PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… La Haine de la famille de Catherine CUSSET, Folio n°3725 par Anne BERTONI

« Ce jour-là, j’ai compris quelque chose sur les mères et les filles, parce qu’elles souffrent dans cette chair qu’elles ont mise au monde et haïssent en même temps leurs filles de tenter l’aventure qu’elles-mêmes n’ont pas su risquer » (ibid., p. 177).

 

La provocation du titre est parlante, sa violence saute aux yeux comme un coup de poing. La famille est ce que l’on veut synonyme de foyer, de douceur et Catherine CUSSET annonce d’emblée qu’elle en fait un lieu de tension, de différends et de peine.

Alors on achète le livre, sans doute poussée par une petite atteinte de voyeurisme puisqu’un tel préambule renvoie inévitablement à une part autobiographique chez son auteur. On se dit : « Par quel malencontreux hasard peut-on exprimer un tel rejet des personnes auxquelles on ressemble pourtant le plus ?« .

Ce qui suit, à savoir la lecture de l’œuvre, est très rapide ; on n’y satisfait à aucun moment son goût de la sensiblerie ou de la complaisance qu’ont certaines fausses victimes à fustiger le reste du monde de leurs propres travers. Non, ce que Catherine CUSSET donne à voir ici est bien une large fresque de son entourage proche mais elle réussit le rare pari de savoir se montrer équitable avec chacun d’entre eux, extirpant le meilleur d’individus qui ne paraissent pourtant pas sympathiques d’emblée.

Ainsi, le personnage du père (auquel elle consacre le premier chapitre du livre) s’immisce d’abord comme un homme bougon, maniaque des moindres contingences matérielles, torturant sans répit la mère de famille. Au moment où le lecteur le voue aux gémonies en souhaitant ne jamais rencontrer un tel être, Catherine CUSSET le dépeint dans ce qu’il a de meilleur (fin du chapitre), en père aimant, attentif mais pas étouffant, ni indiscret. Le paradoxe du titre est ainsi « filé » dans toutes les pages du livre.

« Quand Anne s’évanouit au lycée avant une piqûre et qu’on l’envoie aux urgences parce qu’elle ne reprend pas conscience, il arrive à toute allure du bureau et suit l’ambulance jusqu’à l’hôpital. Lorsque j’ai mon accident de vélo à quinze ans, il rentre du bureau pour me conduire chez le docteur » (ibid., p. 39).

La trame narrative est captivante, sans doute grâce à l’écriture incisive de cette jeune femme, et l’ensemble demeure de toutes les manières intéressant pour son analyse du phénomène d’hérédité. Pour le style, c’est un hommage incontestable à Marguerite DURAS, en moins épuré peut-être avec un aspect plus chaleureux dans le choix du vocabulaire ou la structure syntaxique.

En effet, que conservons-nous de ceux qui nous donnent vie, dans quelle mesure leur ressemble-t-on, mais surtout, quelle part de leur fardeau affectif les enfants héritent-ils de leurs parents ? A travers un témoignage personnel, Catherine CUSSET explique implicitement qu’il reste peu de part au hasard dans ce qui fonde notre personnalité, ou en tous les cas, nos attitudes spontanées. Si la représentation paternelle est en partie épargnée par ce vitriol, la relation mère-fille-sœur n’évite aucun tabou, ni compromis. Il est d’ailleurs assez patent que les figures masculines (le père, les frères) tiennent un second rôle, plus sain, pourrait-on dire.

Donc, par la trame personnelle de la grand-mère qui échappe de justesse à une rafle pendant la Seconde Guerre Mondiale, c’est Elvire (la mère de l’auteur) qui véhiculera jusqu’à la mort de l’aïeule le poids d’une culpabilité impossible, celle d’une petite fille qui ne peut rien faire pour empêcher la milice d’emmener sa mère. Bien que l’épisode connaisse une fin heureuse, elle ne se départira jamais de son incapacité à sauter à la gorge de ces monstres. Si la suite de l’histoire familiale érige la grand-mère en héroïne, on oublie de préciser à sa fille qu’elle n’a pas à s’en vouloir, qu’elle n’aurait rien pu faire contre cette arrestation et qu’il faut simplement être heureux d’être en vie.

Du coup, toute l’existence de « maman » est fondée sur le « toujours-mieux » ; comment faire pour parvenir à dépasser le modèle de cette mère-modèle, brillante et érudite à souhait ? Il est aisé de comprendre que les petits-enfants subiront la même pression, moins dévastatrice, il va sans dire mais rongeuse de vie. Tout de même.

« Quand Elvire vient lui dire bonjour, le lendemain matin, elle lui fait grise mine : « Tu avais dit que tu passerais ; je t’ai attendue pendant une heure : ne fais pas de promesses si c’est pour ne pas les tenir ». » (ibid., p. 296).

Ce livre est très riche et on s’égarerait à vouloir en synthétiser l’essentiel. Le rapport entre aînés et cadets, les secrets si lourds et mal partagés, la violence des réponses parentales alors que l’enfant attend à ce moment précis soutien et réconfort et plus tard, les vies d’adulte qui préfigurent la lutte constante pour échapper à un schéma trop limité, avec plus ou moins de réussite, tout y est.

Il ne faut pas croire que l’ensemble est sordide et que l’auteur passe son temps à régler ses comptes ; le mot équité revient. Elle fait également la part belle aux souvenirs de vacances (à Ploumor, en Bretagne) aux petits instants magiques passés dans une voiture avec un père disponible, une complicité retrouvée avec une sœur éloignée…

Catherine CUSSET raconte une histoire, sans aucun doute en grande partie sienne. Elle évite l’indiscrétion comme les trop grandes généralités. En revanche, ce qui reste est sans aucun doute que, s’il n’existe pas de hasard dans ce qui tisse les liens des familles, chacune d’entre elles possède l’explication de son fonctionnement, un peu à la manière des sociétés tribales qui cohabitent sans observer pourtant les mêmes rites. L’auteur fait acte, finalement, d’anthropologie.

« Celle sur qui il faudra compter, alors ce sera Elvire, qui déjà ne vit plus que par rapport à sa mère, par rapport à la maladie de sa mère » (ibid., p. 327).

 

Poster un commentaire

Classé dans PAR HASARD ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s