HISTOIRE / PETITE HISTOIRE CONTEMPORAINE DE LA LAÏCITÉ par Renaud BUSENHARDT

« Le débat religieux n’est plus entre religions, mais entre ceux qui croient que croire a une valeur quelconque et les autres » (P. VALÉRY, Moralités).

Se débarrasser de Dieu, en définitive, aura été la grande affaire des deux siècles précédents. Et pourtant, la question aura rarement été de savoir en quoi ou en qui croire, mais davantage s’il fallait croire ou pas. Contrairement à ce que voudraient laisser penser les dénonciateurs d’une laïcité militante, assimilée à une « croyance laïcarde » il s’agissait bien de tuer Dieu, sans le remplacer par quoi que ce soit. La foi dans le progrès, dans l’humanité ont pu un temps faire songer que de nouvelles divinités étaient nées sur les ruines de la France catholique. Pour autant, a-t-on jamais, en réalité, cessé de faire de Dieu un enjeu majeur de l’histoire républicaine ?

 

LE PÉCHÉ ORIGINEL

 

Si l’histoire de la République, ou du moins, de l’indépendance des institutions vis-à-vis de la Religion, commence dès la déclaration des Droits de l’Homme de 1789, alors il faut s’interroger. N’y a-t-il pas, au sein même de ce texte fondateur, des rappels troublants, des renvois contrariants à une phraséologie bien peu laïque, très marquée par le sentiment religieux ? Dans le Préambule, les rédacteurs osent même se considérer « en présence et sous les auspices de l’Être Suprême« . Curieuse façon de parler à la place de Dieu ! En effet, alors même que la loi était avant tout celle de Dieu et des traditions (peu ou pas de Droit écrit dans la France d’Ancien Régime – et en cela, les analogies sont nombreuses entre cette France-là et les pays qui fondent leur droits sur la Charia, elle-même composée du Coran et des traditions rapportées les Hadiths) les hommes s’affranchissent et se fixent eux-mêmes leurs règles ; bien au-delà, ils fondent un nouvel ordre social balayant les bases mêmes de l’ancienne société. Désormais, l’égalité de tous est inscrite ; on veut en finir avec cette foi de résignation qui fut trop longtemps le message de l’Église « selon que vous serez puissant ou misérable« . Belle affaire que la revanche promise dans l’au-delà ! Que les premiers soient les derniers demain, voilà qui ne consolait plus personne de la misère d’aujourd’hui. Et pourtant, on le voit, les révolutionnaires de 1789, s’ils affichent leur volonté de divorcer de l’Église, n’en divorcent pas pour autant d’avec Dieu. Non seulement un « Être Suprême » les guide, mais encore il s’agit des « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme« . Là encore, les termes sont choisis pour combler le trou laissé béant par le congé donné à l’Église. En même temps que l’on parle du sacré, on précise que le texte, profane à l’Église, mais sacré à l’Être Suprême, a été rédigé « afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs« . Ce n’est plus une déclaration, ce sont les « dix commandements » (17 en l’occurrence) de la nouvelle religion ! D’ailleurs, la Déclaration de 1789 n’est-elle pas présentée un peu comme les Tables de la Loi ?

 

L’ÊTRE SUPRÊME COMME « DIVINITÉ LAÏQUE »

 

S’il n’est pas une seule seconde question de se débarrasser de Dieu, il devient vite évident que l’Église, le Clergé, sont deux ennemis naturels de la révolution. Et d’abord parce que ni la première ni le second n’acceptent que l’ordre des choses ne soit bouleversé ou même remis en cause. Le « rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César » est lu depuis des siècles à travers un double prisme temporel et intemporel. La chrétienté, on ne le nie pas, fait la part entre la religion et la vie civile. Mais quelle doit être la part de chaque ? Qu’est-ce qui doit être civil ? Dans le doute, et aussi parce que le politique en avait besoin, l’Église à envahi une sphère d’influence considérable, et qui ferait frémir les plus anti-laïcs de 2004 : le temps de travail (via l’heure des prières et des clochers), les habitudes alimentaires, la façon de se vêtir, les relations professionnelles (via les saints patrons et les processions), le nom des gens, leurs relations amoureuses, le mariage, la naissance, la mort (bien sûr), une bonne part de la fiscalité, l’école et j’en passe, tout cela est prérogative de l’Église.

En finir avec tout cela, pire, proposer de le remplacer par une administration sans Dieu, voilà qui est en effet révolutionnaire ! Paradoxalement, l’Église joue un véritable rôle d’ascenseur social ; limité, certes, mais véritable. Parmi les rédacteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, on trouve nombre d’ecclésiastiques. Et la plus connue des représentations du Serment du jeu de Paume en montre aussi beaucoup. « Traîtres à leur ordre » nombre d’ecclésiastiques de second rang ont épousé la Révolution. Car, la Révolution a vite saisi qu’elle avait dépouillé l’Église d’une bonne part de son pouvoir temporel. Au point que les « dix commandements » révolutionnaires ne pouvaient qu’entrer en conflit avec Rome. La Constitution Civile du Clergé était là pour placer la Nation (la République un peu plus tard) au-dessus de Dieu. On comprend que beaucoup furent « réfractaires ».

Le 14 juillet 1790, un an après la Bastille, la fête de la Fédération réunit une foule immense sur le Champ de Mars. Là encore, la Nation n’a pas divorcé de Dieu : une messe est célébrée par l’évêque d’Autun… par TALLEYRAND ! Ce qui dénote, a posteriori, que déjà la sincérité du lien nation-église avait quelque chose de pourri…

 

LA RÉPUBLIQUE CONTRE L’ÉGLISE

 

Le roi évacué, la République proclamée, reste le problème, encore de l’Église. Contre-révolutionnaire par nature, elle sera la cible d’une république pas encore laïque. Au nom de la lutte contre les superstitions, la déchristianisation sera un des chevaux de bataille de la Terreur. Symptomatique, encore, d’une séparation non effective, la lutte contre les Réfractaires se confond avec celle qui vise la contre-révolution : les noyades de Nantes (des nones et des prêtres sont dénudés, ligotés l’un contre l’autre et on les envoie s’aimer au fond de la Loire) doivent autant à la nature ecclésiastique des victimes qu’à leur collusion vraie ou supposée avec Chouans et Vendéens. Il faudra attendre la pacification du Concordat de 1804 pour retrouver une paix religieuse dans la République puis l’Empire. Ce dernier, du reste, redonne à l’Église son pouvoir temporel. Napoléon est sacré en présence du Pape, et la création du Catéchisme Impérial, si insultant soit-il pour le dogme d’Ancien Régime, n’en est pas moins un ensemble de rites où religieux et politique se mêlent étroitement.

 

LA RÉPUBLIQUE SAUVE LE PAPE

 

Passons sur la Restauration, sans originalité sur le sujet, pas plus que ne le fut la Monarchie de Juillet à un détail près toutefois : en devenant Roi des Français, LOUIS PHILIPPE en finissait avec la monarchie de Droit Divin. Cette simple distinction achevait la Révolution plus qu’on ne le croit. C’était aller en fait plus loin que les Révolutionnaires de 1789. Avec la Monarchie de Juillet, le pouvoir politique s’est passé de Dieu. La Seconde République, en revanche, s’est remise à mélanger les genres de façon troublante. Louis NAPOLÉON BONAPARTE, le Prince-Président, sonnait déjà bizarrement. Bien plus, voilà une République par définition peu religieuse dans son choix de gouvernement mais dont les troupes volent au secours du Pape menacé dans Rome par les républicains italiens… Bref intermède républicain, en somme, avant le Second Empire.

 

LA RÉPUBLIQUE LAÏQUE

 

On a coutume d’imaginer la Troisième République dans une sorte de continuité historique ; une période à peine troublée de scandales retentissants. Et pourtant… l’affaire DREYFUS elle-même trahit un authentique malaise, une difficulté majeure dans l’appréhension de la citoyenneté républicaine face au sentiment religieux. A ce titre, le journal La Croix était un des plus féroces anti-dreyfusards de l’époque. Certaines caricatures reprenaient les thèmes antisémites d’un peuple déicide, et dans une étonnante analogie, comparait Judas traître au Christ, à DREYFUS, traître à la France. Attitude symptomatique d’une perception particulière de la France. Malgré la Terreur du siècle précédent et sa volonté de déchristianiser, malgré la République (la « gueuse »), la France restait « la fille aînée de l’Église« , pays catholique, profondément, ce qui ne contredit pas un fond anticléricale allant croissant… L’Affaire DREYFUS aura durablement retardé la réconciliation des Catholiques et des Républicains…

La laïcité, dont les Républicains radicaux avaient intimement conscience qu’elle serait l’ultime liberté à conquérir pour rendre la République incontestable, complète, achevée, avait encore bien des barrières à franchir. Jusqu’en 1879 au moins, le pays est aux mains d’une majorité monarchiste. Il faut, par exemple, attendre 1887 pour que la prière commune et obligatoire n’ouvre plus les séances de l’Assemblée Nationale ! Entre 1881 et 1885, sont votées la laïcisation du personnel enseignant, la fin du repos dominical obligatoire, la légalisation du divorce (loi NAQUET), la laïcisation des cimetières, des hôpitaux et des tribunaux.

La Crise Boulangiste influe peu sur le débat religieux. Tout au plus reconnaît-on que l’engagement pris de supprimer les dispenses de service militaire accordées aux ecclésiastiques a contribué à rendre populaire le général velléitaire.

Mais le vrai combat, celui qui fit sentir à chacun que la République voulait investir le champ naguère réservé à la Religion, fut l’école. L’instruction devait, dans une République « progressiste » être « gratuite, laïque et obligatoire » ! Révolutionnaire ! La République clamait haut et fort que la formation des esprits devait être indépendante des dogmes.

Entre 1893 et 1898, les Modérés tentent de concilier République et la religion. A la suite de l’encyclique Rerum Novarum du pape LÉON XIII, exprimant la doctrine sociale de l’Église, une politique d’apaisement des relations entre l’État et l’Église est privilégiée.

A partir de 1898, les Radicaux sont au pouvoir et rompent avec la politique des Modérés, se lancent notamment dans une authentique politique anti-cléricale. Le clergé est encore puissant ; il faut l’abattre. Le gouvernement WALDECK-ROUSSEAU s’attaque tant aux ligues qu’aux congrégations. Celle des Assomptionnistes est dissoute, toutes les autres doivent être autorisées préalablement par la loi. Leurs établissements ne sont autorisés à ouvrir qu’après un décret. Les élections de 1902 renforcent encore les radicaux et ouvrent la voie à de nouvelles mesures anti-cléricales : 5 congrégations seulement sont autorisées et 3000 écoles catholiques sont fermées. En 1904, nouveau coup de tonnerre : les congrégations ont dix ans pour saborder leurs écoles, et la même année, les relations diplomatiques avec le Vatican sont rompues. Aristide BRIAND fait voter la loi de séparation des Églises et de l’État (décembre 1905). Georges CLEMENCEAU, devient Président du conseil en octobre 1906 et suspend les mesures d’inventaire. Mais depuis 1905, le clergé n’est plus financé par l’État ; les églises et bâtiments religieux rejoignent les compétences communales. « La République ne reconnaît ni ne subventionne aucune religion« . On serait bien inspiré de s’en souvenir moins de 100 ans plus tard…

En 1918, la France est devant une autre affaire religieuse : les territoires récupérés sur l’Allemagne ne sont pas concernés, paraît-il, par la séparation Églises-État de 1905. Deux conceptions de la laïcité cohabitent désormais : une laïcité fermée, celle qui rejette les religions dans la sphère exclusivement privée ; une autre laïcité dite ouverte qui se veut « œcuménique », accueillante à toutes les religions, c’est-à-dire en contradiction avec la loi de 1905. Pour ses défenseurs, le laïcisme n’est qu’une croyance parmi d’autres ; c’est la religion de la République, ni plus, ni moins. Ah bon ?

Tout ce chemin pour en arriver là ? Pour aboutir aussi à cette sentence de MALRAUX dans laquelle on a souvent voulu voir une prophétie : « Le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas« . Chose étrange, on a eu tôt fait de remplacer « spirituel » par « religieux » ; symptomatique, encore, d’un divorce avec Dieu qui n’a pas réussi…

Il est vrai, de surcroît, que les sociétés sans dieu, cela n’existe pas. Même les plus anticléricaux des régimes, de ceux qui voyaient dans la religion « l’opium du peuple« , ont toujours abouti à créer de nouvelles divinités, de nouveaux cultes.

Le citoyen, manifestement, a besoin de croire. Malgré toutes les bonnes volontés déployées pour en faire un ensemble homogène d’êtres pensants, libérés des dogmes, les masses retournent à la croyance comme un enfant à la crédulité. Constat d’échec, qu’on n’ose pas qualifier de désespérant…

S’il est un dogme laïque, il s’appuie sur des principes et des textes sacrés. S’ils sont contestables au nom de la lutte contre les superstitions, alors tous les dogmes le sont. Si le laïcisme peut se voir contredit, blasphémer en somme, alors il faut demeurer libre de blasphémer tous les dogmes, et admettre qu’ils se valent tous. À l’inverse, si la laïcité ne saurait être mise en question, si elle est aussi universelle et nécessaire au bonheur des hommes, il faut admettre qu’elle doit s’imposer, si besoin brutalement, pour ne pas dire « sans état d’âme ». Le choix n’est pas tranché à l’échelle de l’histoire. Faut-il chasser la religion, « forcer les Français à être libres » comme on le disait des Révolutionnaires les plus enragés ? Au contraire, faut-il que la République accueille toutes les croyances, même les plus contradictoires avec ses idéaux au nom de la liberté d’opinion ? Sûrement, après tout, VOLTAIRE avait-il formulé la véritable prophétie des sociétés laïques : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer« . Depuis deux siècles la France essaie d’inventer Dieu sans donner naissance à la religion. Quelque chose me dit que ce miracle n’est pas pour cette semaine…

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