GEOGRAPHIE / LE PAYSAGE DES GEOGRAPHES RUSSES : L’EVOLUTION DU REGARD GEOGRAPHIQUE ENTRE LE XIXème ET LE XXème SIECLE par Marina FROLOVA

La géographie russe s’est développée entre le XVIIIème et XXème siècle à la croisée des divers courants scientifiques et de pratiques sociales. L’histoire de l’approche paysagère en géographie russe montre probablement de la façon la plus spectaculaire l’évolution du regard géographique sur le monde. Au début du XXème siècle, le paysage représente une catégorie quasi-universelle, largement utilisée par les géographes russes. Pourtant cette notion n’est entrée dans la langue russe qu’à la fin du XVIII ème siècle à travers deux termes existants dans d’autres langues : Landschaft et paysage. Si ces mots étaient des synonymes pendant deux siècles, dans les années 1930-1940 on accorda au premier le sens scientifique et au second le sens artistique et symbolique par excellence. Comment les écoles de la géographie russe ont-elles contribué à l’évolution de la notion de paysage? Pourquoi s’est il produit un divorce entre deux termes Landschaft et paysage ? Quel rôle joue le paysage dans la géographie russe aujourd’hui ? L’auteur cherche à comprendre les paradoxes de l’évolution du regard géographique en Russie entre la fin du XIX ème et le XX ème siècle, en analysant les transformations de l’approche paysagère.

From the eighteenth to the twentieth century, Russian geography developed under the influence of different scientific trends and social practices. The history of the concept of landscape reveals in a spectacular manner the evolution of the geographical approach to the environment. By the beginning of the twentieth century, ‘landscape’ was viewed as a universal category, and was being widely used by the Russian geographers. This term, however, did not appear in Russian geography until the end of the eighteenth century, with the adoption of two words of foreign origin: Landschaft and paysage. For two centuries these words were synonyms, but by 1930-1940, the term Landschaft had been restricted to a scientific meaning, at a time when the word paysage was beginning to be used to refer to scenery. How did the Russian geographical schools affect the evolution of the word landscape? What led to the divorce between the terms Landschaft and paysage? What is the role of these two words in contemporary Russian geography? The author attempts to explain the particularities of the development of Russian geography between the end of the nineteenth and the end of the twentieth century through the analysis of the evolution of the concept of landscape.

INTRODUCTION

 

La naissance de la science du paysage en Russie date de la fin du XIX ème siècle, l’époque des premières réflexions sur le paysage comme méthode véritablement géographique d’étude du milieu. Plusieurs facteurs ont participé à la formation de la science du paysage en Russie : la nécessité d’inventer des moyens efficaces pour étudier de vastes étendues peu habitées ; les traditions des grandes expéditions ; la participation active des militaires et ingénieurs aux recherches géographiques ; l’inspiration des naturalistes russes au XIX ème siècle par les idées de la Nature Philosophie ; sans oublier les perturbations politiques et l’influence de l’idéologie marxiste au XX ème siècle. L’histoire complexe de l’appropriation de leur territoire par les Russes, liée, à la fois, aux facteurs politiques, géographiques et culturels, a abouti à l’émergence d’une attitude toute spécifique des scientifiques russes envers la nature. En effet, la géographie russe s’est développée sous la forte pression de la nécessité de colonisation de vastes espaces, proches, tel l’Oural et le Caucase, ou lointains, comme la Sibérie. A l’apogée de cette appropriation de « rivages proches », à la fin du XIX ème siècle, une nouvelle conception géographique se constitue, au centre de laquelle se trouve la notion de paysage.

Le seuil du XX ème siècle marque une grande rupture dans la vision du paysage par les géographes et naturalistes russes. Cette rupture est précédée par les changements importants à l’intérieur de la géographie elle-même. Au cours du XIX ème siècle la géographie, apparue à la croisée de diverses pratiques – les explorations militaires, les expériences de voyage et descriptions statistiques – s’affirme comme discipline universitaire. Fruit de la recherche de moyens efficaces de gestion de l’espace immense et création rapide de cartes des vastes territoires, la géographie russe, comme en Allemagne, tente de substituer l’étude des relations fonctionnelles à celle des données physionomiques (ROUGERIE, BEROUTCHACHVILI, 1991).

Les savants russes, en développant la logique de recherche géographique proposée par A. De HUMBOLDT, continuent à réfléchir sur le paysage comme objet spécifique de l’étude géographique dont la fonction est d’englober un rapport universel existant entre les divers éléments du milieu et leur subordination dans l’espace. C’est durant cette période qu’on pose les bases de la nouvelle science géographique qui sera appelée, au XX ème siècle, le Landschaftovedenie ou la science du paysage. Elle émerge comme résultat de l’effort pour réunir deux idées : d’un part, celle de la discontinuité du milieu, fruit de sa structure pluricomposante, et, de l’autre, celle de sa continuité et de son unité dans l’espace et dans le temps. Pour dessiner l’objet d’étude de cette science, le paysage, les Russes utiliseront le mot allemand Landschaft. Présenté comme un groupe d’objets et de phénomènes qui se répètent régulièrement sur la surface terrestre, le paysage sera lié, à la fois, aux faits « visibles », qui remontent à l’expérience commune de l’observation – le point de départ des descriptions géographiques traditionnelles – et à l’appréhension des phénomènes inaccessibles à l’intuition de l’homme comme, par exemple, l’organisation structurée de l’espace géographique. Cachée derrières les formes aperçues par l’œil de l’observateur, l’essence objective du paysage se place progressivement au centre de la recherche géographique. C’est ainsi que les géographes russes découvrent, entre la fin du XIX ème et la première moitié du XX ème siècle, les nouveaux composants du paysage comme, par exemple, le sol. Ces composants n’entrent plus dans le cadre de l’ancienne conception du paysage, liée à la visibilité. A la différence du paysage d’HUMBOLDT le Landschaft des géographes russes acquiert de plus en plus les traits du modèle scientifique abstrait, qui s’éloigne progressivement de la représentation sensible du paysage. Le paysage sera de plus en plus objectivé, surtout sous l’influence de la doctrine marxiste qui va dominer en Russie dès 1917. Pourtant une contradiction demeure au cœur même de la notion de paysage, à la fois objet de la réalité spatiale et sujet de la perception, qui va entraîner, au XX ème siècle, des discussions continues parmi les géographes sur sa définition,sur la morphologie de sa structure et sur ses méthodes d’étude. L’histoire de l’approche paysagère en géographie russe montre probablement de la façon la plus spectaculaire l’évolution du regard géographique sur le monde. Déjà au début du XX ème siècle, le paysage représente une catégorie quasi-universelle, largement utilisée par les géographes. Pourtant cette notion n’est entrée dans la langue russe qu’à la fin du XVIII ème siècle à travers deux termes existants dans d’autres langues : Landschaft et paysage. Si ces mots furent synonymes pendant deux siècles, dans les années 1930-1940 on accorda au premier le sens scientifique et au second – le sens artistique et symbolique par excellence. Ce divorce des notions était d’autant plus facile que ces mots étaient étrangers. Comment apparaît le concept de paysage géographique en Russie ? Comment les grandes écoles de la géographie russe ont-elles contribué à l’évolution de la notion de paysage ? Pourquoi y a-t-il un divorce entre deux termes, qui ont signifié la même chose ? Quel rôle joue le paysage dans la géographie russe aujourd’hui ? Pour répondre à ces questions il nous faut remonter à la période de constitution des premières approches scientifiques du paysage en Russie (années 1860-1917).

 

ÉMERGENCE DE LA CONCEPTION SCIENTIFIQUE DU PAYSAGE

 

Au cours des dernières décennies du XIX ème siècle le statut de la géographie et des géographes étudiant la Russie a changé fondamentalement. Les années 1860-1890 deviennent le temps de l’essor des recherches géographiques, qui coïncide avec une période d’importantes transformations économiques et sociales en Russie. Les années 1860 sont marquées en Russie par de grands changements : en 1861 ALEXANDRE II affranchit les serfs, qui représentent encore un tiers de la population paysanne, et commence la réalisation de réformes de la vie sociale. D’un côté les paysans libérés ont besoin de lots de terrain. De l’autre, l’annexion du Caucase et des pays de l’Asie Centrale offre un champ immense pour la colonisation. C’est pourquoi cette époque est marquée par l’appropriation des nouvelles ressources et des nouvelles terres et par l’activation des recherches liées à la pratique agraire (VALEBNYÏ, 1998).

Notons que les réformes économiques lancées par le gouvernement ne sont pas toujours efficaces et sont mal acceptées par certaines couches de l’intelligentsia révolutionnaire. La situation économique de la Russie se complique par des désastres climatiques et de mauvaises récoltes. Par conséquent, dès les années 1860-1870, les géographes commencent à jouer un rôle important (comme auparavant les géologues, botanistes et militaires) dans la recherche de moyens pour résoudre les problèmes économiques du pays et mettre en valeur d’une façon scientifique ses vastes espaces encore peu étudiés, en particulier les steppes d’Ukraine et de Sibérie méridionale, les régions du Caucase et de l’Asie Centrale. La Société de Libre Économie propose un programme d’études approfondies des ressources naturelles du sud de la Russie et leur évaluation, qui sera réalisé durant les années 1880-1890 par de nombreuses missions scientifiques.

Parallèlement au progrès de la pratique d’exploration la géographie russe évolue sous l’influence d’idées nouvelles venues d’Europe. La systématisation des données de plusieurs expéditions organisées pendant les années précédentes et le nouveau point de vue sur la réalité spatiale entraînent un progrès essentiel des recherches géographiques. Le changement du regard géographique est déjà apparent dans les travaux de Piotr Petrovitch SEMIONOV TIAN-CHANSKI qui développe en Russie les idées de la géographie comparée. SEMIONOV s’appuie largement sur les conceptions de la géographie allemande, auquel il donne beaucoup d’importance : il connaît RITTER personnellement et le considère comme son maître, en même temps qu’il reste influencé par HUMBOLDT, dont il analyse soigneusement les ouvrages. Après avoir traduit la Géographie de l’Asie de RITTER en russe (1856), SEMIONOV enrichit essentiellement la conception de son « maître » de la science de la Terre comparative et le programme d’études descriptives de la nature et des populations des pays divers dans leurs relations. A l’opposé de RITTER, SEMIONOV concevait la géographie comme une science pratique, qui peut servir aux besoins de l’homme. Contrairement à l’école de géographie camérale de RITTER, l’école géographique russe s’est développée, en suivant les traditions des Expéditions Académiques, sur la base d’une connaissance pratique du terrain.

Encore plus sensible, pour le développement de la géographie russe, sera l’influence d’écoles géographiques d’ANOUTCHINE et DOKOUTTCHAEV, formées dans cette même période. Ces écoles proposeront déjà des méthodes plus concrètes de recherche et définiront le paysage (à divers titres) comme objet intégrateur de la géographie. La première école se forme au sein de la Société Impériale des amateurs des sciences de la nature, d’anthropologie et d’ethnologie de Moscou, fondée en 1863. Son fondateur Dmitri Nicolaïevitch ANOUTCHINE infléchit progressivement l’orientation de la géographie en Russie vers l’étude géomorphologique et crée une école dite des « régions morphologiques ». Il affirme que les objets particuliers de la gégraphie physique sont les sphères qui enveloppent la Terre et qui s’interpénètrent (ANOUTCHINE, 1912, 1949). Par suite, il propose de centrer l’étude géographique sur les lois physiques de l’évolution de la surface terrestre et sur l’histoire de la formation des objets et des phénomènes géographiques. Formé à la fois comme zoologue, anthropologue et géographe il est cependant persuadé que chaque science a ses objets, fins et méthodes particuliers d’étude et insiste sur la délimitation de la géographie comme science. ANOUTCHINE propose de refuser les recherches à caractère encyclopédique, menées ailleurs par les géographes : la Russie est relativement bien explorée, il ne s’agit plus de la découverte géographique de nouvelles terres. En revanche, il faut approfondir l’étude des aspects spécifiquement géographiques des régions de la Russie. Selon lui, l’étude des diverses régions du pays doit être plus spécialisée. Il considère la géographie non comme « conglomérat des sciences variées de la Terre« , mais comme une science indépendante et synthétique (ABRAMOV, 1972).

ANOUTCHINE utilise beaucoup la méthode de la comparaison géographique, empruntée aux conceptions de la géographie allemande, tout en portant une attention particulière à l’histoire de la formation des objets et phénomènes naturels et à la mise en lumière de leurs rapports de causalité. Notons que dès 1884 ANOUTCHINE est le directeur de la première chaire de géographie et ethnographie, fondée en 1884, qui se rattache à la Faculté d’Histoire et de Philologie de l’Université de Moscou, ce qui renforce l’influence de ses idées sur la géographie russe. Le troisième courant géographique russe formée dans cette même période est celui du minéralogiste de formation, professeur de l’Université de Moscou, Vassiliy Vassilievitch DOKOUTCHAÏEV. Les conceptions de DOKOUTCHAÏEV, qui a jeté les bases de la science du paysage et d’une nouvelle école géographique en Russie, s’appuient sur deux sources scientifiques. En premier lieu, DOKOUTCHAÏEV part, dans ses réflexions, de l’idée philosophique répandue au XIX ème siècle que la Nature est unique, continue et indivisible. De l’autre, c’est l’analyse de la pratique agraire qui l’amène à se poser des questions sur le rôle du sol dans les systèmes territoriaux, qu’il considère, pour la première fois, comme corpus naturel particulier.

Comme le fait remarquer Vetchaslav VALEBNYI (1998), la naissance de la nouvelle approche de la réalité géographique est intimement liée au caractère même des problèmes dont DOKOUTCHAÏEV a cherché la solution. Après être revenu de ses expéditions dans les steppes du sud de Russie, alors qu’il avait été envoyé pour comprendre les raisons de la régression de la forêt et de l’appauvrissement des sols dans les steppes du sud, il publie, en 1892, un ouvrage intitulé Nos steppes jadis et aujourd’hui. En s’appuyant sur les phénomènes observés dans les steppes, il propose une approche révolutionnaire qui examine le sol comme un objet distinct qui se développe dans un processus d’interaction entre les composantes abiotiques et biotiques d’un complexe spatial, mais aussi avec l’homme. Par ailleurs, il se pose la question de l’approche historique des sols et des zones géographiques en général. Pour DOKOUTCHAÏEV, le sol est, à la fois, un corps naturel et historique, chaque zone géographique représentant également la région génétique, c’est-à-dire formée au cours d’un processus historique ; donc il faut l’étudier du point de vue de la variabilité de la nature dans le temps et l’espace. Cette nouvelle approche a mis à jour les interactions entre la végétation, le relief, la géologie, le climat et l’activité humaine et orienté la géographie russe vers l’analyse synthétique du paysage et de l’histoire de sa formation.

Il convient de souligner le fait que DOKOUTCHAÏEV n’ait pas employé le terme Landschaft pour matérialiser ce rapport (NIKOLAEV, 1996). Pourtant, ses idées ont été intégrées, au XXème siècle, non seulement dans les travaux de ses disciples (G. N. VYSÏOTSKIS, G. F. MOROZOV, G.I. TANFILIEV, V. I. VERNADSKI), mais aussi dans toute recherche physico-géographique menée en Russie.

 

ESSOR DE LA SCIENCE DU PAYSAGE

 

1. Naissance du Landschaftovedenie

 

Déjà au cours des années 1890-1920, apparaissent plusieurs travaux géographiques qui réfléchissent sur la notion de paysage. Leurs auteurs s’appuient sur des observations faites dans les régions peu habitées des latitudes moyennes. En 1895 A. N. KRASNOV propose d’étudier les « espèces » et les « genres » des « complexes géographiques » dont la formation résulte des combinaisons particulières des climats, des reliefs, des processus géodynamiques et des végétations (KRASNOV, 1895, p. 5). En 1904, le disciple de DOKOUTCHAÏEV, G. N. VYSSOTSKI, qui fait ses recherches dans les steppes, propose, comme objet de recherches physico-géographiques l’écotope. De même, en 1908, A. A. BORZOV développe la conception du Complexe naturel territorial. Dans son ouvrage Tableaux géographiques de la Russie (BORZOV, 1908), où il se réfère aux travaux de E. RECLUS, F. RATZEL et A. N. KRASNOV, il affirme que la géographie est une science des paysages, qui sont, à la fois, des ensembles d’éléments physiques et des « tableaux » harmonieux de la nature. Enfin, un disciple ANOUTCHINE, Lev Semionovitch BERG propose, dans son article Essai de la division de la Sibérie et du Turkestan en régions paysagères et morphologiques (1913), la première définition scientifique du paysage. Dans son ouvrage postérieur Objet et problèmes de la géographie (1915) il montre le paysage comme un objet intégrateur de la géographie, qui marque sa spécificité par rapport aux autres disciplines et représente la finalité de ses études. Développant les idées de DOKOUTCHAÏEV et la conception chorologique de A. HETTNER, il propose comme objets d’études géographiques des unités spatiales d’échelles différentes (du paysage à la zone géographique). Ainsi la géographie, comme l’affirme L.S. BERG, a son objet (le paysage) et sa méthode (la régionalisation).

En choisissant pour sa conception le mot d’origine allemande Landschaft, BERG définit le paysage comme une région dans laquelle les particularités du relief, du climat, des eaux, du sol, de la végétation et de l’activité de l’homme sont organisées en un ensemble géographique harmonieux, selon un mode qui peut se répéter à l’intérieur d’une même zone géographique (fig.1). Cette nouvelle interprétation du paysage porte en soi trois caractères importants. Premièrement, le paysage est considéré comme une unité homogène. Deuxièmement, l’identité des paysages différents se révèle dans la similitude de leurs compositions. Enfin, le paysage de BERG englobe les éléments de l’écosystème et l’activité de l’homme.

Au fond, on peut y voir deux approches possibles de la réalité géographique. Si le paysage est une unité spatiale homogène qui « se répète d’une manière typique » à l’intérieur d’une même zone géographique, il peut être étudié comme un complexe territorial original, mais aussi comme un type de région géographique d’une échelle précise. Il s’agit, en effet, de deux visions opposées du même objet. D’un côté, cette conception témoigne de l’existence des unités naturelles subordonnées l’une à l’autre et liées à un territoire précis, fixant ainsi la discontinuité spatiale de la nature. De l’autre, l’affirmation qu’elles se répètent sur la surface terrestre dans les limites de certaines zones géographiques est liée à l’idée de la continuité. Cette opposition, encore pas très prononcée, va entraîner l’apparition, à l’intérieur de la science du paysage, de points de vue antagonistes sur le paysage. La définition « paysagère » de BERG pose aussi un autre problème : quelle place faut-il attribuer à l’homme dans le paysage ? Au cours de tout le XXème siècle les géographes de paysage vont hésiter entre une approche totalisante, selon laquelle l’homme fait partie du paysage qu’il transforme, et une approche dualiste, selon laquelle l’homme représente une force extérieure au paysage. Formé lui-même au sein de l’école d’Anoutchine, BERG considérait l’homme comme partie intégrante du paysage, au début de sa carrière scientifique, mais il a changé par la suite son point de vue originel (fig.2).

 

2. Problèmes épistémologiques de la Science du paysage

 

Depuis l’invention du paysage scientifique les questions de sa continuité ou de sa discontinuité et du dualisme ou du globalisme de l’approche du paysage seront traitées de manières différentes. En effet, des points de vue opposés vont coexister en Russie pendant tout le XXème siècle et servir pour la résolution des divers problèmes. On donnera ici quelques exemples.

 

Dynamique et fonctionnement du paysage…

 

Pour comprendre les processus qui lient les éléments du milieu entre eux, il était indispensable d’adapter la vision du paysage comme corps continu et intégrateur dans l’espace et dans le temps. Déjà au début du XXème siècle, on jette les bases d’une nouvelle approche de l’espace géographique, fondée sur l’idée de la continuité des processus ayant lieu dans le milieu. Une impulsion profonde au développement de cette approche a été donnée par Vladimir Ivanovitch VERNADSKI (1863-1945). En se fondant sur la loi périodique des éléments chimiques de Dmitrï MENDELEÏEV et l’idée de flux de matière il est passé des problèmes de la minéralogie descriptive à la création d’une science nouvelle, la géochimie. La géochimie s’efforce d’approfondir les problèmes théoriques que pose l’origine de la répartition des éléments chimiques et de leurs combinaisons dans les diverses sphères du globe. En 1906 VERNADSKI publie son ouvrage De la conception scientifique du monde où il propose la notion nouvelle de biosphère.

A l’instar de DOKOUTCHAÏEV il souligne l’importance des interactions entre les phénomènes de la vie (biosphère) et de la matière abiotique (atmosphère, hydrosphère, lithosphère) qui se réalisent par des flux de matière et d’énergie. Subséquemment, en se posant la question du rôle de l’énergie du soleil dans les processus terrestres, il introduit, dans les sciences naturalistes, l’idée d’une étude des échanges de matière et d’énergie.

Plus tard, dans les années 1920, Boris Borissovitch POLINOV adopte les idées de VERNADSKI sur l’interaction des éléments du milieu à l’échelle du paysage. Il reconnaît l’existence d’une sphère intermédiaire entre les roches et la matière vivante – « écorce de l’altération« , qui fonctionne selon les règles particulières de l’échange d’énergie et de matière. Ensuite, il propose une notion de « paysage géochimique » – Complexe naturel territorial dont les composants sont unis et génétiquement et par la migration des éléments chimiques. On peut donc signaler l’émergence d’un nouveau regard sur le paysage. Il n’est plus composé d’éléments statiques fixés visuellement : les composants du paysage sont liés par des processus, qui sont l’expression même de la continuité du milieu. Le paysage devient à la fois un processus naturel et la métaphore d’une interrelation entre les éléments de la Nature.

 

Morphologie du paysage…

 

Durant cette même période, les géographes russes se posent des questions nouvelles concernant la structure des complexes territoriaux et des paysages. Déjà en 1926 Leontyï Grigorievitch RAMIENSKI, dans son ouvrage Introduction à l’étude intégrative des sols et de la végétation, formule l’ hypothèse de la discontinuité naturelle, intrinsèque, de la végétation et de l’existence d’une frontière nette entre cénoses, due à l’influence des cultures et à l’altération discontinue d’autres facteurs. Ainsi, la discontinuité de la végétation n’apparaît plus comme un phénomène inhérent à une dynamique propre de la végétation, mais comme le résultat de circonstances environnementales. Par conséquent, tout en développant la même idée de l’unité et de la discontinuité simultanées de la nature, placée au cœur de la notion de paysage, RAMENSKI propose une réflexion sur la division du paysage en parties. Désormais le paysage ne sera plus considéré comme un complexe territorial absolument homogène : il est présenté comme l’unité qui comporte des systèmes d’ordre moindre comme ourotchié, miestnost, faciès, etc., liés par des flux latéraux de matière et de l’énergie. Mais la délimitation de ces complexes territoriaux pose des véritables problèmes, car les frontières entre eux sont floues et il n’existe pas de critères communs pour la mise en évidence des facteurs actifs responsables de leur formation, sauf, peut-être, les facteurs zonaux et azonaux (RETEYUM, 1977).

 

Dualisme ou approche totalisante ?

 

En même temps les géographes russes tentent de résoudre un autre problème d’ordre épistémologique : est-ce que l’homme représente une force comparable à celle de la nature et, par conséquent, faut-il considérer les éléments naturels et « anthropo-géographiques » comme un ensemble unique ? Ou, au contraire, faut-il opposer l’homme à l’environnement naturel, qui détermine l’organisation de l’espace par les sociétés ? Les premières conceptions des géographes russes (écoles d’ANOUTCHINE et de DOKOUTCHAÏEV) restaient encore perméables à tout ce qui est ancré dans la culture et l’ histoire de la relation homme-nature. C’est le cas de DOKOUTCHAÏEV, lui-même, qui parle dans ses travaux d’une « interrelation génétique, qui existe depuis toujours entre la nature et son maître illusoire, l’homme, et toute sa vie matérielle et spirituelle » se manifestant dans les zones historiques et naturelles (1899, p. 19).

A la fin du XIXème siècle les géographes sont toujours très attentifs au rôle de l’homme dans la formation du paysage. Pourtant ils ne partagent pas le même point de vue sur le caractère des relations entre l’homme et le milieu. A l’approche totalisante de DOKOUTCHAÏEV, s’oppose le regard dualiste apparu parmi les géographes qui participent activement aux études consacrées aux effets de la colonisation russe sur les nouveaux espaces. Ainsi le climatologue et géographe connu Alexandre VOÏEÏKOV qui consacre beaucoup de temps aux recherches dans les régions caucasiennes annexées par la Russie, publie son article l’Influence de l’homme sur la Terre en 1894 (la traduction française sera publiée dans les Annales de Géographie en 1901) où il analyse les aspects divers de l’anthropisation du milieu naturel. De même, le géographe et botaniste Andreï KRASNOV explique les premiers échecs de la colonisation du Caucase subtropical par l’absence d’études sur les rapports vernaculaires entre les peuples locaux et leur milieu.

En même temps apparaissent des conceptions globalisantes encore plus radicales que celles de DOKOUTCHAÏEV et BERG dans les années 1910-1930. Par exemple celle de Vladimir VERNADSKIÏ d’après laquelle l’homme joue un rôle si important dans ses processus d’échanges énergétiques et biogéochimiques, qu’il faudrait le considérer comme une force équivalente aux forces géologiques et géochimiques. Dans les années 1930-1940, il développe la théorie de la noosphère, la sphère des connaissances, de la raison, de la transformation du milieu par la civilisation humaine, qui existe sur le même plan que la biosphère, lithosphère, etc.

 

NOUVELLE IDÉOLOGIE : ENTRE « NATUROCENTRISME » ET UTILITARISME

 

Le trait important des représentations géographiques du paysage des premières décennies du XXème siècle est leur extrême diversité : les modèles naturalistes coexistent avec des conceptions qui englobent la réalité naturelle et humaine, les approches « objectivistes » avec celles qui se fondent sur l’appréhension du paysage comme aspect visible du territoire, les conceptions du discontinuisme spatial et temporel de la nature avec les approches géographiques fondant sur l’hypothèse de la continuité des processus naturels dans l’espace et dans le temps. Cette diversité d’approche va disparaître progressivement de la géographie sous l’influence de la nouvelle idéologie et les changements sociaux et économiques en Russie.

Dans les années 1930-1940 la science du paysage s’affirme définitivement comme une branche de la géographie du même ordre que la géomorphologie, la biogéographie, la pédologie, etc. Elle se présente déjà comme une science avec ses propres objets, mais ses méthodes d’analyse restent encore trop descriptives, ce qui ne correspond plus à l’esprit de l’époque des grands chantiers socialistes et des « grandes transformations staliniennes de la nature« .

Déjà la transition de la société russe du capitalisme au socialisme entraine des mutations importantes dans les sciences. Dès 1917 la Révolution d’Octobre, les décrets de l’État soviétique portant nationalisation de la terre, des sous-sols, des eaux et des forêts changent radicalement la société russe et ses rapports avec le milieu. Ces changements accentuent les tendances déjà existantes dans le développement de la géographie du paysage en Russie, dont la plus importante était l’aspect utilitaire des recherches géographiques, leur rapport direct avec la pratique. Encore plus direct sera ce rapport à l’époque de Staline : désormais les géographes doivent donner une caution scientifique aux plans soviétiques de transformation de la nature. La finalité de toute étude géographique à cette époque est le changement rationnel du milieu géographique conformément aux buts de la construction socialiste.

Des changements importants se déroulent également sur un plan idéologique. D’un côté, la conception du matérialisme marxiste, selon laquelle à la base de toute connaissance repose la matière – la réalité objective qui se figure par nos sensations – fait que les géographes soviétiques acceptent comme une vérité absolue la doctrine affirmant que nos sensations sont des moyens efficaces pour connaître le monde dans son objectivité. De l’autre, on a introduit, dans toute l’analyse géographique, la théorie marxiste de la lutte des classes et de l’évolution des sociétés, selon laquelle un élément indispensable de l’étude historico-géographique est la loi du changement des formations sociales (société primitive, féodale, capitaliste, socialiste). Chacune d’entre elles doit correspondre, selon cette doctrine, à un type particulier de l’interrelation entre les hommes et le milieu. En refusant toute analyse sociale, les géographes soviétiques dénoncent la géographie « bourgeoise » de type classique et déclarent que ce sont les résultats pratiques qu’on exige des travaux scientifiques qui favorisent l’essor et le progrès de la géographie (GUERASSIMOV, 1956).

Le nouveau regard sur le paysage nécessite des méthodes nouvelles pour son analyse : ce sont les modèles qualitatifs et quantitatifs qui, selon la pensée géographique soviétique, peuvent permettre la maîtrise du milieu géographique. Désormais les qualités d’un paysage peuvent être représentées en termes de poids, de volume, d’indices, d’énergie, de migration des éléments chimiques, etc. Les savants, tentés par la recherche de l’objectivité dans l’organisation paysagère, délivrent la notion de paysage de tout ce qui est sentimental et subjectif. Cette tentative se traduira en Russie par une scission sémantique entre les termes paysage et Landschaft.

L’approche quantitative va s’affirmer assez vite en géographie russe. Déjà en 1931, l’académicien A. A. GRIGORIEV, dans son article « Étude physico-géographique de l’URSS » (1931, cité par ABRAMOV, 1972) écrit que la méthode descriptive et explicative ne peut plus conserver sa prégnance en géographie. Comme conséquence de la mise en valeur des nouveaux territoires, de l’introduction de nouvelles cultures, de l’intensification de l’agriculture, de la construction industrielle et de routes dans les conditions différentes de celles qui sont habituelles, il faut mettre, au centre des recherches géographiques l’analyse des processus complexes qui déterminent le dynamisme du milieu naturel. GRIGORIEV place au centre des études géographiques la sphère géographique, ou géosphère, qui est composée par des masses aériennes, des eaux et une base lithogénique. Ses composants subissent l’influence de l’énergie du soleil qui entraîne leur transformation et l’apparition des sols, des végétaux et des animaux, ce qu’il appelle le processus physico-géographique uni, dont le paysage est une expression. A. A. GRIGORIEV souligne qu’il est impossible d’étudier la physionomie du paysage sans analyser son contenu matériel, qui peut être exprimé en formules et en équations. Par ailleurs, il précise que l’état contemporain du milieu et de ses éléments est un produit de son histoire longue. Ainsi, selon la pensée de GRIGORIEV, il est impossible de saisir le déroulement des processus géographiques dans l’espace sans comprendre la dynamique temporelle du milieu. Si la dynamique spatiale peut être saisie par l’analyse et la synthèse attentives des matériaux des expéditions, les géographes devront, pour approcher la dynamique temporelle, développer une nouvelle approche de l’étude du milieu : une recherche périodique ou permanente sur des stations géographiques spéciales.

En continuant cette démarche, un autre géographe soviétique, D. L. ARMAND, affirme en 1949 que la carte ne peut plus être un but principal de la recherche géographique. Elle doit être complétée par un graphique ou un tableau, qui représente le dynamisme temporel du facteur géographique étudié. ARMAND continue :

« Les résultats d’observations ne sont que des « matières primaires » de la recherche géographique. Ils sont généralisés sur une carte, sur les diagrammes de balance et sur les courbes qui montrent le déroulement des processus dans le temps. Ainsi les cartes figurant la distribution spatiale des phénomènes géographiques ne sont qu’un demi-produit de la recherche. Pour achever la recherche et pouvoir expliquer scientifiquement les processus ayant lieu dans la géosphère il faut traiter mathématiquement les données obtenues » (1949, p. 93-94).

Le triomphe de la nouvelle conception de recherche géographique au service des buts utilitaires aura lieu dans les années 1960. Dans cette période les auteurs de l’ouvrage collectif La Géographie soviétique. Bilan et problème (1960) expriment les nouveaux principes de la géographie :

« La géographie moderne n’est plus la science essentiellement descriptive de jadis, qui avait pour objet principal d’étude les terres et les pays neufs. C’est une science à vocation transformatrice, ayant pour sujet principal les terres et les pays depuis longtemps connus et mis en valeur par l’homme, caractérisés par une nature profondément bouleversée, une population dense, une économie diversifiée et évoluée. La géographie moderne n’a plus pour but essentiel d’apporter son concours à la mise en valeur de terres et de richesses naturelles nouvelles, mais doit offrir une base scientifique complète à l’immense travail de l’humanité consacré à l’exploitation variée et toujours plus intense des ressources naturelles connues, à la transformation de la nature et de l’économie des régions et pays déjà mis en valeur  » (cité par GUERASSIMOV, 1975, p. 13-14).

Pourtant, les nouvelles approches sont difficilement adaptables à une conception totalisante du paysage, proposée durant la première moitié du XXème siècle. Les acquis conceptuels et les méthodologies élaborés en matière de paysage ne correspondent plus à ces nouvelles attentes. Comme le souligne l’académicien Innokentiï Pietrovitch GUERASSIMOV en 1966, la science du paysage « n’a pas résolu ses problèmes méthodiques liés à la recherche et à l’élaboration des procédés objectifs et précis de révélation et de description scientifique de ses objets de recherche » (GUERASSIMOV, 1966, p. 389-403). En effet, la notion de paysage n’a pas pu donner une clé explicative, synthétisant la grande quantité des données expérimentales. Elle demeure contradictoire et contestée par les géographes d’écoles différentes.

 

1. Théorie du géosystème

 

C’est dans cette période qu’apparaît une nouvelle conception visant à résoudre ces problèmes méthodologiques, qui s’appuie sur la théorie systémique. La doctrine des géosystèmes, proposée dans les années 1960-1970 par SOTCHAVA, a eu pour base une idée de la liaison absolue entre tous les « composants » du paysage qui, du fait de leur interaction, lui donnent un sens. SOTCHAVA définit le géosystème comme un système naturel, de niveau local, régional ou global, dans lequel le substrat minéral, le sol, les communautés d’êtres vivants, l’eau et les masses d’air, particuliers aux diverses subdivisions de la surface terrestre, sont interconnectés par des échanges de matière et d’énergie, en un seul ensemble (ROUGERIE et BEROUTCHACHVILI, 1991, p. 59). Elle fonctionne selon les lois générales de la thermodynamique et de la géochimie. En empruntant des idées à la théorie systémique, la science du paysage s’efforce de clarifier les problèmes de la discontinuité intrinsèque au paysage : les géosystèmes sont conçus comme des polysystèmes à compartiments intégrés. Les géosystèmes sont insérés dans des chaînes qui sont des successions de compartiments et d’éléments de transit. Ce regard partialisant réduit progressivement le champ paysager à son seul aspect de système matériel géochimique et géophysique.

Désormais toutes les variations des descriptions des paysages par les géographes soviétiques se fondent surtout sur le caractère des ensembles d’éléments naturels, leur distribution et l’histoire de leur formation, leur hiérarchie et leur morphologie. Dans le fond, ce qui intéresse le plus les géographes du paysage à partir des années 1960-1970, ce sont les dynamiques spatiales et temporelles des paysages formalisées et leur fonctionnement. C’est dans cette période qu’apparaît un nouveau type des recherches paysagères. Il n’y a plus besoin de parcourir l’espace pour le connaître : désormais la recherche « stationnelle », qui consiste en analyses répétitives du dynamisme des unités territoriales ou associations végétales au cours de la période longue depuis une station géographique permanente, est de plus en plus utilisé par les géographes de paysage. Les recherches se localiseront dans des stations expérimentales installées loin des zones d’habitations (Sibérie, Extrême Orient, Caucase, etc.). Il apparaît également un autre type de recherches, dites « semi-stationnelles » (SOTCHAVA), qui consiste en l’étude du territoire par des coupes paysagères répétées périodiquement, à partir desquelles on opère des généralisations spatiales et temporelles. Il convient de souligner que toutes ces méthodes ont été conçues pour des régions peu habitées et supposaient a priori que les paysages étudiés étaient exclusivement « naturels ».

 

2. Paysage culturel ou anthropique ?

 

Pourtant, il serait injuste d’affirmer que l’influence de l’homme n’a pas intéressé les géographes soviétiques. L’intérêt manifesté dans les années 1970 pour l’influence anthropique sur le paysage n’est pas nouveau. Dans le fond, l’évolution des regards géographiques sur le rôle de l’homme dans le milieu reste toujours liée au même problème du choix entre globalisme et dualisme dans l’étude du paysage. Les premières réflexions méthodologiques considérant l’homme et l’environnement comme un ensemble unique, dont l’expression matérielle est le paysage, datent, comme on l’a déjà montré, de l’époque de DOKOUTCHAÏEV. Progressivement cette vision sera remplacée par un regard dualiste. L’apparition, dans les années 1930, du terme de paysage culturel (BERG, NEUSTROÏEV) est un signe paradoxal du fait que la notion de Landschaft perd sa dimension culturelle. D’abord cette notion est plutôt liée aux paysages agraires dont les études connaissent, au fil des années 1920-1930 un véritable essor. Mais déjà durant la décennie 1940-1950, la vision du paysage culturel change essentiellement. Ainsi l’économiste-géographe Oouriï G. SAOUCHKINE entend par la notion de paysage culturel « tout paysage naturel, où les rapports entre les éléments du milieu naturel sont changés par l’activité de l’homme » (SAOUCHKINE, 1946, p. 97). Curieusement, cette notion disparaîtra durant deux décennies du vocabulaire géographique soviétique.

L’élément culturel n’est revenu dans la conception du paysage que dans les années 1970, quand les sciences soviétiques du Landschaft se tourneront de nouveau vers le rôle de l’homme dans le processus d’évolution du paysage, mais déjà à un autre niveau. Ce nouveau questionnement est le fruit des études sur les effets des transformations volontaristes de la nature. L’optimisation de l’environnement devient un problème qui intéresse de plus en plus les géographes soviétiques. Ils commencent à parler d’un environnement « optimal » pour l’homme, longtemps considéré comme le milieu qui satisfait seulement à ses besoins physiologiques, dans le nouveau contexte. On dépasse le cadre purement écologique et on souligne que le véritable paysage culturel doit être non seulement « productif » et « sain » mais aussi beau (ARMAND, 1968). Cependant, en parlant de paysage culturel les géographes étudient d’abord et surtout les paysages naturels transformés, en évoquant rarement les paysages créés par l’homme comme, par exemple, ceux des jardins et des villes. Dans cette approche l’analyse du rôle de l’homme ou des sociétés reste toujours remplacée par une analyse de facteurs de transformation des éléments naturels. Les paysages culturels se développent, d’après les géographes soviétiques, selon les lois de la nature. L’histoire culturelle et sociale n’est qu’un fond secondaire.

Dans ce contexte le paysage culturel se définit comme un paysage anthropique, nature rationnellement transformée par l’homme. Le fonctionnement de ce paysage peut et doit être dirigé par l’homme (ISATCHNKO, 1976) aux fins de l’efficacité économique maximale et de l’amélioration de l’environnement.

 

CONCLUSION

 

Il faut attendre la fin des années 1980, l’époque de la libération de la science russe de certaines doctrines marxistes, pour que la relation entre la société et le paysage ne soit plus pensée en Russie seulement sous l’angle utilitaire et idéologique. Le paysage va retrouver de nouveau sa dimension culturelle. Curieusement, les nouvelles tendances en géographie garderont encore l’aspect cumulatif et utilitaire de l’analyse paysagère. Les nouveaux travaux russes consacrés à la perception des paysages se présentent comme des essais d’évaluation des qualités esthétiques des paysages « utilisés » pour le loisir (ce que les géographes russes appellent les « Landschaften récréatifs »). Ils proposent des systèmes variés d’indices qualitatifs et quantitatifs évoqués pour objectiver l’analyse du processus subjectif de la perception. C’est seulement à la fin des années 1990 qu’apparaissent de nouveaux ouvrages qui traitent le paysage comme une unité fonctionnelle de la recherche géographique, mais aussi comme une notion qui se trouve au cœur de la relation entre la nature et la culture, l’environnement et la société. En témoigne également la publication des résumés des communications du Congrès du paysage de Russie en 1997. Bien que la majorité des textes soient écrits suivant les mêmes traditions de l’approche utilitariste et fonctionnelle du paysage, un des chapitres de cet ouvrage est consacré aux problèmes de la perception et des représentations du paysage.

Ainsi au seuil du XXIème siècle le paysage russe reprend un aspect culturel. L’objectivité « scientifique » de sa conception géographique est remise en question. Certains géographes russes pensent qu’il est temps de refuser ce terme car il est flou et loin d’être scientifique. Les autres croient que le paysage seul peut servir de véritable objet à la géographie future, puisqu’il englobe la réalité naturelle et culturelle, liée non seulement à un aspect matériel de la relation entre l’homme et le milieu, mais aussi à son aspect spirituel. Pourtant il est encore trop tôt pour parler d’un véritable changement de la conception paysagère dans la géographie post-soviétique, car la majorité des publications restent toujours limitées par le cadre positiviste et utilitariste de la science du paysage.

 

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