SOCIOLOGIE / SIMPLE COMME « BONJOUR » ? VOIRE ! par Jean-Marc REMY

« La plupart des dialogues sont fondés sur un arrangement : « Je te crois si tu me crois » ! » (R. SABATIER).

– « Comment ça va ? »

– « Bien, à moins que tu veuilles que je t’en parle« .

Cette façon malicieuse d’accueillir les salutations d’un ami (pratiquée dans certains pays d’Amérique latine) fait entrevoir la complexité de toute relation de communication… même à ce niveau de la « scène sociale primitive » que constituent les relations interpersonnelles quotidiennes.

On connaît le modèle canonique, proposé en 1948 par l’ingénieur américain SHANNON, selon lequel la communication serait la transmission d’une information d’un émetteur A à un récepteur B par le biais d’un canal C. Simple affaire de « codage » appelant des solutions techniques (le téléphone pour notre ingénieur qui travaillait à l’époque pour la firme Bell). Ce schéma a été décliné dans le registre de la communication de masse sous le couvert d’une théorie dite de « l’effet hypodermique ». Selon cette dernière, les médias injecteraient directement, telle une seringue, des idées et des attitudes à des individus atomisés et vulnérables. Certains managers – se gargarisant de « communication organisationnelle » – entretiennent toujours ce mythe fondé sur plusieurs illusions.

La première consiste à penser qu’il est facile de communiquer puisqu’il suffit d’énoncer un message (or, la communication est le plus souvent ambiguë). La seconde suppose que dès lors que l’on est parvenu à expliciter ce message, il est évident qu’il sera compris par le récepteur de la même manière que par l’émetteur (or, le récepteur n’est ni neutre ni passif). Dernière illusion majeure : « communiquer », ce n’est pas seulement « informer » (les enjeux implicites sont multiples… y compris – on le verra – sur la qualité du « vivre ensemble »).

 

J’VEUX DIRE…

 

L’une des particularités de la communication humaine est d’être sensible à la flexibilité du langage.

Ainsi lorsqu’un ami vous aborde au comptoir d’un café avec un lapidaire « Fait soif ! » vous comprenez aussitôt qu’il sollicite un coup à boire… L’ordinateur le mieux doté ne saurait interpréter une telle phrase. Cette labilité peut parfois nourrir les connivences mais elle contribue dans d’autres cas à rendre la communication fortement ambiguë. L’étude des conversations courantes montre que les formules employées sont souvent embrouillées, les termes imprécis (« J’veux dire… »). Par ailleurs, les mots que nous employons sont souvent porteurs d’une multiplicité de sens que seuls le contexte ou la maîtrise d’informations implicites permettent d’élucider (l’expression « J’ai les boules » sera entendue différemment prononcée par un joueur de pétanque… ou par un lycéen sortant d’une épreuve du bac). Cela suppose que le récepteur partage les informations ou les représentations nécessaires à l’interprétation de l’énoncé… et qu’il opère la bonne sélection de données. Opération plus complexe qu’il y paraît selon Dan SPERBER qui la rattache à la notion de rendement : un énoncé est pertinent lorsque les effets qu’il produit suffisent à équilibrer les efforts nécessaires à son interprétation (autre version – coûts / bénéfices – des « frais de la conversation » !). C’est ainsi qu’un malentendu peu naître d’une divergence entre les informations dont disposent les interlocuteurs, en témoigne l’exemple ci-dessous, supposé être la transcription d’une conversation radio (diffusé sur Internet : cf. Sciences Humaines, décembre 1999) :

« – Américains : Veuillez vous dérouter de 14 degrés Nord pour éviter une collision. A vous.

– Canadiens : Veuillez plutôt vous dérouter de 15 degrés sud pour éviter une collision. A vous.

– Américains : Ici le capitaine d’un navire des forces navales américaine. Je répète : veuillez modifier votre course. A vous.

– Canadiens : Non, veuillez vous dérouter je vous prie.

– Américains : Ici le porte-avions USS Lincoln, le deuxième navire en importance de la flotte navale des États-Unis d’Amérique. Nous sommes accompagnés par trois destroyers. Je vous demande de vous dévier de votre route de 15 degrés Nord ou des mesures contraignantes vont être prises pour assurer la sécurité de notre navire. A vous.

– Canadiens : Ici, c’est un phare« …

On ne parlera ici de malentendu que si l’omission initiale des Canadiens (qui ne donnent pas l’information pertinente) est involontaire… Dans le cas contraire, il s’agira de manipulation. Ce qui suggère un autre « travers » de la communication particulièrement étudié par la sociologie des médias.

 

AFFIRMATIF, MON COMMANDANT !

 

Le pouvoir d’influence des moyens de communication de masse est classiquement illustré par le souvenir de la panique engendrée en 1938 à la suite d’une émission radiophonique orchestrée par Orson WELLS, laquelle décrivait – dans les conditions du « direct » – l’invasion des États-Unis par les martiens… Depuis les premières études de LAZARSFELD, on a appris à relativiser cette influence. Le modèle dit « à deux temps » (two-step flow) nuance l’effet « hypodermique » en montrant que l’influence des médias est plus complexe.

L’exposition aux médias n’est pas uniforme : chacun prête une attention sélective aux messages diffusés en fonction de ses contraintes, ses centres d’intérêt (un électeur communiste, par exemple, prêtera peu d’attention à une interview d’Edouard BALLADUR). Les messages sont réévalués en fonction des différents paysages mentaux (« paradigmes » pour Edgar MORIN). Et surtout, l’impact dépend des relations interpersonnelles : LAZARSFELD souligne le rôle des groupes de références et des leaders d’opinion proches du récepteur. Les études de E. KATZ montrent même que ce dernier s’emploie souvent à réinterpréter le contenu des médias en fonction de ses ressources culturelles (c’est ainsi que le feuilleton « Dallas » était perçu différemment aux États-Unis ou en Israël par des communautés différentes : arabes, juives russes, juives marocaines…).

Le « code culturel », considéré par les ethnométhodologues comme une « compétence de communication » conditionne également les échanges interindividuels. GUMPERZ montre, par exemple, que l’incompréhension entre les clients d’un restaurant britannique et les serveuses indiennes (perçues par ceux-là comme revêches et peu coopératives) tiennent à des habitudes intonatives différentes : lorsqu’elles posaient une question aux clients, elles utilisaient une intonation descendante (signe de l’interrogation dans leur culture) alors qu’une telle intonation a une valeur affirmative en anglais. L’intonation (cf. le  parler « raide » de la gens militaire : « Affirmatif, mon commandant !« ), l’accent, le style argumentatif sont autant d’indices dont se saisissent des locuteurs-auditeurs appartenant à une même culture pour cadrer l’interaction. Ainsi dans une soutenance de thèse, la part d’implicite que recèlent les questions du jury est tout aussi décisive : un changement d’intonation peut indiquer le glissement d’une discussion officielle à un échange informel… Au-delà des codes verbaux, d’autres aspects de l’interaction doivent être pris en compte : postures, gestes, regards, distances, fonctionnement des tours de paroles. La « bonne distance » à adopter vis-à-vis de son interlocuteur sera par exemple du simple au double selon que les partenaires en présence sont anglo-saxons ou cubains. Seule la prise en compte de ces « évidences invisibles », expression de la relativité culturelle de nos comportements communicatifs, peut permettre de contrecarrer un ethnocentrisme souvent spontané.

 

AVEZ-VOUS L’HEURE, MADEMOISELLE ?

 

Mais le « rapport de places » qui structure la conversation n’est pas seulement le produit d’un arbitraire culturel : il peut aussi conditionner la nature de la relation entre les interlocuteurs et participer de l’identité sociale de chacun. Car, comme le souligne Pierre BOURDIEU, « Un comportement communicatif s’inscrit dans un jeu social nécessairement porteur d’enjeux » (Ce que parler veut dire, 1982).

(Retour au comptoir du café…) Si, par exemple, un homme s’approche d’une jeune femme solitaire pour lui demander « Avez-vous l’heure ?« , on comprend bien que la demande d’information recouvre d’autres enjeux implicites… Ici le rapport social reste à construire (et nous n’en saurons pas plus !), ailleurs il peut être un préalable au contact : si je vais, par exemple, chez un médecin, la place et l’identité situationnelle de chacun sont clairement définies. C’est pourquoi la nudité et le toucher vont être considérés comme normaux alors qu’ils ne le serait pas dans d’autres circonstances.

 

JE VOUS EN PRIE !

 

Au delà de ces jeux de position, c’est toute une « représentation de soi » qui est en cause : Erving GOFFMAN (Les rites d’interaction, 1967) a mis à jour les enjeux symboliques de ces échanges ritualisés. Au travers de subtiles stratégies – décrites par le sociologue avec les ressources du vocabulaire théâtral – il s’agit de « garder la face » dans des interactions qui constituent toujours une menace pour l’identité. Les banalités d’usage (« Quel temps !« ), les situations d’embarras (« Je vous en prie !« ) : GOFFMAN voit du sens là où nous n’en voyons guère. D’échanges confirmatifs en échanges réparateurs, les ressources de la communication informelle sont mobilisées à chaque instant pour « rendre la société possible » entre des individus incertains qui peuvent à tout moment passer de la coopération au conflit. Et ces dispositions interactionnelles valent – selon lui – au-delà des différences culturelles : « Les hommes sont partout semblables« .

 

ÇA SE DISCUTE

 

On voit par là que la communication, au cœur de toute vie commune, relève d’un besoin vital de « reliance ». On la distinguera donc d’une simple transmission d’information qui est une relation technique, descendante et banalement manipulatoire.

Quand celle-ci court du sujet à l’objet, celle-là entrelace le sujet au sujet. A la limite, comme le propose WINKIN dans son Anthropologie de la communication, la communication est coextensive à la culture, une culture en acte que le chercheur propose d’étudier sur de « petits terrains » telle la terrasse de café, le salon familial, la cour de récréation (Cf. le travail de Natacha ADAM qui s’est glissée pendant un an dans une école primaire multiculturelle de Liège pour concevoir son ouvrage Comment le racisme vient aux enfants en 1997)…

Mais cette vision élargie de la communication – dont D. WOLTON rappelle qu’elle constitue la valeur occidentale par excellence depuis le XVIème siècle – ne risque-t-elle pas de servir une certaine idéologie contemporaine de la « transparence » prétexte à une communication généralisée brouillant les repères tout en faisant sauter les barrières entre les hommes ? Déjà, on s’aperçoit des dégâts que peuvent causer les flux d’informations médiatiques où se succèdent le divertissement et l’horreur, la réalité et la fiction… La vogue des études et des professions de la communication – bientôt considérée par les dirigeants économiques autant que politiques comme la « panacée » universelle – participe de son côté à un mirage où l’utilisation des symboles serait enfin accessible à la manipulation.

Certains redoutent – dans un autre registre – les invitations renouvelées à céder à la chaleur du « lien » dans l’ordre communautaire, festif… voire pédagogique. C’est ici qu’une certaine défense de l' »information » – donnée objective, réfutable (un théorème de géométrie, par exemple) opposée à la « communication » jouant sur les sentiments plus que sur les connaissances (une publicité électorale, par exemple) – trouve toute sa légitimité (Daniel BOUGNOUX, La communication contre l’information, 1996). On en trouve des échos dans le domaine de l’école où Philippe MÉRIEU lui-même (pourtant peu suspect de privilégier les savoirs au détriment de la relation à l’élève) reconnaît que le formateur doit parfois faire son deuil d’un certain goût pour une qualité relationnelle qui l’amènerait à abdiquer ses responsabilités d’éducateur : « Lorsque l’affectif prend le pas sur le cognitif, la communication n’est plus pédagogique« .

Entre informer et communiquer, entre le déversement unilatéral de données « froides » et le délire de la communication proliférante il importe qu’une place soit faite – dans l’espace privé comme dans le domaine public à « l’argumentation ».

C’est la thèse de Philippe BRETON (L’argumentation dans la communication, 1996) qui entend dégager l’argumentation de sa simple dimension rhétorique pour en faire un instrument de démocratie. Prenant ses distances avec la tradition rationaliste (« Ce que l’on peut discuter est forcément faux« , écrivait DESCARTES), il propose de réhabiliter la discussion argumentée contre les « pathologies de la communication ». Notre Education nationale aurait-elle entendu le message qui introduit le « débat argumenté » comme instrument pédagogique privilégié dans ce nouvel espace de citoyenneté qu’est l’Education Civique Juridique et Sociale au Lycée ?

La Rédaction de Papiers Universitaires tient à signaler la parution d’un dossier fort intéressant, coordonné par Patrick CHAMPAGNE et Dominique MARCHETTI, sociologues, visant à cerner les différentes formes de contraintes économiques qui pèsent sur les pratiques journalistiques au sein de différents médias, éclairant de ce fait les relations existant entre le domaine de l’économie et celui de la communication (notamment du phénomène de la « médiation ») et de l’information : « Le journalisme et l’économie », Actes de la recherche en sciences sociales, n°131-132, mars 2000, Seuil, 142 p., 98 F (14,94 euros). Notons que le fondement théorique principal de ce dossier est L’Emprise du journalisme de Pierre BOURDIEU, centrant ainsi le débat sur la question de l’autonomie de la profession d’une part, et, d’autre part, de la proximité des journalistes avec les intellectuels, les chercheurs : il s’agit là aussi de discuter du lien entre « communication » (journalistique) et « information » (scientifique)…

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