PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… PARLE À MON BLOG… par Anne BERTONI

On commémore ces jours-ci la libération des camps de concentration mis en place par HITLER et ses sbires au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Il serait donc judicieux de rappeler en ces lignes tout le patrimoine historique que constituent les témoignages des survivants, entre autres. De souligner que les jeunes générations ne sont pas aussi amorphes que cela (voir numéro précédent) et possèdent une culture, fragile certes, mais qui fait appel à le sensibilité des âmes.

Il existe de fait un genre qui séduit toujours le lecteur : le journal intime. Impossible, évidemment, d’oublier l’impact de celui d’Anne FRANK et sa portée dans la mémoire collective (on peut s’étonner en revanche que son étude ne soit pas systématique dans les classes de collège). Il est évidemment très simple de comprendre les raisons pour lesquelles ce type d’écrit attire le public ; on pénètre dans l’intimité de quelqu’un, c’est une forme d’exercice intellectuel et au final, notre culture en sort grandie.

Soit, mais cela est vrai lorsque l’œuvre est de qualité. Pour une fois, ces lignes ne traiteront pas d’un roman en particulier. Pour une fois, ces lignes ne vanteront pas la qualité structurelle d’une œuvre et l’engagement de son auteur. Pour une fois, il se pourrait bien que la chroniqueuse pique sa colère…

Et bien que cette dernière, selon l’adage, ne soit pas la meilleure des conseillères, il faut quand même reconnaître qu’au risque de passer pour de cruels réactionnaires, avant de fustiger la mollesse de nos enfants, il serait peut-être bon que nous fassions attention à ce que leur propose le joli monde de la communication dans lequel ils évoluent.

Voici quelques mois, Virginie DESPENTES a publié chez Grasset un nouvel opus Bye bye Blondie. S’il est parfois difficile d’admettre que le « style » de cette auteur en soit réellement un, il n’en demeure pas moins que le personnage est attachant, intéressant et nos chers lecteurs, universitaires et autres, savent aussi bien que moi qu’il nous est déjà arrivé d’acheter un livre pour la couverture ou le nom de celle qui l’a écrit.

Donc, lorsque la curiosité s’allie à la méfiance, pourquoi ne pas vérifier sur Internet ce qui se dit au sujet du livre pour lequel on hésite à investir ?

S’affiche alors une page de sites disponibles sur l’auteur, avec biographie, commentaires, première et quatrième de couverture reproduites ; en ce sens, on ne dira jamais assez le bien que la technologie moderne peut faire sur les jeunes esprits rétifs au déplacement géographique jusqu’à la librairie ; désormais, elle vient à la maison !

Et puis, un drôle de mot se promène soudain sur l’écran, revenant sans cesse comme une éructation de lendemain d’abus en tout genre : blog !

« On n’est curieux qu’à proportion qu’on est instruit« , écrivait J.-J. ROUSSEAU sans l’Émile. Par conséquent, quid du blog ? se dit-on en cliquant sur ce drôle de sésame. Au départ, l’affichage semble équivoque, mais rapidement, à l’aide de la mise en page, on comprend à quoi on a affaire : il s’agit en fait du journal intime de Virginie DESPENTES qui défile sous nos yeux. Je mentirais en disant que je ne l’ai pas lu, que je n’ai pas regardé les tickets de concerts ou les photos au goût parfois fort discutable qui composent ce site.

Sur le côté gauche s’alignent des adresses d’autres blogs disponibles sur Internet. Évidemment, c’est tentant…

Cependant, si le voyeurisme tapi en chacun de nous trouve ici un confortable exutoire, au bout de quelques minutes de navigation, un écœurement généralisé atteint les cerveaux les plus mous : sur le coup, on s’accuse de maniérisme intellectuel, de manque de tolérance et de tous ces termes qu’agite souvent le spectre de la démagogie.

En réalité, la nausée est justifiée et pour plusieurs raisons : d’abord, le paradoxe du blog. Sur quoi se fonder de manière honnête en effet pour jeter ainsi en pâture ses pensées les plus intimes sur une toile que des millions de personnes sont susceptibles de fréquenter ? De quelle mégalomanie peut-on se prévaloir pour imaginer que cela va passionner les foules ?

On pourrait objecter que certains auteurs publient leurs journaux intimes et que cela ne choque pas. Tout dépend ! La confidence faite à la communauté mise au domaine public, n’a de valeur que sous le sceau du témoignage et de la portée collective de l’expérience relatée. En cela, la part est faite de l’épanchement nombriliste et du besoin de partager ou d’entretenir la mémoire plurielle à travers une existence particulière. En outre, un écrivain signe son œuvre ; or, à l’exception notable de V. DESPENTES, on ne connaît les rédacteurs qu’à travers des pseudonymes, ce qui est un comble pour qui veut livrer ses secrets à la terre entière !

L’hypocrisie de la démarche « bloggiste » peut d’autant plus irriter que le contenu desdits journaux est le plus souvent affligeant : de la crise de manque liée au sevrage en passant par les courses en grande surface jusqu’au choix cornélien de la tenue vestimentaire adéquate à porter pour un concert parisien que seuls quelques initiés verront, on n’apprend rien, si ce n’est que le citoyen lambda ne pourra jamais comprendre la difficulté d’être des « Artistes », ce terme excluant évidemment les provinciaux que nous pouvons être…

Ce cher MONTESQUIEU et ses Caprices de la mode (Lettres Persanes) sont d’une modernité consternante.

Enfin, ce qui semble évident est que le blog participe davantage de la thérapie collective que de l’engagement artistique. Ici, on est bien loin d’Antonin ARTAUD… Hélas. Il n’y a en effet aucune démarche, aucune réelle recherche ou remise en question, (l’exception pouvant être faite d’un site rédigé par un auteur qui ironise agréablement sur la torture de la page blanche). Et si le malaise séculaire est parfois perceptible entre les lignes, il n’en demeure pas moins que ce qui ressort essentiellement est peut-être le pire des maux de notre société moderne : la vacuité de l’être, la plus absolue des solitudes.

Pour finir, que le lecteur de ces lignes ne se méprenne pas : sans entrer davantage dans les détails, les quelques références fournies ci-dessus l’invitent, si ce n’est déjà fait, à se forger par lui-même sa propre opinion (attention toutefois aux nombreux virus présents sur ces sites). S’il fallait trouver une qualité au blog, peut-être serait-ce celle d’incarner une forme de liberté d’expression corrélative au concept démocratique.

Mettons.

Petit rappel :

Boris VILDÉ, Journal et Lettres de prison, Ed. Allia,1997.

Etty HILLESUM, Lettres de Westerbork, Une Vie bouleversée, trad. française Ph. Noble, Ed. du Seuil, coll. Points, 1995.

Zlata FILIPOVIC, Le Journal de Zlata (1993) traduit du serbo-croate par A. Cappon, R. Laffont/ Fixot, 1993).

Et du côté des mémoires, bien sûr : L’Écriture ou la Vie, Si c’est un homme, L’Ami retrouvé, La Promesse de l’Aube, Inconnu à cette adresse

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