EDUCATION / L’INTERNAT CONTRE L’ÉCHEC SCOLAIRE ? par Laurence AZAÏS

La relance des internats est périodiquement présentée comme un moyen de lutter contre l’échec scolaire. Certes, l’éloignement d’un élève apparaît parfois comme la seule solution pour résoudre difficultés ou conflits. Mais n’est-ce pas dans ce cas l’équilibre de son milieu d’origine (familial ou scolaire) que l’on cherche surtout à préserver ?

Cette croyance dans les vertus de l’enfermement ne relève-t-elle pas aussi du fantasme de l’éducateur, qui n’imagine pouvoir réduire les obstacles à sa réussite qu’en supprimant toute autre influence que la sienne ?

En fait, si l’on se penche sur la bibliographie florissante dans le domaine éducatif, on s’aperçoit que l’on a fort peu écrit sur l’internat. Cette étonnante absence parmi les nombreux objets d’études, alors même qu’on ne cesse de le présenter comme un outil possible de remédiation, contribue d’ailleurs certainement à entretenir un mythe vivace. Dans l’imaginaire de nos élèves, et de leur famille, plane encore, en effet, le spectre de la « pension » tant redoutée, menace, punition, haut lieu de mise au pas des esprits rebelles. Dans ces conditions, les projets de développement de cette institution sont-ils réalistes ? Essayons d’en décrire les particularités, les possibilités ainsi que les limites.

 

L’INTERNAT, UN MODE PARTICULIER DE SCOLARISATION

 

Les raisons qui poussent certaines familles à recourir à l’internat relèvent généralement de trois ordres : la résidence en zone rurale où l’établissement de secteur est très éloigné, l’inscription de leur enfant dans une section rare (enseignement professionnel, spécialisé, sport-études, etc.), ou le choix d’une « mise au vert » à des fins d’amélioration des résultats scolaires. C’est de cette dernière situation dont il sera surtout question ici. En effet, la nécessité pour certains établissements ruraux en diminution d’effectifs d’élargir leur recrutement croise actuellement l’inquiétude des parents et des personnels face à des élèves difficiles à gérer dans des collèges classiques. Il y a donc une demande sociale, et une conjoncture favorable, relayées à présent par une volonté politique, exprimée par Ségolène ROYAL et confirmée par Jack LANG (non remise en cause pour l’instant par Luc FERRY). Pourtant, le consensus relatif ne saurait suffire à prouver la pertinence du projet, pas plus qu’il ne doit atrophier le questionnement.L’internat présente une différence fondamentale avec les autres régimes de scolarisation : les adolescents y conservent leur statut d’élève 24 heures sur 24. Présenté ainsi, on entrevoit déjà combien cela peut s’avérer pesant pour une tranche d’âge gourmande d’autonomie, et plus encore pour ceux qui n’ont pas réalisé un véritable travail d’adhésion à ce projet de remédiation. Plus qu’ailleurs, il convient donc de laisser une place aux dimensions qui sortent du domaine purement scolaire, tout en maintenant un cadre éducatif. C’est probablement ce qui fait de l’internat un lieu d’exercice très riche du métier de C.P.E., tant la vie scolaire y prend de sens et d’importance.

La vie d’un interne est généralement décomposée artificiellement en temps scolaire et péri-scolaire. Certes, il y a la journée de cours, qui peut être sensiblement la même que celle des externes ou des demi-pensionnaires, encore qu’il soit primordial que les enseignants prennent conscience des particularités de la condition d’interne. Il y a aussi, bien sûr, la vie quotidienne et les moments de détente, pour lesquels la difficulté réside dans la recherche d’un équilibre entre sphère privée (respect de l’intimité et de l’individualité de chacun) et sphère sociale (loisirs, réalisations collectives). Mais il s’agit également d’être attentif aux conditions d’études après les cours des élèves internes. Trouver des dispositifs alliant incitation, contrôle, autonomie et soutien constitue un véritable enjeu, surtout si l’on envisage l’accueil d’élèves en difficulté.

Cette prise en charge permanente constitue donc une responsabilité lourde pour les personnels, d’autant que la distance donne une intensité particulière à certaines situations, ouvrant le champ à des fantasmes sur ce que peut vivre ou penser l’élément éloigné du noyau familial. Consommation de produits stupéfiants, transgressions marquées, tentatives de suicide, violences subies : si la réponse passe souvent par un retour de l’élève à un cadre affectif et rassurant, il existe toujours des moments (avant le départ, après le retour) où il faudra mettre en place un dispositif suffisamment sécurisant pour accompagner le travail de reconstruction nécessaire alors. Moins dramatiques mais pas forcément anodines, les perturbations provoquées par les problèmes de santé, les décisions d’orientation, les évaluations décevantes, ou même par les aléas sentimentaux, doivent trouver une place dans les préoccupations des adultes. On voit ici combien s’imbriquent étroitement préoccupation scolaire et épanouissement personnel. Et si cette dernière dimension entre dans les missions incombant à tous les établissements scolaires, elle doit être particulièrement assumée dès lors que l’on accueille des élèves internes. Enfin, il ne faut pas oublier que la scolarisation d’un enfant en internat est également un bouleversement pour sa famille. Si les textes incitent de plus en plus l’école à nouer un dialogue plus riche avec les parents, une communication de qualité s’avère indispensable dès lors que la responsabilité déléguée est plus grande. Confier en effet son enfant à d’autres ne va pas forcément de soi. Il faut comprendre et accepter les appels angoissés et les recommandations interminables. Car, si l’internat est mal vécu par les parents, il sera difficilement admis par l’enfant. Toutes les initiatives qui contribuent à la compréhension du fonctionnement de l’établissement, à la transparence des décisions, à l’instauration d’une relation de confiance avec l’équipe éducative sont donc les bienvenues (réunions parents-professeurs plus fréquentes, disponibilité téléphonique accrue, etc.).

 

DES POSSIBILITÉS PLUS ÉTENDUES

 

Alors que l’on présente très officiellement l’internat comme un dispositif de remédiation, on n’en trouve pas de réelle évaluation. La logique voudrait pourtant que l’on parte de l’existant. Il devient en effet urgent de recenser les établissement qui répondent à cet objectif et d’essayer d’analyser, sinon leur efficacité, du moins leur apport et leur originalité. Les critères de cette évaluation restent cependant à définir, car on peut penser, par exemple, qu’une comparaison entre niveau d’entrée et niveau de sortie rendrait imparfaitement compte du travail accompli. Les objectifs de ce dernier peuvent d’ailleurs être parfois bien modestes : éviter la rupture psychologique, la déscolarisation ou amener au deuil de projets d’orientation irréalistes pour une insertion plus volontaire dans l’enseignement professionnel. Les aspects positifs développés ici relèvent donc plus de l’expérience particulière, de la perception subjective, voire de l’intime conviction, que de données quantifiées.

D’abord, avant même la moindre intervention d’ordre pédagogique, il arrive que le simple éloignement soit bénéfique à certains élèves. C’est notamment le cas de ceux que perturbent une crise familiale ou des rapports conflictuels avec un élément de cette même famille, à condition toutefois que l’internat ne soit pas vécu comme un rejet ou l’occasion d’une rupture radicale. L’internat protège aussi certains élèves, livrés à eux-mêmes en fin de journée, des tentations de la déviance ou tout simplement de la paresse.

Ensuite, l’internat donne aux équipes la possibilité d’avoir une connaissance approfondie de l’élève, par la pluralité des regards portés sur lui (celui des enseignants, mais aussi de l’infirmière, du maître d’internat…) et par les situations diversifiés dans lesquelles on peut l’observer. Or il est particulièrement important d’offrir aux élèves en échec dans des exercices codifiés précis (les évaluations dans les différentes disciplines), des occasions de dévoiler d’autres qualités, ceci afin de les réconcilier avec l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et de leur scolarité. La perception plus complète de chaque individu permet une meilleure évaluation de ses atouts et de ses faiblesses, évite l’enfermement dans un rôle figé, et occasionne un meilleur ajustement du conseil. Ainsi, il est envisageable, en internat, de travailler à l’articulation entre cours et études du soir voire entre cours et loisirs de façon à proposer à l’élève et à sa famille une démarche de remédiation globale.

Enfin, l’internat permet d’envisager chaque instant de la vie quotidienne dans une perspective éducative. Ainsi, les personnels A.T.O.S.S., par exemple, peuvent participer pleinement à cette tâche : la santé, l’hygiène, l’alimentation, les formalités à remplir ne sont plus seulement des avatars de la scolarité, mais de réelles dimensions de la vie scolaire qui feront également l’objet d’un apprentissage. Surtout, dans un système scolaire où l’on déplore en permanence l’incivilité, le manque de repères et la disparition de la conscience citoyenne, l’internat reste le lieu de socialisation par excellence. Le respect d’autrui y devient une condition nécessaire à la conquête de sa propre liberté ou d’une place au sein du groupe des pairs. L’autre étant omniprésent, le souci de l’autre s’impose progressivement. On dispose également de davantage de moments pour procéder au rappel des règles et à leur explication. Ce temps consacré au dialogue permet notamment, dans bien des cas, de réconcilier les élèves avec l’école et ses représentants, parce qu’il leur donne le sentiment d’une plus grande disponibilité des adultes, d’une meilleure attention portée à leurs soucis. Dans certains cas de refus scolaire, construit lentement sur une accumulation d’incompréhensions réciproques, ce retour à une relation de respect et de confiance n’est pas une mince victoire.

 

DES LIMITES À NE PAS SOUS-ESTIMER

 

Il serait cependant très naïf de croire que l’internat ne recèle que des vertus. Comme tout dispositif, il possède ses pièges et ses limites. Le premier écueil consiste à négliger l’adhésion de l’élève à ce type de scolarité. Si l’enthousiasme spontané est plutôt rare, et pas forcément de bon augure, la majorité des élèves découvre assez rapidement des avantages, sinon des charmes, à la vie d’interne ; tout au moins, ils en reconnaissent l’intérêt temporaire pour leur scolarité. Il demeure cependant des inadaptations, contre lesquels il faut savoir rendre les armes pour éviter de détruire au lieu de réparer. Certains adolescents peuvent en effet rejeter totalement la vie en collectivité ou l’idée de séparation d’avec le noyau familial, et ils n’hésitent pas à sacrifier leur scolarité pour obtenir un retour chez eux. Il importe donc de travailler en amont de l’inscription, ce qui suppose alors une relation de confiance avec les personnels des établissements « exportateurs » qui sont, au moment du choix, mieux connus de l’élève et de la famille et, normalement, mieux écoutés. Mais la constitution d’un réseau efficace ne va pas de soi : il existe des rivalités implicites entre les établissements et il n’est pas toujours facile d’admettre sereinement en bout de démarche, que d’autres peuvent peut-être mieux réussir que soi, non parce qu’ils sont plus efficaces, mais parce qu’ils exercent dans d’autres conditions. L’établissement d’accueil doit, pour sa part, définir une véritable politique de « recrutement ». Or, ce n’est pas une démarche habituelle en collège, où le secteur fournit normalement le vivier d’élèves nécessaire. En milieu rural, qui plus est, la cohabitation des élèves du secteur et des internes recrutés dans des zones géographiques très dissemblables pose parfois problème. La crainte de la fuite des enfants du village, vers l’enseignement privé notamment, n’est pas toujours totalement injustifiée.

Un autre danger qui menace les équipes est celui de la saturation. L’internat place en permanence, nous l’avons vu, l’élève dans une situation éducative ; la frontière entre la vie à l’école et la vie en-dehors de l’école s’atténue fortement, au risque de provoquer des effets de lassitude, d’indifférence ou d’agacement, à l’opposé de ce qui est recherché. Ce danger est d’autant plus réel que la bonne volonté et le dévouement de l’équipe peuvent en être à l’origine et qu’il est difficile, parfois, pour les personnels, de prendre le recul nécessaire pour savoir « décrocher » à temps. Le renforcement de l’action éducative autour d’un enfant place aussi les équipes dans une situation parfois paradoxale vis-à-vis des familles, la délégation de responsabilité de fait n’étant pas toujours facile à conjuguer avec l’injonction de favoriser l’implication des parents dans l’école.

C’est peut-être pour cette raison, d’ailleurs, que le projet d’accueil d’élèves en difficulté suppose aussi la mise en place d’un véritable réseau de partenaires qui peuvent utilement se poser en tiers dans des relations école / élève ou école / famille parfois trop frontales. Le statut scolaire quasi permanent de l’élève ne doit pas non plus faire oublier que certaines de ses difficultés ne relèvent pas seulement des compétences de l’Éducation Nationale. Il faut donc pouvoir recréer, autour de l’internat, le maillage de travailleurs sociaux, de thérapeutes ou de représentants de la justice, qui existe autour des familles sur les secteurs d’origine des élèves, mais s’avère souvent moins construit en milieu rural. Au-delà des bonnes volontés, les découpages administratifs, les déplacements nécessaires et les répartitions de moyens humains ne rendent pas toujours aisé le prolongement d’actions, initiées parfois avant même l’arrivée de l’élève dans l’établissement. A l’inverse, ces partenariats ne doivent pas tirer non plus l’établissement vers une vocation spécialisée déguisée. Le ministère lui-même préconise de différencier les collèges choisissant de développer un accueil en internat et les internats-relais, qui visent un public plus nettement repéré dans la déscolarisation ou la délinquance. Là encore, le juste équilibre n’est pas si évident à trouver, et à conserver.

De façon plus générale, il faut reconnaître que l’internat est coûteux en moyens. Pour les collectivités locales, c’est davantage de locaux à construire, à rénover, à aménager. Pour l’Éducation Nationale, c’est nommer davantage de personnels ATOSS, de CPE et de personnels de surveillance pour créer des conditions de vie et d’études convenables. Les murs ne sont pas extensibles, la disponibilité des personnels non plus. Une politique de relance sérieuse ne peut pas totalement faire l’impasse sur cette dimension. D’autant que l’on peut raisonnablement penser aussi que la qualité du service proposé ne sera réelle que dans d’assez petites structures. A l’heure où l’on admet la difficulté à gérer de grandes entités, il ne paraîtra choquant à personne de dire que le poids du nombre se fait encore plus sentir lorsque l’on parle d’internes, présents sur sites plusieurs jours d’affilée. Or les petits établissements ne sont pas forcément les plus « économiques », un personnel incompressible étant requis pour faire fonctionner n’importe quel établissement. Raison supplémentaire pour travailler à l’évaluation de ces établissements… Car, nous l’avons vu, l’une des limites de l’internat, c’est aussi d’avoir les défauts de ses qualités. Entre le mieux et le trop, la frontière est parfois mince, pas forcément visible. Ainsi, à force de vouloir protéger, il arrive qu’on surprotège. Qu’en est-il de l’éducation à l’autonomie dans un système où la présence des adultes vient constamment rappeler l’élève à ses objectifs ? Parmi les publics accueillis, on note ainsi parfois des effondrements en seconde, générale notamment, davantage imputables à une incapacité à assumer seul son travail et son organisation qu’à un véritable problème de « niveau ».

Il reste donc des champs non négligeables dans laquelle la réflexion doit se poursuivre pour que la scolarisation en internat porte davantage de fruits. Ni pis-aller, ni solution miracle, cette démarche présente un intérêt réel pour certains profils d’élèves. C’est par l’analyse des pratiques et par l’acceptation des obstacles qu’elle prendra pleinement sa place au sein de notre système éducatif. La taille réduite des structures et la richesse des expériences professionnelles que l’internat favorise, à condition que les personnels soient pleinement conscients et préparés à ses particularités, en fait un terrain passionnant, d’où émergeront peut-être des savoir faire originaux et néanmoins transférables.

 

Ce texte est une intervention de Laurence AZAÏS à l’occasion d’une journée organisée par le ministère le 19 décembre 2000 sur l’internat. Ce texte est publié en partie dans les actes de la journée et intégralement dans le numéro d’octobre 2001 de la revue Conseiller d’Éducation ainsi que sur le site Internet de l’IUFM de Paris.

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