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PARCHEMIN DE TRAVERSE A PROPOS DE… Les aquariums de Pyongyang. Dix ans au goulag nord-coréen de KANG CHOL-HWAN et Pierre RIGOULOT & La peau et les os de Georges HYVERNAUD par Jean-Loïc LAMBERT

Parmi les instants d’intense émotion qu’ont procuré les derniers Jeux Olympiques de Sydney figure indiscutablement le défilé derrière un même drapeau des athlètes des deux Corées. Aucun pays au monde n’avait, et de loin, atteint un tel degré d’isolement, porté à un tel sommet le bourrage de crâne et le culte de la personnalité que celle du Nord. Mais il faut croire que tout a changé aujourd’hui. En tout cas, KIM JONG-IL, le fils et successeur du Grand Leader KIM IL-SUNG, s’est lancé dans une offensive de charme tous azimuts.

S’agit-il d’une véritable conversion ou d’une comédie ? Staline, modèle révéré des KIM père et fils, avait su se faire séduisant, pendant la dernière guerre, au point que ROOSEVELT le voyait se muer en « gentleman chrétien » ! La terrible famine dont souffre aujourd’hui la Corée du Nord peut être suffisante pour amener son maître à montrer patte blanche sans rien changer quant au fond de ses ambitions, comme à la réalité de son régime, sur laquelle on ne sait toujours pas grand chose. Les souvenirs de goulag que nous offre aujourd’hui KANG CHOL-HWAN, bien mis en forme par Pierre RIGOULOT, sont donc les bienvenus, pour tenter de nous éclairer un peu.

Sa famille fut déportée car jugée collectivement suspecte. Aucun membre de celle-ci n’est passé en jugement. Elle aura vécu, jusqu’à sa libération dix ans plus tard, dans un vaste espace montagneux d’où l’on ne tentait de s’échapper qu’en risquant sa vie. On y trouvait des villages avec leur école, une mine d’or, une carrière de gypse, une sorte d’esplanade où avaient lieu, fréquemment, des exécutions auxquelles la population était tenue non seulement d’assister mais de participer en jetant des pierres sur les cadavres. Les conditions d’hygiène et d’alimentation étaient telles que la mortalité était extrêmement élevée.

KANG ne se contente pas d’évoquer cette atroce décennie. Il raconte avec précision les conditions de son évasion de Corée du Nord, via la Chine. Il y a séjourné quelque temps avant d’aller se fixer à Séoul, où il milite en faveur de tous ceux qui, de plus en plus nombreux, fuient le régime de PYONGYANG et sa misère.

Voici un extrait de cette fuite : KANG CHOL HWAN vient de passer le Yalu ; son « correspondant » chinois l’accueille et lui fait visiter le village…

« Ces gens ne travaillent donc pas ? Il était entre onze heures et minuit, personne n’avait l’air de s’en faire et nous allions sortir ! Je pris mon courage à deux mains : « Tu ne te lèves pas tôt demain ? » Sa réponse me laissa pantois : il n’était pas fixé ! Puis un dernier coup m’acheva : « De toute façon, l’important n’est pas de travailler mais de jouir de la vie ». Je ne sus quoi lui répondre.

Nous marchâmes jusqu’au village voisin. Dans la rue principale, des gens discutaient et riaient sur le pas de leur porte. Les rues étaient éclairées, les néons brillaient. Sur la rive coréenne que je venais de quitter, rien ne bougeait. Tout était enveloppé d’obscurité. Décidément, le fleuve séparait deux mondes. La Corée du Nord, « calme comme l’enfer », comme on dit ici, et le paradis lumineux et bruyant dans lequel j’entrais. Nous pénétrâmes dans un établissement où l’on buvait autour d’une piste de danse. Des couples dansaient des slows. Je regardais de tous mes yeux.

Une jeune femme s’approcha bientôt et me proposa de danser. Je déclinais, confus, l’invitation, expliquant que je ne savais pas. J’étais donc entré dans un pays où les femmes invitaient les hommes ? Tout allait trop vite pour moi. Jamais une Nord-Coréenne n’aurait osé faire une telle proposition. (…)

Je bus un autre verre et me détendis. Un grand bonheur m’envahissait, quelque chose qui ressemblait à un énorme espoir. La vie était là… J’avais envie de la prendre comme j’aurais dû prendre dans mes bras cette femme. J’étais sûr que j’allais vivre et que j’en rencontrerais d’autres. J’étais en plein vertige, envahi par quelque chose de sourd qui enflait en moi comme une vague. Il devait bien être une heure du matin quand nous quittâmes la boîte de nuit. Le guide nous promena un peu dans le bourg en nous exposant ce qui s’y passait, les changements de commerce qui avaient eu lieu. Nous avons même discuté de la situation économique. Je n’en revenais pas : au Nord, une telle liberté de parole est inconcevable. On se sent – et l’on est – toujours surveillé. Les contrôles sont systématiques. Quand on ne vous demande pas vos papiers d’identité, c’est votre permission de déplacement. « En Chine, nous dit notre hôte, à condition de ne rien faire d’exceptionnel, de ne pas s’opposer ouvertement au Parti, on peut vivre tranquille… » Quand je fermai les yeux, je ne pus trouver tout de suite le sommeil. Des images du Nord, les visages de ma famille défilaient devant mes yeux. S’y mêlaient celles de la piste de danse, du visage de cette jeune Chinoise qui m’avait invité à danser. Je finis par me demander si je la retrouverais, si je parviendrais à vaincre ma timidité. J’eus envie de rire : c’était ma première nuit hors de Corée du Nord et mon principal sujet de préoccupation était la meilleure façon de me comporter devant une piste de danse ! Ce n’est vraiment pas comme cela que j’avais imaginé ma fuite. »

(KANG CHOL HWAN, Les aquariums de Pyongyang, Robert Laffont, septembre 2000).

Loin de partager l’enthousiasme si répandu suscité par les sourires de KIM JONG-IL, KANG estime que ceux-ci devraient plutôt nous désoler, dans la mesure où ils signifient « qu’il se sent rassuré quant à l’avenir de son pouvoir et qu’il compte continuer à l’exercer dans le même mépris des droits de l’homme les plus élémentaires« .

Puissions nous donc être incités à rester sur nos gardes.

Par ailleurs, voici un extrait d’un texte mettant en scène un homme face à une vie, face à sa vie, dont il doit remplir les moments. Une vie qui rabâche, qui ressasse sans pitié, qui nous file toujours les mêmes heures où se retrouvent toujours toutes nos questions. Une vie où il semble facile (bon ?) de se laisser aller, de fuir toutes réflexions et tous engagements pour cause de désespoir ambiant. Et même (c’est ce que nous montre le texte) lorsque l’on s’engage, lorsque cet engagement semble agir sur nous comme un antidote à nos questions personnelles, il reste toujours des heures, des soirs où les interrogations de l’individu reprennent le dessus, où l’individu est seul avec sa conscience. Alors, courage, fuyons nos vies désenchantées ? L’engagement (le contraire de la fuite, en quelque sorte) est salvateur, un peu serait-on tenté d’écrire, mais aucunement le remède miracle à nos doutes. D’ailleurs, y-en-a-t’il un ? On peut fuir nos responsabilités, mais a priori pas nos doutes…

« Aux camarades. Il a quinze ans. Il a vingt ans. Il est seul et ce n’est pas facile à porter, la solitude. Pour les imbéciles, il y a les cafés. Il y a les églises pour les croyants. Mais des croyants on n’en trouve plus guère. Et ils ne sont pas toujours beaux à voir. Aussi vides pour la plupart que leurs églises, ces tristes églises où les prières font seulement ce murmure qui s’attardent dans les coquillages vides. Alors, pour ceux que ça ne tente pas, la belote ou la messe, il y a les partis. Un parti, c’est d’abord un peu de chaleur humaine. Le bonheur d’être des hommes assemblés, des camarades. C’est aussi fort que l’amitié, la camaraderie. Et c’est plus viril, plus sobre. L’amitié ne va qu’à un être. La camaraderie va à une cause, à une œuvre, à une exigence passionnée. Elle nous lie à des hommes, non par ce qu’ils sont, mais par ce qu’ils font. On construit ensemble une certaine chose – un pont ou une route ou un monde. Pas question de savoir s’ils nous plaisent ou non. C’est assez de savoir qu’un certain avenir ait besoin d’eux et de moi, et que nous ayons choisi de faire passer dans le réel un même espoir, un même vouloir, eux et moi, les camarades et moi. On est là vingt types dans l’arrière salle d’un bistrot. C’est plutôt miteux comme décor. Et ce n’est pas toujours excitant comme conversation. On parle d’affiches à coller, de tracts à distribuer. Et quand même il se dépense là plus de ferveur que dans toutes les églises. On s’y sent confiant, assuré. Un homme seul, ça ne pèse pas lourd, malgré toute sa bonne volonté. Un homme qui dit « moi », sa voix se perd tout de suite. Mais lorsqu’il dit « le parti », sa voix sonne dur. Moi, ce n’est rien contre l’hostilité du monde, la compacité du réel ; moins que le vol d’une mouche contre une vitre. Mais le parti c’est quelque chose de lourd, et qui compte et qui casse les vitres et le reste. On choisit d’être avec cette force. Pas tellement à cause des idées qu’on a. Pour être avec cette force. On choisit d’adhérer et les idées viennent ensuite. On ne pourrait jamais tout examiner et tout lire. Toujours il reste des objections et des réponses, et des réponses aux réponses. On n’en sortirait pas ? Il faut cette démarche violente et totale. On se porte là de tout son poids parce que c’est là qu’on a sa place. Le révolté dans la révolution. Le conservateur dans la conservation. MARX et MAURRAS n’y sont pas pour grand chose. On a su de tout temps dans quel camp on se battrait. D’une connaissance aveugle, organique ; comme la plante sait le soleil. GOKELAERE a grandi parmi la véhémence des paysages métallurgiques qui proposent de la condition humaine une image simple et terrible. Il appartient à tout ce qui est dur et sans espoir, aux nuits, aux foules, aux violentes banlieues, aux fraternités dangereuses de l’esclavage et de la colère. Il est du côté de la révolte. Pas tellement à cause des bouquins d’économie politique qu’il se contraint à lire ; mais par un mouvement de fidélité venu du profond de son enfance et de sa race. Ses compagnons ne peuvent être que ses gars rudes qui prétendent changer le monde. Il est avec eux : uni, lié, engagé. Il ne se dégagera pas. Il a juré. Sa promesse le mènera aussi loin qu’il faudra. Jusqu’à ce mur dans le matin, contre lequel on le tuera avec indifférence. Jusqu’à la fosse où on le jettera, parmi d’autres qui avaient juré aussi (…). Richesse de ces jours auxquels il a donné un sens, un centre. Les camarades sont là, ça va. Tout est clair. On compte sur toi. Tu passeras à la permanence. Il faudra voir pour le journal. Tu nous donneras un coup de main. Réunion vendredi prochain… Mais il y a les soirs. La chambre où l’on se retrouve. Pas facile de se retrouver. De revenir à soi comme à une chambre toujours la même. Les mêmes impuissances, les mêmes dégoûts, la même poussière toujours, la même moisissure. Dans la journée, passe encore. On parle, on s’embête, on fait son métier. Mais le soir, on a sa vie devant soi et on est bien obligé d’y regarder. A moins d’aller au cinéma ou au bordel. Mais GOKELAERE n’est pas de ceux qui s’échappent. J’imagine ces soirs-là la table, le papier, la lampe. Il est rentré avec des journaux dans ses poches. Il écoute la nuit. Les nuits pour un type comme lui, c’est pesant et plein, et peuplé. Ces nuits du pays minier, il se nourrit de leurs rumeurs. Il en déchiffre les significations désordonnées. Il en recueille les messages, tout ce qui sort des fosses et des corons de brique rouge. Il est accordé à cet effort énorme qui fait vibrer et crier la nuit, à ces milliers d’hommes de la nuit, engloutis et peinant dans la nuit, à ces hommes sans nom et sans visage dans le destin confus desquels il a choisi de se perdre comme on se perd dans la nuit et dans la mort. Il est accordé à jamais aux hommes des camps, des prisons, des chambres de torture. Ses camarades. Accordé à ce monde de nuit et de sang. Onze heures, minuit, le moment où le monde est plus cruellement présent aux consciences attentives. Alors, l’objet banal avoue de terrifiantes arrières-pensées. Un réveil sur une commode fait son bruit absurde qui remplit la chambre d’allusions et de pressentiments. Un bruit qui va chercher d’autres bruits dans le monde de la nuit et de la mort : Tic-tac sur le front, tic-tac aux épaules, tic-tac en plein cœur, tic-tac aux entrailles, tic-tac au ciel noir, tic-tac dans les yeux, tic-tac au parfum de tes regards bleus, tic-tac aux vignettes des jours défunts, tic-tac vers les doigts raidis de ma mère, tic-tac aux douleurs des longues échines… C’est des choses comme cela qu’il écrit les soirs, dans sa chambre. Des choses qu’il écrit pour se délivrer par les mots des hantises qu’il reçoit du monde. Qu’il écrit gauchement, obstinément, pour tenter, par la poésie, de se créer. Car il ne se satisfait pas de lui-même. Ni de l’action où il s’est engagé, et c’est là le tourment secret. Onze heures, minuit, le moment de la grande sincérité ; le moment de la fatigue et du retombement ; du doute. « J’ai depuis longtemps l’impression qu’il me faut sortir de quelque chose. D’un marais ou d’une forêt.«  Les camarades ne vous défendent pas contre ça. Ils sont solides, les camarades, ils sont sûrs ; mais ils ne vous défendent pas contre ça. On voudrait vivre seulement le drame de tous, mais on a son drame à soi, distinct du drame de tous et qu’on retrouve chaque soir. Son inévitable et misérable drame. « Cette lourdeur, cette boue presque continuelle, cette fragilité. » On a beau faire, on reste un pauvre homme empêtré de faiblesse et de dégoût. Onze heures, minuit, le moment où l’on sait qu’on est seul, qu’on est un homme pauvre et seul » (Georges HYVERNAUD, La Peau et les os, 1949).

Sans commentaire.

 

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MUSICOLOGIE / L’ART DE LA FUGUE par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

Fugue : à la fois forme musicale et art à part entière, la fugue est basée au départ sur le principe du canon : il s’agit de faire dialoguer deux ou, le plus souvent, trois ou quatre et jusqu’à six lignes contrapuntiques à partir d’un « thème » unique présenté tantôt à la tonique (sujet), tantôt à la dominante (réponse). La fugue obéit à des lois contrapuntiques ou tonales très strictes, mais jouit d’une grande souplesse quant à la succession des différentes expositions, divertissements (développements), strettes, pédales de toniques qui la composent. Telle quelle, cette définition de la fugue montre bien le rapport de cette forme musicale avec notre thème – la fuite – : il s’agit à la fois d’échapper au contexte avec la plus grande liberté, la plus grande fantaisie, mais tout en respectant certaines règles, pour que cette fuite soit réussie.

L’art de la fugue fait irrésistiblement penser à Jean-Sébastien BACH, abondamment célébré en l’an 2000, qui marquait le deux cent cinquantième anniversaire de sa disparition. Mais cette forme musicale, très présente dans toute son œuvre, ne lui appartient pas. En effet, la fugue est issue du contrepoint, héritage du Moyen-Age et de la Renaissance. A l’inverse de la nouvelle écriture harmonique de l’Age baroque, où la voix mélodique (aiguë), les voix intermédiaires (« remplissage ») et l’accompagnement (basse continue) ont des fonctions très différentes, la spécificité de l’écriture contrapuntique réside dans le traitement égalitaire des différentes parties, mis en relief par les imitations entre les voix. En effet, le thème ou sujet énoncé par une première voix peut être repris par une autre. Transposé à la dominante, parfois modifié, il prend le nom de réponse. Un contre-sujet ornemental peut accompagner ce sujet ou cette réponse, tous les deux pouvant être accélérés (on dit encore diminués), augmentés (plus lents), renversés…

Le plus génial représentant de cette écriture musicale fut sans doute Girolamo FRESCOBALDI (1583-1643), organiste de Saint-Pierre de Rome, qui sut parer d’une infinie variété de contre-sujets ornementaux l’austère jeu contrapuntique.

La fugue est donc née de ce contrepoint, mais il s’agit cette fois d’une pièce contrapuntique unitaire, entièrement fondée sur un même sujet. A l’Age baroque, toute composition musicale est commandée par l’art de la rhétorique, celui du bien-parler, du discours. Le musicien est en effet considéré comme un orateur, qui doit convaincre son public. Jean-Sébastien BACH, entre autre, n’oubliait jamais qu’il mettait son art au service de Dieu, dont il était en quelque sorte l’interprète ; il se devait donc d’être le plus convainquant possible pour persuader les fidèles de la justesse du message du Créateur.

Ainsi, la continuité de la forme de la fugue et sa structure (abord de tous les aspects d’un motif musical à toutes les voix) apparentent-ils le déroulement de la fugue à celui d’un discours : exposition de l’idée principale, développement entrecoupé de digressions éventuelles (ornementations), conclusion.

Cette structure musicale est bien présente dans la musique française pour orgue. Ainsi, dans le quatrième verset du Gloria de la Messe à l’usage des paroisses de COUPERIN, une petite fugue sur le chromhorne illustre les mots Benedicimus te : une exposition sans contre-sujet est suivie d’un développement qui reprend par deux fois le principe des entrées successives, complétées progressivement de voix supplémentaires. La conclusion, elle, fait dialoguer deux voix sur un des thèmes du sujet.

L’Allemagne, plus que la France, est restée longtemps fidèle au style contrapuntique. A l’époque de BACH, le style galant triomphait en Europe, alors que le Cantor de Leipzig explorait jusqu’à ses limites extrêmes cet art de la fugue, à la recherche d’une absolue perfection. Ses formes, extrêmement complexes, savantes, variées, sont soigneusement élaborées. La forme de la fugue montre toujours la préoccupation principale du Maître : s’adapter à celui qui l’écoute, le subjuguer pour mieux le convaincre par la perfection de son discours et le caractère absolu de ses arguments. D’entrée, l’introduction semble avoir pour but de graver dans la mémoire de l’auditeur le sujet par les entrées reprises successivement à toutes les voix. Le développement reprend bien entendu le sujet, mais en lui faisant subir toutes sortes de transformations, alternant des sections très savantes et d’autres, plus légères, comme pour préparer le retour au thème initial et le rendre plus saisissant. Quant à la conclusion, elle peut prendre des caractères très divers : accélération ou dramatisation de la cadence finale, reprise du sujet par toutes les voix…

L’exemple le plus souvent cité comme modèle clair et simple de ce genre musical est la fugue en sol mineur du premier livre du Clavecin bien tempéré écrit vers 1720 (ce que l’on écoute en lisant ce « papier »). L’unité de cette courte fugue réside dans la parenté rythmique entre la fin du sujet et le contre-sujet, qui va alimenter les divertissements du développement central. La conclusion acquiert toute l’emphase nécessaire grâce aux puissants accords de la main droite dans les dernières mesures.

Ouvert à toutes les innovations, à l’aise dans tous les styles (que l’on pense à ses Suites françaises, à son Concerto italien), BACH, sur la fin de sa vie, se consacra surtout à une musique spéculative, utilisant de plus en plus le style antique et les formes ou tournures typiquement allemandes. Il se tourna résolument vers un art scientifique, reflet des recherches de son époque qui avait le culte de la musica arithmetica. A l’Age baroque encore, le fondement de la musique était le nombre ; la musique elle-même étant l’expression de l’harmonie des sphères, elle est soumise aux lois qui régissent le mouvement des astres.

En 1747, BACH entre dans la Correspondierende Societät der musicalischen Wissenschaften (Société pour la Correspondance des Sciences musicales) fondée en 1738 par son élève Lorenz Christoph MIZLER, ce qui atteste clairement de son intérêt pour cet art spéculatif. Il semble que c’est à l’intention de cette société qu’il composa L’Offrande musicale et, sans doute, L’Art de la fugue. Cette dernière œuvre de BACH – ou qui passe pour telle, pose de nombreux problèmes aux interprètes et aux musicologues. En effet, cette œuvre est sans aucun doute le fruit de plusieurs années de recherche et il a sûrement commencé à y travailler vers 1742. Vers 1745, il a sans doute recopié au net tout le matériel qu’il avait alors composé (autographe qui a survécu et qui comprend douze fugues et deux canons, assortis de nombreuses corrections). Son travail fut probablement interrompu par la composition d’autres œuvres, puis il revint à son projet initial, qu’il ne put malheureusement mener à bien, puisque malade et atteint de cette cécité qui devait lui être fatale. Il ne fut sans doute pas à même de contrôler les partitions qu’il avait fait graver.

L’on continue donc de s’interroger quant à l’ordre à attribuer aux quatorze fugues composant l’œuvre ultime du grand Cantor. Et quelle place donner à l’inachevée, portant de la main du fils de BACH, Carl Philipp EMMANUEL, « ici, le compositeur est mort » ? Cet « inachèvement » ne pourrait-il pas être volontaire, laissant préfigurer la conscience qu’avait BACH de la mort, du néant ? Certains interprètes ont imaginé une fin possible, une résolution logique de la composition. Mais est-ce bien nécessaire ?

Vaines spéculations. Il faut simplement considérer L’Art de la fugue comme un ars moriendi, l’art de se détacher du monde avec la plus grande dignité. Ultime fuite, ultime fugue… Consacrant ses dernières années au perfectionnement de son art, BACH montrait sa volonté d’aller à l’essentiel, comme s’il mettait en pratique un nouveau service divin, s’engageant dans le chemin menant au Mystère suprême.

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LITTERATURE / TRANSFUGES par Stéphane TUPINIER

« Au-delà d’un certain point, on ne peut plus revenir en arrière. C’est ce point-là qu’il faut atteindre« 

(Franz KAFKA).

Loin des censeurs qui dénoncent dans la fuite l’infamant abandon, la lâche démission, le dos tourné aux responsabilités, la fuite et son désir, en poésie ou en prose poétique, inspire ce parcours à travers un rêve de vie, un choix esthétique, une posture littéraire.

Obéissant à une double tentation, l’expansion en largeur ou la traversée en profondeur, le vague ou la densité, la poésie de la fuite se conjugue à la fantaisie, au silence ou à une révélation.

 

ÉLÉVATION

 

Dans une imagination hantée par les valeurs héroïques, la fuite revêt l’aspect trivial de la dégradation, de la perte d’énergie contre laquelle le courage doit lutter. Fabrice dans La Chartreuse de Parme n’aura de cesse, pour conjurer ses peurs et les présages, d’interroger ses actes : a-t-il été lâche en quittant, déguisé, sa première prison ? Cet enfermement que les signes lui désignent comme inévitables lui fait-il peur ? Son errance, après un meurtre stupide fait de lui un éternel fuyard, s’esquivant de ville en ville dans la première partie du récit.

Opposée aux valeurs du héros la fuite ? Cela dépend. Car ce n’est que lorsqu’il aura trouvé sa geôle – la Tour Farnèse – que, gravement, il éteint tout désir d’évasion dans son cœur ; la seule échappée ardemment souhaitée est verticale, vers l’amour de Clélia !

Ascension contre fuite en avant.

 

ESQUIVE

 

Il y aura évasion cependant car l’art de la fuite c’est l’esthétique de la surprise, se dérober, s’absenter, refuser la répétition, la règle, ou plutôt jouer avec en de multiples variations. Art de la fantaisie et de la fugue, transformations en liberté, sans solution de continuité. En musique, saut d’une tonalité à l’autre, « sans que l’auditeur ait pu déceler l’instant où s’est opérée la métamorphose » (Bernard WERBER, Encyclopédie du savoir relatif et absolu). La poésie libérée se fait fluide, musicale – le vers impair de VERLAINE – mais découvre surtout à travers le « tremblé » des mots, les franges imprévisibles de leur sens, leurs interactions en réseaux, un pouvoir d’évocation singulier car :

« Le sens trop précis rature

Ta vague littérature »

(MALLARMÉ, Hommage).

 

CHIMÈRES

 

Pour le symbolisme et à travers lui, toute démarche artistique qui s’inscrit dans la recherche d’un absolu artistique, à la tentation du sacré, la fuite est bien le point d’articulation du couple Réel / Imaginaire, riche d’innovations esthétiques et littéraires. C’est l’envolée provisoire de la phrase de MALLARMÉ, tentative fugace et tôt oubliée pour des balancements plus subtils :

« Fuir ! là-bas fuir ; je sens que les oiseaux sont ivres !

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux »

(Brise marine).

C’est, après les multiples fugues de RIMBAUD, l’aventure avec VERLAINE, le refus de la « vieillerie poétique » jeté en style coupé, tranchant, fulgurant, celui des Illuminations :

« Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.

Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie. (…) »

(Départ).

Ellipses explosives, traits de feu des métaphores, flashes descriptifs et énergie pure des formes infinitives accomplissent la prose unique de l’exploration de l’inconnu qui se vit d’abord comme un renoncement au quotidien.

 

ÉPANCHEMENT

 

Pas seulement imaginaire, la fuite : les départs véritables, exils volontaires, fécondent les univers des poètes. Comme une respiration cadencée qui réclame son mouvement d’expansion, fuir c’est se répandre dans le monde, sans attendre qu’il vienne à soi, de peur de manquer quelque chose, mettant, pour de vrai, son courage à l’épreuve.

Image géologique d’un monde ossifié et sec refusé pour SAINT-JOHN PERSE dans Vents :

« Ha ! Qu’on m’évente tout ce loess !

Ha ! Qu’on m’évente tout ce leurre !

Sécheresse et supercherie d’autels.

Les livres tristes, innombrables, sur leur tranche de craie pâle. (…)

S’en aller ! S’en aller ! Parole de vivant !« .

Paradoxe savoureux pour CENDRARS : fuir, distendre les liens pour mieux les goûter, galvaniser sa volonté en injonctions énergiques :

« Quand tu aimes il faut partir

Quitte ta femme quitte ton enfant

Quitte ton ami quitte ton amie

Quitte ton amante

Quitte ton amant… »

(Tu es plus belle que le ciel et la mer).

Le monde est là, bien réel et il n’est que d’en contempler les facettes pour éprouver sa propre existence.

 

ÉGAREMENT

 

Affoler la boussole, égarer ses repères, brouiller les pistes, se perdre dans une recherche labyrinthique d’où l’on n’émerge plus, muet ou mort : au bout de la fuite y a-t-il autre chose que le silence ? Silence, extinction de la poésie pour RIMBAUD dès son point de fuite trouvé, au Harar.

Fuite de Kit Moresby, l’héroïne de The Sheltering Sky, de Paul BOWLES, en plein désert marocain, devant son passé, devant la mort de son époux, devant cette hantise qu’elle n’a pas su conjurer. Oubli de sa propre existence et choix irraisonné de suivre la caravane de Touaregs pour s’enfoncer un peu plus dans l’intense brûlure du désert. Point de non retour – elle échappe ainsi à toutes les recherches – cette fuite ultime sera pourtant la bonne, celle d’où naîtra une nouvelle femme, lucide, libérée des obsédantes prémonitions qui obscurcissaient sa vie :

« Une étrange intensité naissait en elle (…). Désormais, au lieu de subir les présages, elle les créerait elle-même, elle les incarnerait« .

MILIEU

Expansion puis recentrage, départ vers le large puis traversée en profondeur, deux auteurs ont particulièrement exploité, dans une prose cadencée, cette alternance.

Mouvement jubilatoire de l’échappée pour ROUSSEAU dans Les rêveries du promeneur solitaire. Le pays des chimères se conjugue ainsi à la circonscription dans sa petite île, à l’absorption dans ses détails botaniques et finalement, la possession de soi dans une rêverie fluide et apaisée, livrée au lecteur dans son rythme rassérénant :

« Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser« .

Délice de la solitude parfaite, du sentiment pur de l’existence procuré ici par l’écran protecteur de la nature.

« Bien alterné » est une expression emblématique de la poésie de SEGALEN. Le départ est tout d’abord le seul mouvement qui permette d’activer le couple Réel / Imaginaire et d’échapper à l’entropie (« une pâte tiède ») de vérifier l’existence du monde hors de la chambre, ainsi dans Équipée :

« C’est pour en finir avec cela et l’emprise du bon gros Réel que je me dépars ainsi de ce pays peuplé de couleurs immobiles et des seules musiques« .

Nécessité d’innovation, de subversion dans l’art et la littérature d’où cette prose poétique, dure serrée, monument érigé contre la dispersion.

D’où aussi le mouvement de retrait, le retour au centre géographique et ontologique qui fait l’originalité de cette pensée de l’ailleurs. Après les cinq directions nécessaires à l’appréhension de DIVERS – « Les remous pleins d’ivresse du grand fleuve Diversité » (Conseils au bon voyageur) – l’ultime traversée du Milieu permet de rassembler les énergies centrifuges pour les faire converger :

« Mais, perçant la porte en forme de cercle parfait ; débouchant ailleurs : (au beau milieu du lac en forme de cercle parfait, cet abri fermé, circulaire, au beau milieu du lac, et de tout).

Tout confondre, de l’orient d’amour à l’occident héroïque, du midi face au Prince au nord trop amical, pour atteindre l’autre, le cinquième, centre et Milieu

Qui est moi »

(Perdre le Midi quotidien).

Entreprise éminemment hasardeuse pour une fuite très ordonnée en plusieurs directions. Sans aller jusque là, la poésie comme aventure profonde, traversée de l’idée du sacré et travaillant les secrets du langage se nourrit de cette nécessaire rupture, de cette échappée quand elle fait irradier les mots, rompt la syntaxe.

Mais le virtuel resterait une coque vide sans l’expérimentation du réel : il faut vivre la fuite, mobilisatrice d’énergie. Embrasser les visages du monde, quitter pour mieux rester, retourner la pierre du quotidien avec à l’horizon, la certitude d’une résistance ultime :

« Car l’objet que les deux bêtes se disputent, l’Être, en un mot, reste fièrement inconnu »

(Équipée).

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EDUCATION / FUYONS L’ECOLE ! par Lydie PFANDER-MENY

« Nous acquérons par l’éducation des connaissances éphémères et des répugnances tenaces« 

(J. ROSTAND, Pensées d’un biologiste, Stock).

 

La question du décrochage par son ampleur est en train de prendre le relais de celle de l’échec scolaire apparue dans le contexte de la massification de l’entrée au collège au début des année 80. Le souci du Ministère de l’Éducation Nationale et l’importance des études qui lui sont consacrées en témoignent.

Que recouvre la notion de décrochage scolaire dont les contours, au premier abord, semblent assez flous. Est-elle liée à un contexte particulier issu des transformations récentes de la société ou plus précisément du système éducatif ? Qui sont ces élèves décrocheurs pour qui l’école ne fait plus sens et qui s’en excluent peu à peu ?

Le décrochage scolaire est un nouveau phénomène, en augmentation, bien que difficile à quantifier, d’un public surtout lycéen, d’élèves « non captifs » mais c’est aussi un phénomène paradoxal puisque l’on sait que le nombre de jeunes sortis du système éducatif sans diplôme a diminué de moitié en vingt ans (il est environ de 80 000 par an aujourd’hui pour 200 000 dans les années quatre-vingt). Le terme de décrochage d’emblée peut surprendre. Il appartient d’une part, au langage montagnard et caractérise une chute souvent violente, et d’autre part à celui des toxicomanies et renvoie à la rupture vis-à-vis d’une dépendance et du cortège de souffrances qui l’accompagne. Les jeunes touchés sont donc en situation de rupture ou de « démobilisation scolaire » (Robert BALLION). Cette déscolarisation fait suite à une succession d’échecs répétés qui conduisent les jeunes à une perte d’espoir dans l’utilité de leur formation et un désintérêt par rapport au savoir.

La massification des lycées depuis une décennie et l’allongement des études sont sans conteste à l’origine de ce mouvement. « Il ne suffit sans doute plus d’accueillir les jeunes, mais de savoir comment les garder au lycée pour une scolarité fructueuse » (Dominique GLASSMAN, « Le Décrochage scolaire : une question sociale et institutionnelle », in V.E.I. Enjeux, n°122, septembre 2000). Les situations de décrochage sont hétérogènes et les trajectoires empruntées par les jeunes répondent à des logiques différentes : contraintes sociales, déterminants sexuels, représentations par rapport à certaines filières et aux métiers auxquelles elles conduisent… D’après Patrick RAYOU (« Une génération en attente », in V.E.I. Enjeux, n°122), cette déscolarisation des jeunes est souvent davantage imputable à des facteurs d’ordre psychologique qu’à des éléments extérieurs comme le milieu social. Pour beaucoup, le lycée est le rappel de l’échec, d’une non-réponse aux réalités attendues. Les élèves ne se sentent pas à l’aise dans les cursus qu’ils suivent, ils décryptent une relégation de fait dans certaines orientations et ne se sentent plus intégrés dans la communauté lycéenne. Certains lycéens refusent d’accepter les règles du « métier d’élève » et perçoivent le fonctionnement du lycée comme infantilisant, déplorant l’absence de communication ou de considération à leur égard (cf. la Consultation nationale des lycées). Pour d’autres, décrocher c’est aussi se couper du groupe de pairs avec lequel ils ne trouvent pas leur compte mais c’est aussi refuser « la socialisation verticale » opérée au sein de l’établissement entre adultes et élèves. C’est donc se retrouver dans un interstice qui conduit à la marginalisation. Certains jeunes tentent ainsi d’affirmer un début d’autonomie en rompant avec la loi parentale et souhaitent transformer leur désir en projet.

Cette désaffection se traduit le plus souvent par une déscolarisation réelle du jeune qui quitte le lycée. Elle peut aussi revêtir la forme d’une déscolarisation partielle où l’absentéisme est récurrent. D’autres élèves forment le noyau des décrocheurs de l’intérieur : présents au lycée, ils affichent un comportement soit de réticence à l’égard des contenus de cours soit une quasi absence de réaction, ce sont les « présents-absents ». On note également que ces élèves ont souvent recours à une consommation médicamenteuse importante et perpétuent à leur encontre de nombreuses violences qui vont de l’auto-mutilation aux tentatives de suicide. C’est ce que les chercheurs nomment avec inquiétude le nouveau « mal-être » des adolescents.

Pour ces jeunes en rupture franche, les pratiques de raccrochage restent aujourd’hui très aléatoires car elles doivent s’appuyer sur le cœur du processus qui est la perte de sens globale quant à la nécessité de poursuivre des études et de se confronter à de nouvelles règles. Les dispositifs existants travaillent autant sur la prévention des décrochages que sur la nécessité de réinsérer. Un travail d’intégration dans le tissu social est également tenté afin de lutter contre la marginalisation latente à laquelle conduit cette situation.

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HISTOIRE / COURAGE, FUYONS ! LA FUITE DE LOUIS XVI, OU PETITE CHRONOLOGIE D’UNE GRANDE LÂCHETÉ JUGÉE À L’ÉCHELLE DE L’HISTOIRE par Renaud BUSENHARDT

Parmi tous les actes vils, parfois répugnants, souvent funestes, qui jalonnent l’histoire des hommes, il en est peu qui fassent l’unanimité contre leurs auteurs au point du grotesque épisode de la fuite du Roi LOUIS XVI.

Pas un des ses contemporains ne lui a trouvé de circonstances atténuantes. On se sortit de l’affaire en masquant la fuite derrière une tentative d’enlèvement totalement fictive, et qui ne trompa personne. Après cette aventure mal préparée, mal dirigée, et donc vouée à l’échec, le divorce est flagrant entre la nation et le Roi, et plus rien ne sera comme avant en France. La personne royale s’est rendue coupable d’un crime de lèse majesté en endossant une livrée de laquais, et en tentant de prendre la poudre d’escampette, nuitamment, comme on le fait pour échapper à des geôliers. Est-ce à dire que le Roi, plutôt que fuir, voulait s’évader ? L’idée n’est pas saugrenue, si l’on pense que LOUIS XVI avait de bonnes raisons de croire ceux qui voulaient le persuader qu’il n’était plus libre de ses mouvements. La politique du pire, érigé en méthode affirmée de gouvernement par le souverain pour contrer la Révolution avait produit des effets pervers. L’Assemblée crispée prêtait l’oreille aux rumeurs de complots contre la Révolution au sein même des Tuileries. Si bien que des gardes veillaient sur LOUIS XVI, limitant ses déplacements, et renforçant l’impression de captivité qui était la sienne. Déjà, en avril 1791, le Roi avait voulu se rendre à Saint-Cloud pour la messe des Rameaux, et pensait en profiter pour se confesser à un prêtre non-jureur. On appréciera d’emblée l’ineptie du procédé de la part d’un roi qui avait lui même juré fidélité à une constitution que le prêtre en question rejetait… En fait, l’excursion tourna court, et les gardes nationaux s’opposèrent à la voiture du Roi. LOUIS XVI, contraint de rebrousser chemin, aurait lâché à LA FAYETTE : « Au moins vous avouerez à présent que nous ne sommes pas libres« .

Donc, le Roi se sent prisonnier. Après l’épisode de Saint-Cloud, des gardes ont pour mission de passer la nuit dans les couloirs des appartements royaux. La cage est dorée, mais n’en serait pas une si le Roi n’avait pas déjà la tête ailleurs, en l’occurrence à Metz. Son entourage, détournant LOUIS XVI des dernières recommandations de MIRABEAU, mort quelques semaines plus tôt et qui lui avait fortement déconseillé de tenter l’évasion, le persuade que le salut est dans les armées européennes, désireuses d’en finir avec la Révolution. Pour rallier les émigrés, il faut quitter Paris, tourner le dos à la nation, et tenter de rejoindre BOUILLÉ à Metz.

A cette époque, la France est toujours une monarchie, assise sur le roi et la nation. Pour beaucoup, pas de nation sans roi, et pas de roi sans nation. C’est donc un vrai suicide politique que se propose LOUIS XVI, convaincu à tort que la Révolution n’est qu’une avarie sans importance, et dont il sera facile de gommer les effets une fois la monarchie absolue restaurée. En fait, si le roi avait réussi à fuir, sûrement la république eut-elle été proclamée illico, alors qu’en 1791, pas grand monde n’en voulait. Il suffit pour s’en convaincre d’analyser un peu la peur panique qui prit les révolutionnaires au matin du 21 juin 1791. Découvrant le lit royal vide, le valet LEMOINE donne l’alerte, et le tocsin résonne dans tout Paris. Les plus engagés des révolutionnaires réclament la république, alors même que l’Assemblée n’en veut pas, et fait passer une consigne surprenante : le Roi n’a pas fui, mais a été enlevé. Il faut le retrouver pour sauvegarder les institutions. Bien entendu, personne n’est dupe de la supercherie, mais la thèse officielle aura la peau dure. LOUIS XVI aurait pu, en stratège cynique, se réserver cette solution de repli en cas d’échec de sa fuite, et accréditer lui-même l’idée de l’enlèvement, qui aurait (peut-être) sauvegarder un peu de son prestige. Mais il a laissé aux Tuileries une lettre manuscrite sans équivoque, annonçant son projet, et déclarant qu’il revient de facto sur toute l’œuvre libératrice de la Révolution. Un peu comme si un évadé d’une prison donnait l’itinéraire de sa cavale, et la liste de ses prochaines victimes. Il faut posséder une belle dose d’inconscience, ou une solide capacité de mépris et de fanfaronnade pour agir de la sorte. Dans un cas comme dans l’autre, difficile de plaider non coupable quand on est repris…

Bien sûr, l’entreprise aurait pu réussir en ce doux mois de juin 1791. L’histoire est pleine de ces récits d’événements ratés, récits dans lesquels on trouve toujours les petites choses qui ont mal tourné, et qui auraient pu, autrement, jouer en faveur des fugitifs. Ah, se lamentera le monarchiste déçu, « si le roi avait opté, comme c’était prévu, pour deux voitures légères plutôt que pour cette grosse berline qui nécessitait tant de changements de chevaux ! LOUIS XVI n’aurait peut-être pas eu à s’arrêter à Varennes, serait arrivé à l’heure au rendez-vous de l’escorte« …

Car il faut bien admettre que la fuite fut un ratage complet. Les soldats du Duc DE CHOISEUL attendant l’arrivée du Roi, ont fini par alerter la population. Pour se prémunir des soupçons, le détachement s’est retiré plus loin. Il semble même que le roi n’a pas quitté Paris, puisque l’équipage affiche trois bonnes heures de retard (jusque là, la ponctualité n’était-elle pas un apanage royal ?). Pourtant, à ce moment là, le temps presse : l’Assemblée a déjà lancé la poursuite, persuadé toutefois que LOUIS XVI est déjà à l’étranger. A Paris, la situation est insurrectionnelle…

A Sainte-Menehould, il est près de 19 h 30 lorsque pointe l’étrange convoi. DROUET, qui tient le relais de poste, se pose de sérieuses questions sur ces voyageurs incongrus. Toutefois la voiture repart, et ce n’est que vers 21 heures que DROUET a confirmation des ses soupçons lorsque arrive un émissaire de Paris. DROUET se lance à la poursuite du Roi en fuite. Vient ensuite l’épisode tragi-comique de Varennes. Le Roi est reconnu, on s’assure de sa personne, et des émissaires de l’Assemblée arrivent bientôt pour le prendre en charge. La cavale improbable n’a pas duré 24 heures…

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DES MOTS DE L’HISTOIRE… Extraits du Dictionnaire des citations de l’histoire de France de Michèle RESSI, Editions du Rocher, 1990, et des Mots les plus drôles de l’histoire de Bernadette De CASTELBAJAC, Librairie Académique Perrin, 1988

« Pour mon honneur et celui de ma nation, je choisirai plutôt honnête prison que honteuse fuite » (FRANÇOIS Ier, Lettre aux Grands du royaume et aux Compagnies souveraines).

« Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables (…). Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet (…). Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions » (Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat social, 1762 : irrité par les idées religieuses de l’auteur, qui publie cette même année L’Émile et La Profession de foi du Vicaire savoyard, le Parlement le décrète de prise de corps, ce qui l’oblige à fuir en Suisse où, persécuté, il commence alors huit années d’errance).

« Il courait de toutes ses forces pour arriver quelque part avant la République » (Charles BAUDELAIRE se moque en 1851 du vieux LOUIS PHILIPPE, qui a fui à Dreux, avant de fuir plus loin encore, pour l’exil en Angleterre, son abdication sans combat et sa fuite ayant provoqué le ralliement à la République des classes dirigeantes).

« Je vivais au jour le jour (…). Je n’avais aucune idée de l’issue. Je ne savais pas où était la limite, s’il y avait une limite. Je me sentais isolé, coupé. J’étais déraciné politiquement, incapable de mener le débat avec les militants gauchistes qui avaient, eux, leurs certitudes. Je suis parti parce que j’étais dépassé. C’était une fuite » (Daniel COHN-BENDIT, 1986 : il fuit le 20 mai 1968 à Saint-Nazaire chez son frère, à Berlin dans son pays, à Amsterdam où on l’appelle. Au cours d’un meeting fou, il déclare : « Le drapeau tricolore est fait pour être déchiré, pour en faire un drapeau rouge« . Pour insulte au drapeau national à l’étranger, il est interdit de séjour en France le 22 mai, entérinant sa fuite).

Le poète badin Vincent VOITURE (1597-1648) devait se battre en duel contre un gentilhomme de la cour. Le poète ne manquait pas de courage, mais ce rendez-vous sur le pré ne le tentant aucunement, il répondit à son protagoniste pour fuir l’événement :

« Monseigneur, la partie n’est pas égale. Vous êtes grand, et je suis petit. Vous êtes brave, et je suis poltron. Vous voulez me tuer, eh bien, je me tiens pour mort« .

Cette répartie désarma le provocateur !

Plus courageux en paroles qu’en action, BEAUMARCHAIS s’était laissé insulter par le DUC DE CHAULNES sans relever le défi. Quelques temps plus tard, il fut provoqué par M. DE LA BLACHE. Il refusa encore l’affrontement en disant : « Allons donc ! J’ai refusé mieux !« .

DIDEROT et Jean-Jacques ROUSSEAU se promenaient le long de l’étang de Montmorency.

« – Voilà un endroit, dit pensivement ROUSSEAU, où j’ai été tenté vingt fois de me jeter pour terminer ma vie.

Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? » demanda tranquillement son ami.

ROUSSEAU, pris de court, ne trouva comme réponse que :

« J’ai mis ma main dans l’eau et je l’ai trouvée trop froide« .

Dans la même veine, Jules RENARD avouait : « J’ai eu plusieurs fois envie de me noyer, et chaque fois je me suis contenté de pêcher à la ligne« .

Le Comte DE LAURAGUAIS, qui participa à la guerre de Sept ans, chargea trois fois à la tête de ses troupes en une seule journée et dispersa ses ennemis. Les officiers le félicitèrent pour son extraordinaire vaillance. Il leur répondit : « Je suis bien aise que vous soyez contents de votre colonel. Mais moi, je ne le suis nullement du métier que nous faisons, et je le quitte« . Plantant là ses hommes et sa guerre, il se retira dans ses terres du Languedoc !

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CITATIONS…

« Le temps de l’absolutisme est passé (…), une participation modérée de l’opinion à la législation et à l’administration est le plus fort levier qu’on puisse employer pour remuer et diriger les hommes (…) pour éviter des revendications excessives et gênantes » (A. de LAMARTINE, A M. de La Ferronnays, ministre des Affaires étrangères, 1828).

« Elle lui dit un autre jour qu’elle gagerait qu’il avait deviné tout seul ce grand principe : que la parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée » (STENDHAL, Armance ; phrase attribuée à TALLEYRAND).

« Les hommes qui ont changé l’univers n’y sont jamais parvenus en gagnant des chefs ; mais toujours en remuant des masses » (NAPOLÉON Ier, Mémorial de Saint-Hélène).

« Dans un pays où les manifestations ont les coudées franches, il n’y a que par hasard des journées de tumulte violent et jamais des soirs de tuerie » (J. VALLÈS, Le Cri du peuple, 11 décembre 1883).

« Le déclenchement d’une grève procure chez les militants et parfois chez les travailleurs qui y participent des joies comparables à celles provoquées par des rites religieux ou sexuels ou même par la création intellectuelle et artistique » (D. MOTHÉ, Le Métier de militant, Le Seuil).

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