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PARCHEMIN DE TRAVERSE A PROPOS DE… La misère du monde de Pierre BOURDIEU par Jean-Loïc LAMBERT

Un Parchemin de Traverse un peu original pour ce numéro car le livre présenté est lui même assez particulier, par sa taille déjà (près de 1500 pages en format poche !) et par son contenu, mélange d’interviews et d’analyses critiques des auteurs. Nous allons exclusivement nous appuyer sur une de ces analyses ; elle est de Michel PIALOUX et Stéphane BEAUD, qui nous narrent ici, au travers de l’exemple de Peugeot, les rapports entre les différents personnels de l’entreprise, entre ceux qui en constituent le cœur, par l’ancienneté notamment, et ceux qui ne sont pas vraiment insérés dans l’entreprise, à la périphérie, les intérimaires.

Grève à l’usine Peugeot de Sochaux en septembre 1989, grève des O.S. (ouvriers spécialisés) : le rituel semble immuable. Chaque jour, réunion en Assemblée Générale puis défilé dans les ateliers, avec pour triple objectif de bloquer la production, de maintenir le moral des grévistes et de pousser les autres dans la grève. Enfin, les pousser, pas tous. A l’approche de la dernière chaîne qui fonctionne encore, le silence se fait autour de certains ouvriers, alors que d’autres sont parfois conspués par leurs collègues. Près des premiers, souvent, une petite pancarte, qui n’est pas cachée : intérim. Et, avec étonnement pour cette entreprise où il a toujours fallu savoir choisir son camp, où les non-grévistes sont marqués pour longtemps dans les conversations par le reste des troupes, comme étant « du côté du patron » (expression au sens lourd), cette minuscule pancarte entraîne l’indulgence du personnel. « Ce n’est pas leur faute« , voilà ce qu’on entend. Réaction compréhensible, les grévistes, ayant la plupart entre 35 et 55 ans, semblent projeter sur la situation des intérimaires les inquiétudes qu’ils ont pour leurs propres enfants, notamment le fait d’être confronté à la nouvelle exigence du diplôme pour accéder à un emploi. Ils prêtent aussi à ces jeunes le même esprit combatif qu’eux avaient en rentrant à l’usine, sans mesurer que des années de non-embauche, de galère et de petits boulots (les années 80) ont bien souvent fait de « leurs enfants » des personnes déjà largement « soumises » à l’usine.

Un an après, juillet 1990 : récession dans l’industrie automobile et organisation du travail en flux tendus (rythmes plus élevés, pas de stock de pièces) amènent à une dégradation de l’ambiance entre les ouvriers, surtout entre jeunes arrivés et plus anciennement installés. Surtout que les premiers nommés sont de plus en plus nombreux. On leur confie les postes exigeant à la fois rapidité d’exécution et endurance physique, ceux que les anciens, en période de hausse du rythme, ne peuvent plus tenir. En quelques heures, ils apprennent ce qu’ils ont à faire et surtout, ils suivent la cadence. Ils n’entendent rien aux pratiques de sociabilité traditionnelle des ateliers d’O.S. (notamment la consommation d’alcool), autant de coutumes qui allaient de soi et que beaucoup d’intérimaires découvrent, indignés. Pour les anciens, dans leur majorité, cette augmentation de la présence d’intérimaires signifie la disqualification de leur savoir-faire : on peut être remplacé du jour au lendemain. Il y a surtout une grande différence de générations : dans les années 50, 60, 70, travailler à 16 ans, dès la sortie de l’école, était chose fréquente. Aujourd’hui, les jeunes précaires se pensent et se vivent comme des ratés ou des exclus du système scolaire. En rentrant dans une grande usine comme celle de Sochaux, c’est l’occasion pour eux de faire leurs preuves, d’accumuler les bons points pour se faire remarquer et embaucher. Ceci n’est guère compatible avec un temps nécessaire de compréhension de la nature des relations complexes qui se nouent dans les ateliers, de compréhension de l’histoire qui a façonné les différences d’attitude, les clivages, les plaies, les hostilités et les haines, et même les différences entre les syndicats et leurs stratégies : « Ce qui était au cœur de la vie des militants, ce qui constituait un principe fort d’identité, passe à leurs yeux inaperçu« . Le recrutement actuel à un niveau minimum au-delà du bac a pour effet objectif de faire passer les O.S. qui sont entrés à l’usine sans diplôme, « avec rien », pour des gens qui ont eu « de la chance ». La chance d’arriver sur le marché du travail à une bonne époque, en tout cas plus facile que celle-ci. Se faisant et s’ajoutant au rapport au travail de ces jeunes, une distance culturelle irréversible se creuse entre les générations ouvrières. Le jeune précaire devient celui qui ne fera jamais un militant, un vrai ouvrier, dans le sens où ce mot engage l’idée de luttes, d’histoire, de combat et d’espérance collective. Les anciens O.S., au centre du mouvement ouvrier, découvrent alors qu’ils ne peuvent à peu près rien transmettre à leurs enfants de ce pourquoi ils ont beaucoup lutté et c’est là une leçon très difficile à tirer. Ils ne peuvent rien transmettre et ils ne peuvent pas non plus vraiment aider scolairement leurs enfants, l’école étant un univers qu’ils connaissent mal et dans lequel ils ne sont pas forcément à l’aise. Ils ne peuvent que haïr un peu plus ce monde qui les a trahi et espérer, en leurs enfants propres, un avenir meilleur.

Le centre est ainsi devenu moins revendicatif, moins militant car ne trouvant dans la main d’œuvre périphérique ni appui, ni remplaçant. C’est là une des réalités du marché du travail et c’est tout l’intérêt de ce livre (qui en comporte de nombreux autres) de nous en rendre compte.

 

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MUSICOLOGIE / LA VIE MUSICALE DANS LES PROVINCES FRANÇAISES À L’ÉPOQUE DE L’ANCIEN RÉGIME par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

« Le théâtre peut être le lieu où il semble que quelque chose se passe« 

(E. IONESCO, Notes et Contre-Notes, Exergue à « Discours sur l’avant-garde », Gallimard).

 

Les XVIIème et XVIIIème siècles ont été des siècles formateurs, pendant lesquels apparaît la notion moderne d’État. La mise en place de l’absolutisme avec LOUIS XIII puis LOUIS XIV se traduit par un centralisme politique et culturel qui fera de Paris et de Versailles les hauts lieux de la pensée et de l’art français, lieux de passage obligé pour tous les grands artistes, lieux de production également pour tous ceux qui souhaitent faire carrière.

Alors que, dans le Grand Empire des HABSBOURG, dans l’Italie des duchés, des petits royaumes ou des États pontificaux, en Espagne même, se multiplient les foyers culturels, Hambourg, Dresde, Berlin, Leipzig, Florence, Naples, Venise, Rome, Madrid, Séville…, pour ne citer que les plus glorieux, les plus fertiles, la France ne semble exister que pour et par sa capitale. « Mal français », qui subsiste encore aujourd’hui, où les célébrités locales ne font guère recette…

Existait-il alors une véritable activité musicale en France en dehors de la Cour et de la Ville, en dehors de Paris et Versailles ? Les documents sont rares concernant le XVIIème siècle, mais se font de plus en plus nombreux tout au long du XVIIIème, âge d’or de la musique, qui connaît une « popularité » sans pareille, signe de l’acculturation sociale et de la montée en puissance de la bourgeoisie provinciale, soucieuse d’imiter de plus en plus le mode de vie de la noblesse.

L’étude des Archives municipales, des Fonds anciens des Maîtrises permettent de mettre en lumière que la musique, sous l’Ancien Régime, a joué un rôle important dans les provinces françaises : bien loin d’être un simple divertissement, un art d’agrément, elle est le miroir fidèle d’une société et de son évolution, révélateur des mentalités ou des tensions sociales.

Deux aspects sont à distinguer dans l’activité musicale provinciale : la musique publique et l’activité musicale pratiquée en privé.

La musique « publique » est avant tout celle des fêtes et réjouissances obligées. Elle est instrument de pouvoir, au service de l’Absolutisme, elle montre la bonne santé et l’unité du royaume, invite à célébrer avec faste, dans toute ses capitales provinciales, les principaux événements qui rythment la vie de la Cour. Tout est prétexte au Roi pour faire retentir des Te Deum : naissance d’un héritier royal, mariage d’un prince ou d’une princesse, guérison du Roi, victoire ou signature d’un traité de paix… Ainsi, à Dijon, les festivités qui saluèrent la naissance du Dauphin en 1729 commencèrent le 6 septembre, deux jours après l’heureux accouchement de la Reine, pour ne se terminer que le 3 novembre ! Tous les musiciens professionnels de la ville furent mobilisés, ainsi que la Maîtrise et aussi de bons amateurs.

Ainsi, toute ville entretient des musiciens professionnels, véritables employés municipaux jouissant d’un statut particulier, parfois privilégié : Rennes en recensait 23, Dijon au moins 28 à la fin du siècle. Outre une rémunération fixe annuelle, ils recevaient des primes lors de fêtes exceptionnelles. A Dijon, ils étaient logés au Logis du Roi et étaient exempts d’impôts, en particulier de l’obligation de loger les armées de passage, privilèges fort appréciables, mais qu’une mauvaise conduite pouvait faire perdre. Cet effectif relativement important montre la place que tenait la musique dans la vie politique de la nation tout entière. Cependant, ce nombre pouvait s’avérer encore insuffisant : aussi n’hésitait-on pas à faire appel à de bons amateurs pour l’exécution de certaines messes « à grande symphonie » exigeant un plus grand nombre d’exécutants.

Autre élément important du paysage musical, depuis HUGUES III : la Maîtrise, soit du Chapitre cathédral, soit de la Sainte Chapelle. Participant aux messes ordinaires, aux obsèques, ainsi qu’à tous les événements exceptionnels, la Maîtrise, d’au moins six enfants dirigés par un Maître de Chapelle souvent de grand talent, était aussi un moyen de promotion sociale pour les petits pauvres dotés d’une belle voix. En effet, totalement pris en charge par le Maître qui devait les élever comme un bon père de famille, ils recevaient une solide instruction en latin, grammaire, calcul, histoire… Beaucoup entraient ensuite au séminaire, et accédaient ainsi à la classe des privilégiés, même s’ils n’étaient que prêtres ruraux.

Mais la province ne se contentait pas de ces réjouissances officielles. Elle aussi voulait connaître les opéras à la mode dans la capitale. Elle faisait donc fête aux troupes de musiciens ambulants, au répertoire assez éclectique, qui permettaient aux provinciaux de ne pas rester à l’écart des grands bouleversements musicaux du siècle. Mais où accueillir ces troupes ? Les théâtres faisaient encore cruellement défaut au début du siècle, et les acteurs devaient se contenter de tréteaux sur les places publiques ou de tripots mis à leur disposition pour quelques soirées. Peu à peu, les villes les plus importantes se dotèrent de véritables « maisons d’opéra », en général calquées sur le modèle italien. Ainsi naquirent le théâtre de Rennes, le superbe ouvrage de Victor LOUIS à Bordeaux, le plus bel opéra baroque français, l’œuvre futuriste de l’utopiste LEDOUX à Besançon… En revanche, Dijon dut attendre le XIXème siècle pour avoir un véritable théâtre, remplaçant l’antique et dangereux Tripot des Barres, où se produisit très régulièrement jusqu’à la Révolution la troupe de SAINT GÉRAND qui permit aux Dijonnais de découvrir les œuvres de leur célèbre compatriote, Jean-Philippe RAMEAU, ainsi que les opéras-comiques à la vogue croissante : Le Déserteur, Annette et Lubin, Rose et Colas, Le devin du village, Zémyre et Azor

On peut cependant douter de la qualité de ces acteurs, chanteurs, comédiens, metteurs en scène, devant interpréter aussi bien tragédies et comédies du répertoire, que les opéras de LULLY, toujours prisés, ou les œuvrettes de MONSIGNY ou DEZÈDE. N’empêche, le public se pressait à ces représentations pendant les « saisons », toujours en dehors des fêtes religieuses qui rendaient obligatoire la fermeture des théâtres.

Parfois, enfin dotée d’un opéra, une ville réussissait à entretenir une troupe à demeure ; ce fut le cas de Lyon, par exemple, ou de Rennes.

Le XVIIIème siècle fut aussi celui des Académies provinciales, lieux de concerts publics et payants, souvent entretenus par la municipalité. Ce mouvement connut des fortunes diverses. Si certaines, comme celles d’Arles, Lyon, Bordeaux, Aix-en-Provence, Nantes, Toulon, eurent un rayonnement certain, d’autres initiatives échouèrent lamentablement, comme celle de Dijon, créée par Claude RAMEAU en 1724 et qui disparut en 1734, après dix ans d’existence chaotique. Un écho daté de 1732 et signé de PÖLLNITZ n’est guère flatteur : « Le concert aurait été fort beau s’il y avait eu des musiciens. On pouvait croire que c’était un charivari noté« .

Pour pallier ces insuffisances, les notables, véritables mélomanes, recouraient souvent à la pratique du concert privé. Nombre d’entre eux avaient fait le voyage d’Italie et ne tarissaient pas d’éloges sur la qualité de la musique ultramontaine et sur le talent de ses interprètes. Ils ramenaient souvent dans leurs bagages des partitions inédites, copiées à leur intention et, parfois même… un interprète, dont ils s’achetaient les services.

A Dijon, le parlementaire CHARTRAIRE DE MONTIGNY, qui possédait également une des plus belles bibliothèques de France, organisait fréquemment des concerts réservés à ses hôtes, souvent internationaux.

L’inventaire des bibliothèques musicales privées, en France, donna aux historiens de précieux renseignements quant aux goûts de la noblesse ou de la haute bourgeoisie provinciale française : à l’écart de la Querelle des Bouffons, qui opposa à Paris les partisans de la musique italienne aux défenseurs du goût français, la province se révéla finalement assez éclectique, avec, cependant, une tendance italianisante, séduite par VIVALDI, le PADRE MARTINI ou SCARLATTI, dont les sonates pour clavecin devaient être à l’honneur dans nombre de soirées entre gens de bonne compagnie.

Ainsi, malgré le centralisme culturel qui faisait de Versailles et de Paris les pôles de la vie culturelle française, la province n’est pas restée totalement à l’écart des mouvements musicaux qui ont traversé le Siècle des Lumières. Mais cette vie n’était pas toujours brillante, et les artistes restés provinciaux ne connurent pas de destin glorieux. C’est à Paris que RAMEAU fit carrière, pas à Dijon où son frère Claude, excellent organiste, végéta toute son existence. Qui connaissait, jusqu’à une date récente, le « Delalande dijonnais « , Joseph MICHEL ? Et il en est ainsi de nombre de Maîtres de Chapelle, compositeurs de milliers de cantates ou messes – cela faisait partie des obligations de leur charge – et à jamais dans l’obscurité.

Il reste à découvrir tout un patrimoine musical baroque français et il faut savoir gré au Centre de Musique baroque de Versailles de s’être attelé à cette tâche immense.

Oui, en marge de l’hydre culturel parisien, une activité musicale périphérique s’était développée que nous devons apprendre à mieux connaître.

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LITTERATURE / AU CENTRE ETAIT LE VERBE… par Anne BERTONI

« Une phrase parfaite est au point culminant de la plus grande expérience vitale« 

(L.-P. FARGUE, Sous la lampe, « Suite familière », Gallimard).

Dans plusieurs langues européennes (anglais, allemand, espagnol, italien, français), le verbe exprime l’action. Il est central au message de la phrase, on l’appelle même « verbe-noyau ». Autour, la « chair fructale » qui s’installe est « passive », les meilleures grammaires stipulant même que le sujet « subit » l’action. Les jours de grande inspiration, on peut envisager qu’un rapport de soumission existe entre le mot-roi et ses subalternes.

Concrètement, dans le système de la phrase, tel que nous l’entendons comme archétype de la communication, hors du verbe, point de salut. En italien, le sujet exprime sa vassalité au verbe jusqu’à se souder à lui (facciamo, siamo), ou se confondre à lui comme l’on voudra, le pronom personnel devenant alors une marque emphatique, un outil d’extrême nécessité en quelque sorte. Il en va de même en espagnol.

 

AU COMMENCEMENT… 

 

Certes, il existe des phrases dites non verbales, mais elles restent intimement liées à celles qui précèdent, constituées d’un verbe. Il n’est pas jusqu’à la célèbre question d’Hamlet pour démontrer que le verbe règne : dans l’infinitif du verbe être, tout est tendu vers l’avenir mais l’action reste au point mort, si l’on peut dire, le verbe peut se conjuguer au futur, engager la perspective de l’individu, l’être (tiens donc !) qui ne naît que par les actions dont il se rend l’auteur… Le sujet grammatical reste ici absent, dépendant de forces qu’il ne maîtrise pas et le tourmentent pourtant. C’est ainsi qu’à l’autre bout de cette question se retrouve le néant, celui qui signifie moins que rien et c’est encore le même verbe, au centre de cette négation, qui tient la barre. On remarquera à ce propos que seul le français confond l’acteur et l’action. En anglais, le to précédant chaque infinitif préserve de toute confusion.

« Au centre était le verbe« . Ce qui manque peut-être dans notre transmission du savoir à ceux qui nous suivent est cette passerelle de compréhension qui fait entrevoir que le langage socle notre culture. Ainsi, la structure de notre communication orale et écrite passant par les mots est le reflet même de ce dont nous sommes les héritiers. Lorsqu’il prend une majuscule, ce mot devient une parole divine ; or, qu’inculque-t-elle ? Ce que l’homme doit faire pour mériter le salut et le repos éternel, l’attitude qu’il doit adopter pour se laver du pêché originel. L’être humain ne se mesure donc ici que par ses actes et souvenons-nous qu’ADAM et EVE sont chassés de l’Éden car ayant goûté au fruit de l’Arbre de Connaissance. La volonté divine n’est pas marquée par le désir d’instruire par la pensée. Le sujet humain n’a, de ce point de vue, point de substance, hors l’hégémonie du Verbe qui influence ses attitudes.


« ECCE HOMO…«  

 

Au Moyen-Âge, les premiers romans relatent donc essentiellement les faits d’armes de preux chevaliers ou en tous les cas, ce qui fait leur notoriété (La Prise d’Orange, La Chanson de Roland, etc.). Toute la geste arthurienne en est empreinte, et si, par exemple, le Conte du Graal connaît depuis quelques années un vif succès du point de vue herméneutique, c’est sans aucun doute en partie dû à la sobriété de la narration médiévale. Quelques années plus tard, l’Église n’autorisant la représentation que des Mystères s’entend à merveille à brouiller les pistes du jeu théâtral : en effet, celui-ci risquait de briser la norme en proposant le véritable reflet de lui-même à l’homme (ce que fera plus tard MOLIÈRE). Au centre demeure le Verbe et donc, la soumission narrative du sujet. Finalement, le héros n’en est pas un : il sert l’Idée et sa compréhension collective. Seuls les mystiques s’octroient la part de l’introspection : ils restent ainsi dans un domaine de censure bien déterminé. Pour le coup, des auteurs comme RABELAIS, VILLON, RUTEBEUF, passent pour des marginaux, et cela tombe sous le sens : au centre de ce qu’ils écrivent il y a l’homme, et pis, sa réflexion… C’est inimaginable !

« C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est développé. Lors connaîtrez que la drogue dedans contenue est bien d’autre valeur que ne promettait la boîte. C’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont tant plaisanterie comme le titre au-dessus prétendait… » (François RABELAIS, Gargantua, « Prologue »).

Dans les lignes de ces auteurs jaillit en prémisses violentes ce qui fondera des siècles plus tard la base de la littérature occidentale : l’expérience humaine.

A la Renaissance, le roman épistolaire voudrait tordre le cou à ces manies épiques et raviver l’esprit critique et l’observation intellectuelle. Mais MOLIÈRE et plus tard ROSTAND fustigeront le mouvement précieux qui noya sous des flots esthétiques une entreprise d’avant-garde où les femmes, pour la première fois, avaient un rôle prépondérant. On conservera toutefois la conviction que cette forme de littérature exprime une nécessité chez les auteurs, même si celle-ci doit souvent être assortie d’une autosuffisance flagrante. Ainsi, dans ses Lettres, Madame DE SÉVIGNÉ sait-elle que ses missives sont lues en société ; cette demi-vérité lui octroie le pouvoir de la confidence et surtout, fait nouveau, de l’ironie ouverte, de la chronique mondaine (lire parmi d’autres la Lettre CXXI où l’auteur, au prix d’énumérations emphatiques, annonce la nouvelle du mariage de Monsieur DE LAUZIN, simple duc connu pour sa légèreté et Mademoiselle, cousine germaine du Roi).

Dans les Caractères de LA BRUYÈRE, on trouve l’extension de cette pratique poussée à son paroxysme puisque la forme s’est dépouillée de toute hypocrisie et l’auteur écrit ouvertement pour se moquer de ses semblables (Diphile ou l’amateur d’oiseaux ou encore le savoureux Giton). C’est l’avènement de la satire. « … Il crache fort loin et il éternue fort haut ; il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie ; il occupe à table et à la promenade plus de place qu’un autre… ; il s’arrête et l’on s’arrête ; il continue de marcher et l’on marche… Il se croit des talents et de l’esprit : il est riche » (LA BRUYÈRE, Giton, Les Caractères).

Ceci étant, les noms sont changés et il ne faudrait pas oublier LA FONTAINE qui, avec ses Fables connut, outre un succès multiséculaire, de gros ennuis avec ses contemporains…

Il n’empêche : l’homme est au centre de la forme littéraire, non plus en tant que serviteur d’une cause, mais observé, décortiqué pour ce qu’il est par ses semblables. En quelque sorte, « le Verbe s’est fait chair« , mais il tente aussi de se libérer de cette encombrante majuscule qui inculque une morale collective en occultant ce qui fonde l’humanité : la différence. La recherche scientifique et la naissance de l’Encyclopédie permettent de franchir le Rubicon. Dans l’utilisation de ses capacités de découvertes, l’homme prend désormais une place entière dans l’acte, c’est le moment où le sentiment du pêché originel est le plus loin de la conception individuelle ; c’est aussi la période où, à travers les écrits de BOUGAINVILLE et MONTESQUIEU, on découvre l’Autre, non pas comme une bête effrayante, mais comme un cousin, parfois éloigné. Dans les Lettres persannes, l’auteur prend même le parti audacieux de démontrer que l’autre, c’est soi-même, qu’il n’y a pas de détenteur d’une Norme universelle, mais bien une qualité commune aux hommes réellement curieux : le respect. « Nous sommes nés dans un royaume florissant ; mais nous n’avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connaissances, et que la lumière orientale dût seule nous éclairer » (MONTESQUIEU, Lettre première, in Lettres persannes).


L’EXPÉRIENCE 

 

Si, comme le prétendait le sus-cité RABELAIS, le rire est le propre de l’homme, la période de satire et de caricature cède rapidement la place au XIXème siècle à la recherche métaphysique revisitée. On dit souvent de cette époque, en littérature, qu’elle symbolise la chute des mythes : mais c’est bien plutôt l’idée que l’homme s’est fait de lui-même à ce jour qui s’écroule et, par conséquent, les croyances et morales corrélatives. La chronique mondaine et la satire ont créé un tremplin idéal au journalisme de proximité que sera le naturalisme : ainsi, plongé au cœur de la narration, l’homme se retrouve le noyau actif, certes, mais à nouveau dépendant, cette fois de conditions sociales particulières, et, d’une manière plus générale, de cette énorme machine que constituera l’ère industrielle. Bref, c’est la peinture sociale. L’expérience n’est plus amusante et même, le théâtre parodie avec le vaudeville une situation archétypale pour rassurer le public. Le « stade du miroir » analytique est passé en littérature. Voici le temps de l’édification de l’Être dans l’œuvre. Sur le plan poétique, cette époque est sans doute une des plus fertiles, car ce genre est le seul à se libérer vraiment de la forme et donc de toute norme. Aller au cœur, aller au fond, quel qu’en soit le prix… Ainsi : « Sa vie durant, S. Mallarmé pratiqua un seul culte, celui de la Poésie, une seule religion, celle de l’idéal, entendu non pas au sens moral mais au sens métaphysique de ce terme : l’Essence des choses opposée aux apparences contingentes » (LAGARDE et MICHARD XIXème, art. « MALLARMÉ »).

Le Verbe réintègre la majuscule, mais non plus celle de l’obéissance aux lois divines : il s’agit de la Muse, inspiratrice et dévoilée aux seuls initiés. C’est d’ailleurs bien là un des écueils de cette recherche littéraire, pourtant honnête dans la plupart des cas : au centre, se trouve l’hermétisme, l’ésotérisme d’une langue qui ne se partage qu’entre ceux qui vont en son sein, les aventuriers du langage et cela, du même coup, les isole parfois. Reste le rythme poétique qui, à lui seul, peut suffire à entraîner le lecteur vers lui-même. Du point de vue de l’auteur, l’action devient périphérique, l’Idéal est avant tout onirique : « Si le rêve était ainsi défloré et abaissé, où donc sauverions-nous, nous autres malheureux que la terre dégoûte et qui n’avons que le Rêve pour refuge ? Ô, mon Henri, abreuve-toi d’Idéal. Le bonheur d’ici-bas est ignoble, il faut avoir les mains bien calleuses pour le ramasser… » (S. MALLARMÉ, Lettre à Cazalis, 3 juin 1863).

On est loin, dans cette profession de foi, de la volonté réaliste des romanciers de la même époque. Mais qu’il s’agisse d’observer, de décrire ou de renoncer à une vérité immédiate trop brusque, le malaise humain demeure au cœur de l’actualité littéraire. La vocation de l’écrivain est, dans une modeste part, de trouver les bases de l’identité humaine.

C’est aussi l’époque des grands engagements, outre celui à une esthétique libertaire rencontré en poésie. « … Tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles » (Victor HUGO, Les Misérables, préambule : Hauteville-House, 1862).

Inévitablement, histoire et littérature s’unissent. Dans la douleur certes. C’est qu’il faut trouver une position humaine respectable, alors que l’individu prend soudain conscience de son asservissement et du cruel sens du mot : « injustice ». Un peu plus tard, les surréalistes joueront à brouiller les pistes de cet engagement absolu, mais leur fantaisie sera, hélas, rattrapée par les guerres, et si un temps, leur recherche a permis de déstructurer le mot, la phrase, cela laisse place à la difficulté humaine de l’indicible, à la problématique du témoignage face à l’histoire. En 1945, Primo LEVI à sa sortie du camp d’Auschwitz illustre en écrivant Se questo è un uomo le principe du centrage narratif autour de l’horreur. Au cœur du récit, la barbarie et la torture dont peuvent se rendre capables certains d’entre nous. C’est l’existence même qui se retrouve périphérique à ce roman, on prend soudain conscience que la nouvelle norme pourrait être celle de l’indicible. Finalement, au centre, règne la mort, et la mort non plus comme un concept statique et du même coup lointain, mais la mort en marche, active, osera-t-on dire… La mort non plus comme conséquence, mais comme nécessité.

Ainsi, à travers les siècles et les phrases, les récits produits, s’édifie une échelle de Richter du comportement humain : on passe des prouesses médiévales et du statut de héros pour l’homme à celui du reniement au statut d’être humain dans l’expérience de la souffrance d’une guerre. Le concept du temps évolue aussi : on voyage donc du merveilleux vers l’actualité immédiate. Les connecteurs temporels sont bien un avatar de la littérature moderne : « hier » s’instaure dans la proximité de l’action du verbe.

A l’issue des précédentes périodes de recherche identitaire, il est logique que, tant du point de vue grammatical que narratif, les auteurs cherchent à déstructurer cette géométrie : c’est une réponse face à l’insoutenable, et sans juger le point de vue esthétique, cette démarche a le mérite de la tentative. En revenir au bruit, laisser au cœur de la phrase le grand vide humain, BECKETT, IONESCO, JARRY l’ont illustré dans leur théâtre. C’est démontrer qu’il ne sert à rien de prétende, qu’il s’agisse du verbe ou de son sujet : nous sommes là, perdus, désorientés et si seuls… Il faut se garder de penser que cette forme artistique renonce à l’engagement : elle repousse en revanche les barrières normatives et les règles préétablies : « Tout est permis au théâtre : incarner des personnages, mais aussi matérialiser des angoisses, des présences intérieures. Il est donc non seulement permis, mais recommandé de faire jouer les accessoires, faire vivre les sujets, animer les décors, concrétiser les symboles » (E. IONESCO, Expérience du Théâtre, 1958).


L’ATTENTE 

 

Sans doute est-ce là le moment de rupture entre théâtre et roman : le premier est un véritable terrain d’expérimentation, alors que le second ne peut, sous peine de devenir monstrueux, renoncer à certaines règles. Peut-être la première différence se situe-t-elle au point où le romancier peut s’immerger au cœur de l’œuvre jusqu’à en devenir sujet, alors que cela est beaucoup plus litigieux pour un dramaturge, tout au moins de manière directe. Cependant, les thèmes abordés ne sont pas futiles pour autant : l’œuvre de IONESCO est empreinte d’engagement et de la dénonciation de tout totalitarisme (voir Rhinocéros et Le roi se meurt). Chez BECKETT, la condition absurde de l’homme trouve son point d’orgue dans le babillage incessant de Winnie, une des deux protagonistes de Oh, les beaux jours. En fait, sous cette forme artistique où semble prévaloir le retour à la source de la langue – mais n’est-ce pas qu’un prétexte ? – il n’y a plus de centre ni de périphérie, plus de norme ni de marge : l’être humain est perdu dans l’immensité et c’est cette expérience qui est relatée…

Il serait faux de croire que le roman reste en-deçà de cette recherche. Julien GRACQ, dans son œuvre en général, et dans Le Rivage des Syrtes en particulier, s’attache davantage à peindre l’univers qui entoure ses personnages, plus que ceux-ci. C’est une peinture de l’attente, qui, par extension poétique, permet d’envisager la solitude humaine. Dino BUZZATI dans Le Désert des Tartares exploite également ce motif, mais cette fois en observant plus particulièrement le personnage : « Et la vérité de Drogo, ce soir-là, n’était pas une vérité de soldat courageux, elle n’était probablement pas digne de l’austère fort Bastiani, ses camarades eussent ri de cette vérité qui était la fatigue du voyage, le caractère opprimant de ces sombres remparts, le sentiment de se trouver dans une solitude totale » (Dino BUZZATI, Le Désert des Tartares).

Finalement, peu ou prou, les tentatives du nouveau roman redéfinissent sans doute la forme, mais guère le fond. La notoriété justifiée de Marguerite DURAS se fonde aujourd’hui sur une forme d’ironie concernant le dépouillement de son style. Dans Un barrage contre le Pacifique, le besoin de confidences de l’auteur est émouvant, que l’on apprécie ou non la forme. D’ailleurs, dans tout ce qui s’écrit, n’est-ce pas là le but : se confier, dire, à des niveaux différents selon la visée communicative… On ne peut s’en départir si l’on évoque la littérature, et ceux qui pensent l’inverse, ou qui tentent de montrer que l’œuvre peut se targuer de ne reposer sur rien sont dans l’erreur : ainsi, sans prétendre jouer les gardiens du temple, on peut douter de la postérité des Particules élémentaires ou de Baise-moi. Certes, l’effet de mode joue énormément et la notoriété via des médias « branchés » crée un temps l’illusion. Peut-être est-ce ici un des dangers du vide. Dans la première mouvance du nouveau roman, aucun des auteurs, à ma connaissance, ne pointe l’être humain comme vide, indigne d’intérêt, quantité négligeable. En revanche, HOUELLEBECQ, DESPENTES et quelques autres semblent trouver évident que l’individu n’ait rien à perdre, qu’il soit indigne d’intérêt, simplement résumé à ses pulsions. Ici, le sens de l’écriture est faussé : on écrit rarement pour soi ou alors dans la perspective d’une analyse introspective. Le fait de créer un commerce, et nous l’avons dit, une mode autour de poupées gonflables que sont les personnages de ces pages me semble malhonnête. Ces gens ont oublié la tradition orale dont on vient. Il est triste qu’on puisse les faire passer pour des nouveaux génies de l’écriture ou du cinéma : il suffit de comparer La vie rêvée des anges aux élucubrations de DESPENTES et de sa réalisatrice pour comprendre ce qui relève d’une émotion.

Pourtant l’écriture – heureusement ! – connaît une nouvelle génération, au cœur de laquelle la volonté de raconter est intacte, sans pour autant se départir de la modernité que toute époque suppose en regard de la précédente. Dans la droite lignée des naturalistes, Fouad LAROUI, Minna SIF dans Méchamment berbère et leurs contemporains anglo-saxons travaillent efficacement. Bien sûr, on peut discuter autour de la qualité stylistique de certaines de ces œuvres, mais chacune d’entre elles offre un témoignage voir un cliché de l’époque. Et la forme artistique, quelle qu’elle soit, n’existe-t-elle pas, d’abord, parce qu’elle marque son temps ?

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SOCIOLOGIE / ÊTRE OU NE PAS ÊTRE… CONNECTÉ par Jean-Marc REMY

« Au bout de quelques mois on passe en fin de droits

Et l’automne revient, lent comme une gangrène ;

L’argent devient la seule idée, la seule loi,

On est vraiment tout seul. Et on traîne et on traîne…

Les autres continuent leur danse existentielle,

Vous êtes protégés par un mur transparent ;

L’hiver est revenu. Leur vie semble réelle.

Peut-être quelque part, l’avenir vous attend« 

(Michel Houellebecq, « Le sens du combat », Poésies).

Dans un monde « connexionniste », la problématique de l’exploitation – aujourd’hui oblitérée par l’urgence de l’exclusion – doit être repensée. Nouveau centre du monde la cyberbourgeoisie tire profit – et jouissance – de sa capacité à faire et à défaire les réseaux.

Voici un quart de siècle paraissait le livre de René LENOIR, Les exclus, qui devait grandement contribuer à modifier – en France tout au moins – le regard porté sur la « question sociale ». La « pensée 68 » informée par le marxisme, durcie par les grilles d’analyse structuralistes déclinait alors la notion d’exploitation bien au-delà du domaine des relations professionnelles, jusqu’à saturer tous les registres de la critique sociale. On a vu ainsi la figure du prolétaire récupérée par les mouvements du « deuxième sexe » (du travail domestique comme lieu d’extorsion de la plus-value…). De leur coté, les économistes dits « tiers-mondistes » ont déplacé la problématique de l’échange inégal jusqu’à opposer l’occident impérialiste aux « nations prolétaires » (d’où vient le modèle classique Centre / Périphérie : cf. par exemple Samir AMIN, Le développement inégal, 1973) affirmant que la prospérité des classes moyennes et supérieures des pays du Centre reposait sur l’exploitation des peuples de la Périphérie.

L’apparition d’un chômage de masse en occident a contribué – autant que l’éclipse du marxisme – au déclin de cette référence. La figure de l’exploité, liée à l’existence de classes sociales, renvoyait au monde de la production : les « nouveaux pauvres » sont l’expression d’une désaffiliation à l’égard du travail, ils apparaissent comme des « laissés pour compte ».

 

IN / OUT

 

A juste titre, la figure de l’exclu a été placée au cœur du débat politique et de la critique sociale contemporaine. Son sort apparaît comme plus redoutable que celui du prolétaire : au dénuement matériel se joignent l’isolement voire le sentiment de déchéance personnelle. Plus scandaleux encore, la réapparition de la pauvreté dans des pays riches n’a plus l’excuse de l' »accumulation primitive ». C’est « l’horreur économique » (cf. le livre à succès de Viviane FORRESTER)… Dans l’imaginaire social, le passage du concept d’exclusion à celui d’exploitation correspond à un renversement topographique : à une représentation verticale de la société (dominants / dominés) se substitue l’image de la frontière entre ceux qui sont « dedans » (les statutaires, les « cœurs de cible », les « normaux quoi… ») et ceux qui sont relégués « dehors »… en périphérie.

Notons cependant que cette polarisation sur le thème de l’exclusion, si elle s’accompagne d’une légitime indignation renvoie davantage à une négativité qu’elle ne porte une accusation. C’est bien souvent en termes de handicaps que raisonnent les théoriciens de l’exclusion : à l’heure de l’employabilité et des bilans de compétence, l’éviction de ces modernes parias n’a d’autre raison que leur propre défaillance. Certes, le sociologue pointera dans la genèse de ce nouveau clivage des mécanismes de stigmatisation identitaire (ainsi du jeune des « cités » marqué par son appartenance qui se verra refuser un emploi)… mais empruntant pour cela des catégories propres à la sociologie de la déviance (cf. Howard BECHER, Outsiders, 1963), les études sur l’exclusion débouchent le plus souvent sur la description d’une série de « cas », de « problèmes »… A la différence de l’exploitation, l’exclusion n’est pas rapportée à l’action d’autres personnes ni située dans un système de rapports sociaux. Pire, on rétablit ici le lien entre la misère et (sinon la faute !) des propriétés personnelles renvoyant facilement à une responsabilité individuelle. Lien que l’analyse en terme de classes était parvenue à briser. « Inutile au monde », l’exclu ne peut s’en prendre à personne… C’est la « part sacrifiée » de l’humanité.

En termes économiques, on songe au concept de « surpopulation relative » développé par MALTHUS, RICARDO ou MARX. Mais – différence essentielle – aujourd’hui le chômage ne joue même pas le rôle d’une « armée de réserve » capable de peser sur les salaires. En France, en particulier, les salaires ont continué à croître au cours des dernières décennies malgré la hausse du chômage. La théorie dite des « insiders / outsiders » rend compte du phénomène en montrant que désormais les salaires sont essentiellement négociés par ceux qui ont un emploi en fonction de l’évolution de leur propre productivité indépendamment de l’offre et de la demande sur le marché du travail (pour une vérification empirique : P.A. MUET, Chômage et politique économique, O.F.C.E., 1994). Il y a désormais peu de substitution de main d’œuvre en raison des frais d’embauche et de licenciement. Cela revient à dire que le chômage a été le prix que la collectivité a consenti à payer pour préserver la paix sociale voire améliorer l’efficacité des entreprises… On ira jusqu’à affirmer que la France (la France « protégée » s’entend) a assuré son développement « grâce » au chômage (D. OLIVENNES, La préférence française pour le chômage, 1996)… Les implications politiques d’une telle vision apparaissent nettement : si les « avantages sociaux » concédés aux insiders sont la contrepartie de la précarité des outsiders, ceux-là apparaissent comme des « nantis »… bientôt des profiteurs et la mise en cause de leurs « statuts », de leurs « privilèges » une œuvre de salubrité publique ! On retrouve ici la tonalité des débats qui avaient cours au moment des grèves de décembre 1995. Faut-il ici montrer que la mise en cause des garanties sociales négociées collectivement sous l’égide du fordisme et de l’Etat-Providence ne saurait améliorer le sort de ceux qui en sont encore privés ? A l’échelle internationale la mise en concurrence effective des marchés du travail contribue aujourd’hui d’avantage à démanteler les systèmes sociaux du Nord qu’à améliorer le sort des travailleurs du Sud !

A ce stade on prend la mesure des impasses auxquelles nous confronte tant la sociologie de l’exclusion (les exclus « ne servent à rien ») qu’une certaine « économie de l’exclusion » (les outsiders victimes des privilèges des insiders…).

 

CONNECT / DISCONNECT

 

Comment soulager les « exclus » du poids d’une responsabilité individuelle unilatérale sans en faire le produit de l’égoïsme des « protégés » ? Les difficultés de l’exclusion comme concept critique ont conduit Luc BOLTANSKI et Eve CHIAPELLO à proposer dans Le nouvel esprit du capitalisme rien moins qu’une nouvelle théorie de l’exploitation. A l’heure des stock-options, de l’épargne salariale et de la « corporate governance« , les catégories marxistes doivent être revisitées si l’on veut identifier comment dans ce monde « certains hommes tirent profit au détriment d’autres hommes« … Ce nouveau monde, les auteurs le décrivent comme une cité « connexionniste » où la réalisation du profit passe par la mise en réseau des activités. C’est au terme d’un travail empirique serré – prenant en compte notamment le discours de management élaboré durant les années 90 – que BOLTANSKI et CHIAPELLO parviennent à élaborer l’idéal-type de la « cité par projets« . Celle-ci évoque une entreprise dont la structure est faite d’une multitude de projets successifs associant des personnes variées, recomposant , au gré des priorités et des besoins, les groupes ou équipes de travail. Dans ce monde, l’activité par excellence consiste à s’insérer dans ces réseaux et à les explorer pour rompre son isolement. Ce qui importe c’est de n’être jamais « à court de projet »… Notons que tout peut accéder à la dignité de projet y compris des entreprises a priori hostiles au capitalisme. Lancer une start-up, faire un projet de reenginering, créer un label « rap » ou monter une pièce de théâtre : il s’agit toujours du même héroïsme (par où cette cité peut séduire des forces hostiles au capitalisme en proposant  une « grammaire » qui le dépasse et qui lui permet d’intégrer toujours de nouvelles activités).

Le grand dans cette cité est un « pilleur d’idées », cultivant avec discernement ses relations, il « balaie du regard le monde en quête de signes inédits« . C’est dire que, dans ce monde, capital social et capital d’information sont corrélés. Ces partenaires du troisième type (décrits dans ces termes par la littérature managériale : référence est faite ici à ARCHIER, l’un des « gourous » du management moderne) savent tirer profit des liens qu’ils font… et défont. Par opposition, celui qui, n’ayant pas de projet, n’explorant plus les réseaux, est proprement menacé d’exclusion, c’est-à-dire de mort dans l’univers « réticulaire ».

Observons le « faiseur » de réseau – dont la figure paradigmatique pourrait être le producteur de cinéma… ou de « performances » artistiques – qui trouve dans les plis de la nouvelle économie (ne parle-t-on pas de la « net-economy » ?) terrain de chasse à sa mesure… Soucieux de sa réputation il met à profit chaque nouvelle rencontre pour s’associer les choses et les personnes qui seront autant d’atouts dans de futures entreprises. Avide d’information il s’efforce de gagner du temps sur ses concurrents pour mettre à profit les meilleures opportunités. Sa mobilité est l’atout essentiel dans un monde donné pour fluctuant et incertain. Observons – et c’est le point important que cette notoriété suppose le concours de partenaires anonymes, que cet opportunisme lèse souvent d’autres membres du réseau, que cette mobilité – enfin – n’est que l’envers de la « fixité » des autres… Ces remarques suggèrent la possibilité de formes d’exploitation propres à ce monde connexionniste. La réussite des « faiseurs » repose sur l’intervention d’autres acteurs dont l’activité n’est ni reconnue ni valorisée. Pour nos auteurs « la contribution spécifique des petits à l’enrichissement dans un monde connexionniste réside sur ce qui fait leur faiblesse dans ce cadre, c’est-à-dire dans leur immobilité« . C’est en demeurant sur place que les petits perdent ceux de leurs liens qui sont potentiellement profitables (cas classique du chômeur qui perd ses amis, coupe le lien familial, renonce à exercer son droit de vote…).

 

EXIT ?

 

Reste à démontrer en quoi l’immobilité des uns est nécessaire à la mobilité des autres. Supposons pour cela un monde où tout se déplacerait au point que les différents lieux perdraient toute spécificité : les profits apportés par le déplacement s’annuleraient qui reposent sur la mise en rapport d’univers différents parce que distants ! Ainsi des agences de tourisme qui valorisent les éléments « typiques » auprès du consommateur occidental avide d’exotisme. Ainsi des spéculateurs internationaux qui « jouent » sur différentes monnaies nationales lestées par des conjonctures purement locales (en quoi l’Euro peut être une arme contre la spéculation !). Ainsi des firmes multinationales qui exploitent tous différentiels entre contextes géographiques et sociaux spécifiques… La mondialisation libérale peut alors s’analyser comme la mise en place de réseaux fluides (dérèglementation, abaissement des barrières, normalisation…) valorisant les « petites différences » générées par les cultures locales (la malédiction de ce monde tenant à l’universelle uniformisation qui ruine les opportunités de profit autant qu’elle appauvrit le patrimoine culturel de l’humanité).

Dans ce monde chacun vit dans l’angoisse d’être « déconnecté », abandonné par ceux qui se déplacent. C’est la raison pour laquelle l’enracinement local, la fidélité et le désir de sécurité constituent paradoxalement des facteurs de précarité. La mobilité choisie des puissants ne doit pas être confondue en effet avec la flexibilité subie de l’exploité. Moins le salarié est en mesure d’aller s’employer ailleurs plus on pourra lui imposer un statut précaire. Vouloir « vivre au pays », vouloir fonder une famille, vouloir défendre un « métier » : autant de handicaps ! Place aux « marginaux sécants », aux célibataires sans attaches, aux auto-entrepreneurs ! On comprend en quoi cette nouvelle classe se différencie de l’ancienne bourgeoisie productive : dans le monde connexionniste l’industriel qui possède des actifs peu mobiles, qui doit investir à long terme, est soumis aux arbitrages des marchés financiers… voire au risque d’une défection d’actionnaires exigeant leur « 15 % » (taux de rentabilité exigé par certains fonds de pension) ! On voit également comment elle peut emprunter à la culture artiste héritée de 68 : multiculturelle, tolérante, iconoclaste, pratiquant volontiers l’auto-ironie, elle arbore – en effet – tous les signes de la (post– ?) modernité.

Cette préséance accordée à ceux qui font circuler le capital par rapport à ceux qui investissent, à ceux qui manipulent les signes sur ceux qui produisent de la valeur intronise – selon Denis DUCLOS (in « Manières de voir » 52, Le Monde Diplomatique) – une nouvelle classe : l’hyperbourgeoisie (« cyber » bourgeoisie ?). Adeptes du simulacre, cultivant l’hédonisme, ces élites « branchées » jouissent de « l’évaporation boursière des objets« , manifestation ultime de la capacité de ruiner autrui. C’est dire – autrement – que la prospérité de cette hyperbourgeoisie sécrète la paupérisation d’une nouvelle infraclasse détachée comme elle des sécurités étatiques… mais cette fois « par en bas ». Dans ce chaos organisé, l’aliénation prend des formes nouvelles : il est demandé aux « petits » de « choisir leurs valeurs chez les vainqueurs du monde« … L’industrie des images y pourvoit généreusement par mercenaires sportifs, héros de séries ou animateurs télévisuels interposés.

Qu’opposer à ce capitalisme centrifuge emballé par son propre mouvement ? BOLTANSKI et CHIAPELLO recommandent – entre autres – d’utiliser les ressources du droit pour « freiner les mobilités excessives« … celle des marchés des capitaux par exemple (on reconnaîtra ici la proposition dite de la taxe TOBIN). N’est-ce pas une façon de faire – en reprenant les termes du sociologue Pierre SANSOT – un « éloge de la lenteur » ?

« Je suis en système libéral

Comme un loup dans un terrain vague,

Je m’adapte relativement mal

J’essaie de ne pas faire de vagues.

Certains soirs, je nourris l’idée

Que j’ai des amis quelque part

C’est difficile de décider

Que pour la vie, il est trop tard »

(Michel HOUELLEBECQ, « L’insupportable retour des mini-jupes », Poésies).

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ECONOMIE Géographique / CENTRES ET PERIPHERIES DE PRODUCTION par Pierre-Eric LUBERNE

« La société tout entière repose sur l’industrie« 

(Comte DE SAINT-SIMON, L’Industrie).

Sur la surface de la terre, les hommes et les activités économiques, loin d’être répartis uniformément dans l’espace, ont tendance à s’agglomérer en un petit nombre de localisations. Ce simple constat empirique amène à remettre fortement en cause la construction d’un espace totalement uniforme par la microéconomie traditionnelle grâce notamment à l’hypothèse de divisibilité des biens et des facteurs de production. Comment peut-on alors expliquer la formation de concentrations industrielles dans certaines régions « centres » au détriment des régions dites « périphériques » ?

L’économie géographique, dont le fondateur est le célèbre économiste américain Paul KRUGMAN, se propose de fournir des éléments de réponse.

Nous nous intéresserons d’abord au principe de formation des équilibres « centre-périphérie » sur la base d’un scénario-type proposé par KRUGMAN afin d’en apprécier la portée, avant d’en montrer les principales limites ainsi que les développements possibles.

Le modèle de KRUGMAN, exposé dans Geography and Trade (1991), a été construit pour expliquer la formation d’une activité industrielle importante au Nord-Est des États-Unis. Pour cet économiste, la présence dans cette région de ressources naturelles en grande quantité n’est pas une explication suffisante. KRUGMAN pense alors que l’industrie se concentre parce que les firmes trouvent un intérêt à être proche les unes des autres. Chacune d’elles bénéficie donc d’économies d’agglomération c’est-à-dire de gains dans la réalisation des opérations de production produits par la proximité géographique avec les autres firmes. Sur cette base, nous allons voir que la formation d’une agglomération tient essentiellement à quatre grandeurs : les rendements croissants, les coûts de transport, la taille du marché et la différenciation des biens.

Dans son modèle, KRUGMAN considère deux régions et deux secteurs (le secteur agricole et le secteur industriel). L’agriculture, par hypothèse immobile, est une activité de type traditionnel avec des rendements constants, répartie également dans les deux régions. Au contraire, l’activité industrielle, qui fabrique des biens différenciés dans une situation de rendements croissants (chaque variété de biens est alors produite par une firme et chaque firme produit une seule variété), est mobile : on peut développer l’activité industrielle dans l’une et/ou l’autre région.

Lorsqu’un industriel décide d’installer son usine dans une des deux régions, il devra satisfaire une partie de la demande dans l’autre région donc exporter et subir des coûts de transport d’autant plus importants que la demande dans l’autre région est elle-même importante. Pour éviter ces coûts de transport, il peut chercher à s’installer dans les deux régions.

Cependant, ce n’est pas forcément la meilleure solution parce que l’activité industrielle fonctionne avec des rendements d’échelle croissants. Il y a rendements d’échelle croissants lorsque la production industrielle fait plus que doubler si on envisage par exemple un doublement de l’ensemble des quantités de facteurs. Il peut donc être plus intéressant dans ce cas de produire tout dans une seule unité de production que de répartir la production dans deux usines.

Ainsi, le choix de localisation d’une firme représentative du secteur industriel dans une ou deux régions résulte de l’arbitrage entre le bénéfice des rendements croissants et la proximité des marchés (qui permet d’économiser des coûts de transport). De façon générale, les firmes ont tendance à se localiser là où la demande est importante, mais la demande est importante là où les firmes se localisent. De la même façon, la préférence des consommateurs pour la variété attire des firmes fabricant des biens différenciés, qui à leur tour attirent des consommateurs recherchant la variété. Nous assistons alors à un processus cumulatif qui peut conduire, selon les valeurs de certaines grandeurs économiques vues précédemment (coût de transport, degré de préférence pour la variété…), à deux types d’équilibre : un équilibre symétrique d’équi-répartition des activités industrielles et un équilibre « centre-périphérie » où le secteur différencié est concentré dans une seule région. L’agglomération est d’autant plus probable que, toutes choses égales d’ailleurs, le coût de transport est faible, les économies d’échelle sont importantes ou encore que les biens sont plus différenciés.

Nous conclurerons à la domination des schémas d’agglomération étant donné que ces facteurs sont de mieux en mieux satisfaits dans notre économie actuelle.

L’économie géographique nous permet ainsi de mieux comprendre les conséquences spatiales du développement économique mais aussi de prendre les décisions qui permettent, dans le cadre de politiques économiques régionales, de ralentir ou au contraire d’accentuer les phénomènes d’agglomération.

Le modèle de KRUGMAN n’est pourtant pas totalement satisfaisant. Il arrive certes à expliquer quelle région concentre finalement toute l’industrie, mais ce modèle reste au fond trop statique. Les théories de l’agglomération proposées par l’économie géographique nécessitent alors d’être développées.

Le modèle de KRUGMAN et plus généralement tous les modèles d’agglomération de type « centre-périphérie » apportent des réponses insuffisantes car en fait tout dépend des conditions initiales et de la valeur des paramètres clés. Ces modèles d’agglomération expliquent seulement qu’à partir d’une perturbation initiale peut se développer un processus endogène d’agglomération.

Cette initialisation exogène consiste généralement en un « accident historique ». Un exemple classique est celui donné par KRUGMAN de l’histoire de Catherine EVANS dont l’habileté à fabriquer des tapis est à l’origine de l’industrie du tapis en Georgia. La Silicon Valley, gigantesque agglomération de firmes qui doit sa naissance à la mise en œuvre d’une formidable innovation technologique par deux étudiants de Stanford au début du siècle, constitue une autre illustration de ce que peut être un « accident historique ».

Cette perturbation, sous certaines conditions (un coût de transport faible, des économies d’échelles assez fortes…), s’amplifie grâce à un processus cumulatif (vu précédemment) qui mène à un équilibre aggloméré. Le problème est qu’il est impossible d’analyser la transition entre l’équilibre d’équi-répartition et l’équilibre d’agglomération. Comme le soulignent les économistes Catherine BAUMONT et Jean-Marie HURIOT : « Les modèles d’agglomération de type centre-périphérie expliquent seulement comment, en fonction des perturbations initiales, on est passé d’un équilibre « dispersé » à un équilibre « aggloméré »… En tant que processus d’ajustement, la « dynamique » est ici un processus de redistribution spatiale d’un nombre fixé de firmes. Au cours de ce processus, des lieux se remplissent tandis que d’autres se vident. On comprend que tout s’arrête et aboutisse à un équilibre statique lorsque toutes les firmes ont été localisées ou relocalisées. L’équilibre obtenu n’a alors aucune raison de changer sauf si on fait varier les conditions initiales ou les paramètres : on peut obtenir un autre équilibre, mais la transition ne peut être analysée« . Les deux auteurs en concluent donc que « La prise en compte d’une dynamique supposerait que l’on s’intéresse à la façon dont les activités économiques se localisent ou se délocalisent lorsque le nombre de firmes augmente… La question de la dynamique de création de firmes et de son impact sur les équilibres géographiques reste entière et seul le rapprochement des théories de la croissance et de théories de la formation des agglomérations pourrait l’éclairer » (« L’interaction agglomération-croissance en économie géographique », in BAILLY et HURIOT, Ville et croissance, 1999).

Pour résoudre cette difficulté, certains économistes opèrent alors depuis quelques années une intégration entre les théories de l’agglomération et les théories de la croissance endogène.

Ces dernières se sont développées à partir du milieu des années quatre-vingt pour renouveler le modèle de croissance néoclassique de SOLOW (1956) en recherchant des mécanismes endogènes de formation du progrès technique. C’est ainsi que LUCAS (1988), ROMER (1990), ou encore BARRO (1990) ont respectivement mis en avant le rôle de l’accumulation du capital humain, de l’accumulation d’innovations et de l’accumulation du capital public.

L’avancée la plus intéressante de la synthèse géographie-croissance consiste à montrer comment une croissance du nombre d’unités à localiser peut apparaître de manière endogène c’est-à-dire comment elle peut être produite dans le modèle lui-même.

A côté du secteur indifférencié et du secteur industriel différencié des modèles centre-périphérie, il convient d’ajouter un secteur de Recherche et Développement qui produit des nouvelles variétés pour le secteur différencié. Les firmes de ce secteur sont mobiles d’une région à l’autre. De plus, elles bénéficient d’externalités de connaissance à la ROMER qui font que le coût de production de nouvelles variétés est décroissant avec le nombre de variétés produites dans la même région (externalités locales) ou dans les deux régions (externalités globales).

La croissance, à travers les externalités de connaissance, modifie alors la forme des schémas d’agglomération. En effet, on montre que la diffusion locale des externalités de connaissance accroît, sous certaines conditions, la tendance à l’agglomération ; au contraire, lorsque les externalités sont globales (ce qui revient à dire qu’elles sont présentes en même quantité dans les deux régions), seul le nombre de firmes augmente et l’agglomération peut s’atténuer à cause de l’accroissement de la concurrence entre les firmes.

Il peut être également intéressant de montrer que la prise en compte de la croissance vient sérieusement nuancer les résultats du modèle centre-périphérie de KRUGMAN. Ainsi, par exemple, les économistes MARTIN et OTTAVIANO ont montré que, si on tient compte seulement des externalités locales, la baisse des coûts de transport a pour conséquence un accroissement de la concentration dans la région la plus riche des firmes du secteur industriel différencié à rendements croissants mais aussi de tout le secteur de la Recherche et Développement qui voit ses coûts baisser dans cette région. Au taux de croissance plus élevé qui résulte de cette forte concentration est alors liée une création de nouvelles firmes dont certaines se localiseront dans l’autre région à cause de la forte concurrence. On peut ainsi remarquer que ce deuxième effet n’était pas présent dans le modèle de KRUGMAN, ce qui est évidemment très gênant parce qu’il est loin d’être négligeable.

D’autre part, ces mêmes économistes ont mis plus nettement en évidence, notamment à travers l’existence des externalités de connaissance globales, la dépendance réciproque qui existe entre croissance et agglomération : sous certaines conditions, la croissance renforce l’agglomération, qui elle-même renforce la croissance.

La prise en compte des phénomènes de croissance, sous toutes ses formes, est donc cruciale si l’on veut expliquer de façon pertinente et complète la formation des agglomérations. Elle l’est d’ailleurs de plus en plus compte tenue de la période de croissance soutenue dans laquelle beaucoup d’économistes et de politiques pensent que nous nous engageons.

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SOCIO-LITTERATURE / Ô MOTS, ÊTES-VOUS SEXUELS ? par Nicolas BALUTET

« Une fois, j’ai voulu écrire un roman hétérosexuel« 

(Eduardo MENDICUTTI).

L’affirmation de l’identité homosexuelle dans la société, si elle n’est pas nouvelle, connaît depuis quelques années un essor inédit que les récents débats sur le PACS n’ont fait qu’accentuer. Les comportements sentimentaux et sexuels marginalisés donc périphériques d’hier tendent aujourd’hui à occuper le devant de la scène à la recherche de la place légitime qui leur est due. Cette lente évolution ne se manifeste pas seulement au niveau des mœurs mais touche, au contraire, bien d’autres domaines à l’instar de la sacro-sainte institution de l’Histoire de la Littérature. C’est ainsi qu’émerge en France, depuis quelques années, un débat ayant pour objet l’existence d’une « littérature homosexuelle ».

« L’adolescent qui découvre son homosexualité fait l’épreuve de la solitude : cela est toujours douloureux. Pour rompre cet isolement, il y a, naturellement, les livres : votre bibliothèque homosexuelle vous normalise et, surtout, elle vous donne des compagnons. Mais il est possible et nécessaire de dépasser ce réconfort initial et lire ces auteurs autrement. Sur ce point, il faut être même intransigeant. Si vous classez Proust parmi les gay writers, c’est une insulte que vous faites à la littérature. L’art existe pour jeter un pont entre les hommes, pour rendre habitable notre monde, pour éclairer l’existence. C’est un espace d’amitié et non d’identités closes. Si, sous couvert d’une indispensable reconnaissance, on soumet la littérature à l’esprit de ghetto, cela devient épouvantable« .

Ces quelques lignes du philosophe français Alain FINKIELKRAUT (Frédéric MARTEL, Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968, Seuil, Paris, 1996, p.173) résume bien les réticences – compréhensibles – que quiconque peut éprouver face à la volonté – tout aussi compréhensible – de créer une nouvelle distinction dans l’Histoire de la Littérature. En effet, quoi de plus réducteur et dangereux (le repliement, naturel néanmoins, est la pire attitude de toute minorité) que de vouloir étiqueter un Proust, pour reprendre l’exemple de FINKIELKRAUT, ou un LORCA comme écrivains de « littérature homosexuelle ». D’ailleurs, qu’entend-on par cette expression ?

Il faut tout d’abord ne pas confondre le thème de l’homosexualité en littérature et la question de la littérature homosexuelle, le premier n’étant qu’un critère d’évaluation de la seconde, à l’instar de l’homosexualité de l’auteur, de celle du héros (s’il existe) voire du public concerné. Et puis, pour les aficionados de la classification, une littérature homosexuelle est-elle identique à une littérature gay ou à une littérature lesbienne ? Ce jeu sur les termes n’est pas si anodin, car il apparaît que « Dans la littérature gaie et lesbienne, le sujet homosexuel se veut un sujet, un individu qui tente de réaliser librement son projet d’être, alors que dans la littérature homosexuelle au sens restreint, le sujet homosexuel est davantage objet, davantage soumis à l’aliénation sociale et au regard d’autrui » (Louis-George TIN, « La littérature homosexuelle en question », Homosexualités : expression/répression, Stock, Paris, 2000, p.243 ; voir aussi Leopoldo ALAS, « Existe-t-il une littérature homosexuelle ? », Les gays savoirs, dir. de Patrick MAURIÈS, Le Promeneur/Centre Georges Pompidou, Paris, 1998, pp.30-35). Différence d’époque en somme, différence de style aussi : du silence rompu et de la haine envers soi-même pas encore totalement refoulée aux œuvres sur la maladie (sida), en passant par l’écriture de l’aveu et de l’exaltation des plaisirs, il apparaît clairement qu’il n’existe pas une littérature homosexuelle mais plusieurs comme il existe d’ailleurs une pluralité d’hétérosexualités. Une seule chose semble néanmoins être une constante : la douloureuse découverte de sa « différence » qu’engendre l’homophobie de la société.

Est-ce suffisant pour qualifier un livre d’homosexuel ? Je ne le crois pas. Néanmoins, cette distinction, qui n’est pas nouvelle, existe déjà, et depuis fort longtemps dans les pays anglo-saxons, stimulée par les Lesbians and Gay Studies qui, par ailleurs, commencent à émerger – péniblement – en France, malgré leur intérêt et importance indéniables (Les Lesbians and Gay Studies regroupent les travaux sur l’homosexualité en histoire, littérature, sociologie, etc. Voir Elisabeth BADINTER, XY. De l’identité masculine, Le Livre de Poche, Paris, 1992, pp.167-172 ; ainsi que Didier ERIBON, Papiers d’identité. Interventions sur la question gay, Fayard, Paris, 2000). Aux États-Unis, l’existence viscérale de groupes d’intérêts particuliers, de lobbies, a entraîné la présence, dans toute librairie généraliste, de rayons noir, juif, féministe, gay, etc., et la création de maisons d’éditions spécialisées dont la fondation remonte aux années 60, ainsi que de collections particulières chez presque tous les éditeurs généralistes (Nathalie LEVISALLES, « US Gay Home », entretien avec Richard LABONTÉ (25/02/1999), Libération, février 1999). En France, le phénomène est nouveau mais ne manque pas de dynamisme. Suite à la création des Éditions Geneviève Pastre, des Éditions Gaies et Lesbiennes, de Double Interligne, de KTM (résolument lesbienne !), Balland a sorti, il y a quelques mois, sous la direction du tonitruant Guillaume DUSTAN, Le Rayon gay devenu depuis Le Rayon… La collection n’est cependant pas homogène car l’excellent Peau de la Nord-américaine Dorothy ALLISON côtoie de véritables outrages à la Littérature. Être homosexuel n’accorde pas, de droit, du talent…

Revenons aux réflexions de FINKIELKRAUT. Elles ont le mérite d’attirer l’attention sur le problème de la construction de l’identité du jeune homosexuel – phénomène qui se trouve au cœur de l’écriture chez un homosexuel – et sur la nécessité de s’entourer de compagnons de route. C’est précisément là où se situe l’intérêt – le seul à mon avis – de l’usage et de l’instauration d’une classification concernant la littérature homosexuelle. Une telle distinction permettrait, dans les librairies notamment (avec l’importante réserve de la gêne qu’un jeune – ou moins jeune – peut éprouver en feuilletant un livre tout droit sorti d’une étagère explicitement désignée comme étant celle des « homos »), de rencontrer plus facilement, dans une société où le sujet, quoi qu’on en dise, reste encore tabou, des personnages et situations identiques et parallèles à celles qu’on vit, un réconfort dans une solitaire mais primordiale quête ontologique. Aussi, en définitive, malgré mes propres contradictions et réticences, je dois bien avouer que l’idée ne manque pas d’attrait et d’utilité, et que, peut-être, l’horrible étiquette « littérature homosexuelle ou gay ou lesbienne ou… », sous son apparence choquante, n’a comme seul propos que la fin d’une hypocrisie silencieuse. Dans une telle perspective, je suis assez d’accord avec le jeune écrivain québécois Pierre SALDUCCI quand il dit que « plus que jamais, la littérature gaie a besoin de références. Elle a besoin d’être pensée et structurée. Illustrée. Défendue. Elle a besoin de connaître son histoire qui reste presque toute entière à écrire, ne serait-ce que pour savoir d’où elle vient, quels sont ses représentants, ses fondateurs, ses pionniers, ses lettres de noblesse, car elle en a, mais aussi, bien sûr, afin de déterminer quelles sont les perspectives d’avenir qui s’ouvrent à présent devant elle » (Pierre SALDUCCI, « Présentation », Ecrire gai, Stanké, Montréal, 1999, p.6). Le tout est de ne pas tomber dans l’obnubilation communautaire et que ce ne soit là qu’une étape vers la saine indifférence sociale. L’Utopie est un thème à la mode cette année…

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HISTOIRE / DECENTRALISATION, AUJOURD’HUI ? par Renaud BUSENHARDT

 « Pro rege saepe, pro patria semper« 

(COLBERT : « Pour le Roi souvent, pour la patrie toujours« ).

Alors que la Corse s’achemine vers un statut hybride, un pied dans la République, l’autre dans la tombe de l’état de droit, au moment où l’Espagne doit faire face au terrorisme le plus répugnant, drapé dans la toge sanglante d’un combat autonomiste d’arrière-garde, parler de décentralisation à l’échelle de l’histoire, oblige à s’engager sur une pente qui devient de plus en plus raide à mesure qu’on se rapproche de notre époque contemporaine.

Qu’il soit permis, avant d’aller plus avant sur ces sentiers pas forcément lumineux, de poser quelques bases indispensables à la bonne compréhension du dialogue pouvoir central / périphérie dont il est question.

D’abord, il ne saurait y avoir de décentralisation sans pouvoir central. Or, cette entité politique ne va pas forcément de soi. En France, plus tôt que partout ailleurs, il a fallu attendre la Révolution pour voir apparaître la conscience d’un centre décisionnel. Certes, le travail de centralisation s’est fait un siècle plus tôt, dans la tâche sans relâche que s’était assignée LOUIS XIV pour bâtir un État à peu près unifié autour de sa personne, dans laquelle se confondait sa fonction et son symbole. Il ne faut pas s’y tromper, déjà à l’époque, bien avant l’apparition des « jacobins » et des « girondins » les résistances ont été fortes pour contrecarrer l’impulsion centripète voulue par le Roi. L’Aristocratie n’entendait pas se laisser déposséder de ses prérogatives locales, et un paysan du Dauphiné ne se sentait guère d’accointances avec un pêcheur breton. La langue commune elle-même tardait à s’imposer depuis son officialisation de 1539, au point qu’il fallait déjà penser à en assurer la sauvegarde à peine un siècle plus tard, l’Académie Française voyant le jour en 1634.

Jusqu’au début des années 1980, l’effort de centralisation restera une constante. Après la phase de construction de la Nation, une et indivisible, fondée sur une idée généreuse d’égalité de tous, s’appuyant sur un citoyen conscient de ses droits nouveaux, on cherche encore à affirmer cette nouvelle entité politique. L’Empire, la royauté restaurée, la République intermittente du XIXème siècle, tous ces systèmes feront du Français un être construit, par opposition aux particularismes locaux. Napoléon Ier, héritier de la Nation révolutionnaire, aura eu ce mérite de fédérer contre lui des entités nationales émergentes, qui feront du XIXème siècle celui des peuples. La contagion « nationaliste » trouve sa source dans la lutte contre la France impériale. Ce nationalisme se veut fédérateur, rassemblant dans une « nation » une multitude de peuples aux particularités plus ou moins fortes, mais conscients d’une appartenance à un groupe commun plus vaste. On laisse de côté ce qui divise peut-être, pour revendiquer une union que les grandes puissances ne veulent pas toujours. L’Italie devra se battre sévèrement pour agglomérer les provinces italiennes dans un État nouveau, l’Allemagne choisira (par la voie du Zollverein) une réunion économique avant que la guerre ne valide une unité déjà bien ancrée dans les mentalités, mais toujours construite contre les Princes locaux. Anecdote piquante, le découpage du Saint Empire Romain Germanique était à ce point morcelé au XVIIIème siècle, qu’on pouvait se prétendre Prince allemand sans que personne ne puisse vraiment contredire l’imposteur. Des princes allemands, il s’en faisait tant que bien malin l’érudit qui pouvait se targuer de les connaître tous…

Le nationalisme est donc avant tout une force centripète, ciment des nations modernes. Comment une telle notion a-t-elle pu évoluer vers des velléités centrifuges aujourd’hui si marquées ?

Il faut noter deux aspects essentiels de la question. En premier lieu, les tendances autonomistes, qui sont une sorte de décentralisation extrême, ne touchent que les États qui sont soit très récents, et mal cimentés, soit unifiés depuis longtemps. Ainsi, l’Espagne unifiée depuis plus de cinq cents ans se voit-elle confrontée aux autonomismes de tout acabit. La France, un peu plus récente, subit une situation analogue, mais qui n’a pas (encore ?) pris l’ampleur espagnole. La construction britannique, ce Royaume-Uni, permet quant à elle un relâchement plus discret de la pression centrale vers les périphéries, si l’on excepte le troublant cas irlandais, où l’affrontement est davantage religieux que politique. Les nouveaux pays du Cordon Sanitaire anti-bolchevique créé en Europe Centrale en 1919, n’ont pas résisté au mauvais ciment qui les avait bâtis à la hâte. La Pologne a été déplacée en 1945, et ses frontières avec l’Allemagne n’ont été reconnues définitivement que très récemment, après la réunification allemande. La Tchécoslovaquie a implosé sans bruit, et ne parlons pas de la Yougoslavie partie en lambeaux sous les coups de boutoir des croates, serbes, slovènes, bosniaques, monténégrins, kosovars et, pourquoi pas, onusiens.

Second aspect du problème, le nationalisme « autonomiste » n’a plus rien de généreux. On pouvait penser fut un temps, avec les Basques anti-franquistes, qu’il s’agissait de se libérer d’un joug oppresseur. Désormais, pourquoi fustiger le droit autoproclamé des Serbes à se concentrer sur leur peuple, et trouver du romantisme aux luttes corses ? Il faut savoir choisir son camp. Du moment que ce nationalisme ne vise plus une autonomie, mais une sorte de pays « ethniquement pur », comment lui trouver des circonstances atténuantes ? On dira que j’exagère… Non. Les déclarations estivales de M. TALAMONI, chantre de la surenchère nationaliste corse, vont dans ce sens lorsqu’il réclame que soit mis fin à la « décorsisation des emplois » sur l’île. Gratifiée d’un pouvoir législatif, même « encadré », la Corse ne tardera pas, au nom logique de l’autonomie à affermir, de légiférer en faveur des Corses contre les « continentaux ». Comment osera-t-on prétendre qu’il n’y a pas là de discrimination ? Une république à cheval sur l’égalité des citoyens, prompte à dégainer les Droits de l’homme chaque fois que la discrimination pointe le bout de trogne à l’entrée des boîtes de nuits, s’accommodera-t-elle d’une législation couvée dans son sein, et qui fera du Corse un citoyen à part, délivré des obligations du Français, enrichi de droits propres ? Le « Français de Corse » sera-t-il contraint de se signaler en portant l’étoile ou la cocarde bleue au revers de sa veste ?

Étape logique sur la route de la décentralisation diront certains. Pas tout à fait. La décentralisation doit se distinguer de la course à l’autonomie. Passé le temps du centralisme, la décentralisation s’est imposée d’elle-même, au point que François MITTERRAND en avait fait « la grande affaire du (premier) septennat« . Ironie cinglante, l’équilibre entre autonomie et décentralisation est si fragile, qu’il s’est trouvé rompu sans presque y prendre garde, le septennat s’achevant sur l’affaire néo-calédonienne qui vit la défection de la Nation au profit d’une périphérie certes très éloignée.

Depuis la loi de 1982, la décentralisation est devenue une réalité incontestable. Le pouvoir central a lâché certaines de ses prérogatives, cédant une autonomie aux communes, départements et régions. Las ! Quel échec politique ! Certes, ces collectivités ont acquis une compétence et une technicité qui dans la plupart des cas leur permet de mener leur mission à bien. Pour autant, les Français continuent d’ignorer superbement le poids politique de ces institutions. Il n’y a qu’à voir l’abstention atteindre des sommets incompréhensibles au moment des élections locales. Les municipales sont encore assez prisées des électeurs, mais les cantonales, qui font les paysages politiques des départements et des régions, le citoyen s’en moque. Il faut mettre le doigt ici, sur un problème qui ne laisse pas de plonger le penseur dans la perplexité, et qui se retrouve à l’échelle internationale. On admet communément l’importance politique des très petites entités et des très grosses. Les élections municipales, les scrutins d’ampleur nationale, déclenchent des passes d’armes passionnées. Les départements et les régions, ciments des organes décentralisés, seules vraies entités capables de rivaliser sur le plan national et international, n’intéressent personne. Comme si la course à la décentralisation confinait chaque fois à un passage de l’infiniment grand à l’infiniment petit, ignorant le juste milieu. Que le lien national se distende, et le citoyen retourne à sa belote sur la place du village, faisant fi des élus locaux sensés pallier le retrait consenti par l’État.

A l’échelle internationale, même tendance, qui fait des nations « pluriethniques » des fantômes, les provinces se sentant dégagées d’elles, mais frappant à la porte d’institutions « transnationales ». Il est étonnant de voir que les Slovènes ne se sentent plus yougoslaves, mais se veulent européens. Comme les Corses rejettent la France et vont à Bruxelles demander les perfusions financières pour assurer leur survie économique.

A moins, bien sûr, que l’économie ne soit précisément l’attrait majeur de ces velléités centrifuges. On peut le penser à voir la Ligue du Nord italienne faire de la pauvreté du sud son premier argument sécessionniste. Plus anecdotique, la ville de Boulogne-sur-mer, constatant ses faiblesses économiques, largement imputables à la décentralisation, vient de demander son rattachement administratif à la Corse qui bénéficie d’un maximum d’aides… de l’État et de l’Europe !

Suivant en cela un modèle éprouvé, la décentralisation s’est d’abord faite sur les questions économiques, en laissant une autonomie toujours plus grande aux collectivités territoriales. Le risque n’est pas tant la main-mise de l’État sur les provinces, que sa dissolution, le pouvoir central abandonnant petit à petit ses dernières prérogatives dites « régaliennes » à l’union européenne : la monnaie française disparaîtra dans moins de deux ans (juillet 2002), et on parle de plus en plus de « défense intégrée » au niveau européen.

La décentralisation est en train de poser des problèmes nouveaux : comment créer de nouveaux ensembles cohérents, contre qui les bâtir, avec qui et selon quels principes ? Les régions devront-elles passer outre les « cultures locales », briser l’esprit de clocher pour accéder à une unité régionale ? La question si ironique paraisse-t-elle, n’est pas incongrue. Il y a toujours une entité plus petite pour s’opposer à une autre. Les nationalistes basques en font la cruelle expérience, constatant plein de dépit, que le pays est difficile à unir, les uns se voulant plus radicaux que les autres. Face à ces menaces de divisions extrêmes, qui verront peut-être des régions autonomes se déchirer à leur tour, que restera-t-il pour clamer les idées généreuses et fédératrices issues des droits de l’homme ? Hélas, une poignée de résistant de l’unité, retranchés derrière des principes généraux attaqués de toute part au nom des particularismes locaux. C’est toute la démocratie qui se trouve menacée par la mutation de la décentralisation en mouvance autonomiste. La tradition locale n’a jamais été facteur de progrès humain. Qu’on lui reconnaisse un mérite folklorique est dans l’ordre des choses, mais elle ne peut que déboucher sur des microsociétés, non viables et sclérosées, recroquevillées sur elles-mêmes dans une nostalgie féodale. La ministre de l’environnement, Dominique VOYNET, déclarait il y a quelques mois à des chasseurs farouches que la tradition n’était pas un argument : « En ne suivant que les traditions, on clouerait encore des chouettes sur les portes des granges ! Les femmes ne voteraient pas, et les marginaux iraient au bûcher !« . Beau résumé des concessions indispensables à faire pour faire avancer le genre humain. A trop privilégier l’individuel, à mettre toujours en exergue le bien commun dont l’apologie a naguère été taxée de fascisme, on en revient à MIRABEAU : « La France est un agrégat inconstitué de peuples désunis« . Laisser ces agrégats se disputer un pouvoir local assis sur des traditions aberrantes, des divisions insolubles, tel n’était pas l’esprit de la décentralisation.

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