Les individus sont subordonnés aux classes au même titre que les classes dominées sont subordonnées à la classe dominante, celle-ci l’étant à sa volonté réelle, c’est-à-dire au capital. On voit a cet égard que l’aliénation est bien autre chose qu’une détermination univoque : les entités subjectives que sont individuellement les possesseurs du capital et les propriétaires de la force de travail se sont aliénées conjointement dans la puissance objective du capital qui, à son tour, devient sujet. Si le capital devient sujet, l’Homme devient simple marchandise, une marchandise humaine produite conformément à la définition d’un être confondu avec sa fonction sociale. On peut alors s’interroger sur le sens de l’utilisation que fait MARX de ces concepts de sujet et d’objet pour qualifier les processus de l’aliénation et de l’émancipation. Comment ne pas être tenté d’observer le changement de statut social tel qu’il est décrit dans le cadre de la transformation de puissances personnelles en puissances objectives comme un changement de statut ontologique ? Le propos n’est jamais explicite dans les ouvrages consultés, mais il semble néanmoins à propos de faire porter les enjeux de toute émancipation au niveau de cet être de l’Homme que serait sa liberté, être possible d’une humanité actuellement transfigurée.

La libération n’est autre que la ré-appropriation du produit du travail qui, dépossédé des individus, les domine. Toute richesse est l’objectivation des diverses virtualités individuelles, qui n’émergent que dans le cadre d’une communauté. Individualité et communauté doivent donc être conçues comme deux réalités simplement coextensives qui ne peuvent avoir comme moyen et comme fin la personnalité que dans le cadre d’une société sans classe. L’accès à la liberté n’avait été défini par les philosophes jusqu’à MARX que sous ce double aspect : « d’un coté les matérialistes, qui la posaient comme puissance, comme maîtrise des circonstances de la vie d’un individu, d’autre part, les idéalistes, les allemands en particulier, comme autodétermination, détachement du monde réel, liberté purement imaginaire de l’esprit » (Idéologie allemande). MARX conserve de la position des matérialistes cette idée d’une nécessaire maîtrise des circonstances qui ne sont autres que celles de la production matérielle, et celles des rapports interhumains dans une société sans classe. Les hommes n’acquièrent de liberté qu’à la mesure des moyens matériels qui sont en leur possession. Néanmoins, la liberté ne saurait se restreindre à la conscience de la nécessité matérielle. Aucune nécessité ne saurait en effet disposer l’individu à se saisir de ses possibles non nécessaires « selon leur bon plaisir » (op. cit.), et ces possibilités libres sont à penser comme constituant la notion réelle d’individu. Aussi, ce qui est surprenant dans la conception marxiste de la liberté tient justement dans l’inscription de cet épanouissement qui est à lui-même sa propre fin au sein de l’acception matérialiste précitée. « Les hommes ont chaque fois atteint le degré d’émancipation que leur prescrivaient et permettaient non pas leur idéal mais les forces productives existantes » (ibid.).

Autrement dit, l’émancipation est rendue possible par le développement des forces productives, mais selon « la dignité de l’homme » qui est pensée sur le mode de la nécessité, ce qui réaffirme chez MARX cette interdépendance de l’Éthique et du scientifique. Enfin, il n’est probablement pas contraire à la pensée de MARX d’affirmer que, si l’Éthique s’unit au scientifique par le biais de la nécessité historique, ces deux termes se conjoignent quand à leur finalité réelle dans l’accès à la possibilité réelle ultime, c’est-à-dire l’Homme total comme constitution esthétique de la liberté. Il resterait à étudier les fondements d’une gnoséologie romantique qui s’orienterait vers la mise en oeuvre rationnelle d’une telle unité à travers une totalisation du savoir attenant aux dispositions naturelles de l’Homme à créer et à se (re)créer. Un tel développement pourrait se constituer autour de la notion romantique de « Vie », comme idéal esthétique dans lequel la contradiction entre l’historicité de la création artistique et son désir d’éternité seraient abolies. Cette notion serait à penser au niveau de sa teneur proprement émancipatrice, c’est-à-dire sa capacité à signifier la possibilité d’un dépassement de la rationalité froide qui confond le beau avec le goût de l’ordre et de la mesure. (Ce dépassement dans lequel la raison perd son caractère ustensile est à analyser comme un accès à la dimension du Plaisir).

La Vie commande cette évolution en rétablissant d’abord le primat des intuitions totalisantes sur l’activité rationnelle dissociatrice (entendement), puis en posant comme ses caractères fondamentaux l’unité et le mouvement, et enfin, en accédant à sa maturité. L’unité dont il est question est celle de la totalité du réel pensée comme organisme vivant. A ce niveau, MARX est solidaire de cette vision dans laquelle l’essentialité de l’individu est à comprendre comme sa participation et son identification temporelle à la vie du Tout comme réalité mobile. Chaque individu y figure comme un moment réel d’une durée absolue, et la culture y apparaît comme une tentative d’interprétation des transformations du Tout. Ces transformations font se succéder les époques les unes aux autres et sont à leur tour constituées au regard de l’Histoire en tant qu’individualités. L’universalité de la nature humaine supporte en elle ce processus par lequel le temps « révise » l’essence de l’Homme pour étendre ses potentialités en direction de la Totalité. On pourrait ainsi observer ce qui, des premiers romantiques jusqu’à MARX se conserve de la métaphore vitaliste de l’organisme, autrement dit, comment l’organisme en tant que tel s’identifie tantôt à la totalité du réel, à l’État, et à la nature humaine. Aussi, concevoir la nature humaine comme un organisme vivant, c’est inscrire l’essence de l’Homme dans sa matérialité. En ce sens, il apparaît que le progrès humain est à penser comme analogon de la genèse d’un organisme qui naît, se développe, et accède à sa maturité par le mouvement de ses contradictions internes. Dans la postface à la deuxième édition allemande du Capital, un critique russe de MARX conforte cette analyse en rapportant que « Ce qui importe par dessus tout, c’est la loi du changement des phénomènes, de leur développement, c’est-à-dire la loi de leur passage d’une forme à l’autre, d’un ordre de liaison à l’autre. Dès que ces lois sont découvertes, il s’agit d’examiner en détail les effets par lesquels elles se manifestent dans la vie sociale« , ceci afin de fonder la nécessité d’un autre type d’organisation sociale dans laquelle la « maturité » serait atteinte. Le romantisme de MARX se fait aussi jour à cet endroit, du fait qu’il s’agit d’entreprendre une physiologie de l’Histoire conçue comme organisme dont le principe de vie est l’ensemble des rapports de production. Toutes les aliénations devant être conduites à leur terme puis dépassées, l’émancipation humaine doit nécessairement succéder à l’aliénation absolue, et conduire à cette ré-appropriation des possibles qui constitue l’Homme générique, Homme total dans lequel l’universel vivant est arrivé à maturation.

Aussi, la philosophie universitaire serait-elle à son tour en mesure de s’émanciper vis-à-vis des anathèmes d’une époque qui fait parfois aussi peu de cas à l’égard des apports théoriques de son histoire que s’il s’agissait des présents illimités et par là même dérisoires d’une maîtresse éternellement soumise ? Il reste seulement à espérer que cet exposé sommaire qui se veut d’abord une invitation à une problématique (trop vite) délaissée par nos contemporains parvienne à (r)éveiller quelque vocation. Un spectre hante la philosophie instituée, et ce n’est pas celui de DERRIDA ! Cet « appel » constitue, de manière générale, une invitation à renouveler l’étude de ceux dont, précisément, l’histoire de la philosophie ne fait jamais l’histoire en raison d’une propension à l’oubli que l’on ne saurait simplement associer à des critères pédagogiques. L’unité magique d’un ensemble de faits intellectuels constituée selon des axes thématiques soigneusement choisis ne saurait revendiquer la dénomination d’histoire si, comme nous l’a appris MARX, ils ne se trouvent pas directement associés à leurs « accidents » dans le cadre d’une dynamique qui en exprime le sens et la portée universelle.

« La dignité humaine ne trouvera sa place que dans la démocratie rendue réellement possible ; et cette démocratie elle-même est la première résidence humaine. Ainsi, ce qui gouverne ici sans plus, c’est l’humanum, en tant précisément qu’objectif lointain sis dans la tendance sociale. Le marxisme, s’il est bien conduit, s’il se libère et se décharge autant que possible du mauvais voisin, est depuis le début humanity in action, c’est la visage humain en train de se réaliser. Il cherche, fraie, et suit l’unique chemin objectivement authentique qui y conduit ; ainsi son seul avenir est-il à la fois inévitable et accueillant comme un foyer » (Ernst BLOCH, Le principe espérance, Tome III, p. 540, Gallimard).

Est ici reproduit in extenso un article portant même titre et signé du même auteur – David BOURCIER – publié en mars 1994 au sein de la rubrique « Perspectives philosophiques » du numéro 5 de Res Publica. La Rédaction de Papiers Universitaires remercie David SIMARD, Directeur de la publication et de la Rédaction de la revue Res Publica et l’auteur pour l’autorisation de publication accordée le 8 janvier 2002.

 

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