LITTERATURE / LE DESSUS ET LE DESSOUS DE LA « LITTÉRATURE » OU LA NATURELLE DÉMARCHE GIDIENNE DE ZIGZAGUER ENTRE LES EXTRÊMES par Raphaël FRANGIONE

« Élever l’homme au-dessus de lui-même, le délivrer de sa pesanteur, l’aider à se surpasser, en l’exaltant, le rassurant, l’avertissant, le modérant, n’est-ce pas là le but secret de la Littérature ? » (A.GIDE, Feuillet d’automne, p. 220).

« Je voudrais marier le Ciel et l’Enfer, à la Blake » (A. GIDE, Journal I, p. 1293).

 

De la double tendance gidienne de toucher aux deux extrêmes, vers l’engagement politique (le dessus : la Théorie) et vers le populisme (le dessous : la pratique) pour atteindre l’individualisme.

Le point culminant de l’éclosion – même si lente – de la « révolte » gidienne a été, on le sait, son voyage en U.R.S.S. (1936). Mais la période qui s’étend de 1930 à 1938 marque une phase extrêmement importante car elle a préparé, par l’effort de dés-individualisation au profit de la masse, son engagement qui est en même temps intellectuel et social. Une période où GIDE ne se contentera pas de témoigner plus ou moins objectivement ou d’exprimer plus ou moins ouvertement ses critiques ; il vient indiquer sur le plan politico-idéologique une alternative de conduite : il va soutenir avec admiration la Doctrine communiste telle qu’elle s’est réalisée en U.R.S.S..

Auparavant, il y avait en lui la conviction que l’œuvre d’art doit être exempte de toutes préoccupations épisodiques. « Tout ce qui n’était que relatif (au temps, au lieu, aux circonstances) (lui) paraissait indigne de l’attention d’un artiste« (1) A partir de la publication de son Voyage au Congo (1927) GIDE choisit de s’engager au service d’une idéologie parce qu’il croyait venu le temps où l’homme d’action qui était en lui devait l’emporter sur l’homme de plume. Spectateur sensible aux problèmes de l’actualité, GIDE a modifié son image d’écrivain en se donnant un rôle et une fonction fortement sociaux. Le voyage en Afrique qui lui paraissait comme « une immense parenthèse à sa vie » sera à la base de sa transformation. En fait, il va écrire des lettres et des rapports pour dénoncer le scandale ; il va intervenir dans les milieux politiques et financiers, susciter un débat parlementaire et provoquer des enquêtes administratives. Il se fait promoteur d’une campagne de propagande animée par le seul souci de renseigner l’opinion publique sur la question des abus et des privilèges dont jouissent les Grandes Compagnies Concessionnaires. C’est pourquoi il invite le Parlement français à mettre fin à « un régime qui n’est pas seulement stupide et déplorablement onéreux, mais inhumain et déshonorant pour la France« (2)

Cependant sa « conversion » ne tient point à l’adhésion à un Parti, mais elle naît du désir de l’auteur de Corydon d’être témoin de son temps, prêtant aux événements contemporains le soutien de son prestige et de sa parole.

Toutefois, si d’un côté il faut lui reconnaître la ferveur et la passion qu’il a mises pour défendre l’expérience soviétique, de l’autre côté il est vrai qu’une adhésion si passionnée à la Révolution impliquait nécessairement une liaison étroite sinon indispensable de la création littéraire avec la lutte de classe.

GIDE n’est ni pour l’un ni pour l’autre. La figure de politicien ne lui convient point. Il est avant tout un « écrivain terrible et pénétrant« (3) d’après l’expression de Léon DAUDET, plus proche du réel et du contingent, tout en demeurant détaché car en tant qu’artiste il avait besoin de se maintenir sans attaches. L’artiste est un chercheur et non un « adhérent« , dit-il. Il estime que « toute Littérature est en grand péril dès que l’écrivain se voit tenu d’obéir à un mot d’ordre. Que la Littérature, que l’Art puissent servir la Révolution il va sans dire ; mais il n’a pas à se préoccuper de la servir (…). La Littérature n’a pas à se mettre au service de la Révolution. Une littérature asservie, ajoute le créateur de Nathanaël, est une littérature avilie, si noble et légitime que soit la cause qu’elle sert« (4)

Pour l’auteur de L’Immoraliste la Littérature doit répondre au rôle de critique de ce qui est établi, codifié, d’aller contre ce que FLAUBERT appelait les « idées reçues« . Pour lui c’est une sorte de « démonstration, (…) un plaidoyer, (…) une prédication« (5)qui prétend nous illuminer en nous influençant, en nous empêchant d’être « fous« .

En fait, GIDE dans tous ses écrits ne cherche qu’à nous faire douter, à nous faire réfléchir, à remettre en question des valeurs courantes admises dans le domaine de la morale et de la psychologie. On peut dire que GIDE a donné à la Littérature un rôle presque unique, celui qui permet à l’écrivain et donc à lui-même de se découvrir, de se connaître ; « le véritable artiste reste à demi inconscient de lui-même lorsqu’il produit. Il ne sait pas au juste qui il est. Il n’arrive à se connaître qu’à travers son œuvre« (6)

Pour ne pas créer des équivoques, il faut revenir sur ce dernier point, à savoir que « le rôle de l’écrivain n’est pas seulement d’être attentif à lui-même et au monde, de se confesser et de rendre compte. Il est surtout pour l’écrivain une certaine manière de se construire« (7)

Or la position de GIDE à ce sujet est nettement opposée à celle qui entend la Littérature comme simple miroir où se reflètent tous les événements et tous les problèmes d’une communauté. Pas plus, donc, une « littérature-miroir« ,mais une littérature qui soit à même de proposer du nouveau au peuple qui, à son avis, est plus capable que la bourgeoisie « paresseuse, jouisseuse et veule » à s’élever jusqu’à lui.

GIDE n’accepte pas du tout non plus la position de qui affirme qu’une « civilisation » soit forcement à base de mensonge, digne reflet et produit d’un état social mensonger, une civilisation qui soit nécessairement insincère ; ou, si l’on veut qu’un homme ne puisse civiliser qu’en mentant(8)

GIDE, « homme des hésitations« ,est la-dessus sans ambiguïté. Il croit en fait qu’une civilisation est mensongère et insincère dans la mesure où elle prétend suffoquer la voix du peuple, « lui enlever l’occasion, la possibilité même de parler« .

Pour l’auteur du Journal c’est à la Culture « qui travaille aussi à l’émancipation de l’esprit« (9) de le délivrer d’un « état d’asservissement, d’abêtissement et d’ignorance » en vue d’une libération totale. Et tout en relevant dans la culture passée une « propension extraordinaire à s’abstraire et à se parfaire en s’écartant des contingences, des accidents et des difficultés matérielles de la vie« (10) il faut reconnaître que GIDE ne vient nullement faire le procès de cette littérature qui, d’autre part, a produit bien des chefs-d’œuvre.

« Il est absurde et vain de renier le passé« (11); pour l’auteur de Paludes c’est justement en opposition à cette culture passée, caractérisée par un excessif amour pour la forme, le mot et l’apparence entraînant la littérature française vers l’artificiel et le factice que « la littérature, la culture, la civilisation peuvent aujourd’hui se développer et s’épanouir« (12)

Mais se développer sur quelles bases ? Tendre vers où ? Quels procédés utiliser ? Et quel langage ?

Ce sont là, je crois, les questions cruciales pour bien comprendre l’engagement gidien et sa notion de « littérature ».

Pour GIDE, « Littérature » est synonyme de « Communion« . Mais communier avec qui ? « Communier avec le peuple. C’est toujours par le peuple, par la base, qu’une littérature reprend force et se renouvelle« (13) écrit-il.

Attention au sens de « communier » car, pour GIDE, il ne s’agit pas « d’incliner la culture vers le peuple« . Communier avec le peuple, ça veut dire contribuer à l’élever, l’aider à la connaissance que l’homme peut et doit prendre de lui-même. « Je m’inquiète, je l’avoue, d’entendre au Congrès des Écrivains, à Moscou, grande quantité d’ouvriers de toutes sortes qui demandent aux écrivains : parlez de nous, représentez-nous, peignez-nous« (14) Une inquiétude qui tient au fait que jusque là la littérature ne s’était occupée que des besoins de l’homme. Or, on demande avec insistance aux écrivains de démontrer toute leur sympathie envers une humanité qui tend à se construire, reconstruisant l’homme.

On le voit bien, on demande un nouveau rôle de l’écrivain et de la Littérature qui n’est pas tant de dénoncer toute sorte de problème mais de porter son aide à cet homme pour qu’il puisse se dégager des faux-semblants.

Dans cette prise de position aussi nette que résolue GIDE est en bonne compagnie. Il va s’entourer de SARTRE et de tous ceux qui estiment que l’écrivain n’est pas un « jongleur« , un irresponsable au point de vue social. Il veut affirmer avec force, par son exemple, l’intervention spontanée et hautement consciente de la Littérature dans le milieu social en opposition à ceux qui exaltent le romantisme esthétique ou mystique en littérature et en particulier contre l’écrivain du XIXème siècle qui « invente qu’on écrit pour soi seul ou pour Dieu et qui fait de l’écriture une occupation« .

S’il est vrai que dans ses débuts GIDE a subi l’influence de l’auteur de la Nausée et de son engagement politique, il n’en reste pas moins qu’un GIDE qui s’approche encore timidement de l’arène politique ne souscrirait-il pas complètement à cette affirmation de SARTRE : « Nous voulons que la Littérature redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une fonction publique (…). Nous voulons contribuer à provoquer des changements dans la société qui nous entoure« (15)

La vérité c’est que GIDE, homme de dialogue et non point d’affirmation, veut garder intacte sa fonction de littérateur-observateur attentif, responsable, conscient des faits ; plus qu’un écrivain politisé, GIDE affirme la nécessité de n’être avant tout qu’un écrivain.

Pour lui il faut partager les termes de Littérature et de Politique, lesquels ne sont pas antithétiques mais desquels il en résulte très difficilement de les concilier, car appartenant à deux domaines distincts et quelque fois en opposition. SARTRE lui-même trouve assez dangereux cette interférence, « dans la littérature engagée l’engagement ne doit en aucun cas faire oublier la littérature et que notre préoccupation doit être de servir la littérature en essayant de lui donner la littérature qui lui convient« (16)

Pour l’auteur des Mains sales la Littérature est synonyme de « lutte« , « parler c’est agir, toute chose qu’on nomme n’est déjà plus tout à fait la même, elle a perdu son innocence« (17) Par conséquent « l’écrivain engagé sait que la parole est action ; il sait que dévoiler c’est changer et qu’on ne peut dévoiler de faire une peinture impartiale de la société et de la condition humaine. L’homme est l’être vis-à-vis de qui aucun être ne peut garder l’impartialité« (18)

C’est que SARTRE conçoit une littérature d’intervention, riche de sens et liée aux pluralités des choix libres. L’aspect politique reste le terme essentiel et il s’efforcera d’assumer dans ses œuvres le rôle d' »inquiéteur« .

Sur ce point le divergences avec GIDE sont claires et tiennent non seulement à une différente interprétation de la notion de « littérature » mais aussi à leur profonde divergence de tempérament et de culture. Pour le père de l’existentialisme français, GIDE n’est qu’un moralisateur et au-delà du domaine de la morale sa littérature montre sa faiblesse ou mieux son incapacité à se rapprocher du peuple. C’est pourquoi il accuse l’œuvre de GIDE de n’être qu’une littérature de classe, ne s’adressant qu’aux bourgeois, à l’individu, loin de lui donner une « conscience collective« , un modèle pour transformer « leurs exigences formelles en revendications matérielles« (19) En fait, on peut dire que son public fut la bourgeoisie dont il était issu et qu’il estime son monde réel. Pour une période GIDE crut s’être rapproché de la masse. C’est son voyage en U.R.S.S. (1936) qui lui permit de constater qu’il existait une communication directe de la littérature avec ses lecteurs et que le public idéal était là. Après cette parenthèse caractérisée par les grandes manœuvres communistes GIDE revient, déçu, à son public à lui et pour lui il continua à travailler. « L’héritier de Mallarmé » est retourné, selon l’expression voltairienne, « cultiver son propre jardin« , fait de responsabilité morale, attaché plus qu’auparavant à l’amour de l’homme.

 

Faiblesse ? Défaite ? Oui, peut-être. GIDE a succombé à bien des tentations ; il s’est engagé dans une aventure politique sans avoir une particulière prédisposition culturelle pour la mener à bien, ayant le tort de croire aveuglement à une idée et pour elle agir et créer.

Mais à la fin il a su tirer profit de toutes ses expériences pour « se former ». Hermann KESTEN a bien dit lorsqu’il a souligné que « Gide qui a suivi tant de faux chemins, a pourtant mené une vie conséquente, ayant une continuité intellectuelle, une vie bien remplie à tous les sens du mot« (20)

L' »Immoraliste » qui cherchait « un paradis terrestre que lui donnerait le synode moscovite du socialisme international« (21) l’écrivain qui pratique « l’immoralisme nietzschéen« (22) aime à présent se renfermer dans les pages de son Journal pour se ré-analyser, en grande sérénité, loin des prises de position les plus controversées et pour revenir à l’homme, « la tache de l’homme était ce que je cherchais dans toute mon œuvre« (23) dans sa quotidienne réalité humaine et non au sein des conflits moraux et politiques qui de tout temps l’assaillent.

 

Notes :

(1) Lettre à J. Schlumberger du 1er mars 1935 publiée dans Littérature engagée, p. 79.

(2) A.GIDE, Voyage au Congo, p. 484.

(3) A. GIDE, Journal I, Gallimard, Paris, 1951, p. 576.

(4) A. GIDE, Littérature engagée, Gallimard, Paris, 1950, p. 58.

(5) A. GIDE, Dostoïevski, Gallimard / Folio, Paris, p. 140.

(6) Ibidem, p. 81.

(7) Article de Th. MAULNIER paru dans Action Française du 25 juillet 1935 sous le titre « Littérature Populaire ».

(8) C’est la position de Th. MAULNIER exposée dans Action Française du 13 juin 1935 sous le titre « Un civilisé contre la civilisation ».

(9) A. GIDE, Littérature engagée, op. cit., p. 95.

(10) Ibidem, p. 87.

(11) Ibidem, p. 90.

(12) Ibidem.

(13) Ibidem, p. 88.

(14) Ibidem, p. 92.

(15) J.-P. SARTRE, Situations II, Gallimard, Paris, p. 10.

(16) J.-P. SARTRE, Présentation des Temps Modernes, n°1, Octobre , 1945, p. 30.

(17) J.-P. SARTRE, Qu’est-ce que la Littérature ?, Gallimard, Paris, p. 29.

(18) Ibidem, p. 30.

(19) J.-P. SARTRE, Situations II, op. cit., p. 236.

(20) H. KESTEN, Meine Freunde, die Poeten, p.18.

(21) W. MEHRING, Die verlone Bibliothek : autobiographie einerkultur, Dussendorf, Cloasen Verlag, 1978, pp. 207-8.

(22) Ibidem, p. 236.

(23) A. GIDE, Journal I, p. 344.

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