SOCIOLOGIE / COMMENT REPRÉSENTER AUJOURD’HUI LA STRUCTURE SOCIALE ? « DESSINE-MOI UNE SOCIÉTÉ ! » par Jean-Marc REMY

Cette consigne administrée sans autre précision conduit le plus souvent l’interlocuteur à proposer l’image de la pyramide sociale, commode représentation qui exprime à la fois le primat implicite de la hiérarchie – une société se structurerait d’abord autour d’un axe vertical, l’inégalité serait en quelque sorte constitutive du lien social – et l’opposition entre la pointe privilégiée et le « peuple », masse indistincte. Notons le caractère intemporel de ce schéma qui semble comme investi de l’évidence du sens commun…

Le triangle isocèle en question, toujours présenté sur sa base, pourra présenter des allures différentes (sommet plus ou moins proche…) et l’on affinera parfois l’image en découpant plusieurs régions présentées comme des « classes » sociales (le plus souvent deux ou trois). En questionnant plus avant, les catégories prennent chair tout en renvoyant à des contextes historiques : on opposera les patrons aux travailleurs, on se souviendra des « trois états » qui ont figé notre imagerie depuis les premières leçons d’histoire… Où l’on s’aperçoit que ces représentations qui apparaissent comme quasi « naturelles » ne sont que répliques de schémas proposés à des fins didactiques… ou idéologiques, qui, ainsi réifiés, oblitèrent parfois toute réflexion sur l’évolution et la complexité des structures sociales, en particulier contemporaines.

« Haut / bas » ? L’évidence de structures hiérarchiques ne préjuge pas des critères de différenciation (la fortune, le pouvoir, le prestige, la force, la beauté ?), de leur combinaison (cumul des capitaux /ressources ou inégalités multiples ?) ni du destin de l’individu dans un tel cadre (assignation héréditaire ou mobilité sociale ?).

« Sommet / base » ? Là encore le constat de différenciations permet-il d’isoler toujours une minorité universellement dotée à opposer au reste de la société se définissant par défaut ?

Le modèle pyramidal est encore largement utilisé aujourd’hui par les sciences sociales, mais son usage multiple et parfois contradictoire interdit d’en faire un paradigme… d’autant plus que les évolutions récentes de nos sociétés suggèrent d’autres métaphores qui ne s’accommodent pas toujours de références platement géométriques désignant des constellations en mouvement bien plutôt qu’un état cristallisé de la société.

 

DU HAUT DE CES PYRAMIDES

 

Le constat, désormais établi, d’un accroissement récent des inégalités économiques dans le monde, tant à l’intérieur de chaque pays que dans les comparaisons internationales redonne une actualité au modèle des classes sociales stabilisé par la vision marxiste. Ce ne sont pas seulement les inégalités de revenus qui font preuve ici. L’opposition capitaliste / prolétaire retrouve de sa pertinence au moment où les managers – qui devaient détrôner l’actionnaire dans une économie schumpéterienne dominée par « l’organisation » – se voient rappeler à l’ordre par les dits « investisseurs » réclamant leurs marges (on parle de « corporate governance« ) et où, pour se faire, l’on subordonne des segments entiers de la société au statut précaire d’une « main d’œuvre » corvéable à merci. Tout indique également un grippage de la mobilité sociale dans les pays les plus avancés, et la « reproduction sociale » s’exerce avec une efficacité renouvelée tant dans les domaines traditionnels (pouvoir économique, politique) que dans les registres culturels aujourd’hui les plus valorisés (inégalités des chances à l’école, « passe-droits » dans la sphère médiatique…). Pierre BOURDIEU avait annoncé ces opportunités de « conversion » des capitaux (économiques, sociaux, symboliques…) qui permettent le transfert de privilèges dans un univers dont les valeurs sont mouvantes : version sophistiquée du modèle marxiste qui en souligne la fécondité pour saisir certains aspects des évolutions contemporaines.

On sait que la pyramide opposant le gras patron aux musculeux prolétaires inspira longtemps l’imagerie syndicale. Enlevons ses bourrelets au capitaliste (ces gens là prennent soin de leur corps désormais…) et substituons la caissière, ou l’intermittent de chez Réservoir-prod au sidérurgiste : la pérennité des structures sociales, par delà les avatars de notre modernité, peut ainsi être symbolisée par notre intemporelle pyramide…

Mais la forme pyramide peut fort bien accueillir des visions sensiblement différentes – moins contrastées, non-conflictuelles – de la morphologie sociale. Ainsi de la classique caractérisation de nos « catégories socio-professionnelles » telle que la propose par exemple Louis CHAUVEL (revue de l’O.F.C.E. d’octobre 2001) comportant une large base formée des catégories populaires (employés distincts des ouvriers) puis les catégories intermédiaires et en haut les cadres (configuration qu’épousent bien des organigrammes dessinant la pyramide de commandement dans les entreprises). Se dessine ici un continuum, qui ne doit rien à la lutte des classes, et qui suggère des différences de ressources légitimées par des fonctions et statuts spécifiques dans un ensemble mouvant et objectivement solidaire.

 

LA TOUPIE ET LE SABLIER

 

Poussons un peu et, sur la foi des statistiques indiquant un gonflement des catégories tertiaires intermédiaires l’on glisse insensiblement de ce schéma à celui, plus consensuel encore, que proposait Henri MENDRAS dans La seconde révolution française (Gallimard, 1998). C’est la forme toupie qui est ici proposée montrant une société organisée autour de deux « constellations » : la constellation centrale composée de cadres, d’ingénieurs et d’enseignants et la constellation populaire rassemblant ouvriers et employés. Gravite autour de cette masse (qui concentre les trois quart de la population) la galaxie des indépendants (15 %) tandis que se positionnent aux extrémités les pauvres (7 %) et l’élite (3 %). Une vision qui sera idéalisée par un Giscard D’ESTAING pour qui cette « immense classe moyenne » avait vocation à intégrer les « extrêmes », par l’effet conjugué de la hausse générale du niveau de vie, d’éducation et d’information, gommant ainsi les contradictions sociales. On est proche ici de la vision de Lloyd WARNER qui, sur la base d’une vaste enquête réalisée dans les années trente sur une petite ville américaine, faisait apparaître à partir de critères de statut social (objectifs : revenus… et subjectifs : échelle de prestige…) une forme de losange (ou de diamant) décomposé en strates supérieures, moyennes et inférieures, chacune comportant une fraction haute et basse.

En Chine, aujourd’hui, c’est l’image, plus typique, de la « pagode d’or » qui est proposée pour rendre compte d’une configuration somme toute assez proche dans ses grands traits : le décile supérieur (la « classe de loisirs » pour reprendre l’expression de T. VEBLEN) s’arrogeant un revenu 15 fois supérieur à celui du décile inférieur… tandis que se fraie une nouvelle classe moyenne issue du nouveau secteur privé (Chine le piège des inégalités, Problèmes politiques et sociaux, février 2000). Il est classique d’opposer en sciences sociales cette approche dite empirique qui, suggérant l’idée d’un continuum social, remplit une évidente fonction idéologique à la vision marxiste, d’abord conceptuelle, qui entend accréditer la réalité de classes conflictuelles.

On notera qu’un ouvrage récent paru aux États-Unis campe un modèle en « double diamant » qui peut constituer une heureuse synthèse des visions précédentes (R. PERRUCCI et D.W. WRIGHT, The new class society, 1999) tout en prenant en compte les dynamiques du nouveau capitalisme. Les auteurs distinguent en effet une « super-classe » constituée des 20 % de privilégiés (le premier « diamant » intégrant tous ceux qui encadrent une équipe ou disposent d’une expertise reconnu dans des domaines divers, tant financier que juridique ou sportif…) et, en bas, le deuxième diamant formé de la nouvelle classe laborieuse (les 80 % restant : salariés, indépendants, précaires exerçant des tâches d’exécution). Historiquement, cette image suggère un rétrécissement de la classe moyenne américaine confinant au modèle dualiste.

C’est qu’en effet, l’utopie progressiste des trente glorieuses a fait place à de nouveaux déchirements sous les coups conjugués de la crise et de la nouvelle économie : la fracture sociale est de retour. C’est elle qui suggère à A. LIPIETZ (La société en sablier, 1996) de substituer au diamant le… sablier. La métaphore a ici la vertu de suggérer un mouvement à l’œuvre aujourd’hui dans le corps social. En réalité, l’auteur s’appuie d’abord sur l’inégalité de la répartition des revenus pour construire son schéma… mais il entend souligner un phénomène qui n’est pas réductible au modèle marxiste des classes sociales, celui du « décrochement » qui menace aujourd’hui une grande partie de la population salariée tout comme certaines fractions d’indépendants. Cette nouvelle polarisation de la société ne relève pas seulement de l’exploitation d’une fraction par une autre ; il y a pire en effet que l’exploitation (qui suppose au moins que l’on ait besoin de la main d’œuvre…) : la désaffiliation, terme proposé par R. CASTEL pour désigner les différents processus qui peuvent aujourd’hui conduire à l’exclusion et au délitement du lien social (quand le rapport social capitaliste impliquait – certes dans le conflit et l’inégalité – une manière d’intégration sociale).

Dans l’imaginaire social, le passage du concept d’exclusion à celui d’exploitation correspond à un renversement topographique : à une représentation verticale de la société (dominants / dominés) se substitue l’image de la frontière entre ceux qui sont « dedans » (les « protégés », les « connectés »…) et ceux qui sont relégués « dehors »… en périphérie. Les implications de ce changement de paradigme sont importantes (cf. Papiers Universitaires n°12, « Être ou ne pas être.. Connecté », où il est question du modèle insiders / outsiders). Plusieurs lectures peuvent être proposées. L’approche dominante aujourd’hui est héritière de la thèse du rattrapage précédemment évoquée : l’idée d’une pleine intégration de la grande masse des salariés à la « société de consommation » est simplement amendée par la prise en compte de situations exceptionnelles tenant aux mutations de l’économie contemporaine, appelant un « traitement social » spécifique. Dans une logique libérale, ce schéma peut être mis au service des thèses critiquant les « avantages acquis » que les uns obtiendraient aux dépends des autres (thèse d’A. MINC par exemple) tandis qu’une sociologie critique (cf. BOLTANSKI et CHIAPELLO, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999) s’emploie désormais à établir les modalités des nouvelles formes d’exploitation dans une société « connexionniste » où l’accès aux « réseaux » (définition proche du « capital social » de BOURDIEU, les nouvelles technologies en plus) est la ressource essentielle qui désigne les vrais « privilégiés ».

Mais avec le déclin du travail, les rapports de production peuvent-ils définir à eux seuls les positions sociales ? Les sociologues classiques (TOCQUEVILLE et DURKHEIM en particulier) redoutaient que le développement des comportements individualistes ne mette à mal une société dont les articulations se voulaient essentiellement fonctionnelles : la « pyramide » bureaucratique est incapable d’enserrer toute la société, il y faut du liant. Est-ce le retour des solidarités mécaniques ?

 

EN COULEUR ?

 

Les « réseaux » les plus modernes renvoient en effet de plus en plus aux affinités ou aux pesanteurs culturelles dans une société où les communautés font leur retour… Manuel CASTELLS, qui a théorisé la « société en réseaux« , insiste sur leur dimension culturelle (cf. sa distinction entre identités-résistances et identités-projets dans L’ère de l’information, 1998). Une sociologie à vocation marketing a pu, un temps, proposer avec succès de substituer à ces vieux concepts de classes ou de strates la nébuleuse des « styles de vie« … reposant sur des choix subjectifs dans un monde désormais « ouvert » : les « décalés », les « conformistes » se recruteraient dans toutes les couches sociales. Catégories réactualisées en fonction des « mouvements de mode » et échappant à toute forme de déterminisme social : « c’est mon choix« , en quelque sorte ! Mais cette vision « post-moderniste » se heurte à des principes de réalité : si des sociétés se restructurent aujourd’hui autour d’enjeux culturels, c’est aussi à partir d’un fond communautaire largement « pré-moderne » qui réapparaît comme en surimpression sur la carte des clivages sociaux… C’est alors l’image d’une mosaïque qui s’imposerait désormais : comment dessiner la société ? En couleur !

3 Commentaires

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3 réponses à “SOCIOLOGIE / COMMENT REPRÉSENTER AUJOURD’HUI LA STRUCTURE SOCIALE ? « DESSINE-MOI UNE SOCIÉTÉ ! » par Jean-Marc REMY

  1. Une analyse de la pyramide sociale, mettant en évidence des aspects de la condition humaine allant bien au-delà des questions soulevées jusqu’ici par la libre-pensée, comme par la pensée philosophique, politique, économique, scientifique, sociale, religieuse … ; défiant le pragmatisme, le romantisme, la superstition, la foi, la compassion, les certitudes des unes comme des autres.
    http://claudec-abominablepyramidesociale.blogspot.com
    De la richesse à l’exclusion sociale aujourd’hui et à la barbarie demain, par la démographie.
    Une vision aussi libre que décoiffante de fondamentaux trop souvent négligés.

  2. Regrettant que mon blog n’ait pas été honoré de tout ou partie de cette analyse, j’établis un lien permettant à ses visiteurs d’en prendre connaissance et formule pour ma part les questions et remarques suivantes :

    – N’est-ce pas précisément le primat de hiérarchie et les relations de dépendance et d’autorité qui en découlent (et inversement), qui déterminent la société des hommes, avec ses inégalités structurelles qui, non seulement s’ajoutent aux naturelles mais se combinent avec elles. L’autorité comme la dépendance résultant de facultés (force, richesse, intelligence, adresse, imagination, esprit d’entreprise, etc. ) héritées de la nature ou à la naissance, pour le meilleur et pour le pire en dépit de lois faites pour en limiter l’abus ? Sans omettre que ce sont les détenteurs de ces facultés qui font ces lois.

    – « … masse indistincte … » – Affaire de segmentation, les critères et indices ne manquant pas. Il est toutefois de nos jours un segment qui se distingue parfaitement ; celui des pauvres profonds, recensés mondialement à hauteur de 1.4 milliard.

    – « … caractère intemporel … » – Dans le sens d’immuable, oui. Toute organisation sociale, grande ou petite, ne s’est-elle pas toujours et partout définie par un pouvoir, et ce qui en dépend, disposés en étages plus ou moins nombreux et plus ou moins peuplés. Que la précision scientifique ait ses exigences et doive rendre compte de l’évolution, ne devrait pas pour autant conduire à rejeter une représentation schématique qui précisément rend compte de cette pérennité.

    – La pyramide (comme le triangle qui en est la représentation commode en coupe), a l’avantage considérable de mettre en évidence que chacun d’entre nous est le riche de ceux qui logent aux étages inférieurs au sien, à l’exception de ceux qui en occupent le niveau le plus bas, sous lequel règnent ce que j’appelle avec mesure l’inexistence sociale et qui atteint à l’indignité.

    – Pour ce qui concerne la partition en tiers superposés, elle est sans rapport avec celle que vous évoquez. Tiers-Etat, noblesse et clergé étaient en effet autant de pyramides – juxtaposées et non pas superposées – constituant l’élite dominant le reste de la population d’alors.

    – Il semble en effet possible d’évoquer la pyramide sociale sans nécessairement voir dans ses différents niveaux des classes et encore moins les opposer entre elles, mais plutôt « un ensemble mouvant et objectivement solidaire » envers et contre tout.

    Le rhomboïde, la toupie, le losange, le diamant ou le sablier, la pagode, la tour Eiffel, … ne me semblent pas être des représentations très innovantes , en cela qu’elles se décomposent pour être comprises, en pyramides, éventuellement opposées par leur base ou leur sommet selon le cas. Il y a d’ailleurs fort à parier qu’en l’absence de la notoriété de leurs auteurs, il ne serait pas fait davantage cas de ces représentations que de la traditionnelle pyramide.

    – Confirmant ce que je dénonce sur mon blog, votre article, comme les auteurs que vous citez et la plupart des membres de la communauté scientifique, NE FAIT AUCUNE MENTION DU FAIT DÉMOGRAPHIQUE. C’est pourtant lui qui, tout autant sinon davantage que l’évolution et la complexification des structures sociales, empêche ou pour le moins freine une progression vers un équilibre susceptible d’apporter aux plus déshérités d’entre nous l’amélioration de leur sort telle qu’ils l’attendent.
    La encore la pyramide suffit à visualiser l’effet de cette augmentation quotidienne de 220 à 250 000 être humains qui viennent dans leur grande majorité en atrophier la base.

  3. Claude Courty

    Vient de paraître à ce sujet : « Surpopulation humaine – La cause de tous nos maux ». Essai de Pyramidologie sociale et d’écologie dénataliste :
    http://www.lulu.com/content/livre-%c3%a0-couverture-souple/surpopulation-humaine—la-cause-de-tous-nos-maux/19305656
    ou sur Amazon en ebook

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