EDUCATION / MON MODÈLE « HUMANISTE » DE L’ÉCOLE DE L’AVENIR OU CONTRE LA MARCHANDISATION DE L’ENSEIGNEMENT ET DE LA CULTURE par Raphaël FRANGIONE

« L’école, le lieu où l’intelligence se forme au contact du savoir…« 

(X. DARCOS, « Contre l’intelligence exclusive », Libération (« Rebonds »), mars 2004).

Face à la diversité des publics et de l’ensemble des comportements et des apprentissages, l’institution scolaire française s’est engagée à rechercher d’autres modèles et formes de participation qui garantissent d’un côté le respect des valeurs républicaines attestées dans la Constitution républicaine, et de l’autre l’attention aux nouveaux besoins venant de plusieurs domaines même les plus divers et les plus avancés.

Ces années-là le débat d’éducation portait la réflexion sur deux philosophies, deux projets politiques, deux attitudes assez divergentes : ceux qui défendaient une certaine idée de l’enseignement et de la Culture assez conservatrice et ceux qui, par contre, faisaient face à la concurrence acceptant la confrontation et l’ouverture. Deux positions bien légitimes qui méritent un approfondissement sérieux, d’autant plus que tous les systèmes éducatifs européens traversent actuellement une grave crise d’identité.

Entre temps, on a vu apparaître de nouveaux profils de responsables d’établissement porteurs de nouvelles formes d’autorité destinées à intervenir dans la régulation de la vie administrative et organisationnelle à l’intérieur des établissements scolaires.

Ce nouveau système qu’on a coutume d’appeler en France comme en Italie « Autonomie scolaire » vient proposer, non sans contrastes, via les organismes ministériels nationaux sous la poussée des nouveaux traités communautaires et soutenu par le monde des affaires et de l’innovation persuadés de la nécessité d’élargir davantage les échanges, « l’éducation et la formation des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l’entreprise » (ERT, European Round Table,1989).

C’est évident que nous sommes en présence d’un projet collectif ambitieux qui touche à de nombreux secteurs et qui va modifier les conditions de travail, la qualité des prestations éducatives, ainsi que les identités professionnelles.

L’autonomie scolaire(1) en fait devait, selon le législateur, représenter la juste voie pour rendre le système éducatif plus cohérent et plus fiable. C’était l’expression de la volonté politique d’offrir un service public capable de garantir et de défendre un bien commun, l’École.

S’appuyant sur un équitable processus de démocratisation et d’élargissement des offres formatives, le nouveau dispositif aurait dû revendiquer la recherche de la qualité, la productivité et la continuité de la formation ainsi que la pleine satisfaction de ses usagers, les élèves.

Or, que l’École comme tout système central a besoin de se renouveler, c’est une sacro-sainte exigence. Que l’Europe est en retard en matière de Technologies de l’Information et de la Communication, c’est un fait incontestable. Que les structures traditionnelles ne peuvent supporter n’importe quel système qui ait besoin de plus de flexibilité, c’est une autre vérité. Mais affirmer que tous les maux de l’école sont à rechercher dans une sorte de fermeture-barrière élevée pour contraster l’offensive du monde économique et technologique est une grave faute d’évaluation, car c’est exactement le contraire. L’innovation n’est pas perçue comme une menace, ni non plus comme la panacée à tous les problèmes(2).

A ce propos plusieurs dispositifs ont été proposés. :

– l’E-learning, mieux l’enseignement via l’ordinateur et les réseaux, qui rendrait le processus d’apprentissage plus compétitif et plus dynamique ;

– la décentralisation et l’intervention de l’initiative locale qui pourraient satisfaire les nouvelles exigences des jeunes ;

– la marchandisation de l’enseignement et de la Culture dont l’enjeu repose sur la stabilité du système-école livrant aux élèves / clients une offre formative plurielle et plus efficace.

Au-delà des projets plus ou moins alternatifs, la vraie crise du système éducatif français porte sur le fait que l’École d’aujourd’hui n’a pas une idée précise sur son identité culturelle, pas une idée précise sur les pratiques pédagogiques à mettre en œuvre, pas une idée précise sur le modèle pédagogique à adopter dans les établissements. Par défaut, l’école continue à manifester son ambiguïté de fond. D’un côté elle n’oublie pas qu’elle est service public et de l’autre elle voudrait favoriser l’introduction d’organismes privés.

Nous souhaitons que l’école ne soit pas au service de la compétition économique, car l’ouverture « tout court » à la marchandisation des compétences et des structures pourrait être le début du démantèlement du service public au nom d’un prétendu modernisme. Même la vision d’une école décentralisée est porteuse de risques l’école n’étant qu’un outil, un instrument pour réussir socialement : la participation aux activités scolaires n’aurait d’autre sens que celui d’orienter les jeunes à retenir de l’offre un avantage personnel. L’école deviendrait ainsi une simple stratégie subordonnée aux impératifs économiques, une entreprise chargée d’une fonction déterminée, celle de la production de compétences exploitables dans le marché interne où la concurrence entre établissements est forte. Une école-société à vocation marketing, ça c’est inacceptable et fortement contrastée par la majorité de la catégorie enseignante qui a du mal à faire passer les connaissances comme des marchandises, à introduire les notions de « compétition », de « responsabilisation » et de « profit » dans la pratique pédagogique quotidienne.

A ce point une question se pose avec précision : est-ce que le Conseil européen de Lisbonne (mars 2000) a vu juste lorsque il a choisi d’adopter la stratégie de l’adaptation des savoirs et des méthodes aux attentes des marchés  ?

Nous pensons que « adaptation » ne veut pas dire « marchandiser » l’école. L’option économique remarquée par la Commission européenne ces dernières années dans ses rapports annuels est une manière, à notre avis inadaptée, de répondre aux dysfonctionnements qui caractérise nos systèmes éducatifs.

« Adaptation » n’est certainement pas subordination ou dépendance au monde des affaires. Dans le langage des spécialistes ce mot signifierait mobiliser tous les efforts de changement vers les politiques de l’emploi, vers une plus forte stratégie de proximité, tout en gardant intactes des prérogatives essentielles dans le domaine de la culture, du sens et du transfert des connaissances.

L’école n’étant plus un sanctuaire(3), maîtriser les savoirs fondamentaux garantissant la transmission des valeurs démocratiques veut dire agir sur la formation en fonction aussi du contact avec des sociétés de plus en plus complexes.

Il est évidente que le risque de la marchandisation sauvage de la culture est là ; il repose dans la proposition d’un nouveau modèle plus idéologique fortement schématique, trop bien réglé et structuré dans ses passages mais qui ne fait pas les intérêts des élèves.

L’enjeu essentiel c’est de redonner plus de confiance à l’institution scolaire, de renforcer l’autorité enseignante – de statut, de compétence et de sanction (on assiste inerte à la dégradation quotidienne du métier d’enseignant) – et de transformer l’école vers plus de richesse dans ses contenus, plus d’équité interne, plus d’ouverture dans ses rapports avec la société. Une école où l’enfant redevienne le centre de toute activité éducative.

Bref, faire en quelque sorte un retour au savoir, aux savoirs légitimés par leur place à l’intérieur du processus d’apprentissage et par leur utilité dans la société marchande.

Dans les conditions actuelles nous peinons à lire de bonnes solutions.

 

Notes :

(1) Il faut quand-même remarquer que la vraie autonomie n’est pas encore réalisée et qu’elle rencontre des résistances de la part de tous les membres de la communauté éducative, notamment de la part de la catégorie enseignante pour qui la liberté pédagogique et didactique est mise en discussion (l’autonomie est vue par bon nombre d’eux comme une sorte de cheval de Troie renfermant dans son ventre un tas de surprises aussi fâcheuses que autoritaires). C’est que le métier d’enseignant est devenu difficile à vivre.

(2) Sur l’utilisation des T.I.C. en classe lire mon article paru dans la revue en ligne Papiers Universitaires n°21, pp. 47-50.

(3) Sur ce thème lire l’article de Luc BONNER : « L’illusoire tentation de l’école sanctuaire », paru dans l’édition du Monde du 15 février 2004. L’auteur y interprète l’inquiétude du monde éducatif qui pour se défendre d’une multitude d’agressions (les attaques de la société de consommation paraissent les plus dangereuses) semble reprendre en considération le modèle d’une « école » que l’auteur considère bien illusoire, même si cette idée peut paraître séduisante.

Pour X. DARCOS, l’école « doit aussi constituer un sanctuaire parce qu’elle reçoit des enfants mineurs et qu’elle doit les protéger » (L’express du 13 mars 2003, débat au titre évocateur : « Comment moderniser l’école ? »).

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