PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… L’Hypothèse cinéma : petit traité de transmission du cinéma à l’école et ailleurs d’Alain BERGALA, éd. Cahiers du cinéma, Paris, 2002 par Aurélio SAVINI

« Le cinéma, c’est le définitif par hasard » (Jean-Luc GODARD)

Ce livre a pour ambition de poser les bases d’une véritable sensibilisation à l’art cinématographique. Il apparaît aussi comme la « doctrine » des fameuses classes à PAC (Projet Artistique et Culturel ; cf. « Point de vue » de Papiers Universitaires n° 14 : « Comment apprendre le plaisir du cinéma ? ») qui devaient bousculer les méthodes traditionnelles de l’apprentissage de l’art à l’école. La partie la plus stimulante de l’ouvrage est bien cette imprégnation « artistique » conjuguée au passage à l’acte que permettent les nouveaux outils numériques.

Il s’agit de s’initier à la matière-cinéma et pas seulement au « contenu » où l’art n’est qu’un support : « L’école reste majoritairement bien-pensante : elle montre volontiers des films, même artistiquement nuls ou inexistants, pour peu qu’ils abordent avec une certaine générosité quelque grand sujet dont on pourra débattre ensuite avec les élèves« . La critique télévisuelle traditionnelle « civique » n’est pas épargnée : « On fait plus pour l’enfant en lui montrant un plan de Kiarostami qu’en démontant pendant deux heures je ne sais quelle soupe télévisuelle« . Ce qui doit être organisé, c’est une fréquentation des œuvres, par exemple avec une cassette ou un DVD contenant des extraits de films sur un thème que l’enseignant et l’intervenant partenaire pourront librement utiliser, mais aussi par une pédagogie de fragments mis en rapport « où ce n’est plus le discours qui porte le savoir » mais la pensée née de l’observation patiente et minutieuse de ces extraits de films mis en rapport ; la possibilité de créer une « dévédéthèque de classe » rassemblant des films de tous les univers cinématographiques du monde doit permettre de faire l’expérience de l’altérité, de quelque chose de très différent ; enfin, la mise en œuvre d’une « analyse de création » pourrait mettre en valeur les différents éléments de l’acte cinématographique, essentiellement au niveau de la mise en scène. Ici, Alain BERGALA propose des exemples précis ou plutôt des expériences qui peuvent susciter l’intérêt des élèves dans la compréhension des véritables enjeux des effets audiovisuels.

C’est certainement la partie la plus intéressante du livre. L’auteur arrive à synthétiser ses années d’expérience de critique / réalisateur / enseignant par quelques formules et citations judicieuses qu’on aimerait rencontrer plus souvent dans le monde scolaire : « La formule célèbre du jeune Godard reste toujours belle et très valable : « le cinéma, c’est le définitif par hasard« . Le hasard, c’est tout ce qui dans un plan, même le plus concerté, échappe à la maîtrise et n’a lieu qu’une fois, au moment précis de cette prise : cet animal ou ce passant qui traverse le champ, la forme de ce nuage au moment où la caméra a tourné, cette intonation fugitive incontrôlée de l’acteur. Le cinéma est aussi, à certains moments, une activité « réflexe ». Être un bon cinéaste, c’est avoir des bons réflexes, c’est prendre la bonne décision au bon moment, qui tient parfois dans une fraction de seconde, même si on ne sait pas exactement pourquoi« . Il faut également privilégier des exercices courts qui questionnent par exemple le rapport « espace réel / espace filmé » ou laisser prendre la mesure d’un raccord entre deux plans par chaque élève plutôt que de tout miser sur un grand film collectif que personne n’aura fait : laisser un temps à la création individuelle et un temps à la création collective.

Moi-même enseignant / critique / réalisateur, je me reconnais pleinement dans toutes ces pages, pas seulement en tant qu’ex-étudiant d’Alain BERGALA et auditeur de ses nombreuses interventions dans les salles de cinéma, mais par mon activité professionnelle depuis une dizaine d’années. Que cette approche du cinéma ait pu accéder au plus haut niveau du gouvernement (Alain BERGALA a été le conseiller cinéma de Jack LANG au Ministère de l’Éducation nationale) reste un bien précieux malgré des résistances corporatistes ou l’interrogation de certains universitaires.

Cependant, on ne peut passer sous silence la mise en œuvre administrative parfois catastrophique du « plan de 5 ans pour les arts à l’école » censé appliquer sur le terrain cette réflexion. La liste des « ratés » est plutôt longue :

– Le statut réel des intervenants reste flou (contrats et délais de paiement aléatoires ; la convention de l’animation socioculturelle ne pourrait-elle devenir un référent efficace ?).

– Les difficultés d’insertion des ex-étudiants en cinéma, que la réforme aurait dû favoriser, demeurent.

– Des crédits ne sont pas au rendez-vous (l’enseignant doit souvent « aller chercher » la moitié du budget).

– Le matériel spécifique audiovisuel n’existe pas : que voulez-vous faire avec 530 € pour le « petit matériel » ? Le soutien des CDDP ? Mais quelle est leur disponibilité réelle ?

– Que faire avec 16 heures d’intervention quand on connaît le temps qui doit être consacré à l’apprentissage du matériel ?

– L’effet de bascule des crédits qui consiste à dépouiller les Ateliers Artistiques pour habiller les classes à PAC…

– L’insuffisante formation et information des enseignants.

En fait, il existe une grande disparité entre académies et régions. Cela tient parfois à la personnalité ou à l’efficacité du responsable à la DRAC ou au Rectorat ; à la politique du Conseil régional et du Conseil général en la matière ; à l’existence d’une association-relais disposant d’un matériel itinérant et de ressources pédagogiques ; à la proximité d’une cinémathèque avec son service éducatif.

A suivre (bis).

Pour en savoir plus :

Les Cahiers du CIRCAV n° 10, « Images et pédagogie », Lille, 1988, 406 p.

La Revue Documentaire n° 13, « La Formation du regard », Paris, 1997, 167 p.

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