HISTOIRE / TOUJOURS PLUS VITE : EFFROI ET STUPEUR(1) par Renaud BUSENHARDT

Un mois. Il aura fallu un mois tout juste aux troupes américano-britanniques pour conquérir l’Irak, un pays de 435 000 km². Tout cela, aux yeux multiples et sur-gavés d’images du spectateur téléphage, paraît bien court, très rapide, presque soudain. Alors, de plus en plus rapides les guerres modernes ?

Il faut bien l’admettre, le XXème siècle a inventé la guerre coup de poing, dans une sorte de course au « toujours plus vite » qui peut laisser pantois. Au reste, la tactique américaine était fondée sur ce principe en Irak, et le Pentagone ne cachait pas qu’elle reposait presque entièrement sur des offensives si vives et si féroces qu’elles devaient subjuguer l’ennemi, l’enfermer dans la terreur et le saisir d’effroi.

L’idée n’est pourtant pas nouvelle : la Blitz Krieg voulue par HITLER en Europe s’appuyait déjà sur une tactique identique. Pour mémoire, il faut rappeler quelques « scores » militaires qui en leur temps ont considérablement remué les esprits : la Pologne défaite en deux semaines, les Pays-Bas en cinq jours, la Belgique en dix-huit jours et la France en six semaines (le tout concomitamment), cette même France dont GAMELIN disait quelle serait victorieuse « parce que nous sommes les plus forts » ; on appréciera la valeur toute tacticienne du commentaire…

Plus près de notre époque, on ne saurait passer à côté de la Guerre des six jours, chef-d’œuvre militaire qui vit l’armée israélienne remporter une victoire totale en moins d’une semaine. Et il faut désormais pointer un aspect forcément assez gênant du phénomène : toutes ces guerres – invasion de l’Europe, Guerre des six jours, guerre d’Irak – ont été des guerres d’agression. Quand il s’agit de défendre un territoire dans un conflit auquel on s’attend, où les forces en présence sont comparables, en général, on s’en sort nettement moins vite : la Grande Guerre a duré quatre longues années, les guerres de Corée, du Viêt-Nam, d’Afghanistan, ont pris leur temps. Et malgré sa supériorité militaire, il fallut trois bons mois au Royaume-Uni pour reprendre les Malouines aux Argentins.

En fouillant bien, toutefois, on peut trouver des semblants de guerres rapides au XIXème siècle : les campagnes napoléoniennes ont étonné, et étonnent encore, par leur vitesse d’exécution. NAPOLÉON prit souvent ses adversaires de vitesse et l’endurance des grognards de la grande Armée n’est pas une légende. Encore aujourd’hui, il serait amusant de savoir si toute une armée, avec son artillerie, serait capable de rallier Boulogne à Strasbourg en tout juste dix jours…

Là encore, puisqu’on évoque l’aspect technique, il faut en soupeser l’argument. Car le matériel a son importance. L’infanterie ne se déplace plus guerre à pied. Transports de troupes blindés, avions cargos, éléments aéroportés ont gommé les distances et donc les temps d’intervention. Un porte-avions, y compris le Charles De Gaulle est une armée à lui tout seul, et peut intervenir rapidement en tout point du globe, opposant dans des délais records une imposante force de frappe à tout adversaire. Dans le domaine aéronautique, pourtant, la vitesse a vécu. Fort du passage de l’hélice au turboréacteur, la théorie qui prévalait jusqu’à la guerre du Viêt-Nam était celle qui consistait à rechercher les appareils les plus rapides. Les avions de chasse passaient tranquillement Mach(2) 2, tutoyaient trois fois la vitesse du son. Il fallait, pensait-on, pouvoir « délivrer les munitions » (c’est le terme pudique pour dire « bombarder ») le plus rapidement possible et se mettre hors de portée des défenses adverses en un clin d’œil. Course effrénée ! On construisait des bombardiers rapides, qui réclamaient des chasseurs d’escorte capables de les suivre, donc encore plus véloces. En face, on voulait des intercepteurs démesurés. On a vu ainsi, pour l’anecdote, apparaître le paroxysme de cette lubie avec le Mig 25 et son grand frère le Mig 31 : deux réacteurs surdimensionnés développant 15 tonnes de poussée chacun, une vitesse ahurissante de Mach 3.2 en croisière, un engin de 35 mètres de long prévu pour intercepter les bombardiers américains B-1B supersoniques. Accessoirement, il fallait au monstre 38 km pour dessiner un cercle dans le ciel (joli rayon de braquage !) et il consommait une tonne de carburant à la minute. De quoi faire un petit saut dans la stratosphère, approcher, même, le domaine suborbital, mais rien de mieux… Côté américain, l’avion espion SR-71 « Blackbird » volait à Mach 3.5, mais réclamait pas moins de 11 ravitaillements en vol pour aller survoler depuis ses bases américaines, l’espace aérien moscovite… Et un ravitaillement en vol, forcément, se fait à la vitesse et à l’altitude du ravitailleur, c’est à dire plus bas, et nettement moins vite (Mach 0.8 au mieux).

Preuve que la vitesse militaire est une vertu davantage stratégique que tactique, seuls restent désormais en service le B-52 (premier vol en 1957) et l’avion espion U-2, lent mais discret. Satellites et missiles de croisières font aussi bien et tout aussi vite…

Contrairement aux apparences, les guerres se font plus vite, c’est vrai, mais avec du matériel plus lent. Ou du moins avec des équipements pour lesquels on privilégie des caractéristiques très éloignées du compteur du vitesse : on vise davantage la « furtivité » (le terme lui même est assez peu « speed » !), la résistance au feu, la capacité nocturne (les Marines auront sûrement fait la différence dans leurs combats grâce à leurs lunettes de vision nocturne…) et surtout la force de frappe et l’agilité. L’avion « tueur de chars » A-10 « Thunderbolt » est une machine blindée, lourde, qui se traîne à mach 0.8, mais qui est capable d’encaisser des tirs nourris, et qui pilonne sans pitié sa cible. Autre point significatif, le maître du champ de bataille n’est plus le chasseur bombardier tel le tristement célèbre Junker JU-87 « Stuka » qui larguait sa munition dans un piqué sinistre. Désormais, on lui préfère l’hélicoptère, très lent, mais très agile, surarmé, impitoyable…

Gagner une guerre, désormais, peut se faire en trois coups de cuiller à pot, et d’autant mieux que la main qui tient la cuiller est lourde et que la tartine qui s’en prendra « plein la gueule » est soigneusement choisie parmi les plus modestes. Pourtant, on sait depuis longtemps que les guerres ne se gagnent plus en quelques batailles rangées. Naguère, une bataille bien ficelée, une défaite bien infligée, et la guerre était finie : on traitait, on annexait, on se donnait rendez-vous pour la prochaine. Mais il faut aujourd’hui verser dans la guerre totale, aller chercher l’ennemi jusque chez lui, en détruire la réalité, casser l’adversaire. La guerre ne se fait pas, en fait, toujours plus vite. Hélas pour les populations civiles, elle se fait « toujours plus fort ». Bah, n’est-ce pas, précisément, la loi du « plus fort » que consacrent les guerres ? On n’a jamais entendu qu’elle était « la loi du plus rapide »…

 

Notes :

(1) Les deux maîtres-mots de l’administration américaine dans la guerre d’Irak.

(2) Le Mach est la mesure de vitesse du son. Mach 1 correspond à une fois la vitesse du son. Cette dernière est fluctuante selon l’altitude (et donc la pression atmosphérique) mais pour faire bref, on la situe en moyenne à approximativement 1 100 km/h. De toute façon, la vitesse des avions se compte en nœuds…

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