PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Testament à l’anglaise de Jonathan COE par Anne BERTONI

« En temps normal, j’aurais préféré tourner le nez vers la vitre, mais, tentant de le faire, je rencontrai à hauteur de visage une grande couche visqueuse de sueur et de graisse provenant des têtes qui s’y étaient précédemment appuyées, de sorte que je n’eus d’autre choix que de me retourner pour me retrouver nez à nez avec cet avocat-conseil, ce super-cambiste à la noix. On s’efforçait de monter encore, des gens coinçaient les portes, elles s’y prirent à trois ou quatre fois pour se refermer (…). La rame s’ébranla, la moitié des passagers debout perdirent leur équilibre, un maçon vêtu de son seul bleu de travail fut projeté contre mon épaule gauche » (ibid., p. 140).

 

Jonathan COE a la manie d’apprivoiser son public de manière souvent provocatrice, éloignée de tout conformisme littéraire. Dans Les Nains de la Mort, il revisite le genre policier, et à la lecture, on oscille sans cesse entre le rire et le malaise. Mais la production la plus percutante de cet auteur, né en 1961 en Angleterre est, pour le moment, Testament à l’anglaise. Là encore, difficile d’enfermer l’œuvre sous un étiquetage de genre, son appartenance tient à la fois de Dallas, des Hauts de Hurlevent, et pour les plus âgés d’entre nous qui conservent quelque mémoire, des Gens de Mogador. Le tout mâtiné d’un léger parfum d’Orange Mécanique.

Hum… Ainsi présenté, on pensera peut-être au patchwork indigeste d’une saga familiale. Pourtant, c’est loin d’être le cas et le premier projet de l’auteur en ces lignes est sans aucun doute de prouver que les liens qui unissent les membres d’une même tribu peuvent parfois être basés moins sur l’affection et les souvenirs que sur une complicité liée à la cruauté et au désir d’accumuler des profits, vite, sans état d’âme.

Chez les Winshaw, on vit selon les règles des hordes d’animaux libres : en un rapport de dominant à dominé, où les plus faibles, les plus francs n’ont pas leur place ; ainsi, Tabitha, âme sensible et affectueuse croupit-elle dans un asile pour aliénés, tandis que son frère Henry, sa sœur Dorothy tirent profit de leur faculté opportuniste à changer d’opinion selon l’air du temps ; le premier passera donc du camp des travaillistes au thatchérisme le plus féroce en un tournemain spirituel sans doute digne des plus grands collaborateurs du régime hitlérien…

La seconde, dans un souci effréné de productivité, élève des poulets en batterie en prenant bien soin de ne jamais ingurgiter le fruit de ses expériences mercantiles. A travers ces personnages, certes parfois caricaturaux, on retrouve l’archétype de ce qui constitue aujourd’hui encore le profil des grandes familles bourgeoises, tiraillées entre le respect de traditions séculaires obsolètes, le fait de conserver, par exemple, une demeure délabrée, avec le rite des repas pris ensemble alors que les convives se détestent absolument, et le souci de rester dans l’air du temps en s’adaptant aux nouvelles technologies, aux nouvelles idéologies.

« Durant un moment, Dorothy expérimenta un moulin spécial, capable de réduire en bouillie mille poulets en deux minutes (…). Cependant, ces moulins étaient coûteux à installer » (ibid., p. 347).

COE montre en ces lignes l’incapacité humaine à dépasser l’instinct grégaire, du fait des souffrances tues de chacun, des traumatismes indépassables de la petite enfance et de la lourdeur des tabous familiaux. Finalement, la plus équilibrée dans ce roman est celle que l’on enferme car elle se libère en fouillant dans l’histoire, en ne négociant rien sur l’intégrité et la responsabilité de chacun. Tabitha prend le temps d’observer son entourage.

On reprochera peut-être à l’auteur un certain manque de finesse dans son traitement des caractères ; mais cet écueil est largement dépassé par la dose d’humour anachronique, tout à fait personnel, qu’il sait mettre en ses lignes et la manière qu’il a de ne pas ménager l’attention de son lecteur : mise en abîme, récits enchâssés à la première personne, énigmes laissées en suspens et multipliées dans la première moitié de l’œuvre.

COE est un auteur qui sait attiser l’empathie de son lecteur par sa fraîcheur et la force de ses convictions à un moment donné de l’histoire où tout part à vau-l’eau.

« Mais on peut également dire que la pression, c’est de n’avoir que vingt livres dans son sac et se demander comment les faire durer jusqu’à la fin de la semaine. Ou s’apercevoir qu’on est de nouveau enceinte, deux jours après que votre mari a perdu son travail » (ibid., p. 277).

En dernier lieu, il confronte le besoin de rapidité de ses personnages, leur volonté de consommer le monde sans y réfléchir et sa propre vision des choses, plus humaine, attentive aux inégalités, à leur possible réduction. La critique, la satire sociale sont omniprésentes et les monstres qu’il imagine sont les antithèses des valeurs morales. Sous son apparente légèreté, cet écrivain est un auteur engagé.

Oui, décidément, on lui pardonne toutes ces maladresses, puisque dans ses lignes, écrites en 1995, sonne déjà le glas de ce qui est aujourd’hui un nouveau désastre humanitaire à grand spectacle : « Prions pour que le président Bush et Mrs Thatcher le comprennent vite. Et prions surtout pour que le courageux petit garçon que nous avons vu hier soir sur nos écrans de télévision vive assez longtemps pour oublier sa rencontre avec l’immonde boucher de Bagdad« .

« Après avoir achevé de lire, Fiona leva les yeux vers moi pendant quelques secondes. « Je ne suis pas sûre de comprendre », dit-elle » (ibid., p. 98).

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