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PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Trente ans et des poussières de Jay Mc INERNEY par Anne BERTONI

« Le bourdonnement électronique de l’argent facile vibrait sous les rues le long du réseau câblé, atteignant tous les citadins ; certains devenaient fous d’ambition et de convoitise, d’autres étaient réduits à la misère et la majorité aisée se sentait désormais plus pauvre » (ibid., p. 19).

GLOIRE, SOIRÉES ET SPLEEN

Il n’y a pas de hasard. Lorsqu’on regarde la date de parution de ce roman, on serait presque tenté, la lecture achevée, de parler de prémonition. L’auteur choisit ici de dépeindre le New York des années 80 d’une façon à la fois tendre et radicale. Comment figurer, en effet, ces êtres humains enchevêtrés dans la notion du capitalisme exacerbé et de la course au profit où l’expression « rapport humain » sonne comme un avatar de fort mauvais goût ? INERNEY choisit la voie du cœur, à la manière des portraits de FITZGERALD et la cruauté de l’époque sourd au travers des personnages qu’il présente comme autant d’individus dont l’apparence est enviable et l’intériorité pathétique. De même, le traitement narratif de l’œuvre se présente de manière classique – un couple, un milieu social, une grande ville – et c’est dans la distorsion de cette structure que naît la beauté d’une relation amoureuse et amicale.

J’ignore si l’auteur a songé à une morale de son œuvre ; en fait, je ne le pense pas, mais ce qui émane de ces lignes est une foi, malgré tout, en l’humain et ce qu’il sait être lorsque des sentiments profonds l’animent. Ainsi, apparaît une disproportion évidente entre la ville tentaculaire, ses exigences et les aspirations naturelles des héros. Corinne, courtier en bourse ne rêve en fait que d’avoir un enfant avec celui qu’elle aime mais ils sont empêtrés dans une sorte d’étiquette yuppie qui les rend plus dépendants de leur statut social que de leurs envies. Malgré une tenue et une discipline métalliques, il est évident qu’aucune morale ne régit les rapports quotidiens entre les hommes de la cité, ainsi, l’ami noir se laisse-t-il noyer dans un engagement ethnique alors qu’il se sent profondément intégré… Il utilisera par la suite ce même argument pour faire des affaires. MC INERNEY n’invente pas des monstres, mais des jeunes gens d’une trentaine d’années, d’horizons différents. Cependant, tous ont un point commun ; ils laissent une part d’eux-mêmes dans le ventre de la ville, ils portent des costumes impeccables mais traînent une misère sans nom.

Donc, en parcourant ce livre dont il faut souligner la qualité de style, si besoin était (et l’excellente traduction), je ne peux que songer à l’impact historique de l’entreprise. Au cœur de Manhattan, deux jeunes gens perdus tentent de trouver un sens à leur vie. Les dîners donnés par le couple font d’abord songer au maquillage des siècles passés : sous le fard et le parfum, la saleté.

AMOUR, AMITIÉ, SIDA

Derrière le couple Corrine-Russell se dissimule et s’exprime le malaise de toute une génération, celle qui eut 30 ans en 80, dans sa grande majorité issue de bonnes familles, aux valeurs morales établies : monogamie revendiquée comme une religion, la morale de cette dernière inoculée dans la plupart des actes. Ainsi, Corinne passe-t-elle ses journées à la Bourse et s’achète une conscience en servant la Soupe Populaire. Dans la relation qu’elle entretient avec son mari, on retrouve le parfum d’Eyes Wide Shut et du tandem Cruise-Kidman dans le rôle du jeune couple (auquel tout réussit) marchant en réalité au bord du gouffre de l’échec. Dans cet univers d’apparences, l’amour et les sentiments sonnent comme une injure, un contretemps qui viendrait briser le bon déroulement des affaires.

Au bout d’une centaine de pages, il faut s’interroger sur ce qui rend les personnages aussi attachants. Ils se laissent corrompre, ils doivent se déguiser pour avoir des relations sexuelles normales et leurs amis sont parfois les premiers traîtres. C’est, qu’en fait, dans tout le marasme où s’engloutit l’identité, surnage un indéniable, incurable et total romantisme. Dans ce motif, également, se justifie la comparaison avec les personnages fitzgéraldiens, leur beauté distordue s’accordant étrangement avec les bassesses les plus infâmes.

Mais MC INERNEY n’est pas un passéiste, ni un plagiaire : dans les personnages qu’il élabore, il stigmatise non seulement la faiblesse humaine, mais aussi la part de malheur moderne inhérent aux années grises et froides que furent souvent les eighties : ainsi, Jeff, le meilleur ami du couple, ancien amoureux de Corinne, contracte-t-il le sida, à travers son addiction à la drogue. Son personnage a la valeur du visionnaire : il porte en lui, à égale proportion, la part d’obscurité et de lumière qui lui permet de voir clair chez les autres. C’est pourquoi personne ne peut tricher avec lui, car, même s’il possède un profil hideux, dans cet ouvrage il incarne la sincérité.

On pourrait encore écrire des dizaines de lignes sur Trente ans et des poussières. Hélas, l’actualité contextualise cette lecture et rend plus poignant encore le système de dépendance des hommes face à l’argent, les jetant après d’atroces épreuves perclus de douleurs sur la plage de la conscience, ballottés qu’ils ont été entre leur appétit de possession et leur cœur résolument humain. A la fin du livre, réalité et fiction se mêlent comme si l’actualité donnait un écho angoissant au roman.

Comme si la fiction était devenue réalité.

« Pareils à une bande d’audacieux clodos tendant à bout de bras des gobelets de carton, des représentants de la presse électronique fourraient leur micro sous le nez de tous ceux qui passaient.

– Tout le monde a l’air rudement heureux, ici, dit une pin-up blonde en dirigeant sont micro vers Corinne.

– Espérons que le réveil ne sera pas difficile demain ou après-demain, dit Corinne » (ibid., p.91).

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SOCIOLOGIE / COMMENT « ÇA » TIENT, LA SOCIÉTÉ ? par Jean-Marc REMY

« Depuis la mythologie grecque, nous donnons un nom à l’effondrement soudain de l’ordre social, lorsque les consciences sont frappées de stupeur, les corps se figent sur place ou au contraire, se lancent dans des courses effrénées et incohérentes : la panique » (Jean-Pierre Dupuy, La panique).

Après la désagrégation des formes traditionnelles de lien social – subordination à une communauté, affiliation à la loi divine ou emprise d’un ordre politique – avec l’affirmation de l’individu moderne – sensément libre et autonome – comment la société tient-elle « ensemble » ? Qu’est-ce qui lie les hommes les uns aux autres dans le contexte social d’aujourd’hui ?

New York. 11 septembre 2001. On l’a beaucoup dit : l’objectif visé par les terroristes était hautement symbolique. Symbole de l’arrogance américaine, symbole du capitalisme triomphant… Mais New York – et singulièrement la presqu’île de Manhattan – représente aussi l’élément avancé, l’archétype de la civilisation urbaine contemporaine : une infrastructure d’un raffinement inouï, innervée par d’invisibles réseaux, peuplée d’une « foule solitaire » (pour reprendre l’expression de D. RIESMAN) se pressant chaque matin en provenance de lointaines banlieues. Un lieu hyper-fonctionnalisé où les rapports sociaux sont gouvernés par la froide logique marchande, un lieu-vitrine pour des individus affranchis des pesanteurs communautaires. La vulnérabilité de cette monstrueuse et fascinante efflorescence de verre et de béton apparaît aujourd’hui dans sa stupéfiante évidence : c’est bien une civilisation – un ordre social proposé au monde – qui a été « frappée au cœur ». On a voulu, littéralement, « semer la panique ». Pourtant, contre toute attente – et passées les premières minutes de pur effroi dont l’écho, transmis par les « portables », nous hante encore – la pulvérisation de ces deux tours bien loin d’entraîner avec lui l' »effondrement soudain de l’ordre social » a révélé que cet ensemble d’humains, cette collection d’individus portait en elle des ressources insoupçonnées : la réactivité, la solidarité, la compassion… et même l’esprit de sacrifice. On a beaucoup glosé sur l’opposition entre les sociétés communautaires capables de générer ces comportements « kamikazes » où l’un se donne pour la collectivité et les sociétés modernes marquées par l’individualisme… Régis DEBRAY avait justement souligné que l’incapacité des pays occidentaux à payer le prix du sang pour se défendre portait leur propre condamnation : l’abnégation des pompiers de New York et l’intrépidité de quelques passagers embarqués sur United Air Lines ont suffi à prouver qu’il n’en était rien (et conduit au passage de farouches partisans du libéralisme à rendre l’hommage à l’une des plus belles expressions de l’État-Providence). Est-ce simplement réaction « humaine » comme l’on se « serre les coudes » dans une famille face à l’adversité et au deuil ? Cela prouve au moins que les éléments peuplant ces « monades urbaines » forment bien un ensemble, une collectivité réactive, et ne sont point simple réunion de projets, de destins irréductibles…

Quand J.-P. DUPUY utilisait la métaphore de la panique pour illustrer « en creux » le lien social (« c’est lorsqu’il se défait qu’on a le plus de chances d’en percevoir les effets« ), la catastrophe infligée à la ville de New York(1) a bien plutôt cristallisé ce lien : elle a mis en évidence la réalité – invisible dans le quotidien de nos villes anonymes – d’un « corps social ». C’est cette énigme qu’il s’agit d’élucider : après la désagrégation des formes traditionnelles de lien social – subordination à une communauté, affiliation à la loi divine ou emprise d’un ordre politique – avec l’affirmation de l’individu moderne – sensément libre et autonome – comment la société tient-elle « ensemble » ?

Qu’est-ce qui lie les hommes les uns aux autres dans le contexte social d’aujourd’hui ?

Le constat d’un déclin de l’idée de société(2) n’est plus à faire. En France, DUBET et MARTUCELLI en ont donné la mesure dans un ouvrage récent (Dans quelle société vivons-vous ?) : ce sont bien les trois éléments structurant notre modernité qui se trouvent menacés d’éclatement.

1. L’économie a été depuis MONTESQUIEU ou Adam SMITH considérée comme le pilier d’un ordre social fondé sur l’échange. En créant des liens de dépendance mutuelle, le « doux commerce » est un puissant mécanisme d’intégration. DURKHEIM, en théorisant la « division sociale du travail » génératrice de solidarité organique ou même MARX et son modèle de lutte des classes, tout en partant de points de vue différents, établissent également à leur manière que le procès de production assure une intégration systémique de l’ensemble social (même dans la contradiction pour le dernier nommé). Mais aujourd’hui, les mutations du travail, la précarité, l’exclusion… ou encore les « 35 heures » réduisent la portée de ces mécanismes d’intégration. Les individus se définissent de moins en moins à partir de leur seule identité professionnelle, la marchandisation du monde révèle par ailleurs ses effets délétères sur l’ordre social…

2. L’Etat, de son coté, a perdu son emprise sur la société. Le déclin de l’interventionnisme économique et social s’accompagne d’un affaiblissement de sa charge symbolique. La déritualisation de la vie politique (on sait la contribution d’un Giscard d’ESTAING à cette entreprise de « modernisation » pour la France !) et la décrédibilisation du personnel politique (faut-il les nommer tous ?!) ont ramené cette dimension de la vie collective à des fonctions étroitement utilitaristes… jusqu’à dissuader le plus grand nombre d’y participer même occasionnellement : à quoi ça sert d’aller voter ?… ou d’aller manifester ?

3. Faut-il considérer avec les « communautariens » – tel A. ETZIONI – que cette faillite du couple État / marché justifie que l’on réactive ce qu’il appelle la troisième voie (The third way to a good society, 2000), celle des normes et des valeurs partagées par des ensembles humains construits autour d’une culture ? On sait les risques d’enfermement et de conflits qu’entraînerait la crispation identitaire : les « républicains » – en France en particulier – dénoncent une telle dérive que les récents évènements pourraient accentuer. Et même si les tenants du multiculturalisme se défendent de prôner un nostalgique retour en arrière (ETZIONI : « Les communautés traditionnelles sont mortes et c’est tant mieux : elles disaient que les femmes devaient rester à la maison… » ou Charles TAYLOR évoquant « l’idéal moderne de l’authenticité« ), l’appel à la reconstruction d’une vie morale se heurte à la désarticulation des processus de socialisation : la famille, l’école, les Églises (les média !) ne sont plus des institutions congruentes participant d’une même culture… Elles ne sont d’ailleurs plus des « institutions » à proprement parler mais de simples cadres sociaux dans lesquels les individus construisent leurs propres expériences, souvent éclatées .

Tout cela campe un paysage proche de la définition de l’anomie par DURKHEIM : le contraire d’un ordre social authentique. Et pourtant…

 

DE LA SOCIALITÉ : LE JEU CONTINUE…

 

Et pourtant « ça » tient ! Même en dehors de ces moments d’effervescence collective engendrés par la menace, l’accident… En temps de paix les passants anonymes se pressant sur les trottoirs de nos villes vaquent à leurs occupations et, en dépit de quelques gestes d’agacement, cohabitent voire participent de bonne grâce à ce travail d’évitement, de préservation de la dignité de chacun qui suppose non seulement un respect implicite de la personne d’autrui mais aussi le déploiement de toute une somme de micro-« savoir-faire » qu’un E. GOFFMAN décrivait avec minutie (et facétie !) dans ses premiers ouvrages (La mise en scène de la vie quotidienne). Dans cette société éclatée(3) chacun doit, de surcroît, conjuguer autant de personnalités différentes qu’il y a de contextes relationnels. Une véritable performance communicative qui suppose la maîtrise de multiples codes. Le linguiste LABOV, rapportant certaines insultes rituelles pratiquées par les jeunes noirs américains (« Ta mère…« ) montre ainsi que ce qui passe parfois, aux yeux de l’observateur lointain, pour le comble du « non respect » relève d’un authentique jeu social, destiné à tester la compétence des locuteurs, l’important étant que la parole circule et que le jeu (social…) continue.

Si certains indices témoignent d’un déclin de formes traditionnelles de sociabilité (cf. l’étude américaine de R. PUTNAM, Bowling alone, littéralement : « Aller au bowling tout seul« …), d’autres approches révèlent la permanence voire le développement du capital social de l' »homo urbanicus« . Les nombreuses études contemporaines sur l’importance des « réseaux sociaux » (cf. sous ce titre l’ouvrage de M. FORSÉ) soulignent un renouveau qui prend parfois des formes inédites à la faveur de technologies telles Internet… ou le téléphone portable.

Mais peut-on « faire société » à partir de ces simples interactions quotidiennes ? Faut-il s’accommoder d’une telle « privatisation » du social ? La complexité des enjeux contemporains requiert d’autres ressources, appelle d’autres dimensions pour la vie collective : un espace « public »… que l’on aurait bien tort aujourd’hui de déléguer aux « politiques » ou aux « spécialistes ».

 

DE LA CIVILITÉ : COMMENT APPRIVOISER LA PUISSANCE(4)

 

Car si nos sociétés se sont affranchies – pour un temps – du problème de la rareté c’est par la mise en œuvre de capacités techniques et organisationnelles qui aujourd’hui participent autant de leur vulnérabilité que de leur prospérité. A long terme, on sait désormais que le système productif occidental ne peut constituer un « modèle » puisque sa généralisation dans l’espace et dans le temps serait dévastatrice pour l’écosystème. Mais les « dégâts » de la puissance se font déjà sentir et l’on ne peut plus les imputer seulement à des dérives idéologiques (les grandes catastrophes historiques du XXème siècle) non plus à des malfaçons d’un modèle perfectible : aujourd’hui chacun sent bien que les nuisances, les risques (sociaux ou technologiques) sont l’indissociable revers de ce que l’on n’ose plus appeler (Guy SORMAN peut-être… ?) le « progrès »… A cet égard, l’attentat du 11 septembre a aussi valeur de métaphore : ce sont les moyens de sa propre puissance qui ont été retournés contre l’Amérique, et les rodomontades du président sont apparues – dans les premiers temps du moins – d’autant plus pathétiques.

Ne songeons pas à un retour en arrière : l’homme est ainsi fait qu’il ne peut s’empêcher de saisir les nouveaux moyens d’agir sur le monde qui s’offrent à lui. Après la libération de l’énergie atomique, la conquête de l’espace, il lui faudra mettre en œuvre sa récente intelligence des mécanismes génétiques et les mises en gardes de nos humanistes(5), les tentatives de réglementations de nos politiques, l’expression réprobatrice des opinions publiques n’y changeront rien : tel Judith devant l’ultime « porte » (image du Château de Barbe Bleue proposée par Georges STEINER), l’homme ne saura s’empêcher de pousser plus loin son emprise sur la nature… mais aussi sur d’autres hommes.

N’attendons pas donc que le pouvoir (politique) arrête le pouvoir (scientifique) : craignons plutôt une collusion grosse de formes nouvelles de totalitarisme (une « dictature verte » n’étant pas moins improbable qu’un fascisme technocratique…). Face aux dérives bureaucratiques et aux menaces de la techno-science nous n’avons à opposer que la force de la « civilité ». Denis DUCLOS, dont la réflexion s’est alimentée d’un travail de terrain sur les risques industriels, désigne sous ce concept bien autre chose que le simple « respect des autres » dont on fait aujourd’hui un article d’instruction civique : il est question, dans son ouvrage majeur (De la civilité, paru en 1993), de ce « liant caché » qui permet de brider la puissance des « grandes rationalités ». Dans nos sociétés hypercomplexes la planification la plus sophistiquée ne peut prétendre demeurer un instrument efficient de régulation… mais le « laisser-faire » a lui aussi montré ses limites : il n’y a pas de physique sociale susceptible d’absorber mécaniquement les chocs de l’action humaine (c’est pourtant ainsi que les ultra-libéraux envisagent de confier la régulation des problèmes d’environnement au seul jeu des signaux du marché). De même que – pour GOFFMAN – les trottoirs de nos villes menaceraient sans cesse de connaître la violence sans cette présence attentive aux autres (disons : la sociabilité), « nos grandes machines sociales, qui ont l’air de fonctionner toutes seules se gripperaient dans l’instant sans un consentement caché« . Car la civilité se fait oublier entre les grandes institutions pour mieux opérer ce « silencieux ravaudage après les ouragans de l’argent et de la technique » (on ajoutera : de la politique). Ce miracle permanent, qui s’exprime par des gestes quotidiens dans les interstices du social (l’entraide, le tri des déchets, l’infraction « citoyenne » à des règles imbéciles, la désertion parfois : renoncer à la voiture, à la télévision, à aller voter…) mais aussi par des fulgurances (prolifération de réseaux, manifestations spontanées de boycott, de solidarité ou de protestation, mouvements culturels…) prend appui sur des ressources culturelles que les sciences sociales ont trop longtemps négligées : force du symbolique, prégnance des mythes (par delà les clivages identitaires… que la civilité bien comprise se doit de transgresser). Bien au delà des relations interindividuelles, ces traits se propagent et ont vocation à rejoindre « l’universalité concrète » : l’imitation – parfois par le truchement de figures héroïques – étant l’un des traits du « social » comme Gabriel TARDE l’avait établi il y a plus d’un siècle dans une œuvre sociologique – longtemps éclipsée – que l’on redécouvre aujourd’hui. Mimétisme qui peut se déployer de façon spectaculaire : pour le pire souvent… pour le meilleur aussi.

 

DE LA VISCOSITÉ SOCIALE…

 

René GIRARD a théorisé le phénomène du « désir mimétique » par où chacun veut se fondre dans l’autre pour s’emparer de ce qu’il veut : la violence est là – menace permanente pour l’ordre social -que l’on canalise parfois vers un bouc émissaire dont l' »étrangeté », mise en scène, définit en creux les contours d’un ensemble humain. Les rituels ont été inventés pour réguler cette violence. Leur disparition – avec le « désenchantement » du monde contemporain – programmerait le retour des menaces identitaires. Pour FREUD cette énergie mimétique est l’expression sociale de la libido : l’essence de l’âme des foules n’est autre que le pouvoir d’Éros . Et la « panique » apparaît – parfois sans proportion avec le danger – quand la structure de la foule se relâche : « Que l’essence d’une foule réside dans les liens libidinaux présents en elle, nous en trouvons un indice dans le phénomène de la panique » (Psychanalyse des foules et analyse du moi). Le fondateur de la psychanalyse a pu voir – il a lui-même subi – les effets dévastateurs de ces affects lorsqu’un meneur parvient à les détourner à son profit…

Mais cette énergie peut être également au principe de la « fondation » sociale (on n’ose plus dire « refondation »…). DURKHEIM a magnifiquement établi (Les formes élémentaires de la vie religieuse) en quoi certaines scènes d’effervescence collective (cf. le « corrobori » australien étudié par lui), par l’impression fulgurante qu’elles peuvent déposer en chaque conscience individuelle, la prégnance des liens forgés entre participants au même événement et la mémoire entretenue de ces moments privilégiés participaient véritablement de la (re)construction du lien social. Cette force mystérieuse, jouant le rôle de « principe vital », ce « mana » totémique , MAFFESOLI croit pouvoir l’appréhender dans certaines manifestations contemporaines (L’instant éternel). Annonçant le « retour du tribalisme« , le sociologue (contesté on le sait !) de la « post-modernité » prend acte de la désaffection vis à vis des idéologies progressistes et utilitaristes pour souligner la reprise d’archaïsmes que la modernité avait crus dépassés. Le narcissisme cède à l’attraction passionnée, le déclin de l’individualisme amène un retour de la « viscosité » sociale. Rave-party, gay-prides, manifestations ludiques ou chaînes de solidarité (cf. les « suites » du 11 septembre), les situations paroxystiques sont les plus propices à rendre compte de la réalité de cet « accès » du social.

En même temps, l’accent mis sur « ce que l’on vit » au présent, la méfiance vis à vis de tout projet, l’évidence d’une perte de « maîtrise » du futur de la part des « propriétaires de la société » renforcent le caractère « tragique » (pas nécessairement triste !) de cet inconscient collectif de nouveau à l’œuvre. Le « réenchantement du monde » est à ce prix : en faisant le deuil du « progrès » on retrouve le sens du « destin »… et celui-ci est désormais – d’évidence – collectif. Ce « désir d’un destin intense » prend des formes inédites. Parfois provocatrices (« free-party« , affichages vestimentaires, expressions artistiques), parfois généreuses (manifestations caritatives, « chaînes » électroniques…) elles peuvent même s’exprimer par procuration (identification aux héros sportifs, médiatiques…). Se déploie du même coup toute une nouvelle mythologie (la publicité n’est pas en reste) empruntant aux archétypes anciens avec la même efficacité : ces nouvelles formes de vie collectives, forgées souvent dans des hauts lieux urbains propices à l’effervescence – assurent à long terme la cohésion du social. La théâtralisation de la vie sociale, autour de rituels, de signes de reconnaissance, de pratiques spécifiques, favorise cette « participation magique » (JUNG).

Autant de ciments du lien social, participant d’un authentique désir d’être ensemble, plus forts que les préceptes d’une morale universaliste et lointaine.

« L’individu à lui seul est un être pauvre, un être facilement vaincu, et il a besoin d’un milieu favorable pour développer ses possibilités. Mais la société n’existe que pour l’individu et non pas l’inverse » (P. CLAUDEL, Mémoires improvisées, Gallimard).

Notes :

(1) On aurait pu aussi bien parler de Toulouse…

(2) Cf. Jean-Marc RÉMY, « Entre l’acteur et le système… il y a du « jeu » », Sociologie, Papiers Universitaires n°6, 2ème trimestre 1999 (thème : « Je(u) »).

(3) Cf. Jean-Marc RÉMY, « Pluri-cités », Sociologie, Papiers Universitaires n°7, 3ème trimestre 1999 (thème : « Pluriel »).

(4) On reprend ici le titre – et le sous titre – de l’indispensable ouvrage de Denis DUCLOS paru aux éditions La découverte.

(5) Cf. les récents ouvrages de J.C. GUILLEBAUD ou Axel KAHN en France.

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MUSICOLOGIE / ENSEMBLES OU ORCHESTRES ? ÉVOLUTION DE L’ENSEMBLE ORCHESTRAL DE LA RENAISSANCE À L’ÂGE BAROQUE par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

La notion d’orchestre est une notion moderne ayant fait son apparition à la fin de l’âge baroque. Jusqu’à cette période, on ne pouvait guère parler que d’ensemble instrumental, composé d’un nombre d’instruments extrêmement variable, parfois très réduit, parfois plus opulent, selon souvent la richesse des mécènes ou les circonstances présidant aux représentations ou concerts. En effet, la musique a longtemps été essentiellement vocale et les instruments diabolisés…

Au XVIIème siècle, MONTEVERDI écrivait : « La musique est l’humble servante du texte« . Et, un siècle et demi plus tard, MOZART disait encore : « La voix humaine est le plus beau des instruments, parce qu’elle tremble si joliment« . Pourtant, dès la Renaissance, les cours françaises et anglaises se dotent d’ensembles pour accompagner les divertissements princiers, mais on ne peut pas encore les qualifier d’orchestres. Il s’agissait plutôt de formations occasionnelles, comprenant essentiellement des cordes. Ainsi, à la cour de JACQUESIER, les « violons » (violons, violes et violoncelles) étaient au nombre de dix, mais pouvaient être augmentés jusqu’à vingt-cinq ou trente, pour accompagner les « masques », forme de théâtre chanté anglais, assez différent de l’opéra qui venait de naître en Italie. Ce fut le cas, par exemple, pour le Pleasure reconciled to Virtue de BEN JOHNSON, représenté en 1618.

A Paris, LOUIS XIII regroupa ses musiciens dans la Bande des Vingt-Quatre Violons en 1626. La composition de cet ensemble, donnée par Marin MERSENNE dans son Harmonie Universelle publiée en 1636-37, se présentait ainsi : six basses, quatre hautes-contre, quatre tailles et quatre quintons. Les dessus étaient les violons, les basses, les violoncelles. Mais MERSENNE reste vague quant aux trois autres sortes d’instruments. Il semblerait qu’il fasse allusion à des instruments de dimensions différentes, accordés à l’unisson. Cette composition reste à l’honneur tout le XVIIème siècle et servit de modèle à beaucoup d’autres « orchestres » de cour, en Angleterre ou dans les petites cours allemandes, où l’influence française était déterminante.

Mais c’est en Italie que la vie musicale fut la plus active tout au long de ces presque deux siècles de baroque triomphant. Là se multiplièrent les foyers artistiques, à la faveur d’un mécénat particulièrement actif, présent dans chaque cour, à Ferrare, chez les GONZAGUE, comme à Rome, ville papale qui vit se développer un genre nouveau, l’oratorio, Mantoue, Florence, Naples ou Venise. Le destin musical de la Sérénissime fut particulièrement glorieux, puisqu’elle sut accueillir et retenir en son sein le « père fondateur » de l’opéra, mais aussi de toute la musique baroque, Claudio MONTEVERDI. Maître de la polyphonie et de l’art madrigalesque, il fut aussi le créateur du stile concitato, ce style nouveau qui allait révolutionner tout l’art de la composition musicale, donnant priorité à l’expression des passions humaines. Avec lui également aboutirent les recherches commencées dans les milieux intellectuels regroupés en Académies, dont la plus active fut celle des BARDI à Florence. Ces lettrés rêvaient de reconstituer l’art théâtral grec, art total utilisant aussi bien la déclamation que le chant et la danse. Mais, tel Christophe COLOMB parti à la recherche de l’Inde et découvrant le Nouveau Monde, ils aboutirent à la création d’une forme totalement nouvelle, le dramma per musica, drame « habillé » en musique, comme disait joliment MONTEVERDI, en fait, l’opéra, dont la première création, sans doute aussi la plus parfaite par la richesse de son livret et l’expressivité de sa musique, fut l’Orfeo, que MONTEVERDI fit représenter en 1607 à la cour de Mantoue. Le succès prodigieux de cet art nouveau, sa popularité sans cesse grandissante, révolutionnèrent également la conception même de la représentation artistique. Ce qui était jusqu’alors réservé aux privilégiés, art de cour, vivant grâce au mécénat, devint un art public. C’est ainsi que s’ouvrit à Venise en 1637 la première maison d’opéra payante, le théâtre San Cassiano, ces « maisons » se comptant bientôt par dizaines et fonctionnant selon un système dit « imprésarial ». En effet, le propriétaire de l’opéra jouait plusieurs rôles : à lui de commander aux librettistes et compositeurs des créations nouvelles, d’engager les meilleurs chanteurs et cantatrices pour satisfaire un public toujours plus exigeant. Mais déjà les budgets étaient souvent « serrés » ; les vedettes, la prima donna, le primo uomo, très gourmands, ne laissaient que peu d’argent pour les musiciens. Ainsi, le groupe instrumental qui accompagnait l’action, soutenant les airs et interprétait ritournelles ou « sinfonie » d’ouverture, était-il le plus souvent formé de la simple basse continue, à laquelle on ajoutait parfois une ou deux parties de violon, improvisées par les musiciens ou, parfois, notées à la hâte sur des partitions aujourd’hui disparues. C’est pour cela que nos chefs baroques actuels ne peuvent se contenter d’être de simples interprètes : ils ne pourraient restituer l’opéra des XVIIème et XVIIIème siècles dans sa vérité s’ils ne savaient eux-mêmes reconstituer ces orchestrations perdues. Ainsi, le riche instrumentarium de l’opéra de CAVALLI, successeur de MONTEVERDI à Venise, La Calisto, est beaucoup plus de son re-créateur, René JACOBS, qui en a fait une superbe réalisation discographique, que de CAVALLI lui-même…

Durant tout le XVIIème siècle et la première moitié du XVIIIème, le support harmonique resta invariablement cette basse continue, caractéristique de l’art musical baroque, formé d’un clavecin, d’un théorbe et d’une viole (à Londres, HÄNDEL utilisait deux clavecins et un luth). Cette pratique se perdit peu à peu et disparut dans la première décade du XIXème siècle, où le piano remplaça le clavecin.

D’autres modifications intervinrent peu à peu dans les formations instrumentales, où les instruments étaient parfaitement caractérisés et contribuaient à créer une atmosphère ou à évoquer une situation, un personnage : ainsi, la flûte, présente dans toutes les pastorales, le lirone, grave et élégiaque, pour les moments d’intense émotion, le tambourin à sonnailles, attribut de BACCHUS, pour des situations particulièrement violentes : c’est lui qui accompagne le chant des Bacchantes à la fin de l’Orpheus de TELEMANN…

C’est en France que fut initiée la réforme la plus profonde, sous l’impulsion des familles HOTTETERRE et CHÉDEVILLE, entre 1670 et 1680. Musiciens et luthiers, ils introduisirent dans l’orchestre lulliste l’usage de la flûte, du hautbois et du basson, issus de la Renaissance mais ayant subi de profondes transformations. A la fin du XVIIème, ce modèle était adopté par toute l’Europe, où l’utilisation de la trompette se généralisa également, pas seulement pour les cérémonies militaires ou les entrées triomphales, mais aussi à l’opéra. Trombones, cornets et serpents restèrent, eux, réservés à la musique sacrée.

Le nombre des instrumentistes, toujours variable, se développa au XVIIIème siècle, pour de nombreuses raisons : goût du faste, nombreuses cérémonies ou festivités de plein air, mais aussi, apparition de salles plus vastes. Les « opéras à l’italienne » connurent un succès grandissant et de nombreux édifices naquirent dans toute l’Europe (Bordeaux, Lyon, Besançon pour la France, mais aussi Bayreuth, Berlin, Dresden…).

L’effectif moyen, à la fin du XVIIIème siècle, était de deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux bassons, deux cors et deux trompettes auxquels s’ajoutaient les cordes. Le nombre des instruments à cordes était variable selon les ressources dont on disposait et le type de représentation. Le musicologue Heinrich KOCH estimait que le meilleur équilibre était obtenu par la réunion de quatre ou cinq premiers violons, quatre ou cinq seconds, deux ou trois altos, deux ou trois violoncelles et deux contrebasses. Mais les grands opéras italiens, à Naples ou Milan, avaient des sections de cordes nettement plus importantes. Dans une lettre datée de 1770, Léopold MOZART relève, pour Milan, quatorze premiers violons, autant de seconds, six altos, deux violoncelles et six contrebasses. La même année, BURNEY, infatigable voyageur musical européen, constate l’importance de l’orchestre de l’opéra de Naples, comprenant dix-huit premiers violons, dix-huit seconds, deux violoncelles et cinq contrebasses. Il omet cependant de signaler le nombre d’altos.

Le nombre des vents a varié lui aussi. Le grand flûtiste QUANTZ recommandait que, pour un orchestre de douze violons, trois altos, quatre violoncelles et deux contrebasses, fussent utilisées quatre flûtes, quatre hautbois, trois bassons, ainsi que deux cors si besoin était, ajoutés, bien sûr, à la basse continue.

Mais ces proportions étaient loin d’être appliquées partout. ROUSSEAU, dans son Dictionnaire de la musique, estimait que l’orchestre qui avait la meilleure distribution était celui de l’Électeur de Saxe, à Dresden : il comprenait huit premiers violons, sept seconds, quatre altos, trois violoncelles, trois contrebasses, deux flûtes, cinq hautbois, cinq bassons, deux cors, deux trompettes, deux clavecins et deux timbales. En revanche, pour GALEAZZI, le modèle était l’orchestre de l’opéra de Turin, avec vingt-trois violons, sept altos, cinq violoncelles, sept contrebasses, cinq flûtes, cinq hautbois, deux clarinettes, trois bassons, quatre cors, deux timbales et deux clavecins.

Par la suite, les orchestres d’opéra au nord des Alpes utilisèrent également trombones, harpes et percussions, en particulier s’il s’agissait de sacrifier à la mode de l’exotisme et des « turqueries », alors très en vigueur.

Il est à noter que la notion de chef d’orchestre n’existait pas, de même que la baguette, apparue au XIXème siècle. Â l’Âge baroque, les musiciens étaient dirigés par le Konzertmeister, le premier violon, parfois le compositeur lui-même, au violon ou au clavecin, comme BACH ou encore MOZART.

Pratique remise en vigueur à notre époque par tous les spécialistes de musique dite ancienne, instrumentistes eux-mêmes et dirigeant le plus souvent du clavecin, tels W. CHRISTIE ou René JACOBS, remarquable continuiste à l’imagination créatrice foisonnante. Combien plus esthétique se révèle cette manière de diriger : la grâce des mains, modelant la pâte sonore, semblant re-créer l’œuvre à chaque mouvement, fait soudain trouver ridicule cette petite baguette vengeresse pointée vers un orchestre dont on craindrait les frasques soudaines…

Les mutations de l’orchestre n’ont cessé de se poursuivre, incluant les instruments les plus divers, au gré de la fantaisie de leurs inventeurs. Les dimensions de plus en plus imposantes des salles ont exigé un nombre croissant d’exécutants. Mais la musique a-t-elle gagné à cette mégalomanie ? « Dans un orchestre, on doit entendre chaque instrument, même la plus modeste flûte« , affirme l’un des grands spécialistes des XVIIème et XVIIIème siècles, Philippe HERREWEGHE. Cette pureté, cette authenticité du son, seul l’orchestre baroque peut les restituer aujourd’hui, pour le plus grand bonheur des mélomanes.

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METAPHYSIQUE / LA THEORIE DES QUATRE ELEMENTS DANS LA GRECE ANTIQUE par Damien JENDREJESKI

La théorie des quatre éléments est la théorie qui place le feu et l’eau, l’air et la terre au centre d’un système de correspondances symboliques. Il ne faut donc pas comprendre le mot « élément » avec sa signification actuelle, réduite aux domaines physique et chimique. Il s’agirait plutôt de « carrefours de sens », à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire, comme peut l’être une peinture. Ce sont ces « peintures élémentaires » que l’alchimie a réutilisées, avant que l’alchimie ne se réduise à la chimie et que la chimie ne réduise la signification du mot « élément ». Pour rappeler cette réduction, nous utiliserons une majuscule dans la suite de notre étude pour désigner les quatre symboles élémentaires : le Feu, l’Eau, l’Air et la Terre.

Le système élémentaire est caractérisé par deux couples d’opposés que forment l’Air et la Terre d’une part, l’Eau et le Feu d’autre part. Si ces oppositions nous semblent naturelles, on peut cependant se demander pourquoi le premier couple (air/terre) doit accompagner le second (eau/feu). C’est en réalité que ces oppositions ne sont pas naturelles mais artificielles. On ne les retrouve pas nommées dans les textes mycéniens qui précédaient la poésie grecque, on ne les trouve pas non plus dans les légendes celtes et dans les cultures plus lointaines. Du moins, cela n’apparaît pas explicitement. Il faut en effet se rappeler que ces Éléments ne sont pas des dieux, dont le nom doit être cité pour qu’ils soient présents (fonction performative), mais que ces Éléments forment des « carrefours de sens », qu’ils sont le centre d’un système de correspondances, à partir duquel partent une pléiade de symboles, de points cardinaux, de noms d’astres, de parties du corps, de noms de plantes… comme les attributs des divinités accompagnent toujours les divinités (l’armure d’Athéna, la foudre de Zeus, le marteau de Thor, la croix du Christ…). Le système d’oppositions entre les Éléments organise les symboles autour d’eux, tandis que les symboles leur donnent sens.

Ce serait une erreur de vouloir rendre compte de la théorie des éléments en analysant le sens de ceux-ci ou en recensant l’ensemble de leurs correspondances. La spécificité de ces symboles que sont les quatre éléments, qui leur a assuré la pérennité dans notre imaginaire, ne se trouve pas dans leur signification, mais dans la manière dont ils se sont combinés entre eux et avec d’autres symboles. C’est pour cette raison qu’il nous a paru plus instructif d’étudier ces éléments chez les philosophes que chez les poètes, parce que les philosophes organisèrent la théorie des Quatre Éléments à l’intérieur d’un système. Nous étudierons donc les apparitions successives des Éléments dans les systèmes philosophiques, depuis THALÈS jusqu’à PLATON. Que ces systèmes utilisent des symboles comme des concepts révèle par ailleurs leur double nature. C’est pour éviter toute confusion née de cette synthèse particulière que nous préciserons d’abord le rôle des Éléments par rapport à la pensée et à l’imaginaire, en donnant un plan d’ensemble de leurs possibilités, depuis leur origine et dans leur développement.


ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DE LA THÉORIE DES QUATRE ÉLÉMENTS

LES DEUX QUALITÉS PREMIÈRES (STOICHEIA)

 

L’un des systèmes de correspondances les plus fertiles, un des plus connus aussi, est celui des Quatre Éléments. Pour la culture occidentale, il apparaît en Grèce antique, chez les poètes et les philosophes. Les Quatre Éléments sont déjà constitués en système lorsqu’ils apparaissent dans les textes, puisque le mot qui les désigne, le pluriel elementa, est d’un usage beaucoup plus fréquent que le mot singulier (elementum) qui désignerait l’un d’eux. Avant de devenir une théorie explicative du monde, avant même d’être constitués en système, les deux couples d’opposés que constituent les Quatre Éléments seraient issus d’un seul plus ancien, celui des deux qualités premières (stoicheia) de l’actif et du passif, comparables au yin et au yang d’Extrême-Orient. Ces qualités se seraient combinées entre elles, le « sec » et « l’humide » de l’actif d’une part, le « froid » et le « chaud » du passif d’autre part, ce qui aurait donné :

sec + froid = terre

sec + chaud = feu

humide + chaud = air

humide + froid = eau

Cela expliquerait pourquoi les deux couples d’opposés (terre/air et eau/feu) se seraient réunis. Cela paraît d’ailleurs plausible si l’on considère que ces Éléments continuent de se combiner avec d’autres « éléments » (voir tableau ci-dessous). Cependant, ces nouvelles combinaisons n’apportent pas de nouveaux concepts ou des redéfinitions, ce ne sont que de connotations. Il ne s’agit donc actuellement que d’une hypothèse.

 

TABLEAU DES CORRESPONDANCES ÉLÉMENTAIRES

(non exhaustif)

TERRE

AIR

FEU

EAU

Automne Printemps Été Hiver
Bile noire Sang Bile jaune Glaires
Rate Cœur Foie Cerveau
Couleur du plomb Couleurs lumineuses Couleur du feu Couleur blanche
Tempérament mélancolique Tempérament sanguin Tempérament colérique Tempérament flegmatique
Vie matérielle Philosophie Initiation Religion
Corps Mental Esprit Âme
Taureau, Vierge, Capricorne Gémeaux, Balance, Verseau Bélier, Lion, Sagittaire Cancer, Poisson, Scorpion
Matérialité Intellectualité Ardeur Sensibilité

L’EXTENSION DES SYMBOLES ÉLÉMENTAIRES

Ce système de correspondances a non seulement persisté au Moyen-Âge, mais il s’y est développé, grâce à l’apport de nouveaux éléments à incorporer, venus de l’astrologie, de la médecine et de l’alchimie. Les Quatre Éléments ont été très tôt conçus comme un système en équilibre (l’isonomia des Grecs), en chaque être vivant, duquel dépendait sa santé – puis son tempérament. Quand les progrès de la médecine remirent en question l’utilisation des ces images, ceux-ci gardèrent encore leur puissance de symboles et ils continuèrent à jouer leur rôle dans les théories (syncrétiques) de la magie, de l’ésotérisme ou de l’alchimie – où elles prirent le nom de tetrasomie (tetrasomia). Les Franc-Maçons utilisèrent les Quatre Éléments en correspondance avec les signes du zodiaque (avec leurs qualités) pour signifier les différents degrés de l’initiation. Aujourd’hui, on les retrouve dans les sectes et les livres issus du New Age, qui les associent aux doctrines du yoga et du tantra, afin de disposer d’un système symbolique le plus complet et le plus universel possible, le but étant de recouvrir les autres religions par une religion universelle, d’une part, et de recouvrir l’ensemble du réel, d’autre part.

 

LES ÉLÉMENTS ET LA RAISON

 

Il faut bien comprendre qu’aucun de ces systèmes symboliques n’utilisent plus convenablement ou plus complètement ces Quatre Éléments que les autres, parce que ces Éléments n’appartiennent pas à tel ou tel système de correspondances particulier : ce ne sont que les conditions de possibilités de combinaisons. En ce sens, la recherche méthodique des correspondances correspond à un effort de rationalisation du monde en général et de la matière en particulier. De cette recherche méthodique a découlé un système de correspondances que nous avons nommé la théorie des Quatre Éléments. Paradoxalement, cette forme de rationalisation a permis le développement du symbolisme, qui aura enrichi la langue et la littérature. Plus étrangement encore, l’abandon de la théorie des Quatre Éléments dans la médecine, dans l’astronomie et dans la chimie, par exemple, équivaut à un abandon de l’effort de rationalisation. Autrement dit, les repères qu’apportait le système d’oppositions entre les Éléments ont laissé place à une béance (chaos), à l’irrationnel et au hasard. C’est une manière d’expliquer la dichotomie entre la science et le sens.

 

HISTOIRE DE LA THÉORIE

 

Chez les philosophes, la première théorie réunissant les Quatre Éléments en un ensemble à l’intérieur d’un système semble être due à EMPÉDOCLE (VIème siècle av. J.-C.). Avant lui, les Quatre Éléments existaient déjà et avaient été utilisés comme principes (arché) à l’intérieur de synthèses philosophes, l’elementa qui était privilégié dominait sur les autres, il était la source, la cause et souvent l’état final vers lequel se dirigeaient les choses comme le monde. Les changements d’états (solide, gazeux, liquide) de l’Élément devaient expliquer les transformations du monde, et dans ces transformations devaient apparaître l’Univers visible et les êtres vivants.

 

THALÈS ET L’EAU

 

Pour THALÈS DE MILET (vers 620-545 av. J.-C.), l’Élément primordial de l’Univers était l’eau. Il aurait hérité cette doctrine des Babyloniens, des Chaldéens ou des Égyptiens. JAMBLIQUE raconte à ce propos que « Thalès conseilla à Pythagore de se rendre en Égypte pour s’entretenir le plus souvent possible avec les prêtres de Memphis et de Diospolis : c’est d’eux qu’il avait tiré toutes ces connaissances qui le font passer pour sage et savant aux yeux de la foule » (Vie pythagorique). HÉRODOTE (Enquête), FLAVIUS JOSÈPHE (Contre Apion), PLUTARQUE (Solon, Isis et Osiris), PROCLUS (Commentaire sur le premier livre des Éléments d’Euclide), AETIUS (Opinions) donnent également l’Égypte pour origine des connaissances de Thalès.

Une autre origine possible de celles-ci seraient les mystères orphiques, dont l’un des chants sacrés dit : « L’étendue éthérée et sa révélation lumineuse : la Mer, l’Océan, l’abîme du Tartare, tout ce qui est né, tout ce qui doit naître, tout est renfermé dans le sein de l’Être un qui existe par lui-même et duquel tous les corps sont nés« . Les flots de l’éther sont comparés aux « eaux éternelles », ils formaient les astres et les alimentaient par leurs forces perpétuelles. On comprend ici que l’Eau élémentaire n’a que peu de rapport avec le liquide qui lui correspond. Elle ne se boit pas, mais elle est également invisible, incolore, inodore et capable de se mélanger à toutes les matières. L’Eau ferait également référence à la Mer ou à l’Océan à cause de son mouvement rythmé et perpétuel. Selon SÉNÈQUE en effet, THALÈS comparait le globe terrestre à un navire abandonné à lui-même et flottant dans un océan immense dont il suivait toutes les irrégularités.

 

ANAXIMANDRE ET LA TERRE

 

ANAXIMANDRE DE MILET (vers 650-545 av. J.-C.), ami et disciple de THALÈS, cherchait une substance originelle qui ne puisse pas être directement observable comme l’eau, l’air ou le feu. Il la nommera apeiron, une sorte de masse indéterminée, indéfinie et illimitée qui engendre le monde et la gouverne (arché). Cette masse indéterminée qui contient elle tous les contraires (le chaud et le froid, etc.) a pu faire évoluer l’idée ou être elle-même issue de l’évolution de l’idée du chaos : du sens de « néant », ce terme a pris peu à peu le sens de « masse informe » (le « chaos primitif » de la Théogonie d’HÉSIODE), jusqu’au sens actuel de « désordre ». L’apeiron peut être l’équivalent de la Terre à condition de donner à la Terre un sens, non pas large, mais « terrestre » au contraire : il est comme la terre, le lieu où tout pousse, où tout émerge, et le lieu où tout revient, où tout retourne, où tout est enterré. SIMPLICIUS nous rapporte en effet ceci (Commentaire sur la physique d’Aristote) : « Ce dont la génération procède pour les choses qui sont est aussi ce vers quoi elles retournent sous l’effet de la corruption, selon la nécessité : car elles se rendent mutuellement justice et réparent les injustices selon l’ordre du temps« .

 

ANAXIMÈNE ET L’AIR

 

Pour ANAXIMÈNE DE MILET (586-526 av. J.-C.), disciple D’ANAXIMANDRE et de PARMÉNIDE, l’Élément primordial est l’Air. D’après le témoignage D’AETIUS (Opinions), il déclare : « Anaximène de Milet, fils d’Eurystrate, considéra l’air comme le principe de toute chose ; toute chose en provient, toute chose y retourne. De même que notre âme, qui est de l’air, nous maintient, de même le souffle, l’air entoure le monde entier ; souffle et air sont employés comme synonymes« . Il intègre l’Élément Air dans sa cosmologie, comme il l’a intégré à sa physiologie (les premiers philosophes étaient appelés physiologues) : l’Air qui soutient le monde comme nos âmes soutiennent nos corps. D’après le PSEUDO PLUTARQUE (Stromates), ANAXIMÈNE explique : « Cet air est indéfini en genre, mais déterminé par les qualités qu’il prend, tout ce qui existe s’engendrant par une certaine condensation de l’air ou, au contraire, par une dilatation. Le mouvement existe de toute éternité. La Terre vint pour la première fois à l’existence par la compression de l’air (…) ». Sa définition de l’Air, indéfini en genre, mais déterminé par les qualités qu’il prend, est celle que nous pourrions donner aux Éléments en général.

 

HÉRACLITE ET LE FEU

 

HÉRACLITE D’EPHÈSE (vers 567-480 av. J.-C.) donnait le Feu pour début et pour fin au monde, puisque le monde n’a ni début ni fin : « Le monde est le même pour tous les êtres, aucun des dieux ni des hommes ne l’a créé, il a toujours été et il est, et il sera un feu toujours vivant, s’allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure« . Malgré les apparences, il s’agit véritablement d’un système : « Le froid devient chaud, le chaud froid, l’humide sec et le sec humide« . La confusion provient du fait que l’un des Éléments, le Feu, est à la fois le principe du changement et ce changement lui-même : « Toutes choses s’échangent pour du feu et le feu pour toutes choses, de même que les marchandises pour l’or et l’or pour les marchandises« . Sa doctrine est celle du devenir et de l’instabilité, mais ce devenir et cette instabilité suivent cependant un ordre (logos) qui est paradoxalement celui du désordre. Le Feu est ici une « nécessité fatale » (SIMPLICIUS, Commentaire sur la physique d’Aristote).

 

EMPÉDOCLE ET LA SYNTHÈSE

 

EMPÉDOCLE D’AGRIGANTE (né vers 490 av. J.-C.) tente de réunir la doctrine des Éléments des Ioniens, l’idée D’HÉRACLITE d’une transformation incessante de la matière, et l’unicité de l’Être de PARMÉNIDE. Le résultat de cette synthèse est un mouvement circulaire des Éléments à l’intérieur d’un système clos. Le système obtenu n’est donc pas le résultat logique de la réunion des quatre Éléments, mais un résultat possible de la réunion des différentes théories qui l’ont précédé : celles de THALÈS, D’ANAXIMANDRE, d’ANAXIMÈNE et d’HÉRACLITE.

EMPÉDOCLE reconnaissait un couple d’opposés à l’origine des quatre Éléments, deux forces qu’il appelait Amitié (ce qui unit) et Haine (ce qui sépare). Il expliquait : « (…) Comme je le disais auparavant, en posant les bornes de mon discours, celui-ci sera double : tantôt l’Un a grandi, subsistant seul du Multiple, tantôt au contraire, c’est le Multiple qui se produit par la division de l’Un, se dissociant en Feu, Eau, Terre et Éther immensément haut ; et, en dehors d’eux, la Haine funeste, qui équilibre chacun des quatre, enfin l’Amitié parmi eux, égale en longueur et en largeur« . Si l’Air n’est pas présent dans l’énumération des Quatre Éléments, on ne peut se tromper sur le système de correspondances auquel il fait référence : « Ainsi le doux cherche le doux, l’amer s’élance vers l’amer, l’acide vers l’acide, et le chaud se répand vers le chaud » (De la nature).

EMPÉDOCLE remplace les symboles du chaud, du froid, de l’humide et du sec, par autant de concepts, comme il a remplacé les symboles que sont les stoicheia de l’actif et du passif par les concepts de l’Amitié et de la Haine. EMPÉDOCLE contribuait ainsi à rationaliser le mythe, en le faisant entrer dans la philosophie.

Notre étude avait simplement pour but de rappeler l’origine de la théorie des Quatre Éléments dans notre culture occidentale. Cette origine est différente d’un commencement, en ceci que les symboles n’évoluent pas mais s’enrichissent de nouvelles connotations ou disparaissent en devenant des termes techniques, comme le mot « élément ».

Les différents systèmes philosophiques dans lesquels s’est développée la théorie des Quatre Éléments montrent une origine protéiforme, mais à chaque fois reconnaissable comme telle. Cette reconnaissance s’étend aux Éléments eux-mêmes, en vertu de l’ensemble qu’ils représentent. L’Eau nous fera ainsi penser au Feu, et l’Eau et le Feu nous feront penser à l’Air et à la Terre. On ajoutera éventuellement un cinquième Élément, l’Éther par exemple, pour incarner dans un nouveau symbole l’Ensemble lui-même. On ne comprendrait pas en effet le mot seul, « Éther », s’il n’avait pour connotation les quatre autres Éléments et le mot « Élément » lui-même.

La reconnaissance des Éléments comme « un ensemble en système » les différencie donc des symboles isolés, plutôt rebelles à tout effort de rationalisation. Cette différenciation nous permet de donner une définition du mot « Élément » en général, conforme à l’explication de l’Air par ANAXIMÈNE : « indéfini en genre, mais déterminé par les qualités qu’il prend« .

Cette définition pourrait permettre de reconnaître les Éléments là où ils ne sont pas nommés, dans les cultures africaines et méso-américaines, par exemple. La recherche des Éléments dans d’autres cosmologies fait l’objet d’une étude plus complète dans notre mémoire sur Le syncrétisme religieux (Paris VII, 1999), parue sur notre site Internet Métaphysique.

 

Bibliographie :

BACHELARD Gaston, La psychanalyse du feu, Paris, Éditions Gallimard, Idées, nrf, 1949, 1971.

BACHELARD Gaston, L’eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Librairie José Corti, 1942, 1993.

BACHELARD Gaston, L’air et les songes, Essai sur l’imagination du mouvement, Paris, Librairie José Corti, 1943, Livre de Poche, Biblio essais, 1998.

BACHELARD Gaston, La terre et les rêveries du repos, Essai sur les images de l’intimité, Paris, Librairie José Corti, 1948, 1997.

BACHELARD Gaston, La poétique de l’espace, Paris, Quadrige / PUF, 1957, 1994.

BACHELARD Gaston, La flamme d’une chandelle, Paris, Quadrige / PUF, 1961, 1984.

BATTISTINI (Y. et O.), Les Présocratiques, Paris, Nathan, 1990 (choix de textes présentés et traduits).

BIEDERMAN (Hans), Knaurs Lexikon der Symbole, München, Droemersche Verlangsanstalt Th. Knaur Nachf., 1989.

BRUN (Jean), Les Présocratiques, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 6ème édition, 1998.

Encyclopedia Universalis, articles « Éléments (théorie des) », « Eau (élément) », « Air (élément) », « Feu (élément) », « Éther » et « Aristote », 1995.

Encyclopédie des symboles, sous la direction de Michel CAZENAVE, article « Éléments », Encyclopédies d’aujourd’hui, La Pochothèque, Livre de Poche, Librairie Générale Française, 1996, pp. 218-221.

DUMONT (Jean-Paul), avec la collaboration de D. DELATTRE et de J. L. POIRIER, Les Présocratiques, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1968. L’ensemble des textes traduits en France, notes et notices. Édition de référence en France.

JEANNIÈRE (Abel), Les Présocratiques, L’aurore de la pensée grecque, Paris, Éditions du Seuil, « Écrivains de toujours », 1996

VERNANT (Jean-Pierre), Les origines de la pensée grecque, Paris, Quadrige/PUF, 1ère éd. 1962, 7ème éd. 1997.

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LINGUISTIQUE / HYPERONYMIE & HYPONYMIE par Mounia AOUIDET

Les recherches consacrées au thème élément / ensemble ont connu des développements récents en linguistique. Depuis ces dernières années, les relations partie / tout, membre / collection, individu / groupe… ont fait l’objet de travaux philosophiques et logiques considérables. De nombreux schémas cognitifs sont organisés par des relations qui unissent les éléments entre eux car ces derniers appartiennent à un tout dont ils représentent une partie. Ainsi, dans la relation partie / tout, membre / collection, on observe une relation hiérarchique ; ces relations jouent un grand rôle dans la structuration du lexique. Elles sont souvent comparées à la relation d’hyperonymie. A travers cet article, j’ai donc souhaité revenir sur les notions d’hyperonymie et d’hyponymie que l’on pourrait considérer comme les « catalyseurs » de tous les travaux qui ont été entrepris depuis, en particulier les travaux sur les collectifs.

Avant tout il est nécessaire de revenir sur la définition de ces notions que nous essaierons d’illustrer. L’hyperonymie, c’est le rapport d’un mot à un autre, dont la référence virtuelle est incluse dans celle du premier (« animal » est l’hyperonyme de « chien »). « Où est passé le cocker ? Où est passé cet animal ?« . L’hyponymie, c’est le rapport d’un mot à un autre dont la référence virtuelle inclut celle du premier (« chien » est l’hyponyme de « animal »).

La majorité des mots appartiennent à une classe de référents voire même à plusieurs classes qui peuvent « s’emboîter » les unes dans les autres, chacune d’elles étant de taille plus ou moins importante par rapport aux autres. Illustrons cela en prenant pour exemple le mot « chien ». On peut donner un nom propre à un chien (qui peut être un nom de personne). Appelons-le « Junior » ; « Junior » peut être désigné aussi bien par le mot « chien » ou « animal ». Ces termes sont employés comme des synonymes. On dira aussi bien : « Où est passé Junior ?« , « Où est passé le chien ?« . Le terme « animal » englobe « chien » et « Junior » ; il fait allusion au même référent. Le terme « chien » contient toutes les races de chiens « caniche », « berger allemand »… La classe « animal » est plus générale que la classe « chien » qui elle-même est plus générale que la classe « Junior ». Les classes n’ont pas la même importance. On dira ainsi que « animal » est un hyperonyme de « chien » et que « Junior » est un hyponyme de « chien », qui est lui-même hyponyme d' »animal ». En ce qui concerne nos exemples, il y a moins de « Junior » que de chiens ; il y a plus de chiens que de « Junior ».

L’hyponyme signifie « nom subordonné » et l’hyperonyme « nom super-ordonné ».

Si l’on revient à la classe « animal » on s’aperçoit qu’elle renferme plusieurs classes de référents (celle des « mammifères », celle des « vertébrés »…). Ainsi, la classe « chien » appartient à la classe des « mammifères ». Cependant, on ne pourra pas pour autant parler du chien « Junior » en le qualifiant par le terme « mammifère » : « Où est passé Junior ?« , « Où est passé le chien ?« , « Où est passé le cocker ?« , « Où est passé cet animal ?« , « Où est passé ce mammifère ?« . Dans le dernier exemple, on remarque que la classe employée ne correspond pas à l’animal en question ! Il est possible qu’une personne utilise cette classe pour parler de son chien mais la phrase prendrait dans ce cas une tournure plutôt ironique. « Mammifère » est un terme trop technique, il est surtout utilisé dans des domaines spécialisés tels que la biologie. Ajoutons que ce type de termes est rarement utilisé dans le langage de la vie quotidienne. Le langage courant admet plus facilement les termes « animal » et « chien ».

Il faut remarquer que l’hyperonyme est plus pauvre sémantiquement, mais plus riche que ses hyponymes sur le plan référentiel.

En effet, l’hyperonyme « animal » regroupe tous les animaux mais sémantiquement il n’est pas facile de donner une définition très précise de ce terme. L’hyponyme « chien » n’a qu’un seul référent (« chien ») ; il est moins riche référentiellement mais son sens sera plus riche ; on aura une définition plus précise et plus complète. Ainsi, la définition de « chien » correspondra à : « Quadrupède domestique de la famille des canidés« . La définition est brève et assez précise. Alors que pour « animal » la définition est relativement vague ; toutes les bêtes qui appartiennent à cet ensemble ne peuvent pas être citées dans leur totalité et de manière précise car la liste serait longue !

Pour conclure, nous dirons que plus un sens est riche et complexe, moins il aura de référents. Le sens de « chien » comporte des points précis (mammifère carnassier…) puisqu’il n’a qu’un référent. Autre exemple bref avec le mot : « chaise ». Ce mot commun est l’hyponyme de « siège », qui est à son tour son hyperonyme. Le « siège » est l’hyponyme de « meuble ». Quel serait l’hyperonyme de « meuble » ? On se rend compte qu’aucun référent pouvant être envisagé comme hyperonyme de « meuble » ne nous vient à l’esprit pour la simple cause qu’il n’y en a pas ! Cependant, pour combler cette lacune, il est possible de recourir à une périphrase qui se présenterait comme l’hyperonyme de « meuble ». On aurait ainsi une périphrase telle que : « Tout objet pouvant être déplacé, construit en matériau rigide [bois, métal, …]« .

A travers tous ces exemples, nous constatons que le lexique n’est pas une construction complète du point de vue sémantique comme de celui des formes.

LES NOMS COLLECTIFS (NCOLLS) : LA RELATION MEMBRE / COLLECTION

(Lire Michelle LECOLLE, “ »Noms collectifs et méronymie” », Cahiers de grammaire, n°23, décembre 1998)

Nous décrirons les caractéristiques de la relation membre / collection qui se base sur une relation élément / ensemble ; les éléments étant isolables référentiellement et lexicalement. Les noms que l’on trouve dans les noms collectifs (Ncolls désormais) ont la propriété de « dénoter par un mot singulier une pluralité d’individus« . On peut représenter les relations membre / collection par les formules suivantes :

– « Nmembres fait partie, appartient à Det Ncoll » ;

– « Det Ncoll est formé, composé, constitué de Nmembres« .

Exemples : « La foule des vivants vit et suit sa folie » (V. HUGO) ; « Un homme passe, mais un peuple se renouvelle » (A. DE VIGNY).

Dans les dictionnaires, les noms collectifs sont ainsi définis : « multitude de personnes« , « ensemble d’êtres humains« , « petit groupe de personnes« … Entrent-ils pour cela dans le cadre d’une relation membre / collection ? Définitions : « membre : chacun des éléments composant un ensemble organisé » ; « collection : réunion d’objets de même nature« . Tous les Ncolls ne peuvent pas être décrits en termes de rapport membre / collection. Le Nmembre existe indépendamment de Ncollection. En effet, la « partie » n’est pas, en principe, définie à partir du « tout ».

Quand il est nécessaire de nommer le membre (qui existe dans l’univers extra-linguistique) à un groupe que le Ncollection présente a priori comme indivis, (la foule, le groupe, la profession), des noms génériques (« membre » pour des humains, « éléments », « constituants ») sont utilisés : foule / membre de la foule ; profession / membre de la profession ; groupe / (élément, membre) du groupe… Des dérivations morphologiques prennent comme base le nom du groupe, par exemples : chœur / choriste, jury / juré, académie / académicien.

RAPPORT MEMBRE / COLLECTION EXPRIMÉ À L’AIDE DE PARAPHRASES CANONIQUES

Exemples : « X fait partie de la racaille des politiciens« . « La racaille des politiciens » est constituée de X, Y, Z, de tous les W.

Certains noms collectifs sont essentiellement référentiels :

– ils dénotent le rassemblement d’une pluralité d’objets du monde (« essaim », « bouquet ») ; il y a une correspondance entre réalité extra-linguistique et lexique.

– d’autres désignent des groupes de manière indivise et ont une utilisation catégorisante servant à rassembler conceptuellement des individus disparates dont on veut évoquer une propriété commune, une ressemblance d’un certain point de vue (ressemblance selon une qualité : la « vermine », la « racaille » ; selon la pluralité : la « multitude » ; selon le rassemblement : le « groupe », la « foule », l’ »ensemble »).

Les Ncolls regroupent sous le nom d’une même entité des éléments différents, en effaçant leurs diversités. Les périphrases descriptives ne sont ainsi pas nécessaires. Certains Ncolls ont un rôle quantificateur : un « lot » de chaussettes, une « série » d’images. Le Ncoll (nom de collection) peut avoir des noms de membres différents selon le contexte dans lequel le nom collectif apparaît : troupe / soldat ; troupe / comédien ; troupe / danseur. Et réciproquement : musicien / orchestre ; musicien / ensemble ; musicien / quatuor… Pour les Ncolls, la polysémie est importante, c’est le contexte qui permet de déterminer le référent (nom de membre ou nom de collection) dont il est question.

Prenons d’autres exemples :

– l’association / un membre : « L’association est composée de membres« . On met ici en rapport le groupe avec un des membre(s) quelconque(s).

– l’association / les secrétaires : « L’association est composée de secrétaires« . « L’association a un secrétaire« . On pose maintenant le rapport entre le groupe et un individu saillant. La relation est de la forme « partie fonctionnelle / objet ». Le contexte (et le verbe) met en évidence le rapport logique donné. Dés lors que le membre est présenté avec une saillance particulière, l’intégrité du tout n’est plus préservée.

Dans l’exemple qui suit, c’est le caractère fonctionnel du membre qui suscite ce rapport : le chef d’orchestre / l’orchestre ; le père / la famille.

Passons à d’autres marqueurs de la relation partie / tout : les verbes « de rassemblement ». Une des particularités de ces verbes est de pouvoir faire d’un nom singulier un Ncoll, par exemple : « Toute la rue est rassemblée pour aller manifester« . De la même façon, les verbes « de dispersion » provoqueront un résultat identique : « Toute la rue est dispersée par crainte de représailles« . Nous pouvons aussi faire allusion aux verbes dits « de mouvements » exprimant des mouvements d’ensemble : « La rue se presse autour de la place« .

On notera enfin que tous ces verbes fonctionnent aussi avec des pluriels.

Pour en savoir plus :

A. BORILLO, « Statut et mode d’interprétation des noms collectifs », Co-texte et calcul du sens, Presses Universitaires de Caen, 1997.

G. KLEIBER, Le générique, un massif ?, Langages 94, pp. 73- 113, 1995.

M. LECOLLE, « Noms collectifs et méronymie », Cahiers de grammaire, n°23, décembre 1998.

C. MICHAUX, The collectives in french : a linguistic investigation, Linguisticae Investigationes XVI : 1, pp. 99- 124.

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INTRODUCTION PHILOSOPHIQUE / ELEMENTS ET ENSEMBLES DE REFLEXION par Robert HAMM

Il me semble que pour disserter en la présente matière il faut définir le point de départ théorique dont il peut être ici question. Ainsi, chaque domaine peut, formellement, être point de départ d’un domaine d’investigation, à la fois constitution de son cadre de recherche et construction de ce que celui-ci implique. Cette implication, cette réduction du domaine à ses implications constitutives est le présupposé d’une hypothèse téléologique : les choses ne sont pas ordonnées chronologiquement mais spatialement ; c’est par un mouvement de la mémoire, un mouvement en régression progressive que l’on voit la manière dont le passé fait suite au présent…

Il n’est donc pas question ici de disserter sur l’avenir, de partir d’une vision… La notion d’ensemble (même au pluriel) est une représentation finie (comme une ville pourrait l’être, par exemple…). Le mot « ensemble » (au singulier comme au pluriel) n’est donc pas là ce qui permettrait d’éclairer (ne fusse que faiblement) ce qu’il faudrait entendre par la fonction de la dissertation philosophique… Par contre, les théoriciens de l’écriture d’autrefois, ceux dont on peut voir les inscriptions monumentales (dans les cimetières et les panthéons) avaient bien une représentation précise de la relation strictement « canonique », de la relation entre la géographie du discours et de son « dire »… C’est pour cette raison qu’il faut partir des ensembles (connus) pour réfléchir régressivement, progressivement sur ses éléments moins connus, ses hypothèses théoriques, la matière de la connaissance…

Il existe donc bien un lien théorique possible entre les éléments formels constitutifs du texte philosophique, sa structure en tant que mode de représentation de la réalité et le thème de dissertation présent… Du moins cette hypothèse permet d’éclairer comment textuellement éléments et ensembles peuvent être impliqués dans le concept de dissertation…

Mais cette méthode n’est pas nouvelle : en ne sachant rien de la réalité ou en prétendant son inaccessibilité on recherche ensuite comment elle existe « sémantiquement ». Ainsi est à définir ce qui devrait maintenant faire suite…

 

ÉLÉMENTS ET ENSEMBLES D’UN POINT DE VUE SÉMANTIQUE

 

Concrètement, on peut dire que le domaine sémantique pose exactement la même difficulté définitionnelle que le concept « éléments et ensembles »… Il peut donc tout aussi bien être question de nuances subtiles (ou inutiles) comme de grosses différences rendant le mot « évidence » superflu… De toute manière, il s’agit (en principe) toujours d’une grandeur « solide » qui sert de base pour la compréhension du connecteur « et », du moyen devant permettre la compréhension du « comment » éléments et ensembles sont liés…

Et ce mode de liaison est exactement identique dans la constitution de la phrase : sans la fonction « moyen de liaison », la signification n’existe pas… Même s’il semble que l’on ne puisse comprendre que ponctuellement…

Il y a donc bien une contradiction : l’élément n’existe pas sans l’ensemble et vice et versa : les éléments forment toujours un ensemble : même l’élément (indivisible)est très difficilement trouvable ; il s’agit presque toujours d’une agrégation.

Au niveau de notre concept(« éléments et ensembles ») comme au niveau sémantique, nous avons donc toujours à faire à une construction : des sommes d’éléments organisés géographiquement en ensembles cohérents… De cette manière (sémantiquement), il faut réduire la différence entre les deux mots(« élément » et « ensemble ») à un minimum : faire voir leur synonymie ; faire voir également que la signification de la différence n’est possible que par comparaison : que les éléments doivent être compris « différemment » des ensembles qu’ils composent pour que les ensembles puissent signifier autrement que ce dont ils sont faits : le tout ne peut être plus que la somme des parties que s’il signifie autrement…

Ainsi peut-on s’imaginer une continuité spatiale comme une suite de différences sémantiques, un parallélisme théorique entre la manière dont elles se répètent (élémentairement) et changent (d’ensembles en ensembles). La signification de notre concept est donc identique : signifier, c’est représenter comment ce qui suit (par exemple historiquement) reste identique au milieu d’un cadre changeant…

 

ÉLÉMENTS ET ENSEMBLES DANS UN CADRE CONCEPTUEL

 

L’identité du groupe conceptuel « éléments et ensembles » pose la question de leur domaine-cadre, de la signification de ce qu’ils représentent… Cette représentation est aussi celle du domaine-cadre, du contexte dont on parle en émettant un point de vue, ce dernier compris selon sa plus grande « extension » est la notion d’ensemble posée sous une forme théorique, comme degré de synthèse, comme moyen de comparaison : le degré « d’analyse » représenté par le mot « élément » est l’autre aspect du concept, la somme des deux (synthèse et analyse) formant deux moyens représentatifs (pour toute représentation-modèle).

Revenons au degré de synthèse. Ce qui est représentatif pour toute représentation-modèle est l’ensemble comme moyen de représentation de la synthèse-même, la somme des ensembles représentatifs du point de vue de l’identité : chaque ensemble doit donc à la fois représenter le tout (la somme des ensembles dans lequel il n’est qu’un élément) et lui-même comme représentation de sa propre position systémique. Seulement, ce degré de synthèse de l’ensemble comme élément de la représentation du tout d’un point de vue positionnel peut constituer un cadre conceptuel exact…

Hors le seul exemple qui m’apparaît comme possible pour un élément capable de se représenter lui-même (ainsi que sa propre position) dans un cadre où d’autres éléments identiques sont également représentés est le corps humain…

Sans doute que, dans la plupart des cas, l’on parle toujours de toute manière de ce point de vue, mais, ici, le degré d’organisation que permet de suggérer le mot « ensemble(s) » au pluriel permet, également, la représentation d’un degré de synthèse organisationnelle que seul un corps vivant peut actualiser.

 

ÉLÉMENTS ET ENSEMBLES DANS UN CADRE SOCIOLOGIQUE

 

Chacun sait (ou devrait savoir) que ce degré de synthèse organisationnelle devrait être compris comme une représentation a priori… En effet, elle devrait être présupposée (au comparatif) comme moyen d’explication pour les modes d’organisation des humains. Ainsi qu’un élément puisse être un ensemble et celui-ci également un dans un ensemble plus grand est aussi logiquement organique (si l’’on peut dire). Ceci vaut également pour les agrégats urbains, les institutions, l’Organisation scientifique du travail, le commerce (les entrepôts, par exemple).

D’un autre point de vue, une distinction linguistique serait également possible ; une distinction conceptuelle entre éléments et ensembles définissables de deux manières différentes. Dans la première définition éléments et ensembles seraient identiques (ou substituables). Dans la seconde, l’image de l’ensemble ne serait pas présente dans l’élément ; dans ce dernier cas, il devrait être possible de sortir du modèle organique pour entrer dans celui plus théâtral des rôles. Là, en effet, il peut y avoir substitution des positions mais non des fonctions. Ainsi, chaque rôle se laisse définir en fonction de sa règle mais celle-ci, généralement, ne peut pas être inter-changée avec une autre règle. De là résulte bien- sûr l’ordre social…

De cette manière, les individus jouent un rôle élémentaire dans des cadres-ensembles ayant toujours un caractère plus ou moins institutionnel. Ce mot sans doute mal compris dans la sociologie des années 60 (du dernier siècle) n’est pas forcément politique.

Il représente plutôt la forme abstraite d’un type d’organisation dont la durée est une fonction… L’institution est d’abord sociale et, ensuite, ensemble(s) comme élément(s) dans un ensemble plus grand (l’État). D’autre part, ce n’est pas pour rien que l’expression « corps social » a une position historique… Ainsi peut-on parvenir à la réduction du concept « éléments et ensembles » aux complexes urbains qui abritent les institutions de l’État.

En somme, c’est l’édifice qui représente le mieux (c’est-à-dire de la manière la plus générale et la plus précise) ce que les mots « élément(s) » et « ensemble(s) » peuvent signifier le plus simplement. Qu’il s’agisse du texte (philosophique ou non) de la sémantique, de la question du cadre conceptuel ou de la sociologie, il semble, de toute manière, qu’élément(s) et ensemble(s) soient des représentations abstraites ayant une fonction-modèle. Indépendamment du domaine permettant un tel usage, il semble toujours que deux de ces usages sont possibles : le prototype et la maquette. Qu’il s’agisse donc d’une projection ou d’une représentation, éléments et ensembles aident à comprendre comment une modification ou une perception du présent est imaginable. C’est cette possibilité qui fait qu’éléments et ensembles impliquent un moment mécanique, un moment constructif ou re-constitutif au sens « conservatif » du terme.


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EDITORIAL / DE L’ELEMENT A L’ENSEMBLE par Olivier BRIFFAUT

« Il n’existe pas d’autre voie vers la solidarité humaine que la recherche et le respect de la dignité individuelle » (P. LECOMTE DE NOUY, L’Homme et sa destinée, Plon).

 

Il pourrait être ici question de la présentation des éléments didactiques complémentaires (en philosophie, linguistique, métaphysique, musicologie, sociologie…) constitutifs d’un ensemble analytique concourant à l’étude du thème présent.

Mais l’actualité internationale surréaliste de ces dernières semaines impose de revenir sur la notion de solidarité, appelée de leurs vœux par nombre de dirigeants d’États occidentaux. Serions-nous tous effectivement américains depuis le mardi 11 septembre 2001 ? Chacun d’entre nous ne serait-il pas un élément composant l’ensemble (supposé donc homogène) que constitue notre civilisation basée sur la démocratie, les droits de l’homme et la liberté économique (que l’on préférera au terme « capitalisme », celui-ci caractérisant de façon exhaustive toute organisation économique sur notre planète, puisque axée sur la constitution, l’entretien et le développement du capital, condition sine qua non à toute activité : cf. nos « papiers » macroéconomiques déjà parus) ?

Revenons à la notion de solidarité. Si celle-ci repose sur « la recherche et le respect de la dignité individuelle« , comment se sentir sans condition pro-américain quand on connaît tous les morts, « disparus », torturés, embastillés, exilés… notamment dans l’hémisphère sud et lors des « croisades » contre le communisme, dont les actions impérialistes américaines – indiscutablement légitimes… – sont la cause ? Bien sûr compatissons-nous à la tragédie qui a secoué le monde occidental. Mais n’oublions pas que Washington à soutenu des terroristes et que la C.I.A. même a conduit à maintes reprises des actes de terrorisme, alors « moraux », avec l’appui parfois de pays non démocratiques… Les États-Unis, qui se sentaient invulnérables, se considèrent-ils comme un élément de l’ensemble « Nations-Unies » dont l’objectif suprême est la paix mondiale ? Se sont-ils toujours souciés de dignité humaine dans nombre de conflits passés et actuels ? Ensemble ?…

Il pourrait être ici question d’une analyse de l’ensemble de la situation géopolitique (lire Le Monde diplomatique de septembre). Étant donné le flot de données dont on nous abreuve ces dernières semaines, il sera plutôt question, dans les pages qui suivent, d’éléments de réflexions notionnelles…

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