SOCIOLOGIE / QUE SAVOIR ? VIVE LA CRISE (DE LA SOCIOLOGIE) ! par Jean-Marc REMY

« Je suis parfaitement conscient aussi bien du passé que de la situation présente de l’Empire. Sans vouloir blesser personne, je prétends connaître la question mieux que n’importe lequel d’entre vous (…) la psychohistoire, qui peut prédire la chute de l’Empire, peut également prévoir ce que seront les âges de barbarie qui suivront… » (déclaration de Hari SELDON in Fondation de Isaac Asimov).

La psychohistoire d’aujourd’hui (disons la sociologie…) ne saurait, sans se déconsidérer d’avantage, se risquer à de telles conjectures. Au vrai, plus on « connaît la question », plus on se fait modeste : on a renoncé depuis longtemps aux grandes fresques historiques (des « trois âges » d’Auguste COMTE…) pour s’attacher aux « interstices » du social (à la « mise en scène de la vie quotidienne » d’Ervin GOFFMAN). Mais la matière sociale semble devoir échapper à la traque du chercheur à mesure que celui-ci développe de nouveaux instruments de mesure, propose de nouvelles grilles d’analyse, investit de nouveaux terrains… Au moment même où le savoir sociologique s’institutionnalise, d’un coté, se banalise, de l’autre, il semble comme « frappé d’infirmité » (cf. BUSINO, Critique des savoirs sociologiques). On parle d’une crise de la sociologie…

Sa scientificité est contestée de l’extérieur par les tenants des sciences dures et invalidée de l’intérieur par une pluralité non cumulative. Sa prétention à rendre compte des conduites humaines est sévèrement jugée par la philosophie voire moquée par la tradition littéraire.

Faut-il s’affliger de cette incapacité prédictive : n’est elle pas le propre des sciences sociales ? Faut-il déplorer cette impuissance à mettre en ordre le social ? N’est-ce pas la condition de notre souveraineté ? Et si paradoxalement les sciences sociales en mettant à jour les arcanes de la vie en société ne participaient elles-mêmes à l’indétermination croissante du social, marque de la modernité…

L’Encyclopedia Galactica du roman d’anticipation Fondation définissait la psychohistoire comme la « branche des mathématiques qui traite des réactions des ensembles humains en face de phénomènes sociaux et économiques constants« . Pareillement, les sociologues ont fermement cru pendant longtemps que le monde était totalement explicable, en dépit de son hétérogénéité apparente, pourvu que l’on applique à l’étude des sociétés les mêmes modèles cognitifs que ceux utilisés par la science.

La physique, « reine des sciences » pour PARETO, a longtemps servi de paradigme dominant. Au-delà de certains emprunts métaphoriques (la « mécanique » sociale) ou conceptuels (la notion de « position » sociale par exemple, basée sur un système de coordonnées quasi-géométrique), c’est la conviction que la société est un système de forces en équilibre, qu’il existe une pesanteur sociale semblable à la pesanteur physique. Mais la loi de l’attraction se révèle bien peu universelle dans l’espace social : si la fameuse pomme de NEWTON tombe selon une trajectoire parfaitement prévisible et reproductible, il s’en faut de beaucoup que les trajectoires sociales répondent aux mêmes schémas prédictifs. Alors, on parle de « réussite paradoxale » pour expliquer que, malgré tout, certains enfants d’origine populaire peuvent connaître une ascension sociale que rien n’annonçait, on mâtine certaines conclusions en se parant du langage des « probabilités »… Et si la musique des sphères est immuable, la physique sociale ne pouvait rendre compte des problèmes posés par la métamorphose des ensembles humains. De même, si les pommes tombent sans intention de tomber, l’homme lui a des objectifs, il fait des projets…

La biologie offrait alors un support plus riche pour penser le social en termes organicistes en intégrant les notion de circularité et d’évolution. La société ayant, comme tout organisme vivant, une finalité prépondérante : survivre et croître. Tout en se démarquant des versions les plus systématiques (SPENCER), DURKHEIM n’a pas échappé aux enchantements de ces approches mécanistes et organicistes, ouvrant la voie à un « fonctionnalisme » essentiellement conservateur pour qui chaque institution sociale avait un rôle précis dans un ensemble finalisé. PARSONS représente le couronnement de cette tentative de formalisation du « Social system » : sa description, qui se voulait exhaustive, des différents emboîtements du social et de ses articulations a constitué jusqu’à une période récente le paradigme dominant de la sociologie. Elle supposait un appareillage mathématique et statistique imposant qui accréditait la discipline… tout en l’exposant à une « quantophrénie » vite dénoncée dans ses propres rangs (cf. le regard cruel que SOROKIN portait sur ses pairs dès 1956), et à des simplifications irréalistes.

 

LA PLACE DU DÉSORDRE

 

Il fallait bien faire sa place au « désordre » dont témoignent chaque jour qui passe les œuvres humaines. R. BOUDON reconnaît que la seule attitude scientifique respectueuse du réel consiste à dire : « On ne peut pas prédire« . « Imaginons, disait SIMMEL, un homme qui a eu une enfance épouvantable. Deux voies s’ouvrent à lui par la suite. Il peut soit essayer de se venger en étant méchant et insupportable avec tout le monde soit au contraire devenir généreux« . Il est toujours possible de fournir des explications a posteriori mais il serait absurde d’essayer de prévoir a priori ce qui va se passer. C’est que les hommes ne sont pas seulement animés par des mobiles « logiques » : la recherche du maximum de satisfaction par exemple (seul horizon anthropologique de l’économiste et des tenants de la « théorie des choix rationnels »). PARETO avait d’ailleurs établi que l’objet de la sociologie résidait dans le domaine des « actions non logiques ». Cette impureté des actions de l’homme historique tient d’abord au fait que l’homme n’a pas l’éternité devant lui pour répertorier et combiner les implications de ses décisions, en ce sens toute décision est « politique » pour J.-C. PASSERON (Le raisonnement sociologique). Par ailleurs, un système formel ne peut rendre compte des hiérarchies de préférence qui tiennent à des influences culturelles ou intégrer des éléments volatils et par définition « incontrôlables » (comme l’intuition, la violence instinctive…) qui nourrissent des stratégies parfois opaques aux acteurs eux-mêmes (« C’est dans ma nature ! » dira le scorpion à la grenouille – qui veut bien le transporter sur la rivière – au moment de lui administrer une piqûre fatale pour l’un comme pour l’autre… une psychanalyse, peut-être ?!).

S’il ne peut plus prévoir, déduire, le sociologue peut encore « interpréter », comprendre. Et c’est toute la fortune d’un versant contemporain de la discipline marqué par les apports de WEBER ou de SIMMEL. Se gardant de la tentation déterministe, ils ont ramené leurs ambitions à tâcher de saisir les multiples « raisons » des acteurs et d’imaginer les implications de leurs possibles choix. Cela ne signifie nullement renoncer à une démarche scientifique. D’autres outils que la simple méthode « hypothético-déductive » ont pu être mobilisés : la stylisation « idéal-typique » de WEBER, l’analyse stratégique, la simulation… et la prise en compte des données contextuelles propre aux sciences historiques. Il s’agit toujours de rendre intelligibles des phénomènes qui ne le sont pas immédiatement. Mais la preuve ici est une question de plus ou moins, non de tout ou rien, et il faut se défaire de l’idée que « la vérité est unique ». R. BOUDON (L’art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses) produit de nombreux exemples de « vérité multiple ». Il accrédite ainsi l’explication fameuse que Max WEBER avance du paradoxe de la religiosité d’un pays « neuf » comme les États-Unis (explication « fonctionnelle » fondée sur l’analyse comparative du contexte socio-économique américain avec celui de la vieille Europe : la nécessité de se donner des « signes de confiance » pour passer des contrats d’affaire), mais celle-ci n’invalide nullement les approches « génétiques » du même phénomène (dimension historique du phénomène apparaissant dès la colonisation anglaise) : les deux sont également « vraies » tout en constituant des « points de vue » distincts !

Mais le déploiement de multiples registres d’explication rend difficilement cumulatifs les acquis des uns et des autres faisant apparaître la tâche comme « interminable » et toujours provisoire : cela peut justifier son constant renouvellement (WEBER : « Il y a des sciences auxquelles il a été donné de rester éternellement jeunes« ). Cela peut aussi lui attirer des suspicions. Celle des « vrais » scientifiques (tenant de la « vérité unique ») d’un coté, mais aussi celle du philosophe qui s’en prend volontiers aux cotés spécieux des raisonnements du sociologue, à la fragilité de ses constructions théoriques. « A quoi bon !« , dira-t-on d’une discipline à la fois si austère et si improductive ? Car de son coté, la littérature lui voue une aversion tenace : STENDHAL, FLAUBERT ou Thomas MANN n’auront que dédain pour cette « science infirme« . Ils revendiquent pour les seuls artistes le privilège de dire le « sens » du monde et contestent son ambition de donner à la société moderne – par des moyens « rationnels » – les orientations ultimes (cf. LEPENIES, Les trois cultures). Et il faut bien convenir que Bouvard et Pécuchet ou aujourd’hui les Particules élémentaires nous en disent plus sur le cours des choses et la vie des gens que nos besogneux experts en « sciences sociales » ! C’est sans doute pourquoi SIMMEL, par exemple, finira par mettre au rancart la raison pour élaborer une théorie de la connaissance faisant toute sa part au sentir et à l’intuition.

 

DES CHOSES CACHÉES…

 

Il faut donc se réjouir que nos contemporains « psychohistoriens » ne puisse parvenir à leurs fins : les visées technocratiques des premiers sociologues – dans la mouvance saint-simonienne – auguraient de lendemains totalitaires (façon Big brother). Et la déconvenue de nos experts donne la mesure de l’incommensurabilité humaine, c’est-à-dire de notre souveraineté en dernière instance.

Il est pourtant un usage des sciences humaines qui peut ouvrir des espaces de liberté. C’était l’espoir d’un Pierre BOURDIEU par exemple… Quand la pleine conscience des contraintes sociales qui pèsent sur nous permet d’imaginer (individuellement ou collectivement) des passages inédits, quand l’intelligence de nos propres déterminations nous permet de faire de véritables choix. Des causalités cachées font parfois tomber les individus dans des pièges ou les engagent dans des voies qu’ils n’ont pas prévues : il convient alors de les prémunir contre leur propre irrationalité. C’est ce qu’avait compris Ulysse qui se fit attacher au mat de son bateau pour échapper au chant des sirènes. Le scorpion de l’histoire, mieux « informé » peut-être ?!

Le problème pour la sociologie (comme pour toutes les sciences de l’homme), c’est qu’en contribuant à accroître l’espace des choix, en abattant les cartes d’un jeu aux règles par ailleurs changeantes, elle rend l’avenir plus ouvert encore, moins prévisible donc ! Pire, il lui arrive d’invalider elle même ses propres conclusions en « informant » les acteurs. C’est tout le problème de la réflexivité : « Les anticipations que vous faites sur l’avenir peuvent abolir les conditions dans lesquelles les choses vont se produire » (Anthony GIDDENS). Le sociologue anglais s’attache à cette question qu’il situe au cœur de notre modernité. Elle trouve parfaitement à s’illustrer par exemple dans le cas des marchés financiers où chaque information nouvelle contribue à modifier les comportements. De même, si les sondages – en dépit de leur plus grande précision – sont régulièrement démentis c’est parce que leur publication même induit des nouvelles réactions. A la façon d’un miroir tendu à nos contemporains, la connaissance que l’on a de la société devient un facteur agissant sur la société elle-même, en une régression infinie… Par là, les sciences humaines doivent assumer une responsabilité que n’ont pas à endosser les sciences de la nature : quand COPERNIC affirme l’héliocentrisme il ne fait pas tourner la terre autour du soleil, quand BOURDIEU énonce le principe de la reproduction sociale par l’école il induit des comportements qui peuvent tout aussi bien contrarier que renforcer le phénomène (usage stratégique des classes privilégiées, intériorisation de l’échec chez les enfants d’origine populaire).

C’est peut-être cela qui expliquait l’attitude – bien peu démocratique ! – d’un PARETO pour qui ces (semi-)vérités devaient rester cachées au plus grand nombre (Hari SELDON lui-même prétendait que les vérités de la psychohistoire dépassaient l’entendement du simple citoyen). De même, le psychologue peut déplorer parfois la diffusion d’une vulgate qui ruine à l’avance ses procédés détournés par le profane (« Docteur, je crois que je fais un transfert !« ). Y-aurait-il dans ces matières une contradiction intrinsèque entre la vérité scientifique et l’utilité sociale ? Le sociologue italien n’était pas loin de le penser qui considérait que la vérité sur la société pouvait être un facteur de désagrégation sociale. Le vrai n’est pas forcément utile, l’utile serait fait de fictions et d’illusions. Ces conclusions de tonalité pessimiste et conservatrice rejoignent pourtant les intuitions de l’une des plus fécondes anthropologues de notre temps, Mary DOUGLAS, qui avance que « les savoirs collectifs ne sont robustes que dans la mesure où ils ne sont pas transparents« . Toutes les sociétés possèdent à la fois des conventions et ce que l’on peut appeler des croyances opaques (« des choses cachées depuis le début du monde« , R. GIRARD). Et l’on ne peut bâtir une société sur les seules conventions soumises au bon vouloir et subordonnées aux intérêts de chacun. Il y faut soit de la coercition (la « violence légitime ») soit quelque chose de plus fondamental qui relie par analogie les nécessaires conventions à des structures mentales profondes ou à des institutions symboliques : ici les mythes l’emportent sur les concepts, et la culture reprend ses droits car, décidément, « convaincre est infécond » (W. BENJAMIN)…

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