PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Les hommes en général me plaisent beaucoup de Véronique OVALDÉ, Actes Sud par Anne BERTONI

C’est un livre léger : si léger qu’on pourrait en oublier la lecture. Enfin, presque. Son auteur a trente ans, et sans confondre le propos de la narratrice avec le sien, ce qui se dégage de l’écriture reste ancré dans les violences subies dans l’enfance, avant les analyses et les tentatives de compréhension. Lorsque la seule chose qui compte, c’est de pouvoir transmettre tout l’amour et le sentiment ludique qu’on a en soi. Et puis de recevoir un peu, aussi.

Lili est l’incarnation de cette période qui se contente d’un rien, du moment qu’on a un endroit chaud où se blottir ; mais de giron maternel, point ici, puisque la mère est morte et que le père s’enlise dans un engagement extrémiste et une forme de fanatisme qui lui font envisager ses propres enfants comme des marionnettes qu’il déguise au gré des commémorations négationnistes.

« Le père avait ciré ses bottes, nous avait passés à l’inspection, peignant lui-même le petit frère qui pleurnichait en disant, ça fait mal, pendant que le vieux lui plaquait les cheveux avec de la cire, et moi à côté avec mes deux nattes et ma maigreur d’araignée (oui, mais une très jolie araignée disait maman) moi qui me disais, ce n’est pas grave, de toute façon, on va tous mourir bientôt (…) » (Ibid. p. 70).

Léger, me direz-vous ? Oui, parce que toute cette horreur est vue à travers les yeux d’une petite fille, et que s’il était besoin de prouver que l’enfance est le moment de l’innocence, ce livre le reflèterait parfaitement. Léger aussi, parce que Lili est toujours pleine de volonté et que, même enfermée, son père parti au loin rejoindre ses utopies, elle parvient à accrocher la tendresse retenue des souvenirs maternels et à la transmettre à son jeune frère dont elle est tour à tour la sœur, le père et la mère.

Bien sûr, c’est un livre sur la maltraitance ; cette dernière prend d’autant plus d’ampleur, planant sur le récit comme un monstre omniprésent, que ce terme est celui des adultes. Finalement, contre toutes ces violences, ces deux abandons parentaux, Lili et son petit frère opposent obstinément leur volonté d’amour, et surtout un indéfectible espoir qui les fait rencontrer un beau jour les voisins du dessus, inquiets de savoir ces deux enfants enfermés depuis plusieurs jours déjà.

A ce moment, on pourrait penser que l’oxygène va enfin entrer, que Lili recevra un peu de cette chaleur qu’elle ne fait qu’imaginer.

Mais Véronique OVALDÉ n’écrit pas des contes de fée. Et Yoïm, ami des voisins au grand cœur n’a rien du prince charmant : homme d’affaires illégales, il passe son temps à sourire de manière doucereuse à une Lili pré-adolescente qui croit retrouver dans les formes rondes de cet homme, celles de sa mère emportée par la douleur d’une misère morale sans fond.

« J’avais quatorze ans et je comprenais vaguement ce que Yoïm voulait faire de moi – puisque mon père m’avait toujours injecté en intraveineuse que tous les hommes étaient des violeurs ou des maquereaux » (Ibid., p. 101).

C’est donc aussi un livre qui révolte, parce que la narratrice accepte tout et pire encore de celui qu’on définit comme un vrai proxénète ; suffisamment habile de son discours et de son corps pour réduire en esclavage un être fragile et démuni. L’auteur nous ouvre les yeux sur tout ce que nous ne voulons pas voir, d’une manière simple, ce qui rend ce livre d’autant plus bouleversant.

Alors, récit d’un échec ? Non, car le seul domaine de pureté de ces lignes, celui où règne un véritable partage est dans le lien qui unit Lili à son frère Ben ; Ben le silencieux qui mélange les mots ou les agence de manière étrange, pour créer entre sa sœur et lui un code indéchiffrable au reste du monde si méchant. Ben qui s’enfuit devant trop d’horreur quotidienne, sera le vecteur d’espoir pour Lili au moment où l’on pense qu’elle va se laisser engloutir par sa peine et toute cette solitude.

« Je me suis dit, je vais enfin le revoir et lui parler. Je me suis dit, il faut que je fasse vite avant qu’il débarque pour flinguer Yoîm » (Ibid., p. 128).

Pour conclure, on pourrait dire que Véronique OVALDÉ opère dans ses lignes un travail de « nettoyage » (c’est d’ailleurs un terme qui revient souvent sous la plume du jeune frère). Son style particulier n’est pas sans rappeler DURAS, par sa liberté. Sous la plume de l’auteur, le message semble clair : il faut savoir quoi faire des douleurs insupportables.

Et ne pas renoncer.

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