EDUCATION / ÉDOUARD CHARPASSE, PERSONNAGE « PUBLIC » AU TEMPS DES PREMIÈRES CROISADES par Raphaël FRANGIONE

« Si l’on sait exactement ce que l’on va faire, à quoi bon le faire ?« 

(Pablo PICASSO).

 

J’ai élaboré avec mes élèves italiens un produit hyper-textuel ; c’est aussi une manière de construire un récit autour d’un personnage fictif qui devient, à mesure que l’histoire progresse, personnage « public », bien caractérisé et inséré parfaitement dans son milieu social, historique et culturel. Il est important de remarquer que c’est en suivant ce parcours didactique pluridisciplinaire que les élèves-créateurs manifestent leur conception de ce que devrait être l’homme-public et, en parlant d’Édouard CHARPASSE, leur admiration envers un type d’homme-héros capable de fasciner encore aujourd’hui par sa tendance à porter des idéaux et par ses traits forts, dynamiques et aventureux.

Le conte en tant que  séquence narrative a toujours eu dans la culture populaire européenne surtout orale « un pouvoir sur les imaginaires individuels et collectifs » (Georges JEAN, Le pouvoir des contes, 1983).

Sources des rêves, les contes captivent ; ils motivent et sont un outil vraiment précieux à l’école, soit parce qu’on peut essayer de récréer une ambiance historique et culturelle s’appuyant sur les connaissances acquises au cours de l’analyse de textes littéraires, soit parce que portant l’attention sur un héros – CHARPASSE, tout à fait fictif mais fondamentalement vivant et bien caractérisé – on peut susciter de la curiosité et solliciter une discussion sur sa personne extraordinaire et ses décisions audacieuses, comme s’il était vrai et « public ».

D’ailleurs, le « merveilleux » est source commune du Moyen-Age comme époque et comme catégorie de l’imagination. Des personnages comme le roi ARTHUR, LANCELOT DU LAC, TRISTAN, EREC et PERCEVAL sont largement admirés et continuent encore aujourd’hui à marquer les esprits les plus jeunes par leur courage exceptionnel et leur attachement aux idéaux chevaleresques. Devenant ainsi des mythes à imiter et des figures symboliques à exalter, ils établissent une plus grande proximité entre le conte et le lecteur, l’art du conte étant un art de relation.

Édouard CHARPASSE est certainement l’un d’eux et se soumet sans peine à des épreuves aussi difficiles qu’inattendues dont il sortira vainqueur.

Ce canevas est universel, mais le premier chevalier de Languerouge créé par les élèves joue un modèle de héros différent, dans le sens qu’il va entreprendre un long voyage pour accéder à l’âge adulte. Son entreprise sera l’histoire d’une initiation à la vie (B.BETTELHEIM, Psychanalyse des contes de fées, 1976), au cours de laquelle il va faire ses premières expériences sentimentales (son grand amour pour Julie) ainsi que ses premières déchéances (l’infidélité de sa bien-aimée). Il va connaître les sentiments d’amitié et de respect pour les autres religions ainsi que le sens de la gratitude de son peuple.

A mesure que le conte prend forme, il est facile de constater que Édouard CHARPASSE va devenir une projection des élèves(1). En fait chacun plus ou moins inconsciemment donne au héros imaginé un trait de sa personnalité le rendant, à la fin, plus complet et plus humain. Plusieurs épisodes attestent du passage de la fiction au monde de la réalité et des sentiments authentiques, dont la rencontre de CHARPASSE avec Julie (étape n°4a du diaporama réalisé(2)), et quand il raconte aux enfants sur la place du Marché de Languerouge ses récents exploits en terre lointaine(étape n°9).

Ils avancent ensemble dans une sorte de « voyage » qui les voit tous les deux protagonistes attentifs et intéressés, le héros tendant vers sa définitive consécration d’homme-public sage et respecté et l’élève-créateur atteignant un niveau supérieur de conscience.

D’ailleurs la structure du récit favorise la personnalisation d’Édouard. C’est lui le vrai centre d’intérêt de toute l’histoire qui progresse régulièrement sur la base de rapports de cause-effet et dont la lecture nous révèle ses états-d’âme contradictoires et donc profondément humains, l’objectif étant de faire émerger des envies autour de lieux ou situations imaginaires. Le voyage apparaît donc comme une négociation continue entre une idée initiale (l’expédition-croisade contre Tuche et le monde arabe) et les surprises-découvertes d’un monde inconnu et mystérieux.

Ce voyage fortement voulu par Édouard CHARPASSE incarne très bien son désir d’avoir un rapport nouveau au monde, aux autres et à soi. A l’époque où les connaissances étaient limitées, imprégnées de peurs et de mystifications, on peut penser qu’Édouard CHARPASSE, homme du Moyen-Âge, annonce parfaitement l’homme « nouveau » des siècles à venir, désireux qu’il est de connaître d’autres coins du vaste monde qui lui résistent et le stimulent !

Homme « public », Édouard aime se confronter à des réalités aussi complexes que fascinantes avec la même conviction et la même rigueur. L’imprévu ne l’inquiète pas, il le recherche, sûr qu’il va le maîtriser par son courage et la conscience d’être supérieur aux événements. Il se nomme garant du bon déroulement de l’entreprise qu’il suit de très près sans perdre de vue l’objectif premier.

Il semble important, à cet égard, de remarquer que la force créative des élèves-participants a induit l’établissement d’un lien de plus en plus solide entre le héros-CHARPASSE et les élèves-créateurs à tel point qu’il est presque impossible, en cours de route, d’en prendre la distance.

C’est que CHARPASSE est devenu un protagoniste authentique et crédible, capable d’imprimer sa trace de façon plus profonde et plus durable qu’au travers de la juxtaposition mécanique de qualités trop faciles à lui reconnaître.

Chevalier-défenseur aimant sa patrie et son peuple, au retour, il sera justement couronné roi. Ses citoyens lui reconnaîtront la légitimité à gouverner sagement. CHARPASSE sait, maintenant, qu’il sera jugé non plus sur la base de ses exploits guerriers en terre arabe, mais sur sa capacité à gérer son territoire. Ce qui est en jeu, c’est la gestion de la tension entre le désir de maîtriser d’autres situations et celui de voir ses gens grandir en connaissances et niveau de vie.

Paradoxalement c’est ce rapport à l’incertitude qui lui cause plus d’inquiétude. Mais, désormais, il est homme-public et sa tâche est de faire face au vivre civil profondément dégradé et incertain par la sagesse et le dialogue, rétablissant la primauté de la morale sur l’arrogance, de la dignité et de la loyauté sur la méfiance et l’artifice.

Est-ce que Édouard CHARPASSE va réussir son projet ?

La conclusion du conte (24e étape) laisse envisager que le héros de Languerouge se doit d’affronter de nouvelles et plus graves menaces. C’est que la vie de CHARPASSE et de tous les hommes est un défi permanent à la recherche d’équilibres.

 

Notes :

 

(1) Le conflit entre la civilisation chrétienne et celle arabe qui fait office de toile de fond au conte accompagne l’évolution des exploits de CHARPASSE qui, aussi complexe qu’elle soit, a été parfaitement comprise par les élèves-scripteurs parce que de grande actualité, étant donnée la guerre de religions induite de la suite des actes terroristes du 11 septembre 2001 dans leur sphère de « sensibilité cognitive ».

(2) Le diaporama réalisé peut être demandé par courrier électronique à Raffaele FRANGIONE.

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