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PARCHEMIN DE TRAVERSE A PROPOS DE… La Sieste assassinée de Philippe DELERM par Olivier BRIFFAUT

Doit-on encore présenter Philippe DELERM, dont les blessures furent racontées avec pudeur et retenue dans son premier roman La Cinquième saison – véritable journal intime tenu scrupuleusement pour suppléer à la mort de sa petite sœur pendant la guerre ? Doit-on reprocher à Philippe DELERM son réel succès d’édition, en s’interrogeant sur le caractère minimaliste et finalement, disons-le franchement, brute, simple de son écriture – mais DELERM lui-même se considère-t-il comme un romancier ? Doit-on dédaigner le sentiment de plénitude qui se dégage de sa prose, le trouble émotionnel que chaque lecteur ressent, plongé dans l’atmosphère intime de ses textes ? Et le lecteur lambda n’est pas forcément quelqu’un qui lit peu, comme certains critiques tendent à le faire croire pour expliquer – rationnels ! – la recherche du bonheur, fragile, inondant chacun de ses livres… L’attrait qu’exercent les textes de Philippe DELERM concerne tout le monde, lettrés et moins lettrés, si chacun accepte de s’immobiliser un instant, de prendre la mesure du temps, le pouls du bonheur… Carpe diem, pourrait-on écrire… La Sieste assassinée se goûte aussi, au fil des phrases dont la lecture permet d’atteindre au plaisir. N’en déplaise aux esprits chagrins considérant que parler du bonheur, plutôt que la violence des sociétés modernes, est suspect, voire déplacé, si ce n’est démodé, dérisoire… Non, le monde n’est pas que douleur et lamentations ; la vie offre parfois de merveilleux moments de douceur. « Comme elle semble longue, la première gorgée ! (…) ; le bien-être immédiat ponctué par un soupir, un claquement de langue, ou un silence qui les vaut ; la sensation trompeuse d’un plaisir qui s’ouvre à l’infini… » (La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, L’Arpenteur, 1997, p.31). A travers tous ces livres – citons, par exemple, La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, Il avait plu tout le dimanche, Un été pour mémoire, Le Bonheur-Tableaux et bavardages, Autumn, Le Portique, Les Chemins nous inventent (avec des photographies empreintes de sensibilité de Martine DELERM) – l’auteur poursuit des instants d’éternité… Les « capter » avant qu’ils ne s’évanouissent suppose une réelle prédisposition à être présent aux petites choses qui meublent le quotidien, et sans lesquelles celui-ci ne revêtirait que l’enveloppe de l’ennui et de la banalité dont on l’affuble souvent. Mais DELERM ne donne pas de recettes pour freiner le fol empressement rythmant nos journées ; il nous invite à nous arrêter et à regarder la vie autour de nous… Elle est beaucoup plus harmonieuse que l’on pourrait le penser au prime abord. Philippe DELERM nous le démontre. « Mais le banana-split s’étale : c’est un plaisir à ras de terre. (…) Une perversité salubre vient à la rescousse de l’appétit flageolant. Comme on volait enfant des confitures dans l’armoire, on dérobe au monde adulte un plaisir indécent, réprouvé par le code – jusqu’à l’ultime cuillerée, c’est un péché » (Ibid., p.43).

Des « plaisirs minuscules » au désir de vie… Le plaisir chez DELERM n’est pas induit par le désir. Le plaisir nous envahit, en lisant, mais aussi en ouvrant les yeux, comme l’auteur nous l’apprend, sans désir apparent. A moins qu’il s’agisse du désir de déguster la vie… « Ce n’est pas vraiment une sortie, le cinéma. On est à peine avec les autres. (…) le parallélisme, l’orientation vers l’écran mêlent l’adhésion collective au plaisir égoïste » (Ibid., p.55). Entre amis ou en solitaire, l’auteur nous invite à ne pas bouder le plaisir s’offrant quotidiennement à nous. « Bientôt, à la mauvaise humeur d’interrompre sa sieste, il faut ajouter le remords d’éprouver ainsi un sentiment bas (…). Car quoi, ces parents, ces amis vont vous faire plaisir, en vous assaillant par surprise !? Sûrement. Peut-être. Plus tard » (La Sieste assassinée, L’Arpenteur, 2001, p.97). Aucune niaiserie ne peut être décelée dans le ton feutré de Philippe DELERM, la mélancolie étant toujours broyée au creuset d’une douce ironie (peut-être pour garder le bonheur dans le ton du siècle ?!). « C’est à peine si le chemin semble mouillé. Sur le coup, on ne sent rien. Le pas reste léger, corde contre terre, avec cet ébranlement du sol sous le pied qui fait le plaisir de marcher en espadrilles » (La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, p.64).

La Sieste assassinée présente moins de plaisirs alimentaires – par rapport à La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules – (gâteaux, petits pois, porto, pommes, croissant, manger dehors, bière, banana-split, loukoums, petit-déjeuner…) et de désirs d’espace (bruit de la dynamo, autoroute, vieux train, Tour de France, trottoir roulant, en voiture, bicyclette…), mais plus de situations-sensations. « Mais la pivoine vous attend toujours au détour d’un buisson, et l’on risque aussitôt l’outrage aux bonnes mœurs. Si ronde, si pleine, si sûre d’elle, elle n’en finit pas de se gonfler. Même en bouton, elle déploie ses courbes avec la volupté d’une belle dormeuse dans ses draps, feignant le plaisir du sommeil – car son bonheur est d’être regardée. Offerte, la pivoine, pulpeuse dès l’enfance, accablée de langueur au creux de son berceau… » (p.17)… Bref, laissons-nous envelopper d’une sensualité conduisant au bien-être… ô combien salutaire !

 

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CITATIONS…

« Chaque désir m’a plus enrichi que la possession toujours fausse de l’objet même de mon désir » (A. GIDE, Les Nourritures terrestres).

« Le désir n’est pas d’abord ni surtout une relation au monde. Le monde ne paraît ici que comme fond pour des relations explicites avec l’Autre. Ordinairement c’est à l’occasion de la présence de l’Autre que le monde se découvre comme monde de désir » (J.-P. SARTRE, L’Être et le Néant).

« Plaisir, le plus profond et triste mot du monde,

Qui contient tout l’espoir et contient tout l’oubli… »

(A. DE NOAILLES, Les Forces éternelles, « Le Plaisir »).

« Je n’ai jamais rien fait que par plaisir. C’est assez dire que je n’ai pas fait grand-chose » (G. PERROS, Papiers collés, II).

« Il est bon d’exercer son esprit pour se procurer des plaisirs à tous les âges ; il est bon de se former des plaisirs intellectuels, qui servent d’entractes aux plaisirs des sens, qui sont les seuls réels » (SÉNAC DE MEILHAN, Histoire de la vicomtesse de Vassy).

« Il y a un plaisir délicieux à serrer dans ses bras une femme qui vous a fait beaucoup de mal, qui a été votre cruelle ennemie pendant longtemps et qui est prête à l’être encore » (STENDHAL, De l’amour).

« A force de plaisir notre bonheur s’abîme » (J. COCTEAU, Poésies, « A force de plaisir »).

« Mao part en guerre contre la masturbation. Une civilisation comme la nôtre est onaniste. Chacun ne pense qu’à son propre plaisir. Dans une civilisation vénusienne chacun trouverait son plaisir dans le plaisir de l’autre. La politique en serait changée du tout au tout » (J. DE BOURBON BUSSET, Tu ne mourras pas).

« La nature a fait aux hommes des plaisirs simples, aisés, tranquilles, et leur imagination leur en a fait qui sont embarrassant, incertains, difficiles à conquérir » (FONTENELLE, Dialogues des ports modernes).

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MacroECONOMIE / UTILITE & ECONOMIE par Jean-Luc BAILLY

« Le désir est le grand ressort providentiel de l’activité ; tout désir est une illusion, mais les choses sont ainsi disposées qu’on ne voit l’inanité du désir qu’après qu’il est assouvi« 

(E. RENAN, Dialogues et Fragments philosophiques).

« Le désir s’évanouit si vous possédez, ne possédez rien« 

(F. PICABIA, Ecrits, Belfond).

Une chose est dite utile lorsqu’elle est susceptible de satisfaire des besoins. D’une manière générale les besoins étant supposés individuels chacun semble admettre que l’utilité relève d’appréciations personnelles subjectives portant sur les qualités intrinsèques des objets. Tout le monde s’accorde cependant pour dire que l’utilité fonde les relations économiques, puisqu’il est admis qu’un objet qui n’aurait pas d’utilité n’aurait aucune valeur et ne pourrait entrer dans des relations d’échange. C’est donc que valeur et utilité sont intimement liées et de ce fait ne peuvent être définies dans des champs séparés, individuel pour l’utilité, social pour la valeur. Toute relation d’échange suppose une expression quantitative de ce qui est échangé en même temps que la reconnaissance objective de son utilité. Il devient dès lors difficile d’admettre que l’utilité relèverait de déterminations individuelles, alors que la mesure des objets économiques ressortirait du domaine des relations sociales. Les échanges, s’articulant sur la division du travail, supposent que les besoins des uns trouvent un écho dans ceux des autres. Par sa production l’un donne naissance à des biens qui ne lui sont pas nécessairement utiles directement au plan physique, néanmoins ces mêmes biens présentent pour lui-même une utilité dans le sens où, grâce à eux, il peut se procurer les utilités produites par d’autres. C’est dire que dans l’espace économique l’utilité s’exprime sous une forme objective : la valeur, qui n’est autre chose que l’utilité mesurée.

Nous nous proposons de montrer ici qu’utilité et mesure économique ne sont pas définies dans des espaces séparés, mais que l’espace économique est précisément défini par l’utilité mesurée.

 

PRODUCTION ET CONSOMMATION

 

L’utilité ne se confond pas avec l’usage des objets. L’utilité n’est telle qu’en raison de la satisfaction que l’on attend de l’utilisation des objets. Ainsi un bien est dit utile parce qu’il s’inscrit dans l’intervalle qui sépare le désir initial de satisfaction et le moment où les besoins sont effectivement satisfaits. Autrement dit, l’utilité se présente comme une forme matérielle intermédiaire entre le moment où sont imaginés et fabriqués les objets et celui où ils seront finalement consommés.

Telle qu’on l’emploie en économie, la notion d’utilité n’a de sens qu’autant qu’elle peut être mesurée. Toutefois il est certain que sa mesure n’est pas donnée par les caractéristiques physiques des objets exprimées dans diverses dimensions de poids, de longueur etc. En d’autres termes l’utilité est évaluée en une unité de mesure sociale, par opposition aux unités de mesure physique. Le point de vue humain qui est généralement retenu est un point de vue individualiste et naturaliste. De ce point de vue, l’utilité serait mesurée par la plus ou moindre grande satisfaction que tirent les individus de l’usage des objets qui sont directement à leur disposition. Cette définition naturaliste a plusieurs conséquences.

La première est que l’utilité n’est pas objectivement mesurable et, partant, on ne peut comparer l’utilité des biens et donc les biens entre eux. La raison en est que, étant mesurée par le « flux de satisfaction » que tirent les individus de l’usage des biens, l’utilité serait rigoureusement insaisissable matériellement puisqu’elle ne serait véritablement connue qu’une fois que son objet serait détruit. Si l’on pense définir la richesse par le flux de satisfaction, la cause est d’avance perdue, on se saurait plus ou moins riche une fois que la richesse n’existerait plus.

Une autre conséquence de cette définition naturaliste est que l’on ne peut distinguer la production de la consommation. A proprement parler, ce qui est produit c’est le flux de satisfaction, or la satisfaction naît de l’usage ou plus exactement de la consommation. Les deux opérations sont confondues en une seule, ce qui fait que le revenu réel supposé résulter de la production est rigoureusement insaisissable.

La dernière conséquence que nous retiendrons ici est que l’espace économique serait lui-même rigoureusement indéterminé. Toutes les choses qui forment notre environnement sont potentiellement susceptibles de nous fournir une certaine satisfaction. Donc tout est économique. Les personnes elles-mêmes sont des capitaux, naturels pour WALRAS, sociaux pour BECKER. Tout nous est déjà donné dans le présent, y compris notre futur en tant que personne, puisqu’un capital est mesuré par les flux actualisés de satisfaction (ici synonyme de revenu) qu’il procure. Donc, à proprement parler la production n’ajouterait rien à ce qui existe déjà et, en produisant on ne ferait que substituer ce que l’on consommera demain à ce que l’on pourrait consommer aujourd’hui.

Cette conception de l’utilité, que nous avons qualifié de naturaliste, est en vérité tout à fait inadaptée à l’analyse de nos économies modernes. Nous ne vivons pas dans d’imaginaires économies de troc où les individus seraient autonomes les uns par rapport aux autres. Nos existences se déroulent dans des économies monétaires de production fondées sur le salariat.

Chacun peut le constater, dans nos économies, la production et la consommation sont disjointes dans le temps et l’espace. Cela tient au caractère monétaire des relations économiques. Lorsque nous disons que nos économies sont monétaires, nous n’entendons pas simplement que nous sommes dans des économies avec monnaie, mais beaucoup plus précisément que la monnaie joue un rôle essentiel dans le fonctionnement de l’économie. La monnaie est active, non en ce qu’elle peut perturber l’équilibre réel des marchés, elle joue un rôle beaucoup plus important que cela, elle entre dans la formation et la définition des catégories économiques. En bref, tout ce qui est économique est monétaire, et tout ce qui est monétaire est économique. En conséquence l’économique n’est pas tout, même s’il est dominant et que nos vies sont aujourd’hui organisées au regard de l’économique, comme en d’autres temps elles l’étaient en référence au religieux.

La distanciation entre la production et la consommation, qui se traduit précisément par la formation de l’espace économique, nécessite d’expliquer la relation qui s’établit entre les objets produits et la monnaie. Il nous faut donc revenir sur le sens même de la notion de production.

Il est certain que l’action de produire n’a de sens qu’au regard de sa finalité, qui est de satisfaire les besoins des individus. Les facteurs de production ne peuvent donner naissance à un produit, c’est-à-dire à un ensemble de biens ayant une valeur sociale, donc économique, qu’autant que leur activité est aboutie dans la consommation. F. QUESNAY écrivait : « Enfin, on doit reconnaître que les productions de la terre ne sont point des richesses par elles-mêmes ; qu’elles ne sont des richesses qu’autant qu’elles sont nécessaires aux hommes, et qu’autant qu’elles sont commerçables : elles ne sont donc des richesses qu’à proportion de leur consommation et de la quantité des hommes qui en ont besoin« . Autrement dit, la consommation est la finalité de toute production. C’est dire encore que les opérations de production et de consommation sont organiquement liées, et le lien qui les unit est ce que nous désignons sous le vocable d’utilité.

« La production n’est jamais une création de matière, écrit J. B. SAY, mais une création d’utilité. Elle ne se mesure point suivant la longueur, le volume ou le poids du produit, mais suivant l’utilité qu’on lui a donnée« . Il est indéniable que ce ne sont pas des matières que détruisent les individus en consommant, mais la forme particulière qui a été donnée aux matières. L’utilité consiste en vérité en ces formes imaginées, donc créées par les hommes, dans lesquelles sont introduites les matières. L’utilité n’est pas une dimension des objets mais une forme.

L’espace économique ne se confond pas avec l’espace physique, il est créé par les hommes au fur et à mesure qu’ils produisent. L’activité économique ne se déroule pas dans un espace dont les contours seraient fixés à l’avance par les dotations « initiales » des individus, l’utilité ne préexiste pas à l’exercice du travail humain et ne survit pas à la consommation. Dès l’instant où l’on comprend que la production est un processus de création, il devient certain que l’action de produire ne se confond pas avec le déplacement mécanique de matières dans l’espace. La production est le processus grâce auquel on ajoute de l’utilité, donc mesurer ce qui est produit c’est mesurer la différence entre l’utilité dont on disposait avant de produire et celle dont on dispose à l’issue du processus. Produire, c’est créer un espace occupé par des formes préalablement imaginées par les hommes et répondant à certains types de relations que les hommes établissent entre eux. L’espace économique est un espace proprement humain, quand bien même les relations qui s’y établissent sont essentiellement quantitatives.

La production est caractérisée par : 1- l’exercice d’une activité physique qui transforme les matières : le travail, et 2- la création de formes utilité préalablement conçues. Ce ne sont pas les matières ni le travail qui définissent l’utilité, ni l’utilité physique qui donne la mesure économique des produits. Cependant, c’est indéniablement en raison de l’utilité que les matières et le travail présentent un caractère social.

Toutefois s’ils ne présentent pas une forme quantitative, les objets, mêmes individuellement utiles, n’ont pas d’existence économique. Cette idée n’est pas nouvelle. Quelle que soit la théorie économique à laquelle on se réfère, on peut constater qu’il est admis par tous que l’utilité est toujours saisie dans des paiements. C’est dire que dans nos économies monétaires on accède à la forme réelle des produits par l’intermédiaire de leur forme numérique abstraite, autrement dit leur forme monétaire. Cela tient au plus profond à ce que, dans nos économies, les rapports de production et d’échange sont fondés sur le salariat.

 

LE RAPPORT SALARIAL

 

Le salariat n’est pas la déformation d’une structure de division du travail où les individus œuvreraient les uns à côté des autres pour ensuite, éventuellement, échanger les différents biens qu’ils ont produits. Dans une société de travailleurs indépendants, le travail se révèle divisé au moment des échanges sur les marchés des produits. Le salariat est en revanche l’expression immédiate de cette division suivant laquelle l’activité de chaque travailleur est un élément d’un ensemble d’activités productives, qui se présentent d’emblée comme un tout homogène.

La division du travail fondée sur le salariat suppose l’abstraction du travail lui-même. C’est à MARX que nous devons la découverte de ce que dans nos économies capitalistes, le travail n’est pas pris économiquement en compte dans son caractère concret. Bien qu’il n’ait pas complètement abouti sa démonstration, MARX a tout de même établi le principe suivant lequel le travail de chacun est nécessairement ramené à une expression indifférenciée qui masque les conditions de son exercice réel. Le salariat dénote de ce que les différents travaux se présentent dans l’espace économique d’abord de façon quantitative abstraite, sans référence immédiate au temps de leur exercice, ni à la nature des objets auxquels ils ont donné naissance. Ce n’est pas le travail concret qui entre dans les relations d’échange, mais son produit exprimé en monnaie, autrement dit le salaire monétaire. Partant, il n’est nul besoin de chercher à rapporter le produit au temps de travail ou à sa qualification, pour en avoir la mesure. C’est la mesure du produit qui va permettre de déterminer le temps et la qualité du travail concret nécessaire.

Dans le régime du salariat, tous les travaux sont ramenés à une expression monétaire commune et tout se passe comme s’il existait un travail global unique, qui a été décomposé, segmenté, etc. Ne serait-ce que parce qu’ils perçoivent tout d’abord un revenu monétaire, homogène pour l’ensemble, les travailleurs sont inévitablement liés les uns aux autres à travers leurs produits. Le salariat généralisé suppose d’emblée l’établissement de relations objectives entre les producteurs, quelle que soit l’entreprise dans laquelle ils sont employés. L’évaluation des besoins des uns et des autres n’a rien de subjectif. Dés l’instant où sont versés les salaires, la satisfaction des besoins de chacun apparaît dans une forme numérique abstraite, la monnaie. Celle-ci va délimiter l’espace clos dans lequel les différentes opérations économiques pourront être réalisées.

Il est généralement admis que dans une économie de travailleurs indépendants chaque travailleur produit pour lui-même puisqu’il obtient directement le résultat de son activité sous forme des objets qu’il a fabriqués. Par opposition on dit qu’un salarié travaille pour son employeur. En vérité cette présentation du rapport salarial n’est pas exacte. Il est vrai que ce sont les entrepreneurs qui décident ou non de l’emploi, de ce point de vue il y a indiscutablement une « asymétrie », qui n’a rien à voir avec un déséquilibre de marché, mais qui tient à ce que le pouvoir de décision d’engager une production appartient aux employeurs. Il est vrai aussi que ce sont les firmes qui autorisent les travailleurs à produire en leur permettant d’accéder aux moyens de production et fixent par anticipation le montant de la production dans la perspective de réaliser un profit. Il est vrai aussi que les travailleurs salariés ne jouiront pas de la totalité du produit auquel ils ont donné naissance. Néanmoins, il est tout aussi vrai qu’une fois employés, les travailleurs reçoivent tout d’abord la forme monétaire de l’intégralité des biens formés dans les entreprises.

Il est certain que contrairement aux travailleurs indépendants, les salariés ne peuvent échanger directement les objets qu’ils ont produits parce que précisément, en tant que salariés, ils ne les détiennent pas. Il n’en reste pas moins que, même lorsqu’ils sont salariés, les travailleurs reçoivent directement leur produit sous forme monétaire. Comme les travailleurs indépendants ils procèdent à un échange sur eux-mêmes. Ces derniers doivent vendre les biens qu’ils ont fabriqués pour en obtenir l’équivalent monétaire. Les salariés ne vendent pas les objets utiles qu’ils ont produits, ceux-ci sont convertis en monnaie par l’intermédiaire de leurs employeurs et des banques, puisque la monnaie est bancaire. Etant salariés, ils ne sont pas immédiatement rémunérés à l’aide des objets physiques qu’ils ont fabriqués, mais en monnaie. Cependant c’est bien leur produit qu’ils reçoivent sous forme de salaire monétaire. C’est au demeurant pour cette raison que les échanges sont monétaires, et non pas parce que les paiements se font en monnaie sur les marchés que les salaires sont payés en monnaie.

Lors du versement des salaires on assiste véritablement à un échange puisque c’est parce qu’ils déposent un produit physique dans l’avoir des firmes, que les travailleurs reçoivent en retour un salaire monétaire. Il y a bien échange, mais cet échange ne consiste pas en un transfert de richesses, le produit physique contre de la monnaie. Chaque travailleur reçoit son propre produit sous forme monétaire, il s’ensuit que les salariés ne vendent leur travail ou leur force à personne, leur revenu ne consiste pas en des richesses qui auraient été formées en dehors de leur activité productive. Ils reçoivent en rémunération le produit même auquel ils ont donné naissance et non pas la forme valeur d’une marchandise dont ils disposeraient préalablement et qu’ils échangeraient contre une autre valeur. La valeur ne préexiste pas à la production. Nous pouvons dire que l’échange duquel résulte les revenus salariaux est un échange que les travailleurs salariés font avec eux-mêmes par l’intermédiaire des entreprises. Cet échange est un échange absolu puisqu’il n’est l’occasion d’aucun transfert de richesses, mais vaut création de richesses réelles présentant deux faces indissociables : physique d’un côté et monétaire de l’autre.

Du fait qu’il contribue à la formation du produit global à proportion de sa rémunération, le travail de chaque salarié est proportionné à celui des autres salariés qui produisent les objets qu’il sera amené à consommer. Le produit de chacun n’a d’utilité pour lui-même qu’autant qu’il en a pour les autres et vice versa. C’est dire que l’utilité présente d’emblée un caractère social. Il s’ensuit que tant qu’un objet n’est pas saisi dans une relation d’échange, donc numérique, il n’a pas de valeur. Hors de cette mise en relation objective avec d’autres, l’utilité des objets fabriqués n’est pas seulement indéterminée, elle est inexistante. Une conséquence s’impose alors : ce n’est pas les qualités du travail qui définissent l’utilité, ce n’est pas non plus le temps de travail qui donne la mesure économique des produits, c’est la mesure des produits pris dans l’échange généralisé qui leur donne leur caractère d’utilité et qui, du même coup, valide socialement le travail effectué. On ne peut donc pas dire que le travail soit la cause, ou même l’essence de la valeur. La valeur est la forme numérique de la relation établie entre le travail et la forme utilité des objets à travers les salaires. C’est en référence à la forme monétaire des objets utiles que le travail lui-même peut être saisi dans ses différentes dimensions qualitatives et quantitatives. En dernière analyse nous pourrions dire que la cause de la valeur est la rémunération des travailleurs, puisque le versement des salaires est précisément l’opération grâce à laquelle les objets et la monnaie sont intégrés et donc, que l’utilité est représentée en une forme sociale objective, qui n’est autre que sa mesure.

De cela nous pouvons induire que la relation quantitative qui relie les facteurs de production et le produit n’est pas celle qui irait de la mesure physique des facteurs vers celle du produit, comme le prétend la tradition classique. Dans nos économies, c’est la mesure des produits qui donne celle des facteurs. Certes, ce sont les facteurs qui donnent naissance aux produits, mais le travail des facteurs est lui-même mesuré comme à rebours par son résultat, par l’utilité quantifiée du produit. Les facteurs ne peuvent donner naissance à une valeur sociale, mais aussi individuelle, qu’autant que leur activité est aboutie dans une forme utile particulière. Le signe de l’aboutissement est le paiement des salaires. Le revenu ainsi formé est la preuve tangible de la reconnaissance sociale du produit, donc de son utilité, et, à travers lui, de l’activité dont il résulte.

Il suit de cela que l’utilité est d’emblée un rapport social numérisé qui s’exprime d’abord en la forme monnaie des salaires versés aux travailleurs. En ce sens l’utilité n’a rien de subjectif, elle répond à un principe duquel découle la définition de l’espace économique.

 

LE PRINCIPE D’UTILITÉ

 

Le principe d’utilité répond au processus suivant lequel le produit de chacun est économiquement utile à condition qu’il soit exprimé dans une forme numérique indifférenciée, car la division du travail exige qu’entre toutes les productions individuelles s’établissent des relations d’équivalence. Les biens économiques sont donc définis sous deux formes distinctes et pourtant indissociables, les formes physiques des objets et une forme numérique, la forme monnaie.

Quelle que soit la théorie économique à laquelle on se réfère, on peut constater qu’il est admis par tous que l’utilité est toujours saisie dans des paiements. C’est que dans nos économies monétaires on accède à la forme réelle des produits par l’intermédiaire de leur forme numérique abstraite, autrement dit leur forme monnaie. Hors de cette forme, les objets n’ont pas de valeur, donc pas d’utilité sociale. C’est dire encore que l’utilité est exprimée en monnaie.

Crée par les banques, la monnaie se présente d’abord comme une pure forme nominale ou, en d’autres termes, comme un ensemble de nombres. Il est donc certain qu’elle ne s’ajoute pas aux biens pour former la richesse nationale. Nous devons à B. SCHMITT d’avoir montré qu’elle n’a pas d’existence propre et ne peut donc être traitée comme un bien. Bancaire, donc créée ex nihilo, elle est sans valeur intrinsèque ni utilité si elle n’est pas associée aux produits physiques. Elle est une forme numérique dans laquelle s’exprime l’utilité de ce qui est produit. La mise en correspondance entre la monnaie et les produits physiques est réalisée dans la production, et plus précisément encore, lors du paiement des salaires. A cet instant, l’unité de monnaie existe véritablement en tant que revenu et à ce titre elle devient réelle. Elle se présente comme le tout achevé de la production, son expression identiquement nominale et réelle. De ce fait elle est la forme numériquement déterminée dans laquelle l’utilité est posée dans le temps et qui se traduit par la création d’un espace homogène dans lequel vont pouvoir se dérouler les diverses opérations économiques.

Attachée aux produits physiques, la monnaie ne peut leur faire face dans des échanges. Intermédiaire, la monnaie ne l’est pas en tant qu’elle remplacerait plus ou moins provisoirement un autre bien dans l’avoir des agents, elle l’est en tant que forme particulière dans laquelle sont détenus ces mêmes biens dans l’attente de leur consommation. Réciproquement, les produits sont formés grâce à la monnaie, en dehors de la monnaie ils seraient économiquement informes, donc économiquement indéterminés. Monnaie et utilité se présupposent réciproquement dans la production.

Toutefois il est bon de préciser que la monnaie ne détermine pas l’utilité comme dimension des objets. En elle-même elle n’a pas de dimension, elle n’existe pas en dehors de son attachement aux objets utiles. A proprement parler, l’unité de monnaie ne peut être l’unité de mesure de l’utilité. Monnaie et utilité ne sont pas déterminées l’une en dehors de l’autre, et l’une ne peut être rapportée à l’autre comme deux choses présentant un caractère d’homogénéité. Donc lorsque l’on dit que la forme monnaie détermine l’utilité, c’est dans le sens où cette dernière acquière une forme numérique qui la pose dans une relation d’échange, mais que, pour autant son caractère spécifique, sa forme matérielle, n’est pas non plus gommée. Autrement dit le produit est l’association de deux formes : utilité et monnaie, mais aucune de ces deux formes n’est dissoute dans l’autre, elles conservent leur autonomie l’une vis-à-vis de l’autre, sachant qu’elles ne sont pas indépendantes l’une de l’autre dans l’espace économique.

Lors du paiement des salaires, les utilités sont prises dans une forme numérique qui les enveloppe et les représente. Chaque objet étant alors inscrit dans des unités de monnaie, il est pris dans une relation quantitative avec les autres présentant la même forme homogène. Une fois convertie en monnaie, la production de chacun est en quelque sorte fondue dans la masse des salaires qui constituent le revenu national. Certes les salariés n’obtiendront pas finalement la totalité des richesses qu’ils ont produites. Il n’en reste pas moins que lors du versement des salaires, les biens physiques sont intégralement enveloppés par la forme monnaie qui se présente dès lors comme le produit réel de la période. Monnaie et utilité n’existent pas indépendamment l’une de l’autre, leur effectivité réside dans les salaires qui sont précisément le moment de leur unité.

Les travailleurs n’obtiennent pas en rémunération une monnaie qui serait distincte du produit de leur travail, ils reçoivent la forme nominale de ce même produit et de ce fait ils détiennent un revenu réel. Précisément, chaque titulaire de salaire dispose du pouvoir d’acheter son propre produit dans quelque forme utilité que ce soit. Lorsque le travailleur X achète le produit y du travailleur Y, et réciproquement, il achète en vérité son propre produit, l’utilité qu’il a produite, sous la forme d’une certaine quantité de y.

Il est vrai que, détenant la monnaie, les titulaires de revenus ne détiennent pas l’utilité mais son expression numérique. On peut alors se demander si la relation d’équivalence formée dans la production ne peut pas être redéfinie sur les marchés des produits. Il n’existe en vérité aucune opération qui pourrait remettre en question la relation établie entre les utilités et leur forme monnaie au moment de la formation du revenu. La relation entre la monnaie et les objets est une relation d’intégration qui défini le revenu lui-même, elle ne peut être défaite que dans la consommation. Les unités de salaire ne sont pas la contrepartie des biens physiques, elles les englobent. Pour obtenir les objets utiles, les titulaires de revenus doivent détruire la forme numérique qui les enveloppe en dépensant leur revenu. Il s’agit là encore d’un échange absolu, puisque le titulaire de revenu qui consomme ne fait que convertir la forme monétaire des biens en ces mêmes biens dans leur forme physique utile.

Etant donné qu’un même agent ne peut détenir en même temps les biens et leur forme monnaie, l’appropriation de l’utilité nécessite la destruction de sa forme monnaie lors d’un paiement. Sur les marchés des produits, on n’échange pas de la monnaie contre des objets utiles, le paiement consiste en la conversion de la forme monnaie en une forme physique par destruction de la première. Après le paiement, le pouvoir d’achat a disparu ; ne subsiste que l’objet qui est du même coup sorti du champ de l’économique et a perdu son utilité, c’est-à-dire qu’il est consommé.

Ce qui détermine l’espace économique, ce n’est pas la forme monnaie et ce n’est pas non plus l’utilité (ou le travail), c’est en réalité leur unité. Cette unité qui est la définition même du revenu en lequel chacune des deux formes conserve son autonomie. Autonomie qui se traduit par la distanciation dans le temps et l’espace de la production et de la consommation, et laisse la place au déroulement des diverses opérations qui caractérisent l’activité économique.

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SOCIOLOGIE / FUN-SYSTEM ÉTHIQUE HÉDONISTE ET AVATARS DU CAPITALISME par Jean-Marc REMY

« Qu’est-ce qu’il fait ? Le matin il sort du bungalow. Il regarde la mer. C’est beau. Non, c’est beau d’accord. Il regarde la mer. Bon. Il est sept heures douze. Il retourne dans le bungalow, il mange une papaye. Il ressort. C’est toujours beau. Il est huit heures treize… Et après ? Qu’est-ce qui se passe après ? A partir de là, tu dois m’expliquer le mot heureux » (Yasmina REZA, Une désolation).

Que cherche-t-on ? Le bonheur, bien sûr ! On ne s’interroge plus aujourd’hui que sur les « recettes » de ce qui est devenu la doxa consensuelle des temps modernes. Et pourtant l’accouchement de notre modernité se fit dans l’ascèse et le sacrifice (plus ou moins librement) consentis . Ce n’est qu’à la faveur de son avatar « fordiste » que le système capitaliste a dû conjuguer – non sans contradictions – la « besogne » productive et le « plaisir » consumériste. Concession à la critique « artiste » et contournement de la critique « sociale », le « fun-system », après avoir tout « récupéré » tourne aujourd’hui à vide. Nouvelle forme de contrôle social, l’injonction au plaisir vire au sacerdoce appelant de nouvelles transgressions. Les bacchanales « post-modernes » sont annoncées…

Le philosophe définit le bonheur (sa grande affaire) comme la totalité des satisfactions possibles (KANT). C’est dire qu’un plaisir, une joie, un bonheur ne font pas encore le bonheur : il faut encore que tous nos désirs soient satisfaits pour parvenir au bonheur (« un seul être vous manque…« ). Perspective idéale qui inspire le terreau philosophique dont notre époque est saturée : l’utilitarisme. Jeremy BENTHAM, son inspirateur, s’était employé dès 1781 à élaborer une « arithmétique » des plaisirs postulant que l’objectif de la société devait être la recherche « du plus grand bonheur pour le plus grand nombre« . On comprend mal aujourd’hui en quoi cette proposition – triviale pour nous – constituait, pour l’époque, une véritable révolution des esprits.

« Après l’assiduité au travail et la frugalité, rien ne contribue autant à la progression d’un jeune homme dans le monde que la ponctualité et l’équité dans les affaires » (B. FRANKLIN, Conseils à un jeune homme d’affaires, 1748).

 

BESOGNE ET ABSTINENCE : LE PREMIER « ESPRIT DU CAPITALISME »

 

C’est que le premier âge du capitalisme industriel fut d’abord marqué par l’ascèse – trait dominant de l' »habitus » protestant version calviniste. On reconnaît dans cette congruence (L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1905) le modèle développé par Max WEBER. Ce puritanisme fut, à l’en croire, le berceau de l’homo œconomicus… et, historiquement, un élément permissif du décollage capitaliste dès le XVIIème siècle. S’il s’opposait, avec une grande efficacité à la jouissance spontanée des richesses (freinant ainsi la consommation… au profit de l’épargne), il levait, dans le même temps, les inhibitions qui pesaient traditionnellement sur le désir d’acquérir (cf. la condamnation du prêt à intérêt par l’Église catholique). Bien plus, le dogme de la prédestination conduisait le fidèle à rechercher les signes de son « élection » dans l’accumulation des gains ! Ces dispositions psychologiques exceptionnelles (créer toujours plus de richesses… en s’interdisant la « dépense ») se sont révélées remarquablement adaptées à la phase d' »accumulation primitive » du capital requise par le nouveau mode de régulation économique qui s’étendra bientôt à toute la planète. Parallèlement, la valorisation d’un ethos de la besogne mettait à la disposition de l’entrepreneur bourgeois des « ouvriers sobres, consciencieux, d’une application peu commune, faisant corps avec une tâche considérée comme un but voulu par Dieu« .

Révolutionnaire dans ses implications, cette attitude ne s’inscrit pas moins dans une tradition philosophique qui a marqué tout le christianisme, à savoir que l’homme doit, en cette vie, se « purifier » du mal qui est en lui, s’affranchir des appétits corporels, en vue de libérer son âme qui pourra enfin goûter le bonheur après la mort. Ne procédait-on pas au XVème siècle à des autodafés collectifs où, sur des « bûchers de plaisir », chacun venait, en signe de renoncement, jeter aux flammes, cartes à jouer, livres, bijoux, parfums ? Il fallait, dans la tradition augustinienne, rappeler aux mortels l’insignifiance des plaisirs humains, « risibles » en comparaison des béatitudes promises au ciel. Observons que l’homo-soviéticus (cf. ZINOVIEV, L’avenir radieux) forgé – au prix que l’on sait – par la propagande du « socialisme dans un seul pays« , s’inscrivait dans cette même posture mortificatrice : se sacrifier aujourd’hui pour un « taux de croissance », et cela au nom de l’avenir sans nul doute « radieux »… des générations futures. En U.R.S.S. comme ailleurs, l’investissement requis par la première industrialisation ne pouvait se faire qu’au détriment de la consommation : sur le plan idéologique l’appel au  sacrifice – dans l’enthousiasme obligé – revenait à différer la jouissance…

Pourtant, MARX avait perçu la contradiction d’un système essentiellement fondé sur une dynamique de l’investissement. En termes modernes on dira que l’hypertrophie de l’offre – fondée sur l’exploitation du travail – ne pouvait que se heurter à l’atonie de la demande bridée tant par la faiblesse des salaires que par la disposition à l’épargne. Il annonçait donc – pour le monde capitaliste – crises de surproduction ou fuite en avant dans la guerre ou l’impérialisme. Prophéties abondamment confirmées… à ceci près que la « crise finale » n’a pas (encore ?) eu lieu…

Entretemps, en effet, la prescience de quelques marchands (Henri FORD en premier lieu qui décide de relever les salaires de ses ouvriers pour en faire des clients potentiels) mais aussi la pression sociale, relayée par des États interventionnistes au XXème siècle, auront permis l’avènement d’un nouveau mode de régulation du capitalisme : une production de masse appelait une consommation de masse. Il n’en allait pas que de la répartition : il convenait de libérer (bientôt d’exciter) le désir de « dépense ».

Il s’agit bien de désir… KEYNES – qui élaborera les fondements théoriques de cette mutation – avait bien lu FREUD qui lui a enseigné qu' »il y a des raisons particulières dans notre inconscient pour que l’or satisfasse des instincts très forts et serve de symbole« . Pont entre le présent et le futur, la richesse accumulée (le « fétichisme de la liquidité« ) se veut un bouclier contre la mort inéluctable. Vaine parade, selon KEYNES, qui dénonce ces modernes Midas dont le désir de « l’argent pour l’argent » conduit sûrement… à la ruine du capitalisme. Il faut donc – joyeusement ! – « dépenser » pour cet amoureux de la vie, des arts et du champagne ! Il le recommandera aux « ménagères » durant la crise des années 30. Mais il fallut attendre l’après-guerre pour que cette « fureur de vivre » libère pleinement – sur fond de rock’n roll et d’explosion publicitaire – la « société de consommation ». Ce furent les « trente glorieuses ».

« You can do anything… but lay off my blue suede shoe ! » (Elvis P.).

 

« ANNÉES POP », « ANNÉES FUN » : NOUVEAU SAVOIR-VIVRE

À L’USAGE DES JEUNES GÉNÉRATIONS

 

Convié au grand ballet des caddies et des gondoles, le consommateur contemporain est aussi invité, par des gimmicks publicitaires remixant à l’envie les slogans de 68, à ne plus « écouter que lui » : l’hédonisme, qui était il y a un siècle l’apanage d’un nombre réduit d’artistes antibourgeois est devenu la valeur centrale de notre culture. Jusqu’alors, la bourgeoisie avait introduit l’individualisme dans le domaine économique – n’hésitant pas à supprimer les rapports sociaux traditionnels – mais redoutait les expériences de l’individualisme moderne dans le domaine de la culture. Inversement, BAUDELAIRE, RIMBAUD ou Alfred JARRY exécraient la vie bourgeoise… Jean BAUDRILLARD a décrit cette récupération de la critique « artiste » par le système (La société de consommation) dans les années 70, tandis que Daniel BELL en soulignait déjà les nouvelles contradictions (Les contradictions culturelles du capitalisme, 1976).

C’est que si le principe de plaisir s’applique désormais au registre de la consommation, le travailleur, lui, est plus que jamais astreint aux exigences de la compétitivité, avivées bientôt par les « contraintes de la mondialisation »… Si l’impulsion est – aujourd’hui – au fondement de l’acte d’achat (désormais sur un simple « clic » !), le respect des normes, des procédures et de la hiérarchie sont de rigueur dans la sphère productive . « Just do it ! » : libération ou injonction ? Le slogan est réversible ! Si la culture se conjugue désormais avec le subjectivisme hédoniste, la sphère économique fonctionne toujours à la rationalité et à la performance. Consciencieux le jour, « bambocheur » la nuit… Cette schizophrénie est-elle un coin fatal susceptible de fissurer ce Nouvel esprit du capitalisme (BOLTANSKI) ?

Assurément, elle participe de l’anomie contemporaine (au sens de MERTON). En effet, tandis qu’autrefois les valeurs du devoir et de l’effort se déployaient dans toutes les instances de socialisation, de l’usine au foyer, en passant par l’Église, les jeunes générations sont aujourd’hui tiraillées entre la « fun-attitude » de leurs modèles de référence et les préconisations – bien peu « éclatantes » on le sait – de leurs enseignants ou de leurs employeurs : de quoi « halluciner » en effet !

A moins que – l’hypothèse en était perceptible dès la lecture du Système des objets de BAUDRILLARD (en 1968 !) – le « Fun-system » ne soit qu’une subtile forme de contrôle social…

« Dans le monde qui était le leur, il était presque de règle de désirer toujours plus qu’on ne pouvait acquérir. Ce n’était pas eux qui l’avaient décrété, c’était une loi de la civilisation… » (Georges PEREC, Les choses).

 

CONDAMNÉ AU PLAISIR…

 

Dans son « Essai sur le devoir de bonheur » (L’euphorie perpétuelle, 2000) Pascal BRÜCKNER attire notre attention sur le détournement d’une expression banale de la sociabilité quotidienne : « ça va ?« . Une légende veut que cette expression soit d’origine médicale : comment allez-vous à la selle ? Vestige d’un temps qui voyait dans la régularité intestinale un signe de bonne santé… Aujourd’hui le « ça va » machinal est parfois moins une formalité de routine qu’une manière de sommation : car il y a intérêt que ça aille dans une société où l’on est sensé explorer toutes les virtualités de la jouissance (d’ailleurs une enquête du Figaro Magazine établissait que 90 % des français interrogés – en 1998 – se déclaraient « heureux » – chiffre évidemment suspect !).

Condamné à être heureux : l’affaire est sérieuse, au point que toute une industrie s’y consacre désormais pleinement (« l’entertainment« ) et que les recettes du bonheur fassent l’objet d’un florissant marché (à la une de Biba Magazine : « Priorité au plaisir ! Si, si, vous pouvez faire mieux !« ). Pour BRÜCKNER, « la volupté est passée de l’état de promesse à l’état de problème« . On comprend que Jean-Claude GUILLEBAUD s’en prenne à La tyrannie du plaisir (1998), celle, par exemple, que distille sournoisement tel animateur d’émission pour pré-adolescents (« Fun-radio » !) stigmatisant sans vergogne la collégienne alarmée qui « n’a pas encore couché, même un peu ?« … A l’autre versant, cela donne… le Viagra bien sûr que la très « libérée » (mais bien « conservée ») Maryse WOLINSKI n’est pas loin de conseiller publiquement à l’infortuné (et ventripotent : quelle horreur !) Georges, son très médiatique époux, dans un ouvrage au titre pathétique : Nous serons toujours jeunes et beaux (en vente partout en ce printemps 2001). La « génération inoxydable » a pleinement assimilé le précepte utilitariste de la maximisation du plaisir… jusqu’à intégrer la fonction jusqu’à l’infini (terme mathématique pour désigner l’éternité). Les situationnistes avaient préparé le terrain dont les slogans – largement repris en mai 68 – fournirent la grammaire de ce nouveau Savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (titre du livre culte de Raoul VANEIGEM qui annonçait déjà : « Nous étions nés pour ne jamais vieillir, pour ne mourir jamais« ).

J.P. CURNIER peut bien dénoncer dans son récent Manifeste cette récupération, elle est au principe de la nouvelle croissance capitaliste qui associe son développement à la proposition de nouvelles manières de se « libérer »… par la consommation. L’offre de biens, par laquelle se réalise le profit étant par nature sans limite dans le cadre du capitalisme, le désir doit être sans cesse stimulé de façon à devenir insatiable (MARX l’annonçait : « la production ne produit pas seulement un objet pour le sujet, mais aussi un sujet pour l’objet« ). Une économie « pulsionnelle » qui requiert l’émancipation de l’individu du carcan de la communauté traditionnelle. Les obstacles sur la route de l’Éden étant levés, l’individu est assigné au bonheur : il ne peut s’en prendre qu’à lui-même s’il n’y parvient pas. Il n’est donc plus question de se dérober à cette contrainte du plaisir qui est l’équivalent, dans la nouvelle éthique, de la contrainte traditionnelle de travail… à ceci près que l’exploitation de la force productive était autrefois solidarisante, tandis que la possession d’objets ou la jouissance de services est individualisante. Narcissisme donc, mais, non singularité car il s’agit finalement de se conformer à des modèles (« top », il va de soi…) dans un processus grégaire où les médias, la mode et bientôt la science (molécules de rajeunissement, chirurgie esthétique…) déclinent les nouvelles normes (« nous avons trois modèles de nez…« ).

L’horreur pointe…

G. LIPOVETSKY (L’ère du vide) soulignait en 1983 l’ambivalence de ces années « pop » : les sixties parachèvent bien la logique hédoniste par une opposition virulente au puritanisme… mais elles mettent déjà en avant les idéaux « cool » (critique de la boulimie consommatrice, de la vie urbaine et centralisée du « cauchemar climatisé » prophétisé par H. MILLER) qui se développeront après les années de contestation. Se souvient-on qu’au moment de la crise du Golfe la chute des ventes a fait dire à certains que la « machine à désirer » était cassée (titre en couverture de L’Express : « La fin de la société de consommation« , novembre 1991). L’âge héroïque de l’hédonisme est derrière nous : le même LIPOVETSKI publiera dans les années 90 La fatigue d’être soi analysant la dépression nerveuse – véritable phénomène de société – comme le symptôme de ce désenchantement.

« Nous sommes de ceux qui regardent à dessein par la portière du wagon car nous aimons cette seconde si chargée qui brûle encore après que ce qui nous emporte a fui. Ah ! Le prix de cette escarbille » (René CHAR, Recherche de la base et du sommet).

 

HIC ET NUNC : RÉENCHANTER LE MONDE ?

 

FREUD avait prévenu : le bonheur – satisfaction soudaine de besoins exacerbés – ne peut être que fugitif (Malaise dans la civilisation). Clinquantes promesses, les mirages de la société de consommation s’étiolent dès qu’on croit les saisir. A la frustration des uns (le « seuil de pauvreté » ne cesse de s’élever dans une société « riche »…) répond la désillusion des autres : rien de plus fade qu’un besoin simplement assouvi. L’authentique jouissance naît du débordement, du dépassement des possibilités entrevues. Elle est, par définition, précaire : une concentration du processus vital, un « instant éternel »… C’est ainsi que Michel MAFFESOLI annonce l’avènement de l’individu post-moderne – « aventurier du quotidien » – qui ne projettera plus ses espoirs en d’hypothétiques idéaux lointains, ou dans l’accumulation des biens, mais s’emploiera à vivre, au mieux, au jour le jour, « une forme d’intensité existentielle« … Non plus consommation passive mais consommation festive. Retour du tragique (sous-titre de son livre paru en 2000, L’instant éternel)  ? Il y a un lien entre la prise de conscience de la réversibilité du « progrès », de la précarité de la vie et l’affirmation du droit à la sensualité et à la beauté. Citant CHARDONNE (« La vie est tragique, on demande qu’elle ne soit pas ennuyeuse« ), le sociologue français suggère que l’on renoue ainsi avec une certaine forme de sagesse antique (cf. son ouvrage antérieur L’ombre de Dionysos. Synergie de l’archaïsme et du développement technologique), l’ère post-moderne sera compulsive, ludique et tribale ! Commentant les nouveaux modes de vie urbain (sports de glisse, nuits festives…) et observant le retour à une certaine religiosité ambiante (orientalisme, astrologie…) MAFFESOLI salue le retour du « destin » qui vient définitivement rompre avec l’idée d’une maîtrise de l’histoire collective (l’avenir radieux…) ou individuelle (l’accumulation des points retraites…). Dans sa philosophie de la modernité, SIMMEL caractérisait l' »aventure » – forme contemporaine de l’expérience – comme une telle concentration du processus vital, une focalisation sur l' »ici et maintenant » : no future en somme.

Cette sociologie post-moderne (fort prisée aux États-Unis) n’a pas bonne presse en France. Elle a trop clairement partie liée avec l’individualisme et semble incapable de prendre en charge la « maison commune », le « vivre ensemble ». Derrière l’orgie pointe… l’anomie tant redoutée par les sociologues de l’intégration (DURKHEIM en tête). Pourtant cette nouvelle socialité, nouée autour d’objets nomades, de lieux festifs, marquée par des signes rituels, des pratiques sportives ou culturelles spécifiques offre de nouveaux supports identitaires, ciments du lien social. Et ces débridements festifs participent à l’élaboration d’une symbolique générale (ce qui unit à l’autre). N’est-ce pas DURKHEIM lui-même qui soulignait (Les formes élémentaires de la vie religieuse) le rôle fondateur de ces moments d’effervescence collective où chacun est engagé dans une participation symbolique : de l’authentique « refondation sociale » ! Et, vivant la ville comme une suite de « hauts lieux » de divers ordres (salles de concerts, magasins culturels, stades, places : chaque ville a ses lieux mythiques où « l’on se retrouve »…) les jeunes générations redécouvrent des territoires « totémiques » : lieux qui font lien… dans l’effervescence du plaisir partagé.

Fugaces fulgurances ? Cette nouvelle socialité s’accompagne de nouvelles formes de solidarité. Générosité dans l’action collective, conscience planétaire qui inclut les générations à venir. Denis DUCLOS montre comment ces « actions moléculaires » peuvent s’accorder et se propager, produisant des « réarrangements massifs et soudains » (ainsi de l’irruption de l’écologisme en politique). Tout se passe comme si, « dans certaines conditions de félicité » se produisaient des accès collectifs instantanés à d’autres façons de voir : « l’aventure, (c’est) la civilité en acte » (cf. son ouvrage De la civilité, paru en 1993) : salves d’avenir…

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MYTHOLOGIE / LES PLAISIRS DE PSYCHE par Stéphane TUPINIER

« Car telle est la fonction du conte : amener l’auditeur, en lui suggérant autre chose, à voir ce qu’il a devant les yeux« 

(Paul AUSTER, L’invention de la solitude).

Volupté, tel est le nom de la fille que Psyché, enceinte des œuvres d’Amour, met au monde après un fastidieux parcours, dans le joli conte raconté par Apulée au IIème siècle (L’âne d’or ou les Métamorphoses). Mythe singulier que celui de Psyché, repris seulement une fois – si on excepte les œuvres musicales – par LA FONTAINE en 1669 dans son « étrange monstre » en vers et en prose, Les amours de Psyché et de Cupidon. Dans ces deux versions, d’ailleurs, la légende n’est qu’un élément enchâssé dans un récit premier, les aventures érotico-mystiques du narrateur Lucius chez Apulée, la conversation galante des quatre amis dans les jardins de Versailles chez LA FONTAINE. On sait aussi qu’il en existe une version populaire dans le conte de La Belle et la Bête, publiée par Mme LEPRINCE de BEAUMONT en 1756…

Quel est le sens de ce mythe ? Quel est le sens d’un mythe en général ? A écouter PERRAULT, dans la préface de ses Contes, Psyché reste une « énigme impénétrable » et « tout ce qu’on peut dire c’est que cette Fable, de même que la plupart de celles qui nous restent des Anciens n’a été faite que pour plaire sans égard aux bonnes mœurs » ; ainsi on ne pourrait interpréter. C’est pourquoi, au-delà de la critique savante, nous nous efforcerons de l’approcher en douceur et de la laisser parler. Quels sont ses plaisirs ? Qui est-elle et que peut-elle nous apprendre ? Sans brusquer le mythe, mais au détour de ces deux auteurs, nous tenterons de la surprendre, elle et sa fille, son époux l’Amour et sa belle-mère Vénus. De la surprendre et de la voir par les yeux des peintres et des sculpteurs qui ont enrichi sa représentation.

 

LA LÉGENDE

 

Psyché, la plus belle et la plus jeune des trois filles d’un roi, désespérait son père de ne pouvoir la marier tant sa beauté faisait peur à ses prétendants. L’oracle consulté répondit qu’il fallait exposer la jeune fille sur un rocher où un monstre horrible devait l’enlever et l’épouser.

Emmenée par le souffle de Zéphyr dans un palais merveilleux, elle sent une présence mystérieuse auprès d’elle, c’est l’époux promis, Amour, qu’elle ne doit voir sous aucun prétexte. Là, Psyché attend chaque soir son arrivée et vit heureuse, au milieu des voix qui la servent.

Ses sœurs, jalouses de la fortune de leur puînée, la convainquent cependant qu’elle a épousé un serpent affreux : qu’elle enfreigne l’ordre qui lui avait été donné ! Une nuit, Psyché allume la lampe et blesse accidentellement le jeune dieu, qui s’enfuit.

Psyché est alors entraînée dans des errances sans fin qui la conduisent à subir quatre fois la colère de Vénus : elle doit successivement trier un monceau de graines, ramasser la laine de brebis redoutables, remplir une fiole de l’eau qui alimente le Styx, aller chercher, chez Proserpine elle-même, la boîte contenant un peu de sa beauté.

Ayant ouvert la boîte, Psyché tombe dans un profond sommeil, mais Amour, guéri, obtient la permission de l’épouser et de l’admettre sur l’Olympe où naîtra leur fille.

 

LES PROTAGONISTES

 

Avant Psyché, si peu présente dans les récits mythologiques – elle ne bénéficie pas, hélas, des prestigieuses références de ses aînées – il y a Vénus, son fils, Amour, et une autre figure féminine, plus délicate que nous lui associons irrésistiblement.

Vénus, l’Ishtar des Sumériens, la déesse-mère principe de toute vie, est au cœur d’un syncrétisme particulièrement fécond et surdéterminé que l’on retrouve chez Apulée lui-même : « Me voici donc, moi, la mère antique de la nature, moi, l’origine première des éléments, moi, la nourricière de tout l’Univers…” (Mét, IV, 30), rappelant l’invocation à Vénus qui ouvre le De Natura Rerum de LUCRÈCE.

Reine des plaisirs, Vénus est celle qui aime, est aimée. Son mythe comporte, comme celui de Psyché, une descente aux enfers et une initiation. L’astrologie nous enseigne en outre qu’elle est la déesse de l’attraction instinctive et voluptueuse, qu’on lui associe le sens du toucher : « Son règne est celui de la tendresse et des caresses, du désir amoureux et de la fusion sensuelle, de l’admiration heureuse, de la douceur, de la bonté, du plaisir autant que de la beauté » (Dictionnaire des symboles).

De son fils Eros, qu’elle conçut peut-être, mais rien n’est moins établi, avec son époux légitime, Héphaïstos, nous retiendrons surtout qu’il est soumis lui-même à la blessure d’amour qu’il inflige. Assujetti au désir, il manifeste une certaine passivité. Comme le notent Giulia SISSA et Marcel DETIENNE, l’homme est pris par la beauté de la femme, tel Anchise subjugué par Aphrodite : « Car l’amour plie sous la loi du désir tout ce qui est mouvant et vivant : les dieux, les mortels, les animaux de la terre et des mers » (La vie quotidienne des dieux grecs).

Chez Apulée, il est certes, le « daimôn » du cosmos, mais surtout un mari inégal : parfois tendre (il aime Psyché), parfois sentencieux (il l’accable de recommandations et de conseils pour qu’elle résiste à la curiosité de le voir), il devient carrément ridicule quand on le voit pleurnicher dans sa chambre après la blessure causée par Psyché, réalisant qu’il a désobéi à sa mère : « Pendant que Psyché, tout entière à sa quête de l’amour, parcourait les nations, lui, souffrant de la blessure que lui avait faite la lampe, était couché, gémissant, dans la chambre de sa mère » (V, 28).

L’Amour gémissant… Psyché a plus d’allure qui enchaîne avec courage les épreuves (au nombre de quatre) imposées par Vénus. Elle a d’ailleurs toujours regardé avec lucidité le destin dans les yeux, nous rappelant ainsi une autre héroïne, Ariane. Deux images nous semblent pouvoir être superposées, Psyché, amenée par ses parents en haut du rocher terrible déclarant : « J’ai hâte de conclure ces noces joyeuses, j’ai hâte de voir ce noble mari qui sera le mien. Pourquoi tarder, pourquoi me dérober à la venue de Celui qui est né pour la perte du monde entier ? » (Mét, IV, 33), Ariane, abandonnée par Thésée sur le rivage de Naxos, éperdue, la robe relevée sur sa jambe nue, lançant ses imprécations contre l’infâme : « Ainsi tu ne m’as emmenée loin des autels de mes pères que pour m’abandonner sur une plage déserte, perfide, perfide Thésée ! Ainsi tu fuis, sans craindre la puissance des dieux, ingrat, et tu emportes à ton foyer ton parjure maudit ! (…) Ce n’est pas ce qu’autrefois m’avait promis ta voix caressante, ce n’est pas là ce que tu me faisais éperdument espérer, mais une joyeuse union, mais un hymen qui comblerait mes vœux ; autant de vaines paroles que les vents dissipent dans les airs » (CATULLE, Poésies, 64).

Douceur et rage, résignation et dignité, telles sont les qualités contradictoires et communes à ces deux sœurs d’infortune que nous ne rapprochons pas par hasard : n’ont-elles pas fini toutes deux sur l’Olympe, Ariane, sauvée par Iacchus (Dionysos), Psyché, dans les bras d’Amour, retrouvé ?

 

PSYCHÉ INITIÉE ?

 

L’apothéose de Psyché, les épreuves qualifiantes franchies successivement par la jeune fille peuvent inviter à une lecture herméneutique du mythe. Si on y ajoute que psyche signifie l’âme, autrement désignée par anima, souffle, en latin, on tire la légende vers une interprétation platonicienne, voire chrétienne. L’amour n’est pas seulement plaisir d’amour, il est aussi élan vers l’autre, possession plus haute et plus durable, mort, renaissance.

Soit. Il semble cependant que la dénaturation du mythe ne soit pas loin quand il aboutit à la suppression de Psyché. Ainsi cette représentation de CHAUDET, au début du XIXème siècle qui sculpte un seul personnage : l’Amour qui, à genoux, saisit un papillon par les ailes… On apprécie l’allégorie retrouvant les valeurs antiques (dans les croyances romaines, l’âme était représentée sous la forme d’un papillon qui s’échappait du corps du mourant avec son dernier soupir, et le mot grec signifie aussi « papillon »), mais Psyché a disparu.

« Les amours de Psyché et de Cupidon sont un roman de l’interrogation et du savoir » affirme Jean-Luc GALLARDO dans Le spectacle de la parole, mais, il le reconnaît, cette lecture est beaucoup plus le fait de la mise en fiction (les quatre amis pour LA FONTAINE) que de la légende elle-même. Ceci est confirmé dans l’Ane d’or : c’est dans l’initiation finale du narrateur Lucius recevant, ébloui la vision de la Déesse aux multiples noms (le vrai est « Isis reine »), que Nerval puise l’illuminisme de Sylvie : « (…) – Quelque chose de l’époque de Pérégrinus et d’Apulée. L’homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer de la main de la belle Isis« .

Nulle trace de Psyché. Nous ajouterons que ni dans l’Âne d’or, ni dans Les amours de Psyché et de Cupidon de LA FONTAINE les péripéties subies par l’héroïne ne peuvent être prises au sérieux. Bien sûr, il y a « catabase » : descente aux Enfers, mais l’effet éventuellement mystique de l’épisode est totalement ruiné par le merveilleux invraisemblable (une tour parle et lui conseille d’emporter trois galettes d’orge pour « occuper » Cerbère le temps d’aller récupérer la boîte de Proserpine…). Quant à l’apothéose de Psyché, c’est-à-dire son admission sur l’Olympe, voici comment nos deux auteurs la décrivent : « Après ce discours, il ordonne à Mercure de convoquer sans délai tous les dieux à l’assemblée, ajoutant que si l’un d’eux manquait à cette convocation des puissances célestes, il aurait à payer une amende de dix mille sesterces » (Mét, VI, 23). « La déesse (Vénus) n’y manqua pas, et voulut que notre héroïne couchât avec elle cette nuit-là ; non pour l’ôter à son fils : mais on résolut de célébrer un nouvel hymen, et d’attendre que notre belle eût repris son teint. Vénus consentit qu’il lui fût rendu ; même qu’un brevet de déesse lui fût donné, si tout cela se pouvait obtenir de Jupiter » (Les amours de Psyché et de Cupidon).

Quand on l’alourdit, le mythe se dérobe, c’est que nous avons toujours à l’esprit l’avertissement de Phèdre, décrivant la démarche interprétative adéquate à la lecture de la mythologie (il parle des supplices infligés au Tartare à Ixion, Sisyphe, Tantale, Tityos) : « C’est à dessein que les Anciens ont déguisé la vérité, pour que le sage la reconnût et que le novice se méprît » (Fables, A, 5).

 

L’ÉDUCATION DE PSYCHÉ

 

Revenons aux auteurs. Le véritable « sujet » de la version de LA FONTAINE est indiscutablement le plaisir et en cela il nous livre une clé capitale pour la compréhension de la légende.

Le récit poétique est placé sous le signe de ces mots déclinés à l’infini : plaisir, plaire, douceur, volupté, rêverie…, du début (le mot « plaisir » est présent dès l’incipit), à la fin, où l’on retrouve la fille de Psyché dans le fameux « Hymne à la volupté » :

« O douce Volupté, sans qui, dès notre enfance,

Le vivre et le mourir nous deviendraient égaux

Aimant universel de tous les animaux,

Que tu sais attirer avec violence !« .

On objectera qu’il s’agit pour LA FONTAINE de développer un idéal esthétique et que pour reprendre les mots de Jean-Luc GALLARDO : « Psyché offre un mythe à la création littéraire » (Le spectacle de la parole). Mais l' »Hymne à la volupté » clôture le récit enchâssé et non le discours des quatre amis et d’autre part LA FONTAINE nous y livre plus qu’un manifeste baroque, un idéal de vie, raffiné, et tenant en équilibre les contraires :

« Volupté, Volupté qui fut jadis maîtresse

Du plus bel esprit de la Grèce,

Ne me dédaigne pas, viens-t-en loger chez moi ;

J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,

La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien

Qui ne me soit souverain bien,

Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique« .

Enfin, Psyché elle-même nous invite à considérer les avantages du sommeil, de l’abandon au rêve où elle est souvent plongée, n’ayant pas la permission de voir son mari, seulement celle de le toucher et de l’entendre. Cependant, chez LA FONTAINE, elle souffre du manque, elle progresse, apprenant petit à petit la perception subtile de la douleur dans le plaisir : « Psyché commençait à ne plus agir en enfant. (…) Ne doutez point que ces peines n’eussent leurs plaisirs de sorte qu’on peut dire que ce qui manquait à sa joie faisait une partie des douceurs qu’elle goûtait en aimant« .

Éduquée, donc, par Cupidon lui-même qui lui livre parcimonieusement ces petits secrets de vie (c’est Cupidon qui parle) : « Premièrement, tenez-vous certaine que du moment que vous n’aurez plus rien à souhaiter, vous vous ennuierez« .

On peut donc lire la légende dans la version de LA FONTAINE comme un apprentissage de Psyché, sous l’autorité de son époux, une éducation au plaisir que Psyché éprouve sans vraiment le goûter dans la première partie, perd à cause de sa curiosité, reconquiert à force de dévouement dans la seconde.

 

LA VÉRITABLE PSYCHÉ

 

Où est l’erreur de Psyché ? Interrogeons la source, le personnage d’Apulée dans sa simplicité.

La bascule du récit, celle qui le fait plonger dans le désenchantement nous fournit un point d’ancrage pour cette analyse. A lire Apulée, on constate avec stupeur que son récit exonère totalement Psyché d’une quelconque faute : « Mais, tandis que toute émue de cet immense bonheur (la contemplation d’Amour), elle s’abandonne, le cœur défaillant, la lampe, soit abominable perfidie, soit qu’elle connût aussi le désir de toucher un corps si beau, et, en quelque sorte, de lui donner un baiser, laissa tomber du bout de sa flamme une goutte d’huile bouillante sur l’épaule droite du dieu… » (Mét, V, 23).

Psyché, dans Apulée, n’est d’ailleurs nullement désireuse d’enfreindre l’interdiction de voir son époux : elle ne « chute » dans le doute et l’envie que par l’intervention, tout extérieure, de ses sœurs. Bien plus, c’est elle qui les gronde et invente un mensonge pour les faire patienter. Mais elle ne sait pas mentir : « Alors, Psyché, dans son extrême simplicité, oubliant ce qu’elle a dit auparavant, imagine une nouvelle invention… » (Mét, V, 15).

Ses sœurs auront beau jeu de la piéger. Mais Apulée n’a de cesse de minimiser sa responsabilité, Psyché a seulement été le jouet du destin. Personne ne l’a éduquée, elle n’apprend rien et peut faire sien l’avertissement de L’Amour : « Défiez-vous du dehors !« .

La légende racontée par Apulée n’a donc pas de sens, sa structure est bien cyclique et non dialectique, dans la mesure où la deuxième partie « désenchantée » n’apporte aucun éclairage, aucune justification précise des épreuves subies par Psyché.

D’ailleurs, plus que le fil de l’histoire, les moments de bonheur simple, les scènes tendres et presque quotidiennes inspirent les représentations plastiques : Amour au lever du jour quitte sa compagne sans l’éveiller dans un tableau de DAVID.

Un détail propre à Apulée confirme cette importance de la première partie. Psyché, dans l’Âne d’Or, est enceinte dès le début du récit et c’est Amour qui est le messager de la bonne nouvelle : « Car nous allons bientôt augmenter notre famille et ce ventre qui est encore celui d’une enfant porte aujourd’hui pour nous un autre enfant qui, si tu sais garder le silence, sera un dieu, si tu le révèles, sera mortel » (Mét, V, 11).

Ce n’est pas pour accéder à une possession plus haute que Psyché acceptera l’errance et les épreuves, mais pour sa fille.

Et Volupté ? Comme le conte pour Paul AUSTER, elle était là et il n’y avait qu’à ouvrir les yeux. Là dans l’haleine paisible de Zéphyr qui transporte Psyché. Là dans la musique et les chants qui résonnent au palais d’Amour. Là dans les étreintes, toujours incomplètes, de son mari, « Car à défaut des yeux, il était merveilleusement présent à ses mains et à ses oreilles » (Mét, V, 5).

Ne pas voir, mais entendre et toucher : le mythe de Psyché, c’est avant tout le baiser qu’elle échange avec Amour et rien ne le représente mieux que les gracieuses arabesques du groupe de marbre de CANOVA, tendres, légères, sensuelles.

Que la légende de Psyché contienne une vérité révélée, nul ne le croit, surtout pas Apulée qui parsème son récit d’invraisemblances, de clins d’œil, de scènes burlesques. Mise à distance également chez LA FONTAINE, pour qui l’histoire est un prétexte à développer un hédonisme souriant. Ni débauche, ni ascèse pour cet auteur, il est illusoire et vain de résister à l’amour : il faut vivre et non se préparer pour une autre vie.

La Psyché d’Apulée, elle, décline ces plaisirs immédiats, imparfaits mais intenses, un chatouillement parfois.

Immanence de la volupté, sensibilité, douceur, la leçon est simple et lumineuse : Psyché et sa fille, l’âme et le plaisir, nous font la vie moins rude.

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LITTERATURE / DU DESIR AU PLAISIR… par Anne BERTONI

« Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes curieusement ;

qu’il n’y ait mer, rivière ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons;

tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes, et fructices des forêts, toutes les herbes de la terre,

tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tout Orient et Midi, rien ne te soit inconnu« 

(RABELAIS, Pantagruel, Chapitre VIII).


Le désir : la convoitise, l’envie, le « goût de ». Mais finalement, que désire-t-on, pour quels motifs agissons-nous lorsque nous nous disons mués par le désir ? S’agit-il uniquement d’objets au sens large du terme, que l’on souhaite posséder, y-a-t’il intérêt à désirer ce qui fait déjà partie de notre environnement ?


LE DÉSIR DE CONNAÎTRE 

 

Si l’on pose d’abord le postulat du désir comme envie, il faut convenir que c’est du manque qu’il faut traiter. Quelque chose fait défaut à l’équilibre, on souhaite l’obtenir afin de retrouver une stabilité personnelle. Mais le désir est-il pulsion immédiate ou plutôt le fruit d’images accumulées qui donnent naissance à ce besoin de conquérir un territoire encore vierge ? Que désire-t-on ? A dater de quel moment un individu sait-il qu’il a le désir de quelque chose ?

Peut-on désirer ce dont on ignore l’existence ? Les débuts de la Renaissance, période d’activité foisonnante, marquent également les premiers grands voyages qui feront envisager notre planète bleue comme une terre aux ressources immenses. COLOMB, Vasco DE GAMA, MAGELLAN offrent à la réflexion et à l’imagination des horizons nouveaux. La soif et le désir de connaissance existent donc si on les amorce. L’apparition de l’imprimerie, « sœur des Muses et dixième d’elles » (DU BELLAY), facilite évidemment les échanges et les envies de découvertes. Pourtant, il semble important de définir davantage cette notion de désir ; si on désire ce que l’on n’a pas, il faut en revanche posséder au moins cette chance d’obtenir ce qui nous fait défaut. Ainsi, corrélative au désir, la notion d’espoir. On dit par lieu commun que ce dernier fait vivre, simplement parce qu’il permet le fantasme et donne à certains d’entre nous, parfois, de solides raisons d’exister. Désirer, c’est rêver à l' »inaccessible étoile« , transcender un rapport au monde dans ce qu’il pourrait avoir de meilleur. Envisager une forme de perfection.

De toutes les sources littéraires, la poésie est sans doute celle qui exprime le mieux le plaisir au travers de la métrique, de la liberté des vers, de cette alchimie unique qui fait rimer l’idée avec le mot.

« (…) Là est le bien que tout esprit désire

Là le repos où tout le monde aspire

Là est l’amour, là le plaisir encore« 

(DU BELLAY, L’Idée, L’Olive).

Évidemment, le désir du Beau rappelle ici la doctrine platonicienne ; effectivement, la philosophie grecque instaure, entre autres, les bases d’un besoin de dépassement de l’individu ; l’allégorie de la caverne chez PLATON montre bien que le corps empêche l’expression totale de l’individu et ce sonnet de DU BELLAY n’est pas exempt de cette nostalgie d’une âme allégée de son véhicule qui pénétrerait enfin le domaine des Idées.

On désire alors l’âme comme souffle de vie, comme l’étincelle jaillissante de la créativité. Parallèlement, le désir d’harmonie idéaliste épouse celui d’avec la nature. C’est l’éternel souci humain : s’ériger au-dessus de l’animal mais faire corps avec les éléments qui l’ont fait naître. Désirer, c’est avant tout, à la Renaissance comme en tout temps, vouloir s’intégrer de manière idéale au monde. Vouloir transcender sa condition, c’est aussi pour l’individu reconnaître sa fatuité et les faiblesses de sa condition :

« Rochers, bien que vous soyez âgés

De trois mille ans, vous ne changez

Jamais ni d’état ni de forme

Mais toujours ma jeunesse fuit

Et la vieillesse qui me suit

De jeune en vieillard

me transforme« 

(RONSARD, Odes, IV, 10).

Désir, élévation, puis nostalgie d’un éternel retour au temps. Si les auteurs du XVIème siècle célèbrent la Nature, il faut sans doute y voir, en dehors du désir de respecter les modèles anciens, un besoin de reconnaissance pour le monde. En effet, l’observation permet au poète de ne pas se complaire dans une supériorité intellectuelle mais de sans cesse rappeler que l’homme est avant tout un élément parmi tant d’autres. C’est le désir de participer, et peut-être le point d’orgue à l’instinct vital animé par les Muses.

Par conséquent, le désir de l’autre va de soi ; il s’intègre au vœu d’harmonisation du poète. Désirer l’autre, c’est tout faire pour conjurer la finalité mortelle de la condition humaine, c’est une autre forme de transcendance et un besoin de reconnaissance. Magnifié, celui-ci permet à certains de persister dans l’existence, laisser l’amour alors qu’on meurt, même dans son souvenir, c’est extérioriser le témoignage d’un passage dans la vie. Désirer alors, c’est un peu se désirer soi-même.

« (…) Je serai sous la terre,et, fantôme sans os,

Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;

Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain ;

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie« 

(RONSARD, Sonnets pour Hélène, II, XLIII).

La poésie est l’écriture du désir. On pourrait choisir d’autres temps, différents auteurs, tout donnerait cette même impression de « vouloir ». L’originalité de DU BELLAY et RONSARD réside, entre autres, à l’époque à laquelle ils appartinrent. A savoir que leur désir d’élévation poétique est réellement le fruit de diverses influences qui font du poète un individu d’expérience et sa vie le terrain de ses propres tentatives. Il serait hasardeux et sans doute inexact de prétendre qu’ils ont désiré leur mort, mais en tous les cas, ils choisirent de l’observer : à travers les siècles, ils transmettent un des plus beaux cadeaux qui soient. Leur désir de curiosité, intact, et parfois davantage :

« (…) Si les hommes pensaient à part eux quelquefois

Qu’ils nous faut tous mourir et que même les Rois

Ne peuvent éviter de la Mort la puissance

Ils prendraient en leurs cœurs un peu de patience.

Sommes-nous plus divins qu’Achille ni qu’Ajax

Qu’Alexandre ou César, qui ne se surent pas

Défendre du trépas bien qu’ils eussent en guerre

Réduite sous leurs mains presque toute la terre (…) ? »

(RONSARD, Les Hymnes, Livre III).

 

LA MISE EN SCÈNE DU DÉSIR 

 

Dès lors le plaisir, pourrait-on penser tout d’abord, est l’aboutissement créatif du désir, sa mise en actes. Ainsi, de RONSARD ou DU BELLAY à RACINE et MOLIÈRE, il n’y aurait qu’un pas et quelques dizaines d’années. Si cela était, tout serait harmonieux et on le saurait.

En effet, le désir est magnifié dans la forme tragique du théâtre, et ce, depuis SOPHOCLE (Vème siècle avant notre ère) qui, par les nouveautés qu’il imposera au genre, laissant notamment de plus en plus de place au débat, introduisant un troisième acteur, augmentant le nombre des choreutes, fera littéralement descendre le désir « du ciel sur la terre » : désir d’aimer, de tuer, mais désir fatal en tous les cas où la volonté, jumelle du désir, motive chacun des actants et le précipite la plupart du temps dans les méandres de la passion. La confusion humaine entre le désir et la possession trouve ainsi ses premiers échos dans les lignes de l’auteur antique.

« Dejantre – (…) Mon prétendant n’était autre que le fleuve Achèlôos, et, pour demander ma main à mon père, il se rendait visible tour à tour sous forme de taureau, d’un dragon aux replis chatoyants et d’un homme à tête de boeuf, dont le menton touffu laissait jaillir des fontaines d’eau vive ! Pourvue d’un tel prétendant, pauvre fille que j’étais ! Je n’avais qu’un désir : être morte avant le jour de mes noces » (SOPHOCLE, Les Trachiniennes, Prologue, 9-16).

« Antigone – (…) Je n’ai pas d’ordre à te donner. D’ailleurs, même si tu te ravisais, tu ne me seconderais pas de bon cœur. Fais donc ce qu’il te plaira : j’ensevelirai Polynice. Pour une telle cause, la mort me sera douce » (SOPHOCLE, Antigone, Prologue, 69-72).

Pour Dejandre et Antigone, la mort, face au désir, n’est rien. C’est peut-être là que ce dernier se mue en volonté inébranlable. On souhaite la mort, de toutes les manières on ne la craint pas, elle ne constitue plus une adversaire effrayante puisque la tragédie est fondée sur la base même du rapport entre les dieux et les hommes et l’inextinguible espoir de ceux-ci de pouvoir atteindre à la perfection de l’Olympe sans quitter leur condition humaine. De ce point de vue, on peut envisager, peut-être, que la tragédie soit une variation sur le thème du leurre quant à la maîtrise du destin personnel.

« Oedipe – (…) un langage aussi effronté, espères-tu qu’il restera impuni ?

Tiresias – Je suis au-dessus de tes menaces, car je porte en moi la vérité vivante.

Œdipe – La vérité ? Et qui te l’aurait enseignée ? Je doute que ton art y soit pour quelque chose« 

(SOPHOCLE, Œdipe Roi, premier épisode, 354-357).

Sans doute le personnage d’Œdipe reste-t-il le plus prégnant, car, en dehors du mythe qu’il crée, ou plutôt, comme une explication à cela, il semble réunir tous les processus du désir : envie de conquête de territoires, envie de régner, envie sexuelle, fût-elle de sa propre mère. A la relecture de la pièce de SOPHOCLE, le personnage est mieux compris s’il est éclairé, noyé sous son désir kaléidoscopique, aveuglé par sa propre volonté de puissance. C’est pourquoi il n’est pas antipathique, mais au contraire plongé dans une telle douleur, un tel pathos du désir, qu’il transgresse ainsi, sans vergogne et sans conscience, les plus grands interdits. L’exemple ci-dessus pourrait donc faire figure d’archétype, au sens où on voit Œdipe, Roi, certes, mais qui menace un devin… Cela déclenchera d’ailleurs la colère de ce dernier, et les révélations tragiques des actes irréparables du Roi de Thèbes.

Mais il faut se garder de voir en Œdipe un hédoniste ; il préfigure en revanche la victime de ses propres désirs. Non, pour rencontrer, en apparence, celui qui n’obtient de plaisir que dans un désir sans cesse renouvelé, il faudra attendre Tirso DE MOLINA avec El Burlador de Sevilla et MOLIÈRE avec Dom Juan. Mais l’hédonisme, et celui du héros de MOLIÈRE, posent problème : comment peut-on croire au désir pour le désir, comment le plaisir peut-il naître simplement de l’idée ? Ici, en dehors des querelles suscitées par les intentions de MOLIÈRE au XVIIème siècle, une étrange question se pose, et l’on pourrait penser que c’est pour cela, aussi, que Dom Juan est devenu un mythe. En effet, en préambule, il était question du manque lié à la notion de désir. Se pourrait-il qu’intrinsèquement soit imbriquée celle du plaisir, à savoir que certains êtres ne connaissent le plaisir que dans sa simple idée ? Actualisé, établi, le désir deviendrait alors inutile, fade, sans intérêt.

« Dom Juan – Ah ! N’allons pas songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite par celui même qu’elle vient épouser ; (…) Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre et faire éclater plus d’amour. (…) Oui, je ne pus souffrir d’abord de les voir si bien ensemble ; le dépit alarma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la délicatesse de mon cœur se tenait offensée (…) » (MOLIÈRE, Dom Juan, I, 2, 150-158).

La plupart des critiques ont toujours vu en Dom Juan un infatigable séducteur, jamais rassasié de conquêtes. Cette pièce est classée dans les plus célèbres comédies de l’auteur, et pourtant, si l’on s’attache au champ lexical du passage précédent, on retrouve le vocabulaire propre à la tragédie et à l’expression de la passion. Le héros, ici, à l’instar des personnages grecs, trouve son plaisir, non dans l’expression du désir, mais dans le souhait de s’accaparer ce qui pourrait être toujours au-delà du commun, ce qui est de l’ordre de l’exceptionnel. Ainsi, dans le même acte, Done Elvire, femme exceptionnelle, mais de morale classique, se voit-elle rejetée sans ménagement par Dom Juan.

Mais alors, il n’y aurait que de grands désirs, mis en scène ? A la même époque, RACINE, à travers Phèdre, remet au goût du jour les passions antiques. Dès le second acte de la tragédie, le ton est donné et l’héroïne, dans la même pulsion, avoue son amour au fils de Thésée, son mari, et devant la gêne du jeune homme tente de se suicider. On peut s’interroger sur les motivations qui poussent une souveraine à commettre une telle imprudence. Quant à la notion de désir, elle doit être bien forte pour contrecarrer le protocole et la morale, bien qu’Hyppolite ne soit pas son fils. Phèdre souhaite-t-elle accéder au plaisir en agissant de la sorte ? On peut en douter, et ici, il semblerait davantage qu’il ne faille pas considérer le plaisir comme une conséquence recherchée du désir. Celui-ci se suffit à lui-même et c’est peut-être dans sa frustration qu’il trouve son paroxysme. De là à y voir une forme de masochisme

« Phèdre – (…) Compagne du péril qu’il vous fallait chercher

Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher

Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue

Se serait avec vous, retrouvée ou perdue« 

(RACINE, Phèdre, II, 5).

Sans plaisanter, on remarquera également que pour ces héros tragiques, auxquels on peut inclure ici Dom Juan, les rivages du plaisir sont unis à un « entre-monde », une zone qui délimite le territoire des mortels de celui des dieux et par conséquent, celui des vivants de celui des défunts. Le plaisir est de l’ordre de l’au-delà, c’est pourquoi, souvent, l’idée de mort avoisine celle de l’assouvissement agréable. Loin du jugement moral, le plaisir humain peut s’ébattre. A croire donc qu’il est forcément coupable.

 

« CET OBSCUR OBJET DU PLAISIR…«  

 

La Princesse de Clèves en 1678 permet une transition romanesque entre les archétypes de la tragédie classique où le désir est magnifié dans la douleur mais demeure semi-divin et une forme d’actualisation du désir. Madame DE LA FAYETTE rapproche la narration d’une vérité plus probable.

« Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous plaît-il ? Qu’a-t-il fait pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller jusqu’à votre cœur ?« 

(Madame DE LA FAYETTE, La Princesse de Clèves, 1678).

Dans ce passage, le désir et le sentiment masculins naissent des aveux mêmes de l’infidélité d’une épouse. Finalement, la sincérité paie et ouvre plus de crédit au désir douloureux qu’aucune autre fourberie. Mais de plaisir, il n’est encore guère question. D’un côté, la Princesse se morfond d’abord dans la passion platonique pour le duc de Nemours ; de l’autre, M. de Clèves idéalise la franchise de sa femme. On pourrait alors aller jusqu’à comprendre que le désir est encore moins proche du corps que dans la tragédie racinienne par exemple, et plus près d’une forme intellectuelle.

Mais, heureusement, le propre de l’être humain est de savoir évoluer. Avec le XVIIIème siècle, le désir se déculpabilise chez l’individu. Les travaux de la Préciosité qui, s’ils ne furent pas exempts de quelques excès (stigmatisés au siècle précédent dans les Précieuses ridicules de MOLIÈRE, par exemple), donnèrent naissance à une première liberté d’expression du plaisir.

« Cultiver les plaisirs de mes sens fut dans toute ma vie ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus important. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport« 

(CASANOVA, Histoire de ma vie, Préface, Volume 1, XIV-XVI).

Si Madame DE LA FAYETTE ouvre la brèche du genre romanesque avec son œuvre, les écrits de Casanova, eux, se débarrassent des formes académiques de la pensée. L’auteur semble avoir conservé toute la nature d’une écriture rabelaisienne et modernisée le genre par la force du témoignage épicurien.

« Quel goût dépravé ! Quelle honte de se le reconnaître, et de ne pas en rougir ! Ce critique m’excite à rire. En grâce de mes gros goûts, je suis assez effronté pour me croire plus heureux qu’un autre, d’abord parce que je me trouve convaincu que mes goûts me rendent susceptible de plus de plaisirs » (Ibid.).

On s’éloigne ici de la figure de Dom Juan rattrapé par la morale du Commandeur. CASANOVA raconte et ce qui importe ici, plus que la réalité du personnage en soi, c’est la valeur de la narration. Il ne s’agit plus de mettre en scène, mais de faire part d’un « vécu ». Et c’est le récit du plaisir pur qui associe toutes les « trouvailles » du jouisseur défait du sentiment de culpabilité.

« Dieu ne peut exiger de ses créatures que l’exercice des vertus dont il a placé le germe dans leur âme, et il ne nous a rien donné à dessein que pour être heureux (…) » (Ibid.).

En outre, c’est comme si la pensée elle-même s’effaçait derrière le culte de la jouissance. La seule quête de CASANOVA est la recherche de supports nouveaux, sexuels, gastronomiques, qu’importe, du moment que le désir s’assouvit enfin dans le plaisir. « Amour et liberté : le romantisme saura donner des accents tragiques à ces deux passions, mais le XVIIIème siècle laisse encore savourer la douceur de vivre, sans aucun pathétique » (Camillo FIDATE, alias Iiona KOVÀCS, maître de conférences, université de Budapest et Szeged, professeur invité à l’ENS, préfacier de CASANOVA, Plaisirs de bouche, Librio). Bien sûr, il existe une littérature érotique et pornographique. Mais il semble plus pertinent de s’intéresser à ce qui fait la notion du désir et à celle du plaisir en général. Associer uniquement le sexe à l’idée de jouissance serait pour le coup réducteur et exprimerait, plus que tout, un lieu commun. Libérer sa pensée est sans doute le premier acte intellectuel de jouissance. A travers la littérature, dit-on assez ce bonheur, cette richesse de pouvoir mettre des mots sur des envies, des fantasmes, exprime-t-on vraiment le lien physique de la plume au corps ?

Aux XXème et XXIème siècles, parmi le florilège d’œuvres qui nous est proposé, deux, en particulier, retiennent l’attention.

« Son projet était d’obtenir des substances totalement nouvelles, afin de pouvoir créer, au moins, quelques-uns des parfums qu’il portait en lui » (Patrick SÜSKIND, Le Parfum. Histoire d’un meurtrier, 1ère partie).

Cette oeuvre tient une place à part dans l’expression du désir et du plaisir. Elle relève, tout comme celle de CASANOVA, d’une marginalité et pousse encore plus loin le théorème de la particularité du désir de chacun. En effet, dès le titre, deux termes antithétiques sont associés, l’un faisant appel au champ lexical de la douceur, du bien-être, l’autre à celui de la mort. Pourtant, on est loin du tragique racinien, et même des premières tentatives d’écriture sur le désir. Ici, celui-ci est avant tout une affaire d’isolement, d’incompréhension du monde extérieur pour le « héros » qu’est Grenouille. Une forme de maladie, qui évoque peut-être le côté obsessionnel des serial-killer contemporains (on peut penser notamment au Silence des Agneaux, lorsque Anthony HOPKINS découvre à quelques mètres de distance, la fragrance du parfum porté par Jodie FOSTER…). Là aussi, le plaisir est libéré, la puanteur devient odeur délicate et la monstruosité, une pure merveille. C’est peut-être là le secret du personnage central de l’œuvre : la puissance de posséder en soi les plus grandes qualités du chercheur et les traits monstrueux de l’assassin. De ce point de vue, le plaisir extrême est lié à l’idée de l’ultime douleur. Une fois de plus.

« Grenouille mit une couche de senteurs d’huiles fraîches ; menthe poivrée, lavande, térébenthine, citron vert, eucalyptus (…). Une fois étendu avec de l’alcool et une pointe de vinaigre, ce mélange avait perdu l’odeur répugnante qui en était la base » (Ibid., 2ème partie).

En outre, la fin de l’œuvre donne un éclairage intéressant sur la notion de plaisir lié à l’inconscient. Ainsi, le père d’une des jeunes filles monstrueusement tuée par Grenouille, demande-t-il à ce dernier de devenir son fils. Là, la notion d’un plaisir, d’un bonheur extrêmes s’exprime au lecteur comme intimement liée à ce qui suivra sans doute. La grande force narrative de ce passage est toute dans la notion d’implicite.

« – Alors, tu deviendras mon fils ? bégaya-t-il (…)

Grenouille fit oui de la tête. Alors, le bonheur de Richis jaillit comme une sueur rouge par tous les pores, il se pencha sur Grenouille et de sa peau le baisa sur la bouche » (Ibid.).

Dans ce passage, Richis embrasse le meurtrier de sa fille et sans aucun doute sa propre mort. L’étude des caractères du roman montre sans exception que chaque personnage est intimement exprimé entre la notion de plaisir extrême et celle d’un destin fatal (sans moralité aucune, puisque c’est un autre que Grenouille qu’on exécutera pour ses crimes). L’assouvissement du désir conduit la plupart d’entre eux à la mort. La statue du Commandeur repasse…

Ainsi donc, le désir et la mort semblent intimement liés, dans le parcours littéraire à travers les différents genres.

Mais ceci n’est qu’un éclairage ; souvenons-nous de CASANOVA, et dernièrement, de La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules de Philippe DELERM. Sur le coup, on a pu s’interroger sur la validité d’une telle œuvre, sur son aspect minimaliste. Pourtant, à bien y lire, l’auteur ose enfin évoquer le petit plaisir, celui qui s’éloigne du héros racinien, et même de l’épicurisme excessif. Ici, le plaisir est débarrassé de son désir, il n’est plus conséquence, mais cause. A la lecture de « L’Autoroute la nuit », par exemple, on se prend à désirer traverser « la cafétaria, une épaisseur vaguement poisseuse, comme dans toutes les gares, tous les havres nocturnes« . Ici, le principe d’écriture est donc inversé. La notion de plaisir perd peut-être de son romantisme (et encore…), mais elle est magnifiée loin de tout principe intellectuel. Il s’agit du plaisir en soi, raconté de manière brute, et du coup, faisant appel à des pulsions communes chez les lecteurs. C’est un des rares ouvrages qui unifie autour de son principe, qui fasse que sans se connaître, on se reconnaisse. Il y a donc une lecture possible du plaisir.

 

En conclusion, avec l’œuvre de DELERM, entre autres, le cercle se referme en une forme parfaite : celle de la spirale… En effet, si le désir est propre à chaque individu, quoi que souvent articulé autour du sentiment amoureux, il se poétise de toutes les manières, de RONSARD à DU BELLAY en passant par l’écriture théâtrale de MOLIÈRE. En revanche, il apparaît que l’on puisse désirer ce qui est déjà de l’ordre du préhensible, peut-être l’évolution individuelle tient-elle en partie à ce que, de nos jours, le désir ne soit plus automatiquement lié à la douleur et à la culpabilité. Cela laisserait dès lors plus de place à l’expression du plaisir pour lui-même, sans majuscule, mais avec plus d’intensité.

« Alors, on parle à petits coups, et là aussi, la musique des mots semble venir de l’intérieur, paisible, familière » (Philippe DELERM, « Aider à écosser les petits pois », La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, L’Arpenteur, 1997, pp.13-15).

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HISTOIRE Culturelle / DU DESIR OUBLIE AU PLAISIR AFFIRME. ESQUISSE D’UN PANORAMA CULTUREL EN ESPAGNE (1936-1996) par Nicolas BALUTET

« Supprimer le plan des seins nus de Teresa. Le thème ne favorise pas la condition ecclésiastique. C’est une attaque à l’Espagne d’après-guerre« 

(Extraits d’Actes de Censure).

Partant des événements historiques qui ponctuèrent la vie espagnole de 1936 à 1996, est esquissé ici un panorama des manifestations culturelles dont l’évolution peut se synthétiser sous la formule d’une longue et douloureuse quête pour la récupération puis pour l’affirmation d’une liberté artistique et éducative.

En juillet 1936, un groupe de militaires et de politiciens rétrogrades tente un coup d’État en Espagne pour mettre fin à ce qu’ils appellent l’agitation « révolutionnaire » et aux altérations de l’ordre public.

 

LA CULTURE DURANT LA GUERRE CIVILE (1936-1939)

 

Les autorités et la grande partie du peuple espagnol opposent une vive résistance et le coup d’État se transforme en une véritable guerre civile. Le peuple qui reste fidèle à la République prend les armes mais la désorganisation ne favorise pas les initiatives. De même, l’armée est complètement désorganisée à cause de la rébellion de beaucoup d’officiers qui viennent augmenter les rangs des Nationalistes. Les débuts de la guerre civile sont marqués par une confusion totale. L’intervention étrangère sera décisive. HITLER et MUSSOLINI soutiennent les Nationalistes en envoyant du matériel et des hommes. En revanche, les démocraties européennes comme la France ou le Royaume-Uni restent en dehors du conflit. Seule l’Union Soviétique intervient aux côtés des Républicains. En plus de l’appui des États nazi et fasciste, les Nationalistes bénéficient de la division des Républicains entre Socialistes, Communistes et Anarchistes. En octobre 1936, le général Francisco FRANCO prend le commandement des opérations nationalistes et le 1er avril 1939 il entre victorieux à Madrid.

La culture va subir un effroyable traumatisme. C’est la fin de l’activité créatrice de ceux qui voulaient « sauver » l’Espagne. Cela ne veut pas dire que cesse toute production intellectuelle mais seulement que les circonstances ont changé. Des personnes qui ont travaillé ensemble auparavant s’inscrivent désormais dans des camps différents et leur principale préoccupation se tourne vers la guerre et les problèmes qui en découlent. Durant cette période se perd aussi cet esprit d’entraide, de convivialité, d’amitié qui animait les générations précédentes. Maintenant, le sentiment dominant est l’angoisse et la peur. Plus grave, se produit l’exil de toute une Espagne peregrina constituée notamment par de nombreux intellectuels, marquant une grande perte pour la culture espagnole.

 

LE FRANQUISME (1939-1975)

FRANQUISME ET LITTÉRATURE

 

L’Espagne sort à peine d’une guerre que le monde se retrouve plongé dans une autre. Le pays se déclare officiellement neutre dans le conflit de la deuxième guerre mondiale mais cela n’empêche pas FRANCO d’appuyer les forces de l’Axe en envoyant des hommes, la División Azul, combattre au front russe. La deuxième guerre mondiale achevée, l’Europe ressent le désir d’implanter des régimes démocratiques ou socialistes. Dans cette perspective, l’Espagne se trouve dans une situation délicate. Tous vont condamner le Franquisme. Le 1er mars 1946, la France ferme ses frontières avec l’Espagne et les démocraties européennes rappellent leurs ambassadeurs. Le 4 avril 1946, le Royaume-Uni, la France et les États-Unis signent une déclaration tripartite contre le régime franquiste dans laquelle ils dénoncent l’absence de liberté et la répression en Espagne. Enfin, en décembre 1946, l’Organisation des Nations Unies (O.N.U.) décide de refuser l’entrée de l’Espagne dans tous les organismes dont elle a la charge. Les années d’après-guerre (1939-1950) sont très difficiles pour le pays qui se retrouve complètement isolé au sein de l’Europe. Dans ce contexte, de nouvelles préoccupations littéraires, artistiques et intellectuelles voient le jour.

Deux tendances poétiques se manifestent dans l’Espagne de l’après-guerre : une poésie « enracinée » et une poésie « déracinée ». La poésie « enracinée » montre une vision du monde claire et optimiste à laquelle se mêle un fort sentiment religieux et des thèmes traditionnels comme l’amour et les paysages. La poésie « déracinée », au contraire, témoigne d’une certaine angoisse vis-à-vis du monde qui apparaît douloureux et chaotique. S’inscrivent dans cette ligne de pensée les premières œuvres de Gabriel CELAYA et de Blas DE OTERO.

Le roman de l’après-guerre s’inscrit dans une étape de recherche de nouvelles formes narratives. Deux romans constituent un nouveau départ pour le genre narratif. Il s’agit de La familia de Pascual Duarte de Camilo José CELA et de Nada de Carmen LAFORET. Le réalisme sordide donne au lecteur une impression d’agonie.

La guerre civile a aussi bouleversé le théâtre espagnol. A côté d’un théâtre comique, se développe un théâtre grave, préoccupé par les problèmes humains. En 1949, Historia de una escalera de Antonio Buero VALLEJO est représentée pour la première fois. Cette œuvre marque l’apparition de ce nouveau théâtre.

Durant la décennie des années 50, l’Espagne connaît un processus de reconnaissance à l’extérieur et de remise en question à l’intérieur. Ce qui va sauver FRANCO de son isolement, c’est le début de la Guerre Froide. En effet, le dirigeant espagnol s’est toujours posé en fervent opposant au Communisme. Sa position lui vaut d’être intégré dans certains organismes de l’O.N.U. comme la F.A.O. en 1950. Cette « amélioration » toute relative de la situation dans le pays conduit les écrivains à se préoccuper des inquiétudes sociales, laissant de côté les angoisses de l’après-guerre. Commence la période du réalisme social.

Deux oeuvres constituent les références de la poésie sociale. Il s’agit de Pido la paz y la palabra de Blas DE OTERO et de Cantos íberos de CELAYA. Cette poésie s’intéresse aux problèmes humains d’un point de vue social (injustice sociale, le monde du travail, le désir de liberté, etc.) et emploie un langage clair, susceptible d’être compris par le plus grand nombre.

Le roman qui annonce le réalisme social est sans nul doute La colmena de CELA publié en 1951, qui présente une vision impitoyable de la société madrilène de l’époque. Mais c’est vraiment à partir de 1954 que le réalisme social prend toute son ampleur dans le roman, avec l’apparition de nombreux écrivains comme Juan GOYTISOLO, Ignacio ALDECOA et Carmen Martín GAITE. Les thèmes développés par ces écrivains sont la dure vie de la campagne, le monde du travail, l’évocation de la guerre civile ainsi que la vie dans les villes. En ce qui concerne le style, il est simple et direct, ce qui ne signifie pas qu’il soit pauvre dans le langage et la syntaxe. Derrière la simplicité apparente, se cache un véritable effort de construction.

Le théâtre social comme les autres genres littéraires s’oriente vers le réalisme social. Alfonso SASTRE et Antonio Buero VALLEJO en sont les pionniers. Le théâtre social aborde des problèmes très concrets comme la déshumanisation du travail et des ouvriers et se préoccupe de l’injustice sociale et de l’aliénation des travailleurs. C’est un théâtre engagé dans la dénonciation des problèmes de l’Espagne.

La décennie des années 60 est celle du développement économique. FRANCO veut sortir l’Espagne de l’autarcie et du sous-développement que connaît le pays depuis des années. Se produisent de nombreuses transformations à tel point que l’on n’hésite pas à parler de miracle économique. Le pays connaît une rénovation de ses structures et de sa technologie et s’ouvre sur l’extérieur avec le tourisme qui se développe. Tous ces changements ont de profondes répercussions sociales. Les ouvriers qui deviennent de plus en plus nombreux ainsi que la classe moyenne affirment davantage leur désir d’un changement. En littérature se manifeste aussi une tendance au changement. On abandonne peu à peu le réalisme social pour s’intéresser à de nouvelles formes d’expression.

La poésie de cette période continue à se préoccuper du thème fondamental de l’Homme mais on assiste maintenant à un certain scepticisme qui éloigne cette poésie de la précédente. De plus, il y a un retour à ce qui est intime comme l’enfance, la famille, l’amour et l’amitié. Avec cette poésie, renaît l’intérêt pour les valeurs esthétiques et les possibilités qu’offre le langage.

Laissant de côté le réalisme social, les écrivains s’intéressent désormais aux grandes œuvres étrangères et aussi au roman hispano-américain qui fait son « boom ». Le roman acquiert plus de richesse dans le traitement des thèmes, dans la structure, dans les formes de narration et de description. Le style est plus varié et audacieux. Parmi les œuvres les plus remarquables, on retiendra Cinco horas con Mario de Miguel DELIBES, La saga/fuga de J.B. de Gonzalo Torrente BALLESTER et Señas de identidad de Juan GOYTISOLO.

On assiste aussi à une recherche de nouvelles formes d’expression dramatique. Les symboles et les paraboles formelles sont de plus en plus utilisés et le théâtre s’inspire de la comédie musicale et du cirque pour accompagner les ressources verbales. La thématique reste axée cependant sur la dictature et le manque de liberté ainsi que sur la déshumanisation.

 

LA MAINMISE DE FRANCO

 

Non seulement la censure, c’est-à-dire le contrôle que fait le Régime des divers moyens d’expression en vue d’accorder ou de refuser leur présentation au public, va être utilisée volontiers par FRANCO, mais la victoire des Franquistes entraîne un retour en arrière spectaculaire dans le domaine de l’Éducation qui est contrôlée par l’État et l’Église. Toutes les avancées pédagogiques et éducatives disparaissent. Tout doit être repris à zéro mais avec une orientation différente. Les programmes sont ainsi modifiés et expurgés. La Junta para Ampliación de Estudios e Investigaciones Científicas disparaît et est remplacée, en 1939, par le Consejo Superior de Investigaciones Científicas (C.S.I.C.). Le C.S.I.C. se veut être une version « catholique » de la Junta. Sa mission est de « rechristianiser » la culture. En 1942, sont créés les Colegios Mayores, sorte de résidences universitaires et de centres d’études pour former les futurs intellectuels du régime franquiste.

Dans les années 50, les étudiants commencent à connaître les mouvements intellectuels européens qui différent de la réalité espagnole. La jeunesse sollicite alors de plus amples libertés. D’autre part, les plans d’études se modernisent et des personnes plus libérales occupent des postes importants au sein de l’Éducation. Cette situation contribue à favoriser un mouvement estudiantin qui s’organise au début de 1956. Cependant, ce mouvement se heurte aux groupes les plus traditionnels et réactionnaires de la société. Plusieurs personnes sont arrêtées et le Régime s’endurcit. A partir des événements de 56, l’Université connaît d’incessants troubles qui témoignent d’une inquiétude et d’un profond malaise. Le monde universitaire se rend compte que cela ne peut plus durer ainsi. En 1965, la crise éclate et de nombreux professeurs sont destitués de leur chaire. Pour résoudre les problèmes, est promulguée en 1970 une Loi Générale d’Éducation. Mais comme les problèmes de fond ne sont pas envisagés par le Régime, cette loi n’apporte, de fait, rien de nouveau. Les problèmes restent en suspens jusqu’à la mort de FRANCO en 1975.

 

LA PÉRIODE ACTUELLE

LA TRANSITION DÉMOCRATIQUE (1975-1982)

 

Après la mort de FRANCO, le jeune roi Juan CARLOS 1er prend le pouvoir. Dans une première phase, on assiste à une certaine continuité du Régime précédent car le chef du gouvernement est le franquiste Carlos Arias NAVARRO. Mais, bien vite, en juillet 1976, le roi désigne Adolfo SUÁREZ pour remplacer NAVARRO. Le nouveau chef du gouvernement va proposer une politique de consensus pour éviter une rupture trop brutale. De nombreuses mesures sont ainsi appliquées pour donner à la culture espagnole un souffle nouveau. Après avoir légalisé tous les partis politiques interdits depuis la victoire des Nationalistes, Adolfo SUÁREZ publie le 1er avril 1977 un décret-loi qui explique les nouvelles conditions de la liberté d’expression. Il reconnaît le droit à la liberté d’expression et à la diffusion de l’information. On assiste donc à un démantèlement de la censure. Sous FRANCO, il existait un Ministère de l’Information et du Tourisme (M.I.T.). Celui-ci se transforme en 1977 en Ministère de la Culture et du Bien-être. Le nouveau ministère possède à peu près les mêmes attributions que le M.I.T. mais n’exerce plus de contrôle d’opinion. Il doit défendre les initiatives publiques et privées dans le domaine de la culture et favoriser l’accession de tous à celle-ci. Il faut noter que la Constitution de 1978 donne de nombreux pouvoirs aux gouvernements autonomes qui vont désormais mener leur propre politique culturelle.

La mort de FRANCO et l’arrivée de la démocratie ouvrent de nouvelles perspectives et suscitent de nombreuses espérances. Dans le domaine littéraire, le fait le plus marquant est le démantèlement de la censure qui va permettre aux écrivains d’exprimer leurs idées en toute liberté.

Les poètes de cette période sont nés pour la plupart après la guerre civile, ils ont donc toujours connu le Franquisme. Face à la société, ils adoptent une attitude ironique voire incisive mais le plus intéressant est leur style qui recherche un nouveau langage. De plus, ils prêtent attention aux auteurs classiques et modernes, espagnols ou étrangers, ainsi qu’au cinéma et à la musique.

Le roman qui symbolise le mieux le genre narratif de l’après-Franquisme est sans nul doute La verdad sobre el caso Savolta (1975) d’Eduardo MENDOZA. On revient à l’argument mais sans laisser de côté les préoccupations structurelles. Le roman de cette période se manifeste par l’absence de références explicites à la réalité quotidienne, par la revalorisation de l’argument et la multiplicité des sources d’inspiration (thriller, roman policier, événements historiques, cinéma, musique, etc.). Le ton devient satirique. En témoignent les aventures du détective fou dans El misterio de la cripta embrujada (1978) et El laberinto de las aceitunas (1982) d’Eduardo MENDOZA. Le détective Pepe Carvalho qui est le protagoniste d’une série de romans de Manuel Vázquez MONTALBÁN adopte aussi un ton ironique. Enfin, on observe un retour à ce qui est intime et aux sentiments.

L’implantation de la démocratie ouvre de nouveaux horizons pour le théâtre mais se font attendre les nouveaux auteurs et les grandes oeuvres. On peut citer cependant la magnifique pièce de théâtre de Fernando FERNÁN-GÓMEZ, Las bicicletas son para el verano (1982).

 

LA CULTURE AUJOURD’HUI

 

Le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol gagne les élections législatives de 1982. Le leader du P.S.O.E. est un avocat andalou, Felipe GONZÁLEZ. Va se produire une véritable rupture par rapport aux gouvernements précédents car les nouveaux dirigeants sont tous des hommes (et des femmes !) qui n’ont jamais eu de responsabilités politiques sous le Franquisme. De profonds changements voient le jour : école obligatoire jusqu’à 16 ans, loi sur l’avortement, législation sur la consommation de drogues douces, etc… La croissance économique augmente tandis que le taux de chômage baisse. En 1985 cependant, le climat social commence à se détériorer car les travailleurs estiment qu’ils bénéficient peu de la nouvelle croissance, mais cela ne se traduit pas par des sanctions électorales car le P.S.O.E. reste au pouvoir jusqu’en 1996. En mars de cette même année, les élections législatives sont remportées par le parti de centre-droite, le Partido Popular, dirigé par José María AZNAR. Après la victoire des socialistes et l’instauration d’une véritable démocratie, se produit dans le domaine culturel une plus grande liberté qui se manifeste par des initiatives comme la création de l’Institut Cervantes ou des mouvements tels que la Movida.

Durant le Franquisme et même pendant la transition, l’Espagne se trouve isolée dans le domaine de la culture. Les intellectuels, les artistes et les hommes politiques se lamentent car l’Espagne est le seul grand pays européen qui ne dispose pas d’un organisme chargé de représenter et de diffuser sa culture dans le monde. Pour pallier à ce manque, est créé en 1991 l’Institut Cervantes. En quelques années, sont implantés soixante-treize centres dans quarante et un pays dont beaucoup en Europe. Pour la première fois de son existence, l’État espagnol dispose d’un véritable organisme à l’échelle mondiale, chargé de la diffusion de sa langue et de sa culture.

Après le sommeil « imposé » sous le Franquisme, le cinéma espagnol renaît dans les années 80. Vers 1981-1983, il rentre dans une phase importante qui est saluée par la critique internationale. En témoignent les trois œuvres de Carlos SAURA : Carmen, Bodas de Sangre et El amor brujo. De plus, La colmena de Mario CAMUS reçoit l’Ours d’Or au festival de Berlin. Il s’agit d’une adaptation du célèbre roman de Camilo José CELA qui met en scène l' »élite » du cinéma espagnol (Ana BELÉN, Francisco RABAL, Victoria ABRIL, etc.). Enfin, Gutiérrez ARAGÓN triomphe en 1982 avec Demonios en el jardín. Mais le nouveau cinéma espagnol est marqué par la personnalité du galicien Pedro ALMODÓVAR qui innove avec des films inspirés de la Movida, courant de création multiforme associé à la vie nocturne madrilène, qui laisse libre cours à toutes les manifestations du plaisir. On retiendra Laberinto de las pasiones (1982), Entre tinieblas (1983), ¿Qué he hecho yo para merecer esto? (1984), Mujeres al borde de un ataque de nervios (1987), Atame (1989) ou bien Tacones lejanos (1991). Naturellement ALMODÓVAR n’est pas le seul à briller dans le domaine du cinéma. De nouveaux metteurs en scène comme Fernando TRUEBA, Bigas LUNA ou Imanol URIBE représentent des noms importants pour le cinéma actuel. Enfin, pour témoigner de la vigueur du septième art espagnol, on peut citer le festival de Saint-Sébastien qui attribue chaque année la Concha de Oro.

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