MacroECONOMIE / LA PENSÉE DE SCHUMPETER : LA VITESSE DE CIRCULATION DE LA MONNAIE par Claude JAEGER

La vitesse de circulation de la monnaie est une notion centrale de la théorie monétaire. SCHUMPETER y consacre le chapitre 10 de son ouvrage Das Wesen des Geldes(1).

Prenant comme point de départ la définition habituelle de la vitesse de circulation de la monnaie – nombre de fois qu’une unité de monnaie est utilisée dans les transactions au cours d’une période donnée – il en précise les termes et en propose une décomposition originale. Son objectif est d’aboutir à un concept théoriquement pur même si, comme il l’indique lui-même, « le lecteur va trouver que toutes ces distinctions sont lourdes et compliquées. Elles le sont effectivement. Mais les zones d’ombre subsistant sur ce que recouvre le concept de vitesse de circulation et qui ne peuvent jamais être totalement éliminées, rendent souvent hautement souhaitable de définir au moins une fois de façon claire cette notion, même au risque de faire apparaître l’ensemble comme une « sur-analyse » non nécessaire et d’une certaine lourdeur« (2). SCHUMPETER se caractérise par sa démarche analytique. Tout au long de son travail, nous rencontrons cette volonté de préciser toutes les notions et de les décomposer pour en étudier chacune des parties ce qui le conduit à proposer en permanence des concepts nouveaux tels que ceux de « valeur critique » ou de « méthodes monétaires » présentés au chapitre précédent. Nous retrouvons ce trait dans le chapitre 10. Les principaux points abordés dans ce chapitre sont l’origine et la spécificité de la notion de vitesse de circulation de la monnaie, la définition des termes qui en constituent l’expression ce qui lui permet d’introduire les notions d' »efficience » et de « produit social », et enfin les composantes de la vitesse que sont la « fréquence » et la « disponibilité ». Nous ferons systématiquement la comparaison avec l’œuvre qui l’a tellement marqué à savoir A Treatise on Money de KEYNES(3).

 

ORIGINE ET SPÉCIFICITÉ DE LA VITESSE DE CIRCULATION DE LA MONNAIE

 

L’usage de l’expression de vitesse de circulation est antérieur au développement de la monnaie scripturale, lorsque la monnaie était composée principalement de pièces et de billets. Dans sa présentation, SCHUMPETER, à l’instar de KEYNES, part du constat ancien que, dans une économie donnée et pour une période donnée, la valeur des transactions dépasse celle de la monnaie en circulation. Une même pièce de monnaie va servir plusieurs fois de contrepartie à des biens. « S’il apparaît qu’il y a moins de pièces disponibles que la somme en valeur des transactions, cela ne peut manifestement provenir que du fait qu’une même pièce a servi de moyen de paiement dans plusieurs transactions. C’est là l’essentiel de ce que recouvre l’expression « vitesse de circulation »« (4). Il fait référence, comme KEYNES, aux travaux de M.W. HOLTROP(5) sur ce sujet.

SCHUMPETER évoque l’émergence du concept dans le chapitre 3 consacré à une brève histoire de la pensée monétaire et en particulier dans les développements consacrés à la théorie quantitative. D’après lui, le premier à avoir perçu la notion de vitesse de circulation de la monnaie est W. PETTY qui, dès 1662, dans A Treatise of Taxes and Contributions emploie l’expression de « frequency of commutations » puis, dans son Verbum Sapienti, de 1664 celle de « circles » de la « révolution » de la monnaie. Le second auteur cité est J. LOCKE qui utilise l’expression de « quickness of circulation » dans ses Considerations of the Consequences of lowering the Interest and raising the Value of Money de 1691. Mais ce dernier n’a pas pris conscience de la signification de cette vitesse de circulation pour le niveau des prix(6). SCHUMPETER souligne que le concept ne s’impose que progressivement et ne fait pratiquement aucun progrès jusqu’à son époque.

La vitesse de circulation est une caractéristique de la sphère monétaire, aucun équivalent à la vitesse de circulation de la monnaie ne peut être trouvé dans la sphère réelle. Pour lui, la notion de vitesse de circulation des biens est soit une notion différente telle que la vitesse de rotation des stocks, soit une erreur d’interprétation. Les biens sont destinés à disparaître dans l’échange alors que la monnaie subsiste au delà et circule indéfiniment.

L’inverse de la vitesse correspond à une durée. C’est la fraction de la période d’observation au cours de laquelle, en moyenne, l’unité est conservée dans une encaisse. Si la période d’observation est choisie de telle sorte que chaque unité change en moyenne une fois de mains alors la vitesse de circulation disparaît en tant que facteur explicite et le chiffre d’affaires est égal à la masse monétaire ou somme des encaisses des entreprises et des ménages.

 

DÉFINITION DES TERMES DE L’EXPRESSION

 

La vitesse de circulation de la monnaie se mesure généralement par le rapport entre une valeur représentative de l’activité économique (transactions, revenu…) et une quantité de monnaie. Cette approche globale présente l’avantage d’être accessible à l’évaluation statistique mais est considérée par SCHUMPETER comme malheureusement trompeuse. Il qualifie cette vitesse de circulation de « tautologique » et considère même qu’elle doit être évitée car recouvrant des facteurs divers, sans cohérence, et qu’elle est sans signification théorique(7). KEYNES remarque simplement que la vitesse ainsi définie est une moyenne de deux vitesses différentes, celle des « income deposits » et celle des « business deposits« . En un sens elle n’est pas une vitesse du tout. En effet, elle peut varier alors que les deux vitesses de base sont stables ; il suffit que la proportion des deux types de dépôts évolue. Pour préciser cette notion, SCHUMPETER s’attache à la définition des deux termes qui en constituent l’expression.

 

LE DÉNOMINATEUR : LA MASSE MONÉTAIRE

 

La détermination de la masse monétaire se heurte à trois difficultés : l’intégration des dépôts bancaires en raison de la nécessaire matérialisation de l’unité monétaire, l’évaluation statistique tenant à la nature même de la monnaie et enfin plus directement la prise en compte de la part de la monnaie effectivement en circulation.

– Pour pouvoir parler de vitesse de circulation de la monnaie il faut normalement que celle-ci soit « matérialisée ». En effet, dans un système de compensation pur, les notions de masse monétaire et par conséquent de vitesse de circulation n’auraient pas de sens : « Parler d’une quantité d’unités de compte disponibles a aussi peu de sens que de dire qu’il y a un certain nombre d’unités de longueur avec lesquelles devra être mesuré tout ce qui a une longueur« (8).

Dans un système de compensation pur, il n’y aurait pas d’analogue à la vitesse de circulation de la monnaie car pour pouvoir servir plusieurs fois, encore faut-il que l’unité monétaire soit, d’une manière ou d’une autre, matérialisée. Elle doit clairement avoir une individualité qui subsiste au-delà de l’acte de paiement particulier et peut être maintenue comme telle. Ceci conduit à se poser la question des dépôts bancaires. Un actif bancaire n’est pas représenté par une unité individualisée et persistante. Il est au contraire détruit au cours de l’acte de paiement. SCHUMPETER admet cependant qu’il soit possible de parler, par analogie avec la vitesse de circulation de la monnaie, de vitesse de circulation des dépôts, car « l’ensemble de ces actifs est contraint par la monnaie qui l’oblige à évoluer, pas tout à fait mais presque, comme s’il était composé de pièces de monnaie« .

– Si la monnaie n’est pas un bien ou une marchandise, comme le souligne avec insistance SCHUMPETER, mais que sa caractéristique est de leur servir de contrepartie, son rôle se limite à celui d’unité de compte et d’intermédiaire des échanges. Comme elle ne sert pas à satisfaire un besoin au même titre que les autres biens, cela permet aux créances en monnaie de jouer le même rôle que la monnaie elle-même. Ces créances constituent un pouvoir d’achat immédiat et sont à l’origine du problème statistique posé par la mesure de « la quantité d’un bien qui peut être augmentée par l’émission de créances exprimées en ce bien« (9).

– D’autre part, comme une partie seulement de la monnaie est effectivement utilisée dans les échanges, il faudrait distinguer « masse monétaire disponible » et « masse monétaire active ». Pour SCHUMPETER, il faut avoir appréhendé statistiquement la monnaie active qui intègre les différentes formes de monnaie légale, pièces et billets, et tout ce qui, en pratique, sert de moyen de paiement dont les dépôts en banque. La principale difficulté vient de ce que la monnaie qui, pour une raison quelconque, est temporairement retirée de la circulation reste toujours potentiellement active. La proportion de monnaie inactive et la durée de cette inactivité sont des variables à expliquer. Il y a de ce fait introduction de la troisième fonction de la monnaie, celle de réserve de valeur.

Sur ce point KEYNES a une position identique : « Il ne faut pas prendre en compte les encaisses thésaurisées sinon une variation de celles-ci pourrait entraîner une variation de la vitesse alors qu’en réalité il s’agit d’une variation dans la quantité de monnaie effective ou monnaie en circulation active« (10). Ceci permet à KEYNES de distinguer la vitesse qui se calcule en retenant au dénominateur les dépôts en compte courant (les « cash deposits« ) et qui constitue un taux de rotation de ce qui sert véritablement de liquidité et l' »efficience » qui est fondée sur le total des dépôts bancaires (« total deposits« ), encaisses thésaurisées inclues. L' »efficience » ou « cash efficiency » de la monnaie bancaire peut se définir comme le produit de la vitesse par la part des dépôts en compte courant dans le total des dépôts. KEYNES s’attache ensuite à la distinction entre les « income deposits » des ménages et les « business deposits » des entreprises en soulignant la différence de leur vitesse de circulation. SCHUMPETER n’a pas besoin de cette distinction supplémentaire puisqu’il isole les opérations dans lesquelles les « business deposits » sont de nature différente de celle des « income deposits » et que, de ce fait, dans son modèle, toute la monnaie passe alternativement des entreprises aux ménages.

 

LE NUMÉRATEUR : LE « PRODUIT SOCIAL »

 

Pour SCHUMPETER, un calcul global de la vitesse de circulation de la monnaie consistant à faire le rapport entre « les débits sur le montant moyen des avoirs » est sans aucune signification théorique. Là encore SCHUMPETER adopte une démarche innovatrice qui le conduit à proposer une définition originale et théoriquement pure du numérateur. Une première étape consiste à calculer le « volume des échanges ». Pour l’obtenir, il commence par écarter toutes les opérations sans lien direct avec le processus économique telles les opérations purement financières et de spéculation. Sont à exclure toutes les transactions portant sur une même marchandise, de même que les opérations de prêts, ainsi que toutes les opérations qui ne sont pas directement liées au processus économique comme les opérations sur valeurs mobilières ou les opérations spéculatives qui peuvent donner une image totalement déformée des opérations monétaires dans la sphère réelle.

SCHUMPETER et KEYNES ont, sur ce point, des positions très proches. Pour ce dernier, les « business deposits » apparaissent beaucoup moins stables que les « income deposits« . Les transactions qu’ils servent à financer peuvent être divisées en trois catégories : opérations directement liées au processus de production (achats de facteurs de production et de produits intermédiaires), opérations de spéculation et enfin opérations financières. C’est pourquoi il divise les « business deposits » en « industrial deposits » et en « financial deposits« . Les dépôts détenus à des fins spéculatives ou financières forment avec les dépôts d’épargne la « circulation financière » et, pour KEYNES, ces opérations qui sont sans relation directe avec la production connaissent des fluctuations non seulement différentes de celles des opérations liées à la production et à la consommation mais d’une ampleur telle qu’elles faussent totalement les statistiques(11).

SCHUMPETER définit le « volume des échanges » comme l’ensemble des transactions allant des achats de facteurs de production par les entreprises aux achats de biens de consommation par les ménages. Mais cette notion ne lui apparaît pas encore satisfaisante. Elle intègre des transactions dans lesquelles « la même marchandise change de mains comme la monnaie correspondante« . Ces transactions doivent aussi être isolées pour ne conserver que celles qui sont liées au processus de production entendu au sens large. Le résultat de cette démarche est que, pour pouvoir définir une vitesse de circulation de la monnaie « pure », c’est-à-dire indépendante des opérations spéculatives ou de la structure du processus productif (exemple de l’entreprise textile qui se sépare de sa filature), il faut raisonner sur le « produit social ». Ceci conduit au concept d' »efficience » de la monnaie, l' »efficience » étant mesurée par le nombre de fois où au cours d’une période d’observation, une unité de monnaie ou d’actif est dépensée par les ménages en biens de consommation, c’est-à-dire sert de contrepartie au « produit social »(12). Nous avons là une conception de l’efficience différente de celle de KEYNES. La définition de SCHUMPETER est fondée sur la nature du numérateur, celle de KEYNES sur la nature du dénominateur.

La vitesse ainsi définie par SCHUMPETER peut être considérée comme une vitesse-revenu. Comme nous l’avons déjà indiqué, elle échappe cependant à la remarque de KEYNES selon laquelle, si on s’intéresse au rapport de la quantité de monnaie au revenu, il ne faudrait pas prendre en compte le stock total de monnaie mais uniquement les « income deposits« . Pour ce dernier, la relation entre le revenu annuel et le stock moyen de monnaie des détenteurs de revenu constitue la vitesse de circulation des « income deposits » ou vitesse-revenu et si on prend le total des transactions sur le stock moyen total de monnaie on obtient la vitesse des « cash deposits » ou vitesse-transactions. Mais la relation entre le stock moyen total de monnaie et les revenus, qui se rencontre fréquemment dans la littérature économique, est pour lui une notion hybride sans signification particulière.

Avec sa définition de l' »efficience », SCHUMPETER a progressé vers son objectif de cerner analytiquement le concept de vitesse de circulation de la monnaie, mais l’étape essentielle est constituée par la décomposition de cette « efficience » en deux éléments distincts : la « fréquence » et la « disponibilité ».

 

DÉCOMPOSITION DE L' »EFFICIENCE » EN « FRÉQUENCE » ET « DISPONIBILITÉ »

 

Contrairement à KEYNES qui s’attache uniquement à la distinction entre « income deposits » et « business deposits« , distinction fondée sur la nature de l’agent économique détenteur de la monnaie, SCHUMPETER va plus loin. Il propose une décomposition plus fondamentale de l' »efficience ». Malgré tous les efforts pour la rendre la plus pertinente possible, l' »efficience » n’est pas une variable indépendante et combine deux éléments qui, en théorie, doivent être séparés : la « fréquence » et la « disponibilité ». Celles-ci sont mesurées de telle sorte que leur produit soit égal à l' »efficience ». En situation d’équilibre stable la « fréquence » est égale à l' »efficience » et la « disponibilité » égale à un.

 

LA « FRÉQUENCE » : PARTIE CONSTANTE DE L' »EFFICIENCE »

 

La « fréquence » est un élément objectif, institutionnel, fonction des techniques de paiement. C’est le nombre de fois qu’une unité de monnaie peut matériellement servir dans les échanges. Elle est par nature stable. En cas de variations réelles ou anticipées, les agents ajustent leurs encaisses et leurs dépenses ; cependant la « fréquence » et donc l' »efficience » des unités de monnaie servant aux dépenses ne change pas car elle est non seulement institutionnelle mais contrainte. La « fréquence » n’est pas fonction uniquement du nombre des échéances de paiement des revenus, ni du nombre des actes de dépense des bénéficiaires de revenus, mais elle est toujours fonction des deux et sera égale à la plus petite des deux valeurs. Ainsi la « fréquence » est égale à un si le revenu est versé une fois par an et les dépenses sont journalières, et de même si les revenus sont journaliers et la dépense réalisée en une fois au cours de l’année.

La périodicité des recettes et des dépenses est citée par KEYNES comme facteur de la vitesse des « cash deposits« . Ceux-ci, détenus pour effectuer des paiements, sont fonction du volume et de la régularité des recettes et des dépenses ainsi que de l’intervalle de temps entre celles-ci. Ainsi le montant moyen des « income deposits » dépend de la périodicité des recettes, il sera d’autant plus élevé que l’intervalle de temps entre deux recettes sera plus long et le rapport entre montant moyen d' »income deposits » et revenu sera donc plus faible. Il est possible de répartir la population en différentes catégories en fonction des modalités de perception du revenu. La valeur du rapport va dépendre de la composition de la population selon les différentes catégories. La valeur du rapport sera aussi fonction des habitudes de la société en matière de dépenses. Selon qu’elles se font de manière régulière ou qu’elles sont concentrées juste après le jour de paie, selon que certaines grosses dépenses se font de manière saisonnière ou non, la valeur du rapport en sera affectée. C’est pourquoi KEYNES considère qu’il est trompeur d’envisager le total des « cash deposits » comme pouvant être en relation quelconque stable ou normale avec le revenu national.

SCHUMPETER souligne qu’une difficulté dans la mesure de la « fréquence » vient de ce que les opérations de compensation enregistrées ne représentent pas la totalité des paiements par chèque puisqu’elles ne comprennent pas les opérations de compensation internes aux banques, lacune d’autant plus grave que le système bancaire est plus concentré. Pour lui, la plus ou moins forte intégration des marchés et l’incertitude quant à l’échelonnement des recettes et des dépenses sont aussi des éléments déterminant la « fréquence ». L’incertitude en particulier amène les agents à constituer une réserve qui va réduire la « fréquence ». Le montant de cette réserve va dépendre de l’aversion des agents au risque lié à une mauvaise prévision du déroulement des opérations de recettes et de dépenses. Il apparaît subjectif. C’est un élément noté aussi par KEYNES, pour qui les « cash deposits » incluent également une marge de sécurité contre les aléas.

SCHUMPETER distingue deux parties dans cette encaisse de réserve : l’une qui traduit une réaction normale face à l’incertitude et pourrait être comptée comme élément objectif de gestion de l’encaisse et donc de calcul de l' »efficience », l’autre qui représenterait le comportement particulier de l’agent et serait donc purement subjective. La même démarche s’applique au financement des dépenses exceptionnelles qui peuvent être retardées ou anticipées avec des échéances de constitution de la réserve ou de remboursement plus ou moins fortes selon les individus. En général la « fréquence » peut être considérée comme une variable indépendante et, pour des périodes courtes, peut même être considérée comme constante.

D’après KEYNES, le fait que certaines dépenses importantes – pour lesquelles une partie du revenu doit être épargnée – soient faites à des intervalles de temps plus longs que ceux correspondant au versement des salaires est clairement responsable d’une baisse de la vitesse de circulation en dessous de ce qu’elle serait autrement. Le paiement des revenus à des intervalles de temps aussi longs que le semestre ou l’année contribue aussi à la réduction de la vitesse de circulation. Plus les revenus et les dépenses des individus sont synchronisés dans le temps plus faibles seront les besoins moyens de liquidités par rapport au revenu, et plus forte sera la vitesse de circulation. Ainsi la vitesse de circulation est en grande partie une fonction des habitudes et pratiques sociales. Pour cette raison, on peut s’attendre à une relative stabilité de la vitesse des « income deposits« , bien qu’en longue période il puisse y avoir un trend dû à des changements progressifs des habitudes.

La question de la différence de « fréquence » entre types de monnaie n’est pas évoquée par SCHUMPETER. Pourtant il semble clair que monnaie scripturale et monnaie fiduciaire n’ont pas la même « fréquence », surtout actuellement où avec les transferts électroniques la « fréquence » peut tendre vers l’infini. L’important pour SCHUMPETER est que la « fréquence » apparaisse comme la partie stable de l' »efficience » et la « disponibilité » comme la partie variable.

 

LA « DISPONIBILITÉ » : PARTIE VARIABLE DE L' »EFFICIENCE »

 

La « disponibilité », au sens de « disponible pour les paiements », traduit le caractère actif de la monnaie. Elle constitue le principal levier d’ajustement des agents à des conditions changeantes. Si des variations se produisent ou sont anticipées, on observe presque toujours que les dépenses des ménages ou des entreprises augmentent ou diminuent. S’il y a rétention de monnaie par les agents, alors la disponibilité diminue. Ce n’est pas la monnaie qui circule moins vite mais c’est la quantité de monnaie en circulation qui change. Le raisonnement sur des évolutions de grandeurs moyennes conduit SCHUMPETER à introduire les notions de sur-disponibilité et de sous-disponibilité qui traduisent l’accroissement ou la réduction de la disponibilité des unités de monnaie en circulation. Il sépare la sur-disponibilité qui peut apparaître à la suite d’un recours au crédit et qui résulte d’une augmentation des moyens de paiements. C’est un élément qui a été souligné par WICKSELL (Lectures, p. 67) pour qui l’utilisation du crédit équivaut à un transfert virtuel de monnaie et accroît la vitesse de transactions d’une quantité donnée de monnaie.

La disponibilité est un élément subjectif qui relève de la libre décision des agents. En dehors des contraintes liées à la production pour les entreprises et à la vie courante pour les ménages ainsi qu’aux caractéristiques du processus de paiement, la part des encaisses que les agents vont effectivement dépenser dépend totalement de leur décision. Et même si cette marge de manœuvre est réduite, elle n’en existe pas moins et introduit un écart par rapport à une « disponibilité » de un. Cette marge de manœuvre où s’exprime la liberté de choix apparaît aussi importante pour la théorie monétaire que pour la politique monétaire. La « disponibilité » apparaît indépendante par rapport à la « fréquence » et contrairement à cette dernière, la notion de « disponibilité » s’applique aussi dans la sphère réelle : il existe une « disponibilité des marchandises ».

SCHUMPETER distingue dans le comportement des agents face à l’incertitude une réaction « normale », au sens statistique du terme, qu’il considère comme objective et qu’il propose d’intégrer à la « fréquence » et une réaction purement individuelle à intégrer à la « disponibilité ». La « fréquence » privilégie la fonction d’intermédiaire des échanges de la monnaie, la « disponibilité » celle de réserve de valeur. Nous retrouvons avec la « disponibilité » la distinction monnaie active et monnaie thésaurisée ainsi que la notion de demande de monnaie, conforme à la vitesse revenu.

Dans leur présentation de la vitesse de circulation, KEYNES et SCHUMPETER prennent comme point de départ la notion traditionnelle pour en constater les insuffisances. Mais alors que KEYNES adopte une approche de praticien et propose des améliorations concrètes avec le souci d’aboutir à un résultat applicable en pratique, SCHUMPETER s’engage délibérément dans une démarche analytique avec le souci d’aboutir à une notion théoriquement pure. Entre les deux approches de la vitesse de circulation de la monnaie, vitesse-revenu et vitesse-transactions, les deux auteurs retiennent la première. Les facteurs cités sont identiques, institutionnels et de comportement. Si KEYNES fonde son analyse de la vitesse sur l’agent détenteur de la monnaie, analyse qu’il est possible de qualifier de « verticale », SCHUMPETER en cherchant à isoler dans la vitesse deux composantes indépendantes des agents, s’attache à une décomposition de la vitesse qu’il est possible de qualifier d' »horizontale ».

L' »efficience » qui est la vitesse de circulation de la monnaie calculée par rapport au « produit social » est divisée en deux composantes : la « fréquence », composante objective qui représente une vitesse matérielle, fonction de facteurs techniques et institutionnels, relativement stable, et la « disponibilité », composante subjective, liée au comportement des agents, qui traduit l’insertion par les agents d’une quantité plus ou moins grande de la monnaie détenue à des fins de paiements dans le circuit des échanges. C’est une composante qui varie avec les anticipations des agents. L' »efficience » est le résultat du produit de la « fréquence » par la « disponibilité ». SCHUMPETER atteint ainsi son objectif en séparant dans la vitesse de circulation la partie stable de la partie variable. Cette dernière va jouer un rôle essentiel dans la relation entre sphère réelle et monétaire, relation dont l’analyse sera facilitée puisque fondée sur un concept théoriquement épuré.

Cette étude de la vitesse de circulation de la monnaie se situe dans une démarche qui apparaît tout à fait claire : après avoir précisé M dans le chapitre 9, puis V dans le chapitre 10, SCHUMPETER analyse P, l’indice des prix, dans le chapitre 11 et propose une synthèse dans le chapitre 12. Contrairement à une idée répandue, c’est ce chapitre, et non le chapitre 9, qui apparaît comme le chapitre principal de l’œuvre. Nous pouvions déjà le supposer par le fait que, tout au long de son travail, chaque fois qu’un problème délicat est évoqué, SCHUMPETER renvoie le lecteur à ce chapitre 12…

 

Références bibliographiques :

HOLTROP, M.-W. (1929) « Theories of the Circulation of Money in Earlier Economic Litterature », Economic History Series, n°4, Economic Journal, Londres.

KEYNES, J.-M., A Treatise on Money, Macmillan, Londres, 1930.

SCHUMPETER, J.-A., Das Wesen des Geldes, Vandenhoeck & Ruprecht, 1970.

Notes :

(1) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, « Conséquences », pp. 232 à 253. Le titre du chapitre n’est pas très explicite. Ceci tient naturellement au caractère inachevé du travail.

(2) SCHUMPETER, 1970, note 16 du chapitre 10.

(3) KEYNES, 1930, chapitre 24, « The Velocities of Circulation ».

(4) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, paragraphe 2.

(5) SCHUMPETER, 1970, note 6 du chapitre 10 et note 14 du chapitre 3, p. 51. Ces deux notes font référence à des travaux différents de M.-W. HOLTROP sur la vitesse de circulation de la monnaie. Celle du chapitre 3 concerne le même article que celui cité par J.-M. KEYNES dans son Traité en note 1 du chapitre 24 : HOLTROP, 1929.

(6) SCHUMPETER, 1970, en note 13 du chapitre 3 indique que MARX fait aussi référence au Traité de 1662 de W. PETTY.

(7) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, paragraphe 3.

(8) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, paragraphe 1.c.

(9) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, paragraphe 1.c.

(10) KEYNES, 1930, chapitre 24, paragraphe 1.

(11) KEYNES, 1930, chapitre 24, paragraphe 2.

(12) SCHUMPETER, 1970, chapitre 10, paragraphe 3.

 

Cet article a également été publié en décembre 1998 en pages 479-489 du volume VIII de la revue Journal des Économistes et des Études Humaines (3 avenue Robert Schuman. 13626 Aix-en-Provence Cedex 01) ; Institut Européen des Études Humaines, Paris et Aix-en-Provence, France.

1 commentaire

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Une réponse à “MacroECONOMIE / LA PENSÉE DE SCHUMPETER : LA VITESSE DE CIRCULATION DE LA MONNAIE par Claude JAEGER

  1. Jean-Luc BAILLY

    L’absence de conclusion sur le thème central (la définition de la vitesse de circulation de la monnaie) et le fait que l’article s’achève en renvoyant le lecteur au chapitre 10 du livre de SHUMPETER, me fait m’interroger sur les objectifs poursuivis par Claude JAEGER et le sens même de son analyse.
    – A aucun moment nous n’avons de définition positive de la monnaie et il semble bien que l’on confonde en vérité la monnaie avec ses signes représentatifs.
    – Certes, la monnaie n’est pas unité de compte en soi, mais elle est néanmoins unité de compte, ni SHUMPETER ni KEYNES ne le nient. Comment peut-on concilier les deux propositions ? Il le faut pourtant si l’on veut définir le monnaie comme une masse qui serait la contrepartie de quelque chose, au demeurant, d’assez imprécis : des marchandises ou des biens.
    – On parle de masse monétaire, alors que l’on affirme que « la monnaie n’est ni un bien ni une marchandise » (p. 30). Qu’est-elle pour pouvoir être constituée en masse ?

    – En quoi consiste cette unité de monnaie qui peut servir plusieurs fois ? Ne confond-on pas le signe représentatif avec l’objet représenté ? Un dépôt bancaire peut-il être utilisé plusieurs fois ?
    – L’auteur semble négliger le fait que si l’unité de monnaie n’est pas seulement unité de compte c’est en raison de ce qu’elle est porteuse d’un pouvoir d’achat. Autrement dit, c’est parce qu’elle est attachée à un objet qui n’est pas elle-même. Autrement dit, l’unité de monnaie ne peut être définie en soi et donc indépendamment de ce à quoi elle sert : à compter et à payer.
    – Si la monnaie est pouvoir d’achat, comment un même pouvoir d’achat peut-il servir plusieurs fois ? On peut poser la question autrement : grâce à quoi un pouvoir d’achat peut-il survivre aux paiements ? Une fois que j’ai dépensé mon revenu monétaire peut-on dire que l’économie soit toujours aussi riche en monnaie ? Si la monnaie est une masse en circulation, il faut évidemment répondre par l’affirmative puisque les paiements que j’ai effectués n’ont occasionné la destruction d’aucune unité de monnaie, mais seulement des transferts d’une monnaie qui a « matériellement » servi dans les échanges (p. 33).
    – Vers la fin de l’article on voit bien le fond du problème : on raisonne dans la distinction a priori d’une « sphère réelle » distincte d’une sphère monétaire. La fameuse dichotomie mise en avant et critiquée par PATINKIN est toujours bien vivace.
    – De fait, l’absence de conclusion tendrait à montrer qu’il n’y a pas d’issue à cette discussion (j’allais écrire sur le sexe des anges) sur la masse monétaire et sa vitesse. SHUMPETER, KEYNES et JAEGER restent enfermés dans cette contradiction triviale : pour mesurer la vitesse de circulation de la monnaie, il faut attendre qu’elle soit arrêtée pendant un certain temps (ce que ne font pas les physiciens lorsqu’ils procèdent à la mesure de la vitesse d’un mobile) !
    – L’absence de solution au problème posé tient à ce que, dans la réalité, la monnaie ne circule pas dans les paiements monétaire. Dans chaque paiement il y a création et destruction simultanée d’unités de monnaie, partant on ne peut mesurer la vitesse d’un objet qui ne se déplace pas entre les agents économiques.

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