EDUCATION / L’UTOPIE DE CHRISTIANE ROCHEFORT, ENTRE LES VILLES TENTACULAIRES ET LA MISÈRE URBAINE DES ANNÉES SOIXANTE par Raphaël FRANGIONE

« C’est par la porte étroite de l’utopie qu’on entre dans la réalité bienfaisante« 

(André GIDE, Journal I).

On le sait, l’utopie ou bien le rêve d’un monde parfaitement heureux, peuplé d’hommes meilleurs, a toujours exercé dans l’antiquité et encore plus à l’heure actuelle une fascination et un attrait irrésistibles.

Il suffit de penser aux rêveries de PLATON (dans sa République, il rêve d’une cité puissante, homogène, capable de faire face à toute sorte de révolte), de Thomas MORE (au XVIème siècle il forge le mot « Utopia ». MORE transporte le lecteur dans l’île de l’Utopia, entièrement planifiée : toutes les villes sont bâties sur le même plan et comptent les mêmes édifices), de CAMPANELLA (« La cité du Soleil », sorte de cité dont l’économie relève d’un communisme de gestion et de production), de CABET (« Icare ») et de FOURIER (« Le Phalanstère ») pour remarquer que, chacun à sa façon, a tenté de fabriquer sa ville de cristal, un projet de cité idéale, parfaite.

Or, notre temps a connu une relève du genre utopique et le mot « utopie » s’est enrichi de plusieurs synonymes, tels que « folie » (M. FOUCAULT) et, sous la poussée de la révolte de Mai 1968, il a acquis un sens nouveau, « liberté ». Ce qui est important, c’est qu’après les années soixante, radios, journaux, féministes, poètes, philosophes, romanciers, tout le monde est heureux d’indiquer sa cité alternative.

C’est justement cette utopie-liberté que Christiane ROCHEFORT embrasse sans hésitation dans son texte Les petits enfants du siècle. Elle motive son engagement, son rapprochement des problèmes de la condition féminine, ses idées politiques et marque un tournant décisif dans sa vie de femme et parallèlement d’écrivaine « non alignée ». En fait, elle y découvre et met à nu aussi bien les incohérences que les salissures d’une société de plus en plus gouvernée par le désir et la satisfaction de consommer.

Tenant pour désastreux et donc irrécupérable son temps, c’est à dire celle de jouir plus que possible et plus vite que jamais, Christiane ROCHEFORT a répondu à la tentation, elle aussi, de rechercher un « paradis terrestre ». Elle a imaginé une sorte de ville-rurale où faire converger les mystères grands ou menus de son époque avec les structures secrètes d’une société idéale. Une ville où le côté intellectuel et celui « marchand-opératif » convergent, que ce soit la banlieue ou le centre, établissant ainsi cette unité d’habitation chère à LE CORBUSIER. Le mouvement soixante-huitard fut, en fait, sous-tendu d’un modèle utopique où toutes les idéologies, toutes les doctrines incompatibles entre elles cohabitaient, lancées dans le même combat, dans le même désir de changer le monde de fond en comble. L’objectif était de faire en sorte que la ville et la campagne deviennent des lieux actifs de vraie participation à la vie collective, sociale et culturelle.

L’utopie de Christiane ROCHEFORT, visant à la construction d’une société autre, porte principalement sur deux réalités : un autre aménagement de l’espace, et un autre système éducatif.

 

CHRISTIANE ROCHEFORT ET LA RÉALITÉ DES GRANDS ENSEMBLES

 

« (…) les déserts, ce n’est rien à côté (…) » (C. ROCHEFORT, Les petits enfants du siècle, p. 82).

 

Dans l’utopie rochefortienne, l’urbanisme constitue son point de départ contre une architecture qui impose un mode de vie, un mode de pensée et contre le pouvoir des architectes incapables de raisonner autrement qu’en termes d’avantage et de profit.

Dans Les petits enfants du siècle, Jo-Christiane fait une comparaison entre deux grands ensembles. Le premier, pauvre, petit, bâti sans règles, spontané : « On habitait dans le treizième, une sale chambre avec l’eau sur le palier… » (p. 10) ; l’autre, à Sarcelle, parfait, géométrisé, où toutes les rues sont identiques et droites, toutes les maisons sont semblables. La vie qu’on y mène est faite de rien. Toujours les mêmes personnes qui parlent des mêmes sujets : « Les bonnes femmes étaient pleines de maladies dont elles n’arrêtaient pas de parler avec les détails, spécialement dans le ventre, et tous les gens qu’elles connaissaient étaient également malades. La plupart avaient des tumeurs et on se demandait toujours si c’était cancéreux ou pas » (p. 12).

Pour Jo, la réalité des blocs a cependant quelque chose d’extraordinaire. C’est vrai que la vie dans cet endroit est hallucinatoire, mais, le soir… le silence, la paix. Comme c’était calme et paisible autour !

Si, d’un côté, Christiane ROCHEFORT semble aimer la solitude des grands ensembles, de l’autre, elle qui a vécu quelque temps à Bagnolet, a terriblement peur de l’idéologie de l’inaltérable où quartiers, classes sociales, tout est étiqueté, réglementé. Elle semble rejeter l’uniformité chère à PLATON et à Thomas MORE pour remarquer l’exigence de la pleine et totale liberté de l’individu-habitant. Et quand, à la fin du roman, Jo, devenue femme et mère d’un enfant, va habiter dans un autre bloc avec son mari Philippe, leur décision n’est pas une contradiction mais un choix entre deux modèles de communauté. Ils décident de vivre dans un quartier où domine le désordre et la variété, un quartier de l’usager, par l’usager, pour l’usager.

En quelque sorte Christiane ROCHEFORT oppose son utopie à toute une génération d’architectes qui au début des années soixante a imaginé des villes nouvelles, à la manière de boîtes horizontales et verticales, d’entonnoirs, de pyramides ouvertes, entièrement climatisées sous un dôme en matière plastique, villes se soulevant du sol, villes obliques, villes flottantes, villes transparentes, etc.…

Et la querelle avec cette foule de soi-disant architectes ne cessera pas car hier comme aujourd’hui, on a affaire à deux manières absolument différentes d’entendre l’architecture et la vie d’ensemble. Celle codifiée, destinée à l’habitant type d’une ville parfaite et harmonieuse, certainement conçue pour ceux qui aiment les extravagances et celle courante, bâtie pour mener une vie simple sans frustrations et moderne.

 

VARIANTE DE L’UTOPIE ROCHEFORTIENNE : LE SYSTÈME ÉDUCATIF

« À bas l’école-poubelle (…) » (Christiane Rochefort, Encore heureux qu’on va vers l’été, p. 179).

 

Une des préoccupations dominantes de la cité idéale rochefortienne porte sur l’exigence de mettre en place un système éducatif centré sur l’enfant/destinataire. Il y a ceux qui partagent l’idée d’une école généralisée mais sur-scolarisée et ceux qui prônent une société sans école (ILLICH).

C’est que le thème de l’école est senti comme essentiel, témoignant d’une attention suivie de la part de l’auteure vers le monde de l’enfance, vrai fondement de toute ville utopique.

Même si la vie scolaire est vue comme quelque chose qui n’a pas d’utilité pratique et immédiate – « Pourquoi on ne nous apprend pas ces trucs-là au lieu de ce qui ne sert jamais » (p. 10, encore…), dit un des enfants qui a choisi de s’évader – la fuite imprévue des enfants a mis en cause l’école comme structure et comme institution « sacrée ». En fait, Mme Bell, la maîtresse de français, débutante, est accusée d’avoir parlé clairement de la préparation inacceptable des élèves. Ce qui fait scandale ce n’est pas que la plupart des élèves manque d’imagination, c’est que la possibilité d’un fait pareil et absurde ait pu se réaliser.

Christiane ROCHEFORT insiste à maintes reprises sur la nécessité d’une culture pratique qui tienne compte des expériences vivantes, présentes et passées.  « On n’apprend rien à l’école ! » (p. 83, encore…) déclare Regina, pour qui une culture livresque aujourd’hui n’est pas proposable. Tout le reste n’est que mensonge.

Et encore, « Comment se fait-il que tant d’enfants brillants ne le soient qu’en dehors du programme ? C’est peut-être vos programmes qui ne vont pas. Et je commence à me demander si mon enfant n’apprend pas davantage depuis qu’il a quitté vos bancs » (p. 150, encore…), se demande le père d’Olivier, un autre fugitif, qui, sérieusement préoccupé, pose une question centrale de l’éducation, à savoir que l’école se modifie par rapport à l’évolution de la vie qui se développe dans les quartiers où elle est pratiquée. Une école qui ne voit plus ce qui ne marche pas est une institution myope qui a besoin de correctifs. Christiane ROCHEFORT semble en tirer des conséquences pratiques : il faut plus d’interactions et de communication. Le rétablissement d’un nouvel équilibre à l’intérieur de la famille et de la communauté locale devient indispensable, surtout dans une époque où le phénomène de la violence et de la délinquance juvénile va monter considérablement. Christiane ROCHEFORT, elle, est convaincue que la crise morale de la société est en relation avec l’affaiblissement de la figure des parents et de leur rapport avec les jeunes générations. Elle ne dit pas d’imposer un modèle parental (où est-il ?) susceptible d’orienter l’intégration dans la vie difficile des cités métropoles. Il s’agit tout simplement de dire aux jeunes de respecter les règles du jeu, leur donner des limites à observer.

La vérité est que très souvent ce sont les adultes qui ne savent pas dire la loi et nos villes empêchent l’individu de prendre ses responsabilités. Nous vivons dans un système où l’architecture est de plus en plus démente et les mètres carrés de plus en plus réduits, ce qui fait que nos enfants ne sont plus supportés dans les logements et leurs parents sont « contents » de s’en débarrasser. C’est pourquoi l’urbanisation croissante de nos villes devrait être mise en relation étroite avec le plan de décentralisation du système éducatif et formatif pour la construction d’une école qui soit plus efficace, plus exigeante quant aux savoirs, plus innovante quant aux stratégies et qui progresse en parfaite harmonie avec le territoire.

Aujourd’hui les problèmes liés à la concentration excessive et parfois sauvage de la population dans les agglomérations urbaines touche non seulement aux grandes villes métropolitaines déjà suffoquées par le béton et le désordre, mais aussi aux saines petites villes de province où la vie d’ensemble est encore possible.

Cependant la fuite-évasion que Christiane ROCHEFORT a racontée dans son texte invite tous à une réflexion aussi sérieuse que profonde sur la relation existant entre la ville en tant que communauté oppressive et l’enfant en tant que futur habitant pour qui tout acte de jouissance est prohibé.

Il est évident que la « nouvelle » relation se construit non pas exclusivement sur la restauration de l’autorité mais sur le dialogue et le sentiment de respect individuel.

D’ailleurs, c’est là le message global de Christiane ROCHEFORT. Elle nous invite à nous opposer à toute forme d’oppression. Son droit de hurler et d’invoquer l’appel à l' »anormalité » comme la seule chance possible de vivre sa vie authentiquement dans un monde qui ne l’est pas est aussi notre credo, porté par la conviction que c’est dans le domaine de l’éducation qu’il faut mesurer l’ampleur du travail à accomplir afin d’éviter la reproduction à l’infini de citoyens dociles et « asexués ».

Remarque :

Les chiffres entre parenthèse renvoient à la pagination du texte dont l’édition est celle du Livre de poche, Paris, 1961, pour ce qui concerne Les petits enfants du siècle et du Livre de poche, Paris, 1975, pour Encore heureux qu’on va vers l’été.

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