SOCIOLOGIE / UN MONDE DE FINS SANS FIN par Guy COURTEL

« Avoir un enfant, c’est manifester un accord absolu avec l’homme. Si j’ai un enfant, c’est comme si je disais : je suis né, j’ai goûté à la vie et j’ai constaté qu’elle est si bonne qu’elle mérite d’être multipliée » (Milan KUNDERA, Extrait de La valse aux adieux).

« Les enfants sont sans passé et c’est tout le mystère de l’innocence magique de leur sourire » (Milan KUNDERA, Le livre du rire et de l’oubli).

« La fin : et après ? ». La question telle que posée permet d’envisager la fin comme une sorte de « finalité transitoire », un des possibles contenu dans un Tout sans finalité, sans achèvement, sans forme achevée (à l’encontre de théories postulant une « fin de l’Histoire »). L’individu, lui, ressent par ailleurs bien souvent ce besoin de penser un « après » : il semble en fait que ces deux propositions puissent être dépassées en choisissant d’adopter, notamment, une posture plus inclusive

Norbert ELIAS définit en ces termes l’évolution de l’humanité : « née de multiples projets, mais sans projet, animée par de multiples finalités, mais sans finalité » (ELIAS, N., La société des individus, Eds. Pocket, coll. Agora, 1997, p. 108). Ainsi, viser des fins ne rapproche d’aucune fin. En ce sens, l’intention d’une multitude de « je » ne saurait mener à une résultante dont participe un « nous » ; résultante incessamment travaillée d' »impulsions et d’impulsions contraires« . Cette résultante n’est pas la fin du « nous », mais une réalité avec sa propre loi que ni « nous » ni « je » n’auront projetée en tant que telle. Elle possède sa propre autonomie, et est traversée par ce « nous » aux finalités multiples, encore et toujours. Sauf à entrer dans le débat d’une « fin des temps » (… les fins dernières), la dialectique entre début et fin semble alors n’avoir aucune pertinence si l’on choisit de s’en référer au fleuve de l’Histoire en tant que longue succession de « pendant » : la question d’un après qui succèderait à une fin devient ici sans objet.

Mais il n’empêche que « je » est bien souvent en recherche, plus ou moins consciemment, d’un après, car ce « je »-là possède une conscience dont l’économie s’est transformée au cours des derniers siècles, et plus particulièrement en Occident : à mesure que les fonctions sociales se sont différenciées au sein de l’Etat moderne en construction, les hommes se sont différenciés, devenant des individus. L’homme ainsi individualisé finit par se penser et vivre – Moi séparé et autonome – sur le mode de la dissociation.

Dans un tel processus, plus le niveau d’individualisation augmente au sein de telle aire et de tel groupe social, plus l’idée qu’il ne puisse y avoir quelque après pour chaque être singulier devient difficilement supportable, a fortiori si « je » disparaît sans que la ronde des hommes puisse en être durablement affectée.

La « fin » ne se conçoit jamais aussi bien que selon un principe d’exclusion (ou de non-contradiction), tel la logique binaire (… »oui » ou « non » ; « un » ou « zéro ») que la Révolution informatique opérée il y a plus d’une demi-siècle a généralisée et dont la fonction première est de produire des certitudes. Le réseau complexe du tissu de relations dans lesquels les hommes sont pris et se font ne peut pourtant faire l’économie d’un mode de raisonnement de type inclusif (analogique), de tiers inclus, qui procède par sauts logiques, par analogies. On envisage alors le « oui » et le « non » en dehors d’une seule causalité linéaire. Si les certitudes semblent ainsi s’éloigner, on se donne alors une chance d’approcher la complexité et de penser le flux, sans fin ni après.

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Classé dans LA FIN : ET APRES ?

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