EDUCATION / L’ECOLE, UTOPIE OU DÉMENTÈLEMENT ? par Raphaël FRANGIONE

« Et le chemin est long du projet à la chose » (MOLIÈRE, Tartuffe).

Le « grand débat » national sur l’école qui s’est engagé l’hiver dernier avec grande participation populaire dans toute la France vient de produire un document / rapport qui porte le nom de M. THÉLOT, président de la Commission. Ce texte est le fruit d’un grand effort de réflexion sur ce qu’a été la question éducative en 2003 / 2004. Remis au premier ministre le 12 octobre 2004, il contient bon nombre d’orientations sur lesquelles compte s’appuyer le parlement pour construire une solide architecture scolaire pour les années à venir (le projet de réforme devrait être matière de débat au parlement dès janvier-février 2005). Un fil conducteur l’accompagne : refonder tout le système éducatif français en essayant de définir, une fois pour toutes, ses missions et ses fonctions pour les quinze prochaines années. Un projet aussi ambitieux qu’urgent qui s’appuie sur la considération unanimement partagée que le système scolaire souffre de dysfonctionnements. Une crise qui ne date pas d’hier et qui porte, pour C. IMBERT, sur la dévaluation du « principe d’autorité et de l’idée de progrès« .

Cette crise remonte aux années 1970, mais c’est à partir de la loi sur l’orientation (1989) et l’instauration du « collège unique » qu’elle est devenue insupportable. En fait, à partir de ces années-là deux modèles philosophies absolument inconciliables s’affrontent. D’un côté le modèle dit « progressiste » focalisé sur les procédures. De l’autre, la conception à dominante « culturaliste » revendique l’idée que tout élève doit maîtriser l’ensemble des connaissances et compétences pour « réussir sa formation ». A l’intérieur de ces deux grands axes culturels et politiques sont insérées d’autres questions d’intérêt particulier sans jamais donner des réponses à toute une série de problèmes concernant l’organisation et l’inadéquation sociale du système-école.

La vérité est que, pendant tout ce temps où la Politique assistait désarmée à l’énorme désastre causé par un pédagogisme démagogique et inutile, le débat privilégiait plus les slogans mobilisateurs que la recherche d’autres mesures de politique éducative dans son ensemble, plus la solution apparente de petites questions que l’élaboration d’un vrai projet alternatif et innovant capable d’améliorer les standards de qualité et développer « une école socialement juste ».

Personnellement, je ne crois pas aux solutions « miracle », mais le débat a fait débat (!) dans le sens que pour la première fois et massivement les Français ont pu exprimer des considérations assez pertinentes sur la question de l’éducation. Bien sûr, ce ne sont que des pistes de réflexion intéressantes qui nécessitent un approfondissement sérieux et une attention plus suivie, car la réforme de l’école est la priorité des priorités, sous peine de son démantèlement.

Or, toute la question est de savoir ce que l’on abandonne du vieux système et ce qui, par contre, est pris en charge par la nouvelle école. Il est indispensable de comprendre en quoi le modèle traditionnel change et comment on va pouvoir mobiliser la soi-disant « culture commune » pour aller vers un réel progrès démocratique. Mais, avant tout, il faudrait approfondir la notion de « culture commune », car le risque de l’abaissement des standards culturels de qualité (« SMIC culturel« , d’après Annie DAVID, « baisse des exigences » pour A. FINKIELKRAUT) est réel.

Que ce soit une école de la réussite pour tous, c’est une aspiration non seulement possible, c’est légitime. Proposer, par contre, un « socle commun » appauvri destiné à certains élèves pendant que d’autres accéderaient à une culture plus large, ce serait un recul extrêmement dangereux, certainement anachronique, qui pourrait engendrer une nouvelle saison de conflits et d’incertitudes sociaux.

Il vaut la peine, à ce propos, de mettre l’accent sur le fait que l’instruction est une valeur à défendre. Elle est déterminante dans la lutte contre les incivilités et tous les dogmatismes. Sa légitimité réside dans l’œuvre de construction identitaire et culturelle, l’école étant un important facteur d’intégration sociale (cf. P. BOURDIEU et E. DURKHEIM).

Mais est-il possible pour l’école de gérer des relations visant à la compréhension de la multiplicité ?

A l’intérieur d’un espace fortement formel qu’est l’école, est-il possible de promouvoir une culture du « faire école » entendue comme attention aux rapports et écoute des différences qu’elles soient culturelles, linguistiques et religieuses ?

Et encore, est-il possible d’imaginer une école où l’innovation culturelle s’intègre bien à l’organisation du travail, une école où l’on apprend toute la vie ?

Cela peut sembler une utopie. Mais si l’on veut répondre concrètement aux attentes de la société il faut récupérer la capacité d’utopie et être à même de la transmettre. Car pratiquer l’utopie ne veut pas dire construire des utopistes, mais construire des consciences saines et intéressées aux changements.

C’est vrai, la nouvelle réforme devra repenser bien des aspects de l’éducation pour répondre aux nouveaux besoins des jeunes qui émergent de façon très forte : les savoirs et les stratégies d’apprentissage, le rapport avec les savoirs en évolution, les critères d’évaluation et la réussite scolaire. Mais, préalablement, la nouvelle école se doit récupérer la capacité de communication avec les cultures « différentes », avec les langages, les modèles culturels adoptés, les intérêts et les habitudes des nouvelles générations.

Il va de soi que dans cette optique de reconstruction des fondations du système la formation « d’un socle commun des connaissances indispensables« , s’avère une des grandes ambitions : Apprendre quoi ? Assurer quels savoirs ? Comment les organiser ?

Deux points semblent largement partagés. Le premier est la nécessité d’éviter que la parcellisation des savoirs reflètent sur l’école une ombre d’incommunicabilité et de séparation à l’intérieur des disciplines. Le second point est la nécessité de sortir de la vieille et velléitaire prétention à ne pas choisir, offrant « tout » à l’intérieur du parcours formatif. L’école doit savoir faire des choix, sélectionner les connaissances fondamentales à assurer à tous les élèves et promouvoir, à la fois, des habilités exportables dans d’autres domaines. A cette fin, la nouvelle école devra nécessairement entretenir un rapport significatif et continu avec les nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, avec l’écriture et les images et surtout avec une multitude d’informations qui exigent des critères de lecture plus fiables. Et donc plus efficaces.

Une analyse rapide des propositions débattues dans le rapport THÉLOT permet de constater que le « grand débat » n’a donné aux questions concernant les TIC que peu de place.

Nous pensons que le grand intérêt des jeunes vers l’évolution numérique témoigne de la nécessité de faire revenir les TIC dans le monde de l’éducation, rendant aux enseignants la fonction de pivot et d’aide. Pour ce faire il faut que l’Institution-école s’active pour mieux former, recréant les conditions pour une revalorisation du métier d’enseignant.

« Travailler autrement », oui, mais colmater le fossé normatif qui sépare l’enseignement des problèmes de société.

On souhaite maintenant que dans le rapport THÉLOT le gouvernement trouve ces indications qui servent à la construction d’un nouvel ordre scolaire plus juste, adapté à l’ère du temps et qui ne laisse pas de grande place aux économies du marché, et à elles-seules.

Il me semble, à cet égard, qu’il y a vraiment un grand travail à faire dans et au-delà de l’école.

Poster un commentaire

Classé dans UN POSSIBLE OU IMPOSSIBLE PROJET POLITIQUE ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s