MUSICOLOGIE / LES MUSICIENS À LA RECHERCHE DU PARADIS PERDU : LA PASTORALE par Joëlle-Elmyre DOUSSOT

Imiter la nature : jusqu’au XIXème siècle, toute œuvre d’art, picturale, musicale, architecturale même se devait de respecter cette condition première.

La Nature, œuvre du Créateur, représentait la perfection même et l’époque des Lumières particulièrement a exalté cette notion : apparaît le mythe du « bon sauvage », cher à ROUSSEAU, persuadé que l’homme est naturellement bon, que seule la vie sociale et citadine est à l’origine de tous les maux et, bien sûr, de la corruption humaine. Mais, bien avant les Lumières, dès la fin du Moyen-Âge, de nombreux poètes avaient exprimé la nostalgie d’un Âge d’Or, d’une Arcadie heureuse, où tous vivaient heureux, dans la Paix, la Sérénité et l’Amour. C’est ce mythe qui est à l’origine d’un genre musical qui connut une fortune extraordinaire à l’époque baroque, mais qui n’a jamais disparu et a encore inspiré des compositeurs contemporains : la Pastorale.

La définition de ce genre est cependant assez réductrice : petite œuvre dramatique, d’esprit idyllique et champêtre, mettant le plus souvent en scène des bergers et des bergères. Exact, certes, mais que de richesses, que de variantes dans ce genre qui a inspiré tant d’œuvres profanes et sacrées !

En effet, l’esprit de la pastorale existe depuis bien longtemps. Il est déjà présent dans le chant grégorien, plus particulièrement dans les antiennes des offices de la Nativité, ainsi que dans la très riche littérature des Noëls, tels ceux de BALBASTRE, encore en vogue au XIXème siècle.

Dans la dramaturgie médiévale, comme le Jeu de Robin et de Marion, d’Adam DE LA HALLE, les protagonistes sont un berger et une bergère. Il s’agit là d’une des premières pastorales de l’histoire de la musique. Toutefois, c’est la Renaissance qui verra l’épanouissement de cet art, sous l’influence des églogues antiques inspirées de VIRGILE et de THÉOCRITE. Déjà présente dans l’Orfeo d’Ange POLITIEN, la Pastorale conquiert totalement ses lettres de noblesse en Italie, grâce au TASSE (L’Aminta) et à Battista GUARINI, dont le poème, Il Pastor fido, paru en 1584, sera mis en musique par HANDEL et VIVALDI au XVIIIème siècle. La parution de ces poèmes dramatiques coïncide avec les recherches des Académies florentines et la naissance de l’opéra (Dafne, de Jacopo PERI, représenté en 1594) et ces genres seront indissolublement liés : sans être totalement une pastorale, un opéra peut comporter plusieurs scènes appartenant à ce genre.

En France, la pastorale apparaît dès le XVIIème siècle, avec La Bergerie d’Antoine DE MONTCHRESTIEN (1601) et elle jouera un grand rôle dans la création de l’opéra français. Elle est bien présente dans les tragédies lyriques de LULLY, qui comportent toutes de magnifiques et émouvantes scènes de pastorale. Son œuvre ultime, Acis et Galathée, est d’ailleurs tout entière une pastorale et marque en France un regain d’intérêt pour le genre. En effet, en pleine période de « Cabale des Dévots », la pastorale, qui glorifiait un Âge d’or représentant un état idéal de la vie sentimentale, ne pouvait représenter une atteinte aux bonnes mœurs, alors que la tragédie lyrique était fortement attaquée au nom de la morale. Enfin, la noblesse s’intéressait aussi à ce genre, car elle était de plus en plus attirée par la vie campagnarde, où elle retrouvait privilèges et prérogatives qui lui étaient contestés à Versailles. Toutes ces raisons expliquent non seulement la vogue des instruments champêtres au début du XVIIIème siècle (flageolet, tambourin, musette, vielle à roue…) mais aussi l’abondance des pastorales en musique de très grande qualité qui virent le jour à cette époque : Issé de A.C. DESTOUCHES (1697), Le Jugement de Pâris et Les Plaisirs de la campagne de Th. BERTIN DE LA DOUË, Zaïs de RAMEAU (1748), La Fête de Flore de J.-C. TRIAL (1771). Mais le Devin de Village de ROUSSEAU montre que le genre commence à s’affaiblir et à perdre de sa poésie.

La pastorale peut être aussi une pièce instrumentale, au rythme toujours lent, cherchant à créer un climat d’intimité et de douceur, souvent présente dans des œuvres à caractère religieux (Concerto pour la nuit de Noël de CORELLI, Sinfonia pastorale du Messie de HANDEL…). Au XIXème siècle, beaucoup d’œuvres portent ce titre (Symphonie pastorale de BEETHOVEN, Pastorale pour orgue de C. FRANCK).

La persistance de ce thème à notre époque (Pastorale d’été de HONEGGER) prouve combien l’homme, dans un monde souvent déshumanisé, reste nostalgique d’un mythique Âge d’Or, où règneraient enfin paix et sérénité…

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