PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS… des PARTICULES ELEMENTAIRES ! par Anne BERTONI

« Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu’entre les mains du talent » (RIVAROL).

Une société connaît le néant lorsqu’il n’existe plus de frontière entre la pédagogie et le répression. Quand, pour apprendre, on ne propose que le modèle de la soumission et que comprendre est synonyme de : se rebeller. Alors, lorsque les derniers insoumis ont rendu les armes, c’est ce qu’on peut appeler un monde anéanti, perdu.

Quel ton pour une rentrée me direz-vous ! Mais vous savez bien, chers lecteurs, qu’il ne me sied pas de joindre la plume à l’hypocrisie et franchement, ces derniers temps pour avoir le moral, il faut s’appeler Don Quichotte qui, au terme de ses aventures, finit par penser que tout cela est si invraisemblable, que le monde ne peut être qu’illusion.

Or donc, par où commencer pour justifier cette sombre humeur ? Que vous dire que vous n’ayez déjà lu, vu, entendu ? Les crashs des avions qui se multiplient, un ouragan en Louisiane, notre président chancelant, les incendies des immeubles parisiens, la calotte glaciaire qui fond, les espèces animales qui disparaissent… A vot’ bon cœur m’ssieurs-dames, allez-y regardez, la pantomime humaine se déploie sous vos yeux ébahis. Il n’y a que l’embarras du choix. Les artistes sont particulièrement en forme cette année.

On dirait véritablement que le mouvement s’accélère, que la planète et ses habitants prennent un rythme ahurissant vers l’abîme. Bien sûr, d’aucuns prétendent que les médias ne sont que des alarmistes et qu’il faut « relativiser ». Mais peut-on relativiser la mort d’enfants, de milliers de gens croupissant dans une eau immonde qui charrie le choléra, est-il possible de traiter par-dessus la jambe, ces orphelins qui, dans notre chère capitale civilisée, ont vu leurs parents brûler ? A-t-on le droit de minimiser ce drame humain qui véhicule la mort pour un billet d’avion un peu moins cher ?

Ah la la, toujours à se plaindre et à gémir ces écrivaillons. Que fait-on de notre vieux continent, pourquoi ne pas parler de choses essentielles, tiens la fameuse « rentrée littéraire » par exemple ?!

Soit. Mais à bien y regarder, ces deux termes sont déjà amusants en diable ; comme si, à l’instar des écoliers, les écrivains décidaient de ne pas travailler pendant l’été, laissant la plume pour la barboteuse et les châteaux de sable. De là à optimiser le cliché selon lequel l’artiste ou l’auteur est un pur fainéant, organisant son temps entre soirées mondaines et émissions auto-glorifiantes, il n’y a pas une ramette…

A ce sujet, reconnaissons que l’année 2005 est, comme le disent les amateurs de Chablis, un très bon crû. En effet, dès le mois d’août, la France, d’abord préoccupée de l’indice UV à écran total ,s’est soudain réveillée sous cette gigantesque nouvelle : M. HOUELLEBECQ allait sortir un nouvel opus et pourrait prétendre, in peto au Goncourt. Bien sûr, il y a lurette qu’on sait que ce genre de simagrées pseudo-intellectuelles n’est que la représentation d’une véritable reconnaissance, orchestrée par des écrivains, avant tout VRP de leur propre éditeur. Mais quand même, ça n’est pas rien, le Goncourt.

On peut s’interroger sur la médiatisation de cette nouvelle ? Dans le marasme aoûtien, entre une catastrophe et un cataclysme, a-t-on voulu rappeler que la culture reste le meilleur des apaisements pour les âmes en souffrance ? Le chef d’œuvre annoncé serait-il donc réel ? Assisterait-on à la naissance d’un grand auteur ? A ce stade tous les doutes étaient permis…

Rien n’est plus porteur que d’évoquer l’absence, fût-elle constituée de papier et de caractères d’imprimerie. Ajoutons-y une once bien dosée de provocation (le soutien affirmé d’un groupe sectaire) et l’on obtient à la sortie, une vente qui se chiffre en centaines de milliers d’exemplaires. Ah, la belle rentrée que voilà.

A ce moment de l’anecdote, bien peu de journalistes évoquent le contenu du livre ; en revanche, on invite sur une radio nationale, à une heure de grande écoute, celui qui a commis une biographie « non autorisée » de l’auteur, et on l’oppose à un de ses plus fidèles partisans, écrivain lui aussi. Le « débat » est édifiant, et bien qu’il s’agisse d’un programme auditif, on imagine sans peine les deux individus sortant du studio pour s’écharper correctement pour savoir si oui ou non, que diable, la mère de notre écrivain est morte.

Encore une fois, s’il s’agissait de défendre la valeur d’un œuvre, pourquoi pas ? Mais ici, point de morale ni de souci du fond, encore moins de la forme. Et le mot « rentrée » ne s’applique plus depuis longtemps au fait que des œuvres soient terminées à ce moment, il s’agir, bien évidemment, du marché du livre, à savoir que l’on traite de l’objet et non plus de la matière qui le fonde, la littérature, s’entend.

Parallèlement, on constate une pléthore d’écrivains français émergeant, et les moins avertis crient au génie. Il ne faut pas douter que, dans cette somme d’auteurs, il en est de tout à fait remarquables, mais force est de reconnaître qu’il existe un monde entre minimalisme et vacuité.

Le plus désolant dans cette histoire est sans doute que le lecteur soit pris en otage. Ainsi sous prétexte qu’actuellement, ce qui est considéré comme un bon livre doit surtout verser dans le trash ou le néant pour accéder à la sobriété, on érige un piédestal à des artistes qui mettent un malin plaisir à cultiver l’univers qui les séparerait de nous. Et le lecteur le plus naïf, culpabilisé par ces domaines qui lui sont étrangers tout simplement parce qu’ils sont vides, se dit qu’il doit passer à côté d’un chef-d’œuvre et se précipite pour acheter en librairie les déballages amoureux et grotesques d’un réalisateur et de son ex-femme d’actrice (un exemple parmi d’autres).

Soyons francs : nous versons tous dans le voyeurisme et personne ne peut se draper dans un voile de dignité absolue à ce sujet. Ainsi donc, les auteurs littéraires devraient-ils jouer franc jeu et ne pas faire croire à l’inaccessibilité de leur art qui se résume dans les cas cités précédemment à une vaste opération de marketing. C’est Voici, pour les « intellos »…

Lors de la fameuse émission de radio pré-citée, l’ami de HOUELLEBECQ n’hésite pas à le comparer à ARTAUD. Risible, ridicule, évidemment, et le journaliste eût été bien inspiré, si l’impartialité l’avait guidé, de rappeler à ce monsieur, qu’à la différence de son ami, ARTAUD ne faisait entretenir sur lui, de son vivant, aucun conte fabuleux, ni mystère, son malaise n’était pas une mascarade (il suffit de regarder attentivement les photographies prises à cette époque). En outre, si ARTAUD compose, c’est dans la souffrance de la société qui l’aspire, le monde est son pire ennemi, quand bien même le gotha intellectuel de l’époque crie au génie alors que lui-même est dans l’incapacité physique de s’exprimer. Pour HOUELLEBECQ, c’est exactement l’inverse, à savoir un pur produit de consommation, ménageant les effets et les suspenses comme au meilleurs (?) moments des sitcoms les plus affligeants.

Mythe ou réalité ? On s’en moque, dans les grandes largeurs, et la postérité d’un auteur tient sans doute à ce qu’on le connaît d’abord pour la qualité de son œuvre, et ensuite, parfois, pour ce qu’il a été en tant qu’homme. La confusion des deux peut être gênante, voire annuler carrément ce qui fait d’un artiste son originalité et le fait qu’il doive être un intermédiaire entre le monde et ses semblables (PLATON, les Correspondances baudelairiennes en font état).

D’un point de vue artistique, le minimalisme est peut-être à concevoir comme une porte, présentée aux autres pour accéder à une perception différée. Cela n’isole pas mais laisse partager à un ensemble d’individus ce que l’artiste comprend du monde dans lequel il évolue. C’est exactement l’opposé de l’isolement et du nombrilisme.

Autant dire que les lignes que vous venez de lire traitent bien du néant le plus absolu…

 

Lire :

Eric NAULLEAU, Au secours, Houellebecq revient, Chiflrt &Cie

Antonin ARTAUD, Œuvres, Gallimard

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