SOCIOLOGIE / HUMOUR & SOCIETE par Nicolas GODIN, Mélanie LAUZON, Christine MESLIN, Alexandra MUNGER

L’humour ne s’adresse pas seulement à l’individu, mais c’est aussi un phénomène grandissant touchant beaucoup de sociétés. Étant de plus en plus présente dans la société québécoise actuelle, l’humour n’est pas pour autant banalisée, mais souligne plutôt un besoin grandissant de détachement à un rythme de vie devenant plus en plus accéléré et amenant son lot d’anxiété.

Depuis à peine dix ans environ, le « marché humoristique » (tout ce qui est en lien avec l’humour et qui est médiatisé) s’est vu connaître une croissance remarquable au Québec et dans plusieurs autres pays du monde. L’humour est devenu omniprésent dans la vie de tous et chacun. « Chaque culture développe de façon prépondérante un schème comique. L’humour commence à occuper une place fondamentale et irremplaçable« (1). On pourrait presque dire que c’est au fond l’introduction à la société de loisir prédit par les gouvernements dans les années quatre-vingts. L’humour répond à un besoin de détente et de liberté longtemps recherchée par les gens.

Aujourd’hui, la société, confrontée à un rythme de vie bousculé par l’accélération de la consommation et de la production voit se développer le besoin, voir la nécessité de se détendre par l’humour. C’est pour cette raison que les émissions et les spectacles humoristiques prennent de plus en plus de place dans la vie de tous les jours. « De plus en plus, la publicité, les émissions d’animation, les slogans dans les manifestations et la mode adoptent un style humoristique, développent un code humoristique« (2).

Selon ce même auteur, le comique est devenu un impératif social généralisé, une atmosphère décontractée, un environnement permanent que l’individu subit jusque dans sa propre quotidienneté. L’humour, désormais, c’est ce qui séduit et rapproche les individus. Ainsi, l’impact de ce phénomène, au point de vue sociologique, est très intéressant.

De plus, certains chercheurs ont trouvé que les sujets de plaisanteries pouvaient se distinguer d’un pays à l’autre. Pendant que les blagues des Américains sont du genre sexuel et agressif ; les Chinois, quant à eux, plaisantent plutôt sur les interactions sociales, tandis que les cultures moins industrialisées se plafonnent de rire au sujet de l’environnement physique. Les valeurs sociales attribuées à l’humour s’éloignent aussi d’un pays à l’autre. Ainsi, les chefs américains utilisent plus fréquemment l’humour que le font les chefs de la France ou de l’Italie. Tandis qu’il y a existence de plusieurs émissions humoristiques aux États-Unis et en Grande-Bretagne ; ces émissions sont très rares en Belgique, en Yougoslavie ou en Israël. De plus, il est important de préciser que les sociétés nouvelles ont développé un humour différent de celui des anciennes nations(3). Toutes ces différences sont la conséquence de l’histoire particulière de chacun des pays.

Par conséquent, chaque pays a longtemps été doté d’auteurs fétiches qui n’auraient pas été nécessairement caractérisés d’humoristes dans d’autres pays, à l’époque. Par exemple, il y a BOCCACE en Italie, CERVANTES en Espagne, GRIMMELSHAUSEN en Allemagne ou RABELAIS, VOLTAIRE, MOLIÈRE et MUSSET en France(4). Aujourd’hui, on peut attribuer ce rôle à Raymond DEVOS ou COLUCHE en France, Lise DION ou Jean-Michel ANCTIL au Québec ou encore Drew CARRY, Jimmy FALON et Woody ALLEN aux États-Unis.

D’autre part, l’humour ne reflète pas seulement une volonté de détente comme il était expliqué ci-dessus, mais constitue aussi une forme de résistance aux persécutions subies autrefois chez certaines sociétés moins bien favorisées. C’est notamment le cas des Juifs, où tout leur passé a permis la création de l’humour juif. Il faut par contre préciser que l’humour juif, ce n’est pas nécessairement une blague crée par un juif et destinée à d’autres juifs. Ce sont des blagues qui peuvent être raconté n’importe où dans le monde. Pour que ce soit un humour juif, il faut que ça concerne les problèmes juifs. « L’humour juif, c’est souvent rire pour ne pas pleurer« (5).

Ainsi, il faut comprendre que les juifs ont eu, dans tous les pays où ils ont été dispersés, une histoire unique, sans équivalent à d’autres groupes humains. Certes, persécutions et massacres ont touché bien des communautés depuis que les hommes existent, mais ce qui a été subi par les Juifs a toujours eu un caractère spécifique. Si les grands drames n’incitent guère à l’humour, celui-ci a pu constituer un mode d’endurance aux petites persécutions quotidiennes ou à la misère des ghettos(6).

Donc, comprendre l’humour juif, c’est aussi connaître l’histoire de ce peuple et la réaction de celui-ci face à ce qui lui est arrivé. L’histoire du peuple Juif est marquée par de formidables moments de bonheur, mais aussi par de nombreux passages très douloureux. L’humour permet alors de transcender ces derniers et de montrer que même dans ce qui apparaît comme fondamentalement mauvais, il y a une parcelle de bien capable, pour le moins, d’être une source d’inspiration et de provoquer un sourire. L’humour juif contient beaucoup d’amour. Le véritable humour juif plonge ses racines dans la Bible, le Talmud, la vie traditionnelle, la longue errance parmi les peuples hostiles où il fallait lutter chaque jour pour sa survie. C’est un humour sensible, discret, imprévu et humain. Il est fait d’émotion car il prend ses inspirations dans le malheur. C’est un humour né de l’exode d’un peuple, d’une lutte quotidienne où le soutien moral est de mise(7).

En un point de vue d’ensemble, le rire dans l’humour juif est un mécanisme de défense et il a un effet thérapeutique (On se moque de la faim, de la misère). Parfois, l’histoire juive ne fait même pas rire, mais provoque plutôt un soupir. Malgré tout, certaines histoires, au moins, font rire aux éclats. Il ne faut pas oublier que la majorité des auteurs auxquels nous avons eu accès sont d’accord pour souligner le caractère d’auto-dérision chez cet humour particulier. D’un autre point de vue, certains auteurs évoquent plutôt le rôle pédagogique de l’humour juif, l’enseignement par l’humour(8).

Il n’y a pas que les Juifs qui ont un humour propre à leur passé. La culture italienne aussi contient un humour richement influencé par leurs souvenirs. En effet, l’Italie, séparé en de nombreux petits états, a longtemps fait l’objet de plusieurs conquêtes, a été appauvri de ses ressources naturelles et artistiques et conquis à plusieurs reprises. Il semble que le seul moyen de défense qui restait à ces pauvres gens souvent opprimés était l’humour.

Il est intéressant de remarquer que les italiens qui semblent le plus savoir comment aimer la vie, rire et amuser les autres sont ceux qui, dans le passé lointain de leurs ancêtres, ont souffert beaucoup d’événements historiques. Ainsi, l’image d’un italien savourant les bons moments d’un repas avec ses amis et appréciant l’humour et l’amour n’est pas seulement un stéréotype, mais aussi une reconnaissance à la manière dont les Italiens ont su réagir face aux interminables épreuves de leur vie sous les tyrans. Il ne serait pas étonnant d’ajouter que c’est en assumant toutes ces épreuves que les Italiens ont appris l’art de la survivance et la possibilité d’acquérir la dolce vita. Ils ont su reconnaître leurs fautes et sont maintenant capables d’en rire.

Néanmoins, ils sont tout de même très fiers de leur nationalité. Reste à savoir pourquoi il y a tant de dialectes différents dans ce petit pays. Et bien, la diversité du langage dans chaque région de l’Italie est le résultat de l’histoire culturelle et politique de celle-ci. En effet, avant l’unification politique de l’Italie en 1870, le pays avait longtemps été composé de plusieurs petits états, chacun comportant ses propres traditions et son sens de l’humour unique.

Ces différentes cultures survivent encore aujourd’hui, et c’est ce qui constitue la culture italienne que l’on connaît présentement. C’est pour cette raison que chaque région comme Rome, Milan ou Naples se caractérise par son propre humour(9). En somme, il est possible d’affirmer que l’humour n’est pas seulement un moment de détente et un loisir, mais plutôt un mode de vie que les sociétés ont su adapter à leurs besoins.

Les différents styles d’humour des sociétés n’ont pas seulement été influencés par les persécutions qu’elles ont subies, mais aussi par le fait que certains pays lointains, découverts quasi-simultanément par plusieurs sociétés, ont provoqué une réadaptation de la manière de vivre chez cette nouvelle société. C’est notamment le cas des États-Unis, pays de la liberté où tous et chacun rêvaient d’y vivre ; peut-être dû à l’éloignement de celui-ci par rapport aux autres pays de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie.

Ainsi, l’humour américain a surtout été influencé par des circonstances touchant sa colonisation et tout ce qui résulte de cela. En fait, à l’époque de la colonisation, les nouveaux arrivants ont réalisé que pour survivre dans ce pays, il ne fallait pas seulement disposer de livres d’apprentissage, mais disposer aussi d’une bonne dose de chance combinée de créativité. Ces attitudes ont provoqué un sentiment de « Yankee ingenuity » et de « great American work ethic » entraînant une vague de ridicule envers les nouveaux arrivants qui pensaient pouvoir réussir à vivre dans ce pays seulement avec un livre d’apprentissage ; ce qui, au fond, n’avait aucun sens.

D’autre part, une abondante utilisation de l’exagération caractérise l’humour américain puisque à l’époque de la découverte de ce nouveau continent, les gens qui avaient choisi d’aller en Amérique sentaient l’obligation de montrer un sentiment de supériorité. Les générations suivantes ont suivi l’exemple en parlant de villes d’or, de fontaine de jouvence ou bien de ces montagnes et ces trésors cachés pour amplifier les merveilles de ce pays si loin aux yeux des autres.

Il y a aussi une aisance dans la plaisanterie au sujet des minorités ethniques, qui est encore une fois reliée aux débuts de la colonisation. En effet, à leur arrivée en Amérique, les colons avaient en conscience que les « Indiens » (on sait tous très bien que ce n’était pas des Indiens mais bien des Amérindiens) étaient en-dessous des humains. En fait, ils croyaient que toute personne ayant une peau colorée n’avait pas d’âme. Ainsi, l’humour raciste a longtemps été populaire puisque les humoristes se sentaient supérieurs lors de l’interprétation de ces sujets. Malgré tout, ce genre de sujets amenait plutôt de la tension et de l’injustice pour les nouveaux arrivants étrangers.

D’un autre côté, il ne faut pas oublier que l’arrivée de plusieurs colons portant maintes nationalités a provoqué un dur réajustement du langage. En fait, jamais l’histoire n’avait vu une aussi grande masse de personne faire la conversion de leur langue maternelle vers la nouvelle langue du pays, qui était l’anglais. Il n’en va pas moins de dire que cette conversion amenait un certain niveau d’anxiété chez ces gens.

C’est ce qui amène aujourd’hui, une amusante différence dialectique avec l’anglais parlé en Grande-Bretagne et celui des États-Unis(10).

Même si tous ces aspects de colonisation paraissent lointains pour décrire l’humour américain, il semble que cette influence perdure encore aujourd’hui dans leurs inconscients.

En effet, l’humour américain se veut, encore aujourd’hui, une façon subtile de convaincre les gens de la supériorité américaine, de sa suprématie. L’humoriste est un moraliste qui se déguise en savant(11). Cet humour tend aussi à démontrer la volonté de toujours bien « performer ». Les américains ne font jamais rien à moitié. L’humour américain touche souvent le domaine de l’argent puisque cette société basée sur le modèle libéral croit en la devise : « Qui veut peut« . Ainsi, il n’est pas rare de voir dans les plaisanteries américaines un riche ou un milliardaire se faire passer au savon.

D’autre part, étant d’un modèle libéral, les américains doivent travailler forts et rapidement pour avoir un avantage sur le marché. Donc, la société ne cesse d’accélérer pour ensuite consommer davantage. Ce qui en résulte que les gens ne veulent plus attendre ; tout doit se passer maintenant. Rien ne doit tourner autour du pot. Ainsi, l’humour américain est marqué de courtes phrases, mais des phrases frappantes, qui amène nécessairement le sourire, un centième de seconde plus tard. Bien entendu, l’humour américain, c’est beaucoup plus encore ; néanmoins, c’est tout de même un bon tour d’ensemble pour ce pays si grand.

Un dernier pays pour lequel il pourrait être possible d’analyser le côté humoristique est sans doute la France. Bien entendu, étant un vieux pays, l’analyse historique peut facilement devenir très complexe et inutile à notre sujet principal. Donc, un survol léger mais consistant de ce qu’est la France sera tout de même intéressant pour comprendre cet humour particulier. La France a souvent été le lieu où l’élite intellectuelle s’est épanouie en grand nombre. Cette disposition a influencé profondément la culture et la mentalité des habitants de ce pays. Ainsi, l’admiration pour le bon goût, les salons de discussion ou la littérature sont une partie intégrante de cette société intellectuelle. Cela a marqué de plusieurs manières l’humour français. En effet, l’homme comique essaie de montrer sa supériorité intellectuelle en ayant pris soin de faire une recherche approfondie du langage français, mais en vain. Ce qui en résulte un humour de concept, un humour intellectuel, froid et toujours très recherché. La blague n’est pas comparable à celle des américains puisqu’elle est longue, développée et fortement réfléchie. Il est possible de dire que l’humour français peut être quelquefois agressant car il attaque parfois les autres en riant d’eux sur leur infériorité. On peut alors dire que c’est de l’humour ironique, ce qui n’est pas un humour très vertueux. Malgré tout, c’est un humour très socialisé et accessible à toute la société(12).

 

Notes :

 

(1) LIPOVETSKY, Gilles, Essais sur l’individualisme contemporain, p. 154.

(2) LIPOVETSKY, Gilles, Essais sur l’individualisme contemporain, p. 153.

(3) ZIV, Avner, National styles of humor, p. XI.

(4) ESCARPIT, Robert, L’humour, p. 63.

(5) KLATZMANN, Joseph, L’humour juif, p. 8.

(6) KLATZMANN, Joseph, L’humour juif, pp. 5-6.

(7) STORA-SANDOR, Judith, L’humour juif dans la littérature, p. 1.

(8) KLATZMANN, Joseph, L’humour juif, p. 113.

(9) ZIV, Avner, National styles of humor, pp. 134 à 154.

(10) ZIV, Avner, National styles of humor, pp. 157 à 159.

(11) LIPOVETSKY, Gilles, Essais sur l’individualisme contemporain, p. 150.

(12) ZIV, Avner, National styles of humor, pp. 54 à 81.

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