SOCIOLOGIE Politique / TRAVAILLER TOUJOURS PLUS LONGTEMPS ? par Jean-Marc REMY

Ce texte propose des éléments de réflexion relatifs à la question d’actualité des « retraites ». Il engage au débat sans prétendre rien résoudre à un problème éminemment politique qui appelle une prise en charge collective…

Il procède, au vrai, d’une double indignation : à l’encontre des « réformateurs » qui veulent enfermer le débat dans une vision purement comptable… mais tout autant à l’encontre des opposants à toute réforme dont le « progressisme » affiché – assorti parfois d’une certaine hypocrisie – vient lui aussi brider notre avenir commun.

La « réforme » est indispensable : on en appellerait même ici (si l’expression faisait encore sens) à une « révolution » du système général de répartition passant par réduction massive des inégalités (en augmentant l’impôt progressif sur le revenu, en prévoyant un minimum vieillesse au moins égal au S.M.I.C. et en prévoyant des compensations pour tous les métiers « difficiles » et les carrières atypiques…), mais elle doit s’articuler sur une mise en cause d’un modèle de société, productiviste, désormais condamné.

 

TOUJOURS PLUS VITE… EN RETRAITE ?

 

« Deux retraités pour trois actifs(1) à l’horizon 2040 » : on connaît la version arithmétique du « problème des retraites », privilégiée par les présents réformateurs (et relayée complaisamment tant par les média que par les compagnies d’assurances privées…). Elle a le mérite de la simplicité et s’appuie, il est vrai, sur des données impressionnantes : le jeu conjugué de l’allongement de l’espérance de vie et de l’inversion démographique (phénomènes prévisibles autant qu’incontournables du fait de leur grande inertie) ne peut conduire, en l’état actuel de nos systèmes de retraite, qu’à une augmentation insoutenable des cotisations sociales. S’il s’agit, en effet d’accroître les cotisations dites « patronales », l’alourdissement consécutif du coût du travail ne peut, dans le cadre concurrentiel qui est le nôtre aujourd’hui, que pénaliser l’emploi (soit l’on délocalise, soit l’on substitue du capital au travail… en automatisant les tâches par exemple). Et qui proposera d’augmenter la part dite « salariale » des cotisations ? Ceux-là même qui devraient l’assumer – les jeunes actifs – ont déjà subi depuis une quinzaine d’année une nette dégradation de leur pouvoir d’achat, relativement à celui des retraités (dont le niveau de vie, globalement(2), n’a jamais été aussi élevé) ?

Dés lors les solutions semblent s’imposer : repousser(3) l’âge de la retraite (version euphémisée : « allonger les durées de cotisation ») et / ou réduire le montant des pensions dues (version libérale : « organiser la montée en puissance de l’épargne-retraite pour soulager les régimes par répartition« ). Et d’appuyer la démonstration sur les comparaisons, en effet éloquentes, qui révèlent que notre pays a pratiquement le taux d’activité le plus faible d’Europe (comprendre que la France a choisi d’affecter l’effort de création de richesse sur une frange de population des plus restreintes : on y rentre plus tard sur le marché du travail et on le quitte plus tôt qu’ailleurs).

Il est parfaitement vain d’opposer à ces données des « droits acquis » dont la valeur juridique ne vaut que s’ils sont politiquement revalidés (et la majorité actuelle peut, formellement au moins, se parer d’une légitimité toute fraîche) et dont la valeur économique est subordonnée au principe de réalité (le fameux « grain à moudre ») : il s’agirait ici de revendiquer des « créances » sur la société que l’on peut analyser comme à un « droit de tirage »… sur les générations à venir !

Par contre, les critiques les plus conséquentes peuvent faire valoir qu’une telle version « hydraulique » du problème des retraites repose sur une vision étroite et statique (pour ne pas dire conservatrice) de l’économie. Étroite, car elle s’inscrit dans le cadre du système de financement actuel ; or, on peut certainement « trouver de l’argent ailleurs » (en gros : taxer le capital(4)). Statique car elle ignore les dividendes de la croissance à venir qui pourrait permettre à chaque actif, dont la productivité sera accrue, de cotiser plus sans voir amputer son propre pouvoir d’achat.

Taxer le capital ? Si l’on ne veut pas pénaliser l’investissement (condition, par ailleurs de la croissance attendue), il s’agira de fiscaliser davantage les profits distribués et les revenus dits « financiers »(5). Mais le risque est grand, dans le cadre de la « globalisation » des marchés, de voir cette matière – de plus en plus volatile – s’échapper hors de nos frontières : une fuite des capitaux qui obèrerait significativement une économie désormais largement dépendante de capitaux étrangers(6). Sauf à s’extraire du processus actuel de mondialisation et donc en accepter le prix : la réduction d’un niveau de vie désormais largement lié à la possibilité d’exploiter les ateliers du monde entier(7). C’est pourquoi, contre tout principe de justice, l’on tend toujours davantage aujourd’hui à frapper le « facteur travail », moins mobile…

Compter sur la croissance à venir ? Une telle hypothèque sur l’avenir, prolongeant sans discernement les tendances(8) du passé, et se parant des allures du « progressisme » pourrait bien rallier aujourd’hui le plus grand nombre, par-delà les clivages politiques. Le présent gouvernement a déjà intégré un chiffre de 1,5 % en moyenne dans ses calculs : peut-on conjecturer d’avantage ? Dans tous les cas, celle-ci ne pourra procéder que de sensibles gains de productivité (puisque l’on s’interdit d’augmenter la population active). Or, il existe deux moyens d’accroître ainsi la richesse créée par actif : en augmentant l’intensité capitalistique (mais cela revient à encourager « l’automatisation » : ne comptons pas alors réduire le chômage dans les proportions espérées !)… ou en intensifiant le travail !

Et voilà le scénario le plus probable : au nom du « droit au repos » (certain diront plaisamment à la « paresse »), une génération – oui, celle du baby-boom, que l’on dit inoxydable ! – va imposer à la suivante la poursuite – pire l’aggravation ! – d’un mouvement engagé depuis une vingtaine d’année maintenant à coup de « dégraissages », de « flexibilité », pour extraire le maximum de valeur ajoutée de chaque travailleur engagé malgré lui – pire : avec sa « participation » requise ! – dans cette course sans fin… Avec les dégâts que l’on connaît sur la santé physique et morale des salariés ainsi pressurés, pour ne rien dire ici des implications écologiques accablantes d’une telle extension de la logique productiviste. Un travail bien souvent « sans qualité » dont la vacuité expose d’autant plus nos contemporains aux tentations d’un consumérisme de compensation qui semble avoir colonisé nos imaginaires… Ainsi de nos (toujours plus) « jeunes » retraités qui entendent préserver leur pouvoir d’achat pour enfin « profiter de la vie » : tondeuses autotractées (toujours plus vite : autotractantes !), lecteurs DVD, voyages exotiques… Chacun semble bien, en effet, avoir « mérité » cela ! Et la boucle est bouclée : gageons que les générations à venir, affligées par des conditions de travail toujours plus éprouvantes, aspireront elles aussi à quitter au plus tôt le vie dite « active ». Et chacun de nous devient ainsi complice de cette double aliénation(9) par le travail et par la marchandise. Comment ne pas pointer ici les apories de ces « progressistes » qui appellent à une plus forte croissance (voire à une nouvelle réduction de la durée du travail) tout en dénonçant l’intensification(10) du travail (qui en est l’envers) et qui réclament le « maintien du niveau de vie » tout en refusant les implications de l’ouverture internationale (qui en est aujourd’hui une condition).

Et quelle régression de la pensée politique depuis les années 70 ! C’est qu’entre-temps la montée du chômage a oblitéré toute réflexion sur l’opportunité et le contenu de la « croissance », sur le contenu et le sens du « travail »… Le voilà bien le « débat interdit » qui nous conduirait, bien plutôt qu’à rechercher de nouveaux « gisements(11) de productivité », à pointer les effets « contre-productifs »(12) de notre modèle économique et social. A-t-on à ce point renoncé à tout espoir de « changer le travail » (pour ne rien dire des perspectives autogestionnaires qui soulevaient les esprits et attisaient les luttes à la même époque ?!) que des jeunes en début de carrière en soient déjà à « compter les années » ?

 

HALTE À LA PRODUCTIVITÉ !

 

Les fonctionnaires – les plus impliqués dans le mouvement actuel – devraient comprendre ce slogan puisqu’il est sous-jacent à leur principales (et légitimes !) revendications professionnelles : moins d’élèves dans les classes, ne pas supprimer les « tournées » non rentables à la Poste, pouvoir prendre le temps d’écouter les malades dans les hôpitaux… Voilà des combats qui vont bien dans le sens d’une société plus humaine et plus solidaire !

Mais qu’au nom de la préservation des services publics et de la protection des avantages sociaux (qui pourraient bien alors passer pour des privilèges !) l’on n’impose pas au reste de la société ce que l’on refuse pour soi… Et que l’on réfléchisse aux implications de ces choix pour une société plus humaine et plus solidaire (y compris avec les générations à venir) : entre autres renoncer au voyages « charters » que l’on se proposait d’effectuer chaque année durant sa retraite et peut-être (c’est à voir…) à la tondeuse autotractante !

Les « aînés » d’aujourd’hui ne prouvent-ils pas par ailleurs, dans les services rendus, la vie associative, les activités culturelles et – pourquoi pas ? – dans la transmission de leur expérience professionnelle, qu’il est bien d’autres gratifications que celles dans lesquelles la société marchande voudrait nous confiner…

Ne s’étonne-t-on pas de voir ceux-là dont le « métier » fait sens (artistes, indépendants, hommes politiques !) poursuivre leurs activités bien au-delà de 60 ans, ne peut-on ici parler, vraiment, de « privilège » ?! Et combien de quinquagénaires, évincés par une politique de gestion des « ressources humaines » inconséquente, vivent comme un drame personnel cette mise à l’écart forcée (même assortie d’un pouvoir d’achat élevé) ?

Que dire alors de l’argument, décliné dans les manifs, selon lequel des profs « vieillissants » seraient présumés incapables de s’occuper des jeunes ! La sociologie de la famille ne révèle-t-elle pas aujourd’hui de nouvelles connivences entre les « ados » et leurs grands parents par-delà la génération « pressée » ? Et quelle est cette société qui s’accommode d’une telle « fracture » entre les générations ?! Faut-il laisser les « ados » aux mains de profs « potes » et d’animateurs télé tout juste sortis du moule ? Ce serait à la fois condamner les jeunes au « jeunisme » et postuler – à la manière des D.R.H. de la « nouvelle économie » – qu’expérience rime avec obsolescence. Faut-il rappeler, avec Hannah ARENDT, que le sens de l’acte éducatif consiste d’abord à transmettre les leçons du passé, dans un espace où l’on puisse « protéger l’enfant contre le monde » tel qu’il va, pour mieux le préparer à y prendre sa part en citoyen actif : « C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice« (13)

Il est urgent, décidément, de réviser la catégorie du « progrès »(14) social !

 

Notes :

(1) Contre un retraité pour trois actifs aujourd’hui…

(2) Il va de soi que ces évolutions moyennes recouvrent des inégalités criantes qu’il convient de réduire en accordant, par exemple, à chaque retraité le minimum requis pour vivre dignement le reste de son âge.

(3) On ne dira rien ici du problème juridiquement intéressant du non respect des conventions passées qui renvoie plus généralement au statut du « contrat social » fondant notre ordre politique… non plus de la dénonciation des « privilèges » historiques de telle ou telle corporation qui détourne du vrai débat.

(4) Position d’ATTAC ou de la CGT.

(5) Proposition qui peut s’appuyer sur la progression importante des revenus du patrimoine depuis 20 ans, source d’aggravation des inégalités.

(6) 40 % des actions relevant de l’indice C.A.C. sont contrôlés par des fonds de pension étrangers.

(7) L’épidémie récente du SRAS nous a permis de découvrir qu’une grande partie des rayons de nos supermarchés « discount » étaient approvisionnés par ces nouveaux pays industriels pour le plus grand profit des intermédiaires, sans doute… mais aussi du consommateur !

(8) Le fameux « trend » des économistes : aussi fiable désormais que la boule de cristal !

(9) On ose à peine aujourd’hui recourir à ce vocabulaire hérité du jeune MARX et réinvesti dans les années 70 par les critiques de la société de consommation…

(10) On sait aujourd’hui que la RTT, obtenue sans réduction de salaire, a souvent contribué à cette pression accrue sur les travailleurs (chasse aux « temps morts », contrepartie du temps « libéré »…).

(11) On peut filer la métaphore : cette croissance-là requiert aussi… du pétrole ! Et c’est aussi pour cela que G.-W. BUSH a engagé la « croisade » que l’on sait pour le contrôle des gisements du Moyen-Orient…

(12) On reconnaîtra ici, l’une des contributions les plus éclairantes de ce grand pourfendeur de la « société industrielle » que fût Ivan ILLICH. L’homme vient de disparaître, mais son message est d’une déchirante actualité.

(13) H. ARENDT, La crise de la culture, Folio essais.

(14) Encore une invitation à relire… ILLICH !

Poster un commentaire

Classé dans TOUJOURS PLUS VITE ?!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s