PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… La Tache de Philippe ROTH par Anne BERTONI

« Ce fut l’été où, pour la millionième fois, la pagaille, le chaos, le vandalisme moral prirent le pas sur l’idéologie d’untel ou la moralité de tel autre. Cet été-là, chacun ne pensait plus qu’au sexe du président ; la vie, dans toute son impureté impudente, confondait une fois de plus l’Amérique« .

 

Il est heureux que les lignes écrites ici n’aient jamais eu la prétention de résumer une œuvre, ni même d’en explorer de manière détaillée la structure. En effet, s’il s’agissait à présent de déterminer le profil du roman de Philippe ROTH, il serait peut-être préférable de choisir une activité de détente plus légère ! Roman américain, donc, une fois de plus. Dans lequel on s’attend à trouver, au vu de la quatrième de couverture, un traitement supplémentaire du malaise humain qu’engendre souvent une culture jeune et cosmopolite. Et il s’agit bien en partie de cela.

Mais c’est aussi bien plus. A travers une caractérisation spécifique des personnages, ROTH permet à ses lecteurs de prendre du recul et d’amener par là une véritable réflexion à la fin de l’ouvrage Cela tient sans doute à la forme de l’œuvre, pour une part assez classique ; le narrateur a une relation affective avec le protagoniste, mais s’en distancie puisqu’il écrit un livre à ce sujet. La mise en abyme permet d’ores et déjà une lecture à double niveau ou sous deux angles d’approche : la perspective de l’intrigue en soi et celle de la relation amicale, fusionnelle, donc brève, qui unit ces hommes.

La peinture de cette fresque est sans complaisance car elle se veut réaliste. C’est l’histoire des illusions perdues au pays de la ségrégation, d’un sacrifice, au prix d’un terrible secret qui finira par coûter la vie, de manière indirecte, à son détenteur. Ou comment acquérir et transmettre une culture sans être toutefois capable de la reprendre à son propre compte…

Le choix du milieu universitaire comme espace d’évolution n’est pas un hasard ; Coleman SILK, ancien doyen de faculté n’est pas un homme poussé par son seul instinct. Érudit et charismatique, il donne d’emblée l’impression de traverser l’existence en véritable caterpillar, sans bien se soucier des répercussions de son imposante personnalité. Le narrateur tombe lui aussi sous ce charme violent par lequel il se laisse porter un certain temps, celui de s’attacher à Coleman par une fulgurante fidélité qui confine à la fascination. Pour le mystère tapi chez son ami a priori, l’humour en moins, la vision proposée du milieu intellectuel par excellence, ressemble à celle, côté anglais, distillée dans Un Tout Petit Monde de David LODGE. Même ostracisme, même goût du pouvoir sans partage, volonté identique d’écraser l’autre pour asseoir une situation hiérarchique.

Ce livre inquiètera tous les êtres atypiques qui ne parviennent pas à se fondre dans l’idée d’une catégorisation, qui restent fidèles à leurs principes quelle que soit leur position sociale. L’histoire racontée est celle d’un échec ; comme si la morale de ces lignes expliquait qu’il existe encore une répartition des êtres humains, manichéenne, arbitraire, et qu’aucune lutte ne peut changer quoi que ce soit à cet état de fait. Qu’un être socialement fragilisé par son identité propre, fût-elle dissimulée, finit toujours par se faire engloutir par la collectivité et ses codes massifs, informes, fluctuants comme autant de monstres marins tapis dans les abysses.

Ce qui fait par ailleurs de P. ROTH un grand écrivain réside dans sa puissance d’écriture, non pas au sens viril du terme, mais dans son impartialité à traiter ses personnages, dans le fameux recul évoqué précédemment ; ainsi, le lecteur aborde-t-il de la même manière la victime et son bourreau (d’ailleurs, la répartition des rôles n’est pas définie). Au delà de la veulerie, le drame personnel qui se joue chez Lester, vétéran du Vietnam ne peut laisser indifférent ; on plonge ainsi dans le cauchemar quotidien de tous ceux qui, partis la fleur au fusil, sont rentrés traumatisés, mutilés dans tous les sens par la tragédie qu’est fatalement une guerre.

« Depuis le Vietnam, sa santé était quasi ruinée par toutes les maladies de la peau, de l’appareil respiratoire et des nerfs qu’on puisse imaginer ; et, à présent, il nourrissait envers les anciens combattants de la Guerre du Golfe une vindicte qui dépassait même le dédain de Les » (Ibid., p. 292).

L’auteur semble peu se soucier de l’attachement affectif dont on peut disposer pour ses personnages ; il dépeint ce qu’est la nature humaine dans toute sa complexité, et, de ce gigantesque patchwork, émerge de manière presque monstrueuse ce qui fait l’identité populaire, avec ce qu’elle recèle de fantaisie, de morale ou d’abjection. ROTH n’épargne personne et surtout pas le protagoniste qui, pour se faire une place dans la société en arrive tout de même à renier sa famille… L’envie prend souvent de rejeter ce livre, il agace par sa perspicacité, ici les héros ne sont pas ceux de Star Wars, blancs, noirs, ou gris.

Et c’est bien là sans doute le propos de l’écrivain ; le vrai personnage principal de ce roman est implicite, on ne fait que le traverser, il séduit autant qu’il révulse : cette grande Amérique aux paysages si attirants, véritable ode à la nature, produit également les pires terreurs collectives, fustige la différence au nom d’une éthique ou d’un dieu qui n’étaient pas les siens, avant l’arrivée des colons, c’est-à-dire il y a peu. Les lignes de ROTH sont engagées parce qu’elles ont le parfum du désespoir éprouvé par tous ces humains piégés, tiraillés entre leur volonté individuelle et le besoin d’un idéal collectif qui ne peut naître puisque les normes établies sont factices.

Finalement, on n’abandonne pas La Tache, car chaque page est un cri qui renvoie à nos questions individuelles, aux choix que l’on est obligé de faire un jour ou l’autre, au chaos qui définit si bien nos existences. D’une manière plus générale, l’œuvre de ROTH est un véritable projet politique : le citoyen, lorsqu’il se définit par l’implication dans son environnement social a une fonction d’éclaireur, non pas celui qui gendarme et juge, mais plutôt celui qui avertit, qui dévoile une part de vérité humaine dissimulée dans les tréfonds des tabous, de la pudeur, de l’orgueil. Cette « vie dans la cité » n’est pas faite que d’un seul faisceau spirituel, émotionnel. S’y mêlent de façon parfois confuse l’amour et la haine, la croyance et le doute, le bêtise la plus crasse dans les milieux les plus favorisés. L’intérêt collectif est de l’admettre et de travailler à son perfectionnement dans la réduction des injustices et des douleurs. Lorsqu’un écrivain parvient à transmettre ce message, il remplit, à coup sûr, un essentiel devoir civique.

 

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