PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Soupe à la fête de bouc de Milan DARGENT par Anne BERTONI

Ce n’est pas un chef-d’œuvre, non. Le pseudonyme improbable de l’auteur renvoie à ces périodes eighties où l’on s’évertuait à prendre le skaï pour du cuir, où l’on s’apercevait brutalement que les libertés morales héritées des années soixante aboutissaient à une maladie mortelle, où, musicalement, les synthétiseurs froids et la boîte à rythmes remplaçaient l’orgue Hammond des Doors et le piano bastringue.

Pourtant.

Pourtant, ce petit livre (cent soixante-douze pages) est une ode à la légèreté et à la fidélité à culturelle : explorée par l’auteur, elle aboutit à une vision tendre et drôle de ce qui peut être, à certains moments de nos vies, vécu comme un acte de foi.

L’opus s’ouvre sur des thèmes récurrents et déjà bien balayés par une cohorte d’esprits libres qui, eux, n’ont pas toujours bien vieilli : la drogue, la musique, la séduction…

Sur le principe assez simpliste d’un quadra participant à une rave le lecteur suit ce personnage qui veut faire « jeune », et aborde ainsi une superbe créature dans l’intention de lui expliquer par le fruit de sa riche expérience de quelle manière on absorbe correctement des produits illicites. Milan DARGENT propose dès lors au lecteur une exploration onirique dont la part autobiographique est patente.

Et c’est là, sans en avoir l’air, que ce roman à l’apparence superficielle transforme son essai en partage : il faut une certaine dose d’abnégation pour admettre la part dérisoire de nos rêves adolescents, et un recul évident pour faire la part entre l’éveil des sens, les goûts culturels et le rapport à l’autre, qu’il s’agisse du cercle familial ou de l’idée qu’on peut se faire à ce moment, de sa place dans la société.

L’auteur vieillit bien, à ne pas en douter, puisqu’il sait reconnaître dans ce jeune homme, fou des Rolling Stones l’enfant qu’il laisse derrière lui au bénéfice de ses premiers pas dans la vie.

« Les Stones jouaient et c’était comme si on m’avait téléporté sur une piste d’auto-tamponneuses un soir de décembre. Les autos cognaient mais je souriais, tout content, une odeur de gaufre et de barbe à papa emplissait mes narines, la vie était pleine de promesses, pleine de femmes vêtues de satin et de guitares électriques. Tout était là, devant moi, à portée de main » (Ibid., p. 57).

On s’attache très vite au contenu des lignes, et cette passion musicale n’est en fait que prétexte à présenter une photographie d’une époque – le milieu des années soixante-dix – cette période étrange où l’on apprenait que, faute de pétrole, un peuple avait des idées, par exemple. De plus, l’auteur pouvait tomber dans une forme d’exploration moralisatrice, ce qu’il évite tout à fait. Le point de vue interne permet à la tendresse de s’insinuer dans les pages, de donner à l’ensemble un côté intime, comme si ce livre était adressé à un unique lecteur, confident et compréhensif.

« Nous disposions, comme il se doit, en tant que meilleur groupe de rock mondial, d’un matos dernier cri. Raphaël s’était fabriqué une guitare Fender Stratocaster en carton, très bien imitée sur laquelle il avait agrafé six cordes en fil de pêche et j’avais pu dégoter un pied de micro en enlevant l’abat-jour de la grande lampe de la salle à manger. Quant au micro lui-même, il était plus vrai que nature : un simple pommeau de douche (…) » (Ibid., p. 59).

Bien sûr, on peut établir une liste de reproches fournie à ce type de récit ; le vocabulaire peu varié, le style trop « oral » qui confine parfois à la vulgarité. De fait, la panoplie rock’n’roll est toujours problématique, car si l’on veut évoquer l’esprit qui le caractérise, il est rare de pouvoir éviter l’écueil des clichés le concernant (sex, drug, etc.).

Mais DARGENT assimile tous ces tracas courageusement, à travers l’humour et la conscience qu’il garde de ce qu’il fut. Ainsi le souvenir le plus efficace qu’il conserve est sans doute que pendant l’enfance il n’existe aucun distance entre les rêves et le possible, et surtout aucune honte à la mise en scène des fantasmes les plus puissants. Le bonheur de ces temps révolus est là, quand l’instinct développe des trésors d’ingéniosité pour rendre le réel magique. Ainsi un repas familial culpabilisant peut-il devenir une scène d’anthologie.

« (…) On ne reconnaît même plus les Rolling Stones autour de la table et on a du mal à tenir sa cuillère de purée sans trembler. « Alors, à l’école, ça s’améliore ? » dit Bill. « Bof, je réponds, j’ai encore eu un zéro en maths. Et un deux en chimie ». (…) « Ca ne te suffit pas d’avoir redoublé, tu veux tripler ta troisième ? » ironise Charlie. Et c’est reparti, Mick se met à pleurnicher : « Après tout le mal qu’un s’est donné pour lui, voilà le remerciement ! » » (Ibid., p. 73).

Peu importe donc que Soupe à la tête de bouc ne puisse se ranger dans telle ou telle catégorie. Comme il importe finalement peu qu’il séduise un groupe restreint de spécialistes. Parfois, les œuvres grand public ont leur utilité et leur place, simplement dans l’émotion d’une majorité d’entre nous, elles aident à mieux respirer les jours de cafard social, sans doute parce qu’elles témoignent qu’auparavant, certaines périodes ont connu leurs lots de désespoir et d’incertitudes tout en colportant de manière paradoxale des bouffées d’espoir distillées par l’expression artistique.

Mine de rien, ces lignes en disent long sur l’appropriation que se fait la sensibilité individuelle d’une œuvre musicale, en l’occurrence. En poussant l’analyse un peu plus loin, on comprend aussi qu’entre son créateur et celui qui la reçoit, le message peut-être tout à fait variable. Et DARGENT semble prouver que cela n’a pas grande importance, au fond. Parce que, si elle trouve son écho, elle aide à vivre, à transcender un quotidien qui peut être lourd, en épisodes épiques au cours desquels le temps réel s’évapore.

Et si ces lignes ne sont pas exemptes d’amertume, (« A trente-cinq ans, je n’écrivais pas Sympathy for the Devil, je livrais des fromages blancs en faisselle dans les supérettes Casino (…) » (p. 165)), elles s’achèvent sur l’acte de foi en ses rêves de l’auteur, parodiant Cyrano, autre amateur d’étoiles, qui brandit son panache comme ultime identité.

Ces quelques pages sont une petite mélodie baroque, harmonieuse et entêtante : celle de l’enfance et des changements qui la jalonnent. Finalement, si aujourd’hui il n’est plus donné de croire en grand-chose, si nos espoirs sont souvent des chimères après lesquelles nous nous projetons comme contre des murs, certains auteurs ont au moins le mérite de traduire cette pensée selon laquelle ce qui fait un être humain est l’ensemble de ses expériences, quelles qu’elles soient, et chacune d’elle fonde ce que nous devenons. Il faut croire en ce que nous sommes, ne pas renier l’enfant que nous étions : celui qui regarde souvent sans le comprendre l’adulte qui ne sait plus rire…

« La nuit serait complète si les étoiles ne fonctionnaient pas sur groupe électrogène ; sans elles, je crois que nous serions tous totalement perdus » (Ibid., p. 172).

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