LITTERATURE / DOES THE SHOW MUST GO ON ? REGARD SUR LA REPRESENTATION par Anne BERTONI

Rien de neuf sous le soleil des projecteurs.
L’univers est toujours aussi vaste entre une image et la pluralité des interprétations qu’elle induit, la vérité se situant sans doute au croisement de ces dernières.
Ou derrière le rideau des apparences.

Il paraît nécessaire de rappeler quelques bases fondamentales de la représentation à un moment où semble-t-il, la confusion est grande entre les différents degrés de compréhension d’un même fait, quant à son importance collective, de distinguer ce qui relève du spectacle et de la réalité collective.
Du plus loin que l’on puisse remonter et quelle que soit la civilisation sur laquelle on s’appuie pour nourrir cette observation, la nécessité du théâtre tient, en corollaire, au fait qu’il ait une position spécifique dans la société, dans la cité.

« L’accroissement corrélatif de la population et du territoire, entraînant la diversification des besoins et des fonctions, a vu l’apparition de deux classes plus récentes : les artistes, commis aux divertissements et les phylaques (ou gardiens), chargés de veiller sur la Constitution de la cité » (Livre troisième, La République).

Forme artistique en soi, elle suppose, avant tout un art de la représentation qui, étymologiquement, doit laisser le spectateur susceptible de ne pas confondre ce qu’il voit avec la réalité sociale, entre autres.

Les ombres présentent des profils et jouent sur deux dimensions, mais elles acquièrent une troisième dimension dans le flou qui s’institue et crée un relief dès que la silhouette n’est plus appliquée rigoureusement sur l’écran : le manipulateur peut en tirer les nuances de son expression.

A ce stade, il ne s’agit donc pas de proposer quelque chose qui soit vrai, mais de flatter l’imaginaire individuel et dans son ensemble.

Par conséquent, on ne pouvait attendre de cette forme que les résultats suivants : qu’elle produise d’une part le mouvement d’un fantasme imaginatif, au sens d’un exutoire (tragédie grecque, théâtre romain), d’une mise en forme proposée à la vue de tous (Miracles puis Mystères médiévaux), d’un miroir déformant produisant le rire ou les larmes (classicisme), en aucun cas, d’une vérité absolue.
On comprend le souci politique et religieux crée tout au long de l’histoire : les gouvernements, l’Église avaient intérêt à juguler cette propension herméneutique, à la localiser dans un registre précis afin de ne pas laisser libre cours aux confusions qui auraient engendré pour un peuple, des sociétés, la possibilité active des utopies. Par extension, et par peur, pendant très longtemps, le statut de l’artiste demeura marginal, voire gênant, il suffit de se remémorer les différentes interdictions et limites imposées au cours des siècles aux auteurs et aux comédiens, nonobstant le succès populaire rencontré par cette forme de spectacle.
Au cours des siècles, on l’a donc censurée, pourchassée, voire interdite, moins pour sa signification que pour l’effet qu’elle pouvait produire dans des phases humaines où l’imaginaire collectif risquait de procurer une échappatoire problématique aux membres de la communauté humaine.
Elle fut sans doute créée pour réfléchir comme une image, une vision du monde qui ne participait pas du concret, mais de ce qui relève davantage d’une forme allégorique de l’univers.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? On l’a vu, dans La République, PLATON propose un domaine particulier aux artistes dans la cité, il les y intègre. A première vue, on pourrait se satisfaire de cette notion et constater qu’à l’époque moderne, ce projet est respecté.
Mais ce serait accepter sans comprendre ; d’une part, leur statut véritable souffre, tant dans l’opinion collective, que pour ce qui concerne leur position professionnelle, de grandes fragilités qui ne sont pas uniquement dues à leur récente autorisation dans la société humaine.
Ce qui paraît plus gênant et nous détache des propositions platoniciennes est l’amalgame qui se fait aujourd’hui entre le comédien et l’homme politique.

Certes, les deux personnages ont des points communs : pour exercer ces deux métiers, il faut des talents d’orateur, que la prestation scénique puisse être estimée et le charisme tient pour une bonne part dans la réussite de chacune des entreprises.
Mais :
– Le théâtre met en scène, il représente, comme nous l’avons vu. De plus, il s’adresse à un double destinataire, celui qui se tient sur les planches, et le public.
S’il existe un texte dans les deux situations (spectacle et politique), il va de soi que l’un participe du support et l’autre du contenu.
– La scène crée la mise à distance ; elle permet la vision d’ensemble et génère la possibilité de l’émotion, de l’acceptation ou du refus de ce que je vois.
Dès l’instant où le spectacle n’a plus de lieu spécifique, s’il est partout, il descend au parterre et se confond avec la réalité.
Les vrais comédiens le savent puisque même lors des périodes les plus répressives les saltimbanques se grimaient, pour le moins, afin de garder une position particulière, fût-ce en pleine rue.
Si ce qui relève de la représentation franchit les frontières de son monde, la porte s’ouvre à toutes le confusions, le discours tenu peut passer pour une réalité qu’il n’est pas, s’empanacher d’un sens et d’une portée disproportionnés à son rôle.

« Sur l’importance de la scène, du lieu :
On comprend donc que le théâtre, dans la mesure même où il demeure enfermé dans son langage, où il reste en corrélation avec lui, doit rompre avec l’actualité, que son objet n’est pas de résoudre des conflits sociaux ou psychologiques, de servir de champ de bataille à des passions morales, mais d’exprimer objectivement des vérités secrètes, de faire venir au jour par des gestes actifs cette part de vérité enfouie sous les formes dans leurs rencontres avec le Devenir
 » (A. ARTAUD, Le théâtre et son double).

Du point de vue du spectateur, le danger est grand d’accepter cette mise en scène qui n’en est plus une comme un fait tangible appartenant à la réalité de la communauté dans laquelle il évolue. Cela peut avoir pour conséquence de masquer la vérité, une situation économique préoccupante, par exemple, d’autant plus quand les medias se font fort d’accentuer le trait en ressassant, dans la plupart des unes de la presse écrite, le divertissement (la vie privée des hommes politiques), alors qu’ils sont censés se positionner en relatant les événements de manière objective.
Pendant ce temps, le chronomètre de nos sociétés avance.
Cette manipulation n’est pas nouvelle : les dictateurs du vingtième siècle utilisaient déjà l’image pour gouverner et, plus tard, certains présidents confondirent l’homme et son rôle en donnant à voir leurs prouesses à l’accordéon ou leurs capacités vocales en commercialisant des disques de folklore comme nous le montre l’exemple transalpin.
Cela n’aurait rien de gênant en soi : l’homme politique est un être humain, mais en accédant à certaines fonctions, il exerce un contrôle sur l’image qu’il diffuse et les messages qu’il transmet.

Cette dualité du comportement peut, malheureusement, donner naissance à une volonté de puissance conférée par le statut et Néron sur scène devient alors Néron dans la salle.

Qu’en est-il du public, à ce point ?
Il vogue alors au gré des désirs du comédien et de sa mythologie, se mettant au service de son intuition et on se retrouve là exactement à l’inverse de ce que devrait être l’art du spectacle qui propose une vision du monde. Ici, il s’agit d’imposer comme vérité ce qui n’en est pas ou relève de l’intimité, partant, qui n’a rien à voir avec une vie publique. En élevant les frasques amoureuses, réelles ou imaginaires d’un chef d’état au rang d’événement, on fait taire, d’une part, l’information, et on endort, de l’autre, les esprits citoyens les plus crédules.

Ainsi, le spectacle n’a plus de fin, le divertissement se prolonge et prend l’apparence d’une vérité spectaculaire.
Le chaos naît-il autrement ?

« Et maintenant, s’ils étaient à même de converser entre eux, ne croiras-tu pas qu’en nommant ce qu’ils voient ils penseraient nommer les réalités mêmes ?
— Forcément.
— Et si, en outre, il y avait dans la prison un écho provenant de la paroi qui leur fait face ? Quand parlerait un de ceux qui passent le long du petit mur, croiras-tu que ces paroles, ils pourront les juger émanant d’ailleurs que de l’ombre qui passe le long de la paroi ?
— Par Zeus ! dit-il, ce n’est pas moi qui le croirai !
— Dès lors, repris-je, les hommes dont telle est la condition ne tiendraient, pour être le vrai, absolument rien d’autre que les ombres projetées par les objets fabriqués
 »
(La République, Platon, livre septième).

Sources :
pour tout ce qui concerne le lieu qu’est la scène (entre autres, le témoignage de Jean Jourdheuil).

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