LITTERATURE / LA MYSTIQUE ET ROBINSON CRUSOË (PETITS SOUVENIRS DE SAINTETÉ) par Marc GEHENNE

Quand j’étais môme, je voulais être un saint ! Avec le temps, j’ai réalisé que ce n’était pas un boulot. Les images pieuses que je cachais ou non dans mes cahiers d’école et les rares livres que je pouvais avoir me transportaient dans des états pas possibles, des mondes cachés qui se tenaient devant moi et que pourtant je ne voyais pas. Un peu comme lorsque je marchais sur le fil du trottoir en allant aux commissions, jusqu’au moment où un adulte me saisissait brutalement le bras et me tirait auprès de lui en m’expliquant après que cela pouvait être dangereux. Il ne s’agissait pas de se faire happer ! Encore maintenant d’ailleurs…

 

MYSTIQUE, JEU ET SOLITUDE

 

Seulement à cette époque, sur les frontières d’émotions enfantines, à la limite des zones protégées d’où il est possible de s’interroger sur ce monde qui nous fait face, et dont nous croyons naïvement faire partie au moment exact où il nous berce, j’éprouvais en définitive la solitude d’un Robinson Crusoé. Images le plus souvent en noir et blanc de saints, de martyrs, de Vierge aux yeux tristes, de bon samaritain au pied d’un puits, jamais le visage de Marie Madeleine, de héros cinématographiques symbolisant une spiritualité…

Je pouvais être alors en pleine communion, autant avec l’oiseau chantant sur la branche que la chaise en bois et un peu poussiéreuse reposant depuis une éternité dans un grenier de grands-parents, entre quelques malles et tentures. Les craquements des boiseries étaient signes d’un monde qui se tenait sous les choses, exactement comme les monstres qui se cachaient sous mon lit les nuits d’inquiétude.

En ce sens, mes jeux et mes peurs avaient les caractéristiques de la mystique, telle qu’elle est définit dans Axis (L’univers documentaire Axis, Hachette, 1994, volume 7, p. 234) : « Il s’agit avant tout d’un sentiment d’union avec une divinité ou un principe originel qui envahit le sujet, le comble et lui fait perdre la notion de sa personne, corps et esprit participent à cette communion avec l’absolu. Cette expérience s’accompagne de la conviction d’avoir touché une vérité totale et de l’impossibilité de transcrire cette expérience en un discours intellectuel (…). Cet apogée mystique s’inscrit cependant dans la recherche continuelle d’une signification secrète, généralement de caractère sacré de l’existence, dépassant la distinction entre la vie et la mort« .

 

RÉALITÉ ET CROYANCE

 

Pendant les années qui suivirent, je rencontrais des illuminés de tout poil, voire même à plume… Au-delà du fait qu‘aucun ne pouvait soutenir la comparaison avec l’image que je m’étais fabriquée du mystique, et pour cause…, je constatais relativement souvent que certains drapaient leur humanité des oripeaux d’une foi quelconque pour essayer de trouver leur Vendredi. Nous sommes encore pour l’instant dans la version de DEFOE, c’est à dire avec un Robinson représentatif de l’ambition occidentale du XVIIIème siècle : la maîtrise et la rationalité ; un Vendredi dont la servitude sera le mode d’accès à une presque humanité blanche.

Le seul qui ait résisté à l’acidité du temps et d’un regard critique est un étrange bonhomme. Je le croisais parfois, le dimanche à la messe, le cherchant de toute façon du regard dès que j’avais pris place sur un banc du fond de l’église. Drôle de bonhomme… Je n’ai jamais rien su de lui si ce n’est qu’il était croyant. Non pas parce qu’il était parmi une assemblée de fidèles, mais parce qu’il égrainait en silence, entre ses doigts, un chapelet. Vieux sans être marqué par l’âge, d’une stature imposante, il n’avait pas la fébrilité du regard ou l’aspect souffreteux des statues de plâtres, ni la colère des traits d’un saint devant un outrage ou la figure hallucinée d’un témoin suite à je ne sais quelle vision angélique. Les tableaux sombres sur les murs en étaient remplis. Non ! Rien de tout ça. Il était simplement là, sans chercher à s’accaparer quoi que ce soit de cette figure de celui qui aurait Vu. Je voyais simplement ses lèvres bouger d’une gymnastique douce et d’un sourire.

Il semblait participer à une autre cérémonie (mustikos = ce qui, dans une religion, a trait aux rites secrets, réservés aux initiés ; dans ce paragraphe, l’ensemble des références sont tirées de Théo, Encyclopédie catholique pour tous, Droguet et Ardant, Fayard, 1992, p. 738).

Certainement que si j’avais accosté ce grand père et demandé à qui il parlait, il aurait été bien en peine de me répondre. « Cette expérience d’unité-communion-présence, vécue comme intérieure et immédiate, n’aurait pu s’exprimer que par un langage qui, dans son récit, lui aurait enlevé son caractère immédiat« .

 

MYSTIQUE ET LITTÉRATURE

 

Après bien des réflexions enfantines, je me demandais pourquoi il venait à la messe alors même qu’il pouvait faire « ça » chez lui.

Moi, en plus de la possibilité cette fois-ci de voir peut être le petit Jésus pour de vrai, j’avais des copains de classes qui étaient présents, des peintures subjuguantes, l’odeur enivrante de l’encens, d’étranges émois quand une jolie femme passait, sans compter l’eucharistie reçue comme un dernier sacrement… Je me sentais à part entière membre de cette communauté dont Robinson était coupé. Pourtant, paradoxalement, la présence en ce lieu était de son côté. Et tourne le chapelet, grain après grain comme autant de pas d’une danse ! Comme autant de mots ensoleillés tels que la seconde partie du journal de Robinson, version TOURNIER cette fois-ci, les offre ! C’est à dire tel que, une fois Robinson ayant suivi les pas de Vendredi jusqu’à une forme d’anéantissement (l’explosion de la caverne), Robinson prend la mesure d’un « autrement », d’une altérité.

J’invite les lecteurs à comparer la première et la deuxième partie du journal de Robinson dans Vendredi ou les limbes du pacifique. La différence entre les deux écritures est digne d’Henri MILLER cherchant son propre langage à travers les deux tropiques, d’un MILLER dépeint par Herman HESSE dans Le loup des steppes : l’histoire d’un individu parti à la recherche de sa propre sensibilité sous l’expression allégorique « rencontrer Mozart« .

Bref, pour en revenir à notre sujet, ce petit vieux faisait figure de Robinson parmi l’assemblée, et il était en fait pour moi un Vendredi du pacifique, ou bien un HOMÈRE sur sa barque faisant traverser les anneaux d’un enfer appartenant à une comédie non divine que je voulais me jouer. Plus par ignorance que par fausseté. Et j’en reviens ainsi à cet adulte qui ne me tire plus par le bras, mais maintenant me prend la main pour m’indiquer que la croyance a une grandeur et une difficulté que la mystique n’aura jamais. En effet, tout comme DANTE, MILLER, HESSE sont restés dans le langage pour exprimer une altérité, ce petit vieux égrainait tout bonnement son chapelet en écoutant une jolie histoire d’évangile, comme un Vendredi à l’écoute de chaque sonorité de vagues. Ils sont tous porteurs d’un langage que Robinson commençait à perdre au début de son arrivée sur l’île d’Espéranza.

Or, par le langage, pour ne pas dire le verbe, se témoigne l’humain.

« Derrière moi, le groupe de mes malheureux compagnons s’enfonçait dans la nuit. Leurs voix s’étaient tues depuis longtemps, quand la mienne commençait seulement à se fatiguer de son soliloque. Dès lors, je suis avec une horrible fascination le processus de déshumanisation.

Je sais maintenant que chaque homme porte en lui – et comme au-dessus de lui, un fragile et complexe échafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes qui s’est formé et continue à se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate efflorescence s’étiole et se désagrège. Autrui, pièce maîtresse de mon univers. (…) Je sais ce que je risquerais en perdant l’usage de la parole. (…) Le langage relève en effet d’une façon fondamentale de cet univers peuplé où les autres sont comme autant de phares créant autour d’eux un îlot lumineux à l’intérieur duquel tout est – sinon connu, du moins connaissable » (Vendredi ou les limbes du pacifique, Michel TOURNIER, Folio, 1969, pp. 52-54).

A l’inverse, la mystique met en avant l’indicible et la solitude comme arguments d’une transcendance : hors langage et hors des humains parce que, officiellement, hors connaissance. Il serait un peu malhonnête de prendre pour figures emblématiques d’une mystique ceux qui, animés d’une vision, tentèrent de rejoindre le réel par la violence : SAVONAROLE au XVème siècle, ou bien St JUST, surnommé « l’archange de la terreur » entre 1793 et 1794, si nous évoquons une mystique de l’État.

D’autant que si nous regardons les critères de la mystique chrétienne (Théo, p. 738), celui qui me paraît essentiel est : « Les expériences mystiques sont considérées comme moins importantes que la vie du croyant« .

Retournons alors à Robinson, dans sa relation à lui-même et à Vendredi, dans son lieu et son lien à l’île.

Mais lequel prendre ? Le Robinson de la maîtrise ou le Robinson converti ? Robinson « gouverneur général-administrateur » (Vendredi ou…, p. 101) ou le Robinson poète ? Peut-être les deux ? Et comment faire alors dans la mesure où il faudrait aller voir du côté de leur silence, ou bien d’une rationalité dépassée par une forme d’extase ! Les deux, de façon différente, se tiennent en dehors d’eux-mêmes : l’un donne sa propre figure à l’île, imposant sa Loi ; l’autre, par une conversion « éolienne » (p. 227), s’attache définitivement à elle en élaborant une autre Loi.

Nous pourrions ainsi dresser une liste non exhaustive des lieux d’oppositions : mémoire, identité, adaptabilité… Pour rester dans le texte et le contexte de la mystique, revenons à Vendredi et de ce souvenir d’enfance.

Chez DEFOE, c’est Robinson qui porte une mystique, une vision d’un monde au-delà des mers et auquel il s’accroche ; Vendredi ne disposant que de l’ombre d’un souvenir du maître. Chez TOURNIER, à l’inverse, c’est Vendredi le gardien des clefs, celui qui jouit d’un accès direct à l’île comme être vivant. Dans cette version, Robinson se livre avant sa conversion à un travail sur lui même en utilisant sa relation à Espéranza : la possibilité de changer sans déchoir par exemple, ou bien en modifiant la symbolisation de sa relation affective à l’île via une personnification de cette dernière. (Entre la souille le renvoyant à sa sœur morte, la voie végétale, la voie tellurique mobilisant les souvenirs de sa mère, le clepsydre, la mandragore, et enfin le soleil…).

Vendredi est du côté d’une spontanéité qui se nourrit et qui nourrit une relation simple et immédiate aux choses, aux gens. Pour Vendredi, l’Être est, jusqu’à ce qu’un représentant non pas d’un autre monde, mais d’un ailleurs, surgisse.

Ce papy dont le visage aux rondeurs un peu oblongues signait une tranquillité, semblait seulement vouloir « être parmi », « être là ».

Un univers se dresse ou disparaît suivant notre capacité à construire des cabanes avec des « riens » qui se tiennent en attente. Île déserte, grenier d’aïeuls, communauté rituelle, livres, etc., sont autant d’exercices à une « humilité » dans la mesure où pour Voir dans la diversité d’un quotidien, il faut être intéressé.

 

L’auteur remercie Dany SÉNÉCHAUD de l’avoir invité à rafraîchir quelques souvenirs pour ce texte.

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