SOCIOLOGIE / EXTENSION DU DOMAINE DE LA FUITE par Jean-Marc REMY

« Qu’avez-vous, mais qu’avez-vous donc ?

– Je n’ai rien, je n’ai rien, j’ai fait seulement un bond hors de mon sort, et je ne sais plus maintenant vers quoi me tourner, vers quoi courir…« 

(CIORAN, De l’inconvénient d’être né).

Dans son premier roman, emblématique des années de désillusion, Michel HOUELLEBECQ annonçait l' »Extension du domaine de la lutte » (paru chez Maurice Nadeau en 1994). La quatrième de couverture disait bien l’ambition affichée : rien moins qu’élaborer une « théorie complète du libéralisme qu’il soit économique ou sexuel« … Pour ce faire, notre auteur opposait le domaine de la règle (celui des achats à effectuer, des factures payées à la bonne date, des démarches auprès d’organismes gérant les différents aspects de notre vie…) au domaine de la lutte (qui suppose de s’intéresser au monde, de croire à l’existence d’une « autre rive »…).

« La difficulté, c’est qu’il ne suffit pas exactement de vivre selon la règle« …

En ces temps héroïques où la « dérèglementation » répond au « culte de la performance », où chacun est conduit à chercher en lui-même les mobiles de son action, HOUELLEBECQ campe, à sa manière, la « panne de l’individu » (cf. Alain EHRENBERG, L’individu en panne) post-moderne. On découvrira vite, que la lutte – pour notre anti-héros – est une quête existentielle qui se résout en pitoyables échappées : renonçant à « aller travailler », il étudie un temps les cartes Michelin (l’Ardèche ?) avant de céder à un lent effondrement qui le conduira chez un psychiatre.

Échappant définitivement à la règle (celle des « Actuels » ainsi décrits à partir d’une brochure éditée par les Galeries Lafayette : « Après une journée bien remplie, ils s’installent dans un profond canapé aux lignes sobres – Steiner, Roset, Cinna. Prêtes à partir pour un set endiablé, des serviettes de toilette les attendent dans la salle de bains – Y. St. Laurent, Ted Lapidus« , in HOUELLEBECQ, 1994), refusant de souscrire aux implications de la lutte (qui conduira son collègue Tisserand à finir « écrasé entre les tôles de sa 205 GTI, sanglé dans son costume noir et sa cravate dorée sur une autoroute quasi déserte » avec au cœur, jusqu’au bout, « la lutte, le désir et la volonté de la lutte« ), c’est bien – malgré lui – un éloge de la fuite que dresse notre auteur.

 

RATIONALITÉ DE L’APATHIE

 

La règle, la lutte ou la fuite… Se trouvent ainsi caractérisées les trois attitudes possibles de l’acteur social face à une situation insatisfaisante : on reconnaît là le modèle « Exit, voice, loyalty » (traduit en français sous le titre Défection et prise de parole chez Fayard en 1995) de l’inclassable et indispensable Albert O. HIRSCHMAN. Selon cet auteur – dont, au passage, la démarche pluridisciplinaire (politologue, économiste, sociologue, historien des idées, il n’a eu de cesse d’établir de nouveaux ponts intellectuels entre les disciplines pour retrouver une unité par delà les frontières universitaires) correspond bien au projet éditorial de notre revue – l’individu peut, dans des situations diverses (de marché, de groupe familial, d’organisation syndicale ou partisane…) souvent génératrices de frustrations ou de dysfonctionnements, manifester son mécontentement de trois manières :

– le refus de participer, la défection (exit) ;

– la prise de parole, c’est-à-dire une participation protestataire pour modifier le fonctionnement de l’organisation ou les relations sociales dans un sens souhaité (voice) ;

– la fidélité malgré tout (loyalty).

C’est surtout l’opposition « exit vs voice » qui a été explorée par les sociologues. Déjà, Mancur OLSON dans La logique de l’action collective (paru en 1966) avait pu montrer que l’apathie était parfois une solution rationnelle pour l’individu… Comment expliquer, en effet, que des causes légitimes ne suscitent pas l’engagement attendu, que des besoins collectifs reconnus ne trouvent pas à être satisfaits dans des sociétés démocratiques ? Formulée dans les années 60, la théorie dite du « passager clandestin » permet de rendre compte aujourd’hui du déclin de formes d’actions collectives (politiques, syndicales…) par la seule prise en compte du jeu des intérêts sans recourir à des explications « culturelles » souvent tautologiques (montée de l’individualisme…).

Il ne suffit pas, en effet, qu’un groupe ait un intérêt commun et les moyens de le réaliser pour que toutes les personnes informées qui le constituent participent spontanément à la réussite de cet objectif. Il n’existe pas, selon OLSON, de logique de passage de l’action individuelle à l’action collective : un individu ne s’engage spontanément dans l’action collective qu’à condition d’y trouver un avantage propre. Dans un groupe de dimension importante (groupe « latent » avec très peu d’interconnaissance) chaque adhérent particulier se trouve dans la situation d’un producteur sur un marché de concurrence pure et parfaite : ses efforts personnels n’ont pas d’effet notable sur la situation du groupe (ainsi de la participation de chacun à une grève nationale relative aux retraites par exemple : article rédigé par un « free rider » le jour de la manifestation du jeudi 25 janvier 2001…). Il est beaucoup plus « rationnel » de laisser les autres assumer les coûts (en temps, en argent… ou en considération) voire les risques (sanctions…) de la « lutte » en espérant profiter des résultats souvent « non divisibles » de l’action engagée (obtention de biens collectifs : allègements fiscaux, créations de postes, protection de l’environnement…). C’est pourquoi les leaders d’organisations vont devoir mettre en œuvre des incitations sélectives qui relèvent de deux catégories :

– pénalisations du refus de participer (injonctions juridiques, psychologiques voire physiques : cf. les « piquets » de grèves…) ;

– octroi d’avantages spécifiques de nature sociale (perspectives d’obtenir des responsabilités dans l’organisation, manifester en « faisant la fête »…) ou pécuniaire (avantages matériels concédés aux adhérents des syndicats en Allemagne par exemple…).

Cette analyse permet d’éclairer remarquablement des phénomènes apparemment irrationnels comme les attitudes attentistes, la passivité ou l’inertie politique. Elle montre que la probabilité de « prise de parole » est d’autant plus faible que la défection est possible. Mais on peut lui reprocher son caractère étroitement utilitariste : le seul calcul coût / avantage ne peut rendre compte de tous les comportements collectifs.

 

« DÉFECTION » CONTRE « PRISE DE PAROLE » ?

 

La vision « élargie » (Vers une économie politique élargie, 1986) d’Albert HIRSCHMAN (qui a intégré – en sociologue – l’idée d’actions « non logiques » avancée par Vilfredo PARETO) lui permet, tout d’abord, de détourner le vocabulaire utilitariste : si celui qui participe à une action collective y trouve à développer une image positive de lui-même, celle-ci n’est plus un coût mais un bénéfice ! Comment expliquer le « vote » individuel dans une élection qui concerne des millions d’électeurs sinon par l’invocation du « sens civique » (un bulletin de vote à lui tout seul ne peut influencer le résultat final) ? Au delà, la prise en compte du sentiment d’identité, comme réalité historique et besoin psychologique, voire le recours aux « systèmes de valeurs » sont indispensables pour expliquer des comportements irréductibles à une grille de lecture « économique ». A HIRSCHMAN cite l’exemple de l’idéologie et de la pratique du « pouvoir noir » aux Etats-Unis dans les années 60 : certaines élites afro-américaines condamnaient la stratégie de défection permise par la mobilité sociale au nom de l’organisation et de la solidarité de la minorité noire. On pourrait de la même façon évoquer aujourd’hui la « guerre des pierres » au Proche-Orient… ou les émeutes dans nos banlieues.

Dans cette perspective, le modèle « exit, voice, loyalty » a été, par la suite, enrichi par l’auteur lui-même qui a proposé de distinguer deux formes de prise de parole. La première qu’il appelle « prise de parole horizontale » est une activité libre et spontanée qui contribue à tisser les relations sociales. La seconde est baptisée « prise de parole verticale » ; elle se manifeste sous la forme de communications, plaintes ou protestations adressées aux autorités établies. Pour qu’une prise de parole verticale soit possible, les acteurs sociaux doivent préalablement établir des liens entre eux : l’individu se trouve dés lors impliqué dans les réseaux ainsi créés qui deviennent des vecteurs de socialisation, il échappe ainsi au simple calcul utilitariste. « Tous ensemble » proclament à l’envi les banderoles de nos manifestations : au-delà de toute visée tactique, la chaleur de ce lien est en elle même une source de l’action publique.

Qu’en est-il de la « loyauté », troisième terme du modèle ? Le sociologue BAJOIT a tenté (dans un article de la Revue française de sociologie en 1988) d’expliciter cette notion en opposant, à son tour, la « fidélité de conviction » (on attend des dirigeants qu’ils apportent des solutions au mécontentement et règlent les dysfonctionnements) à la « résignation-passivité » (cas du salarié contraint de rester dans son entreprise faute d’autres perspectives d’emploi). Cela lui permet de croiser les deux dimensions des relations sociales – verticales (le contrôle social) et horizontales (la coopération) – en un tableau qui ordonne cette typologie des réactions individuelles de mécontentement autour d’une matrice :

Réactions au mécontentement Contrôle social consolidé Contrôle social mis en cause
Coopération conservée Loyauté Protestation
Coopération détériorée Apathie Défection

Par ailleurs, la relation voice / exit s’enrichit avec l’analyse de leur interdépendance. Dans son ouvrage paru en 1970, HIRSCHMAN a montré (en faisant référence au « free-riding« ) comment « la possibilité de faire défection risque d’empêcher l’art de la prise de parole d’atteindre son plein développement« . Ainsi, comme il est aisé de se défaire de ses actions en Bourse, les actionnaires peuvent renoncer à exercer une véritable influence sur l’entreprise en élevant la voix ; de même, lorsqu’il est facile de se dégager d’un mariage par le divorce on fera moins d’efforts pour arranger les choses par la « voice« … On connaît également la thèse de TURNER selon laquelle l’absence d’un puissant mouvement ouvrier aux États-Unis s’explique en partie par la possibilité, réelle ou imaginaire d' »aller à l’Ouest »… Dans un « jeu de bascule », plus la pression s’échappe par la défection, moins elle nourrit la prise de parole.

Cependant, d’autres exemples historiques font apparaître une relation très différente : c’est un sociologue allemand – POLLACK – qui faisait observer qu’en Allemagne de l’Est en 1989, la défection (ici l’émigration) et la prise de parole (les manifestations contre le régime) ont joué dans le même sens et se sont renforcées mutuellement pour provoquer l’effondrement du régime. L’ouverture tardive des frontières décidée pour se débarrasser des individus les plus critiques a ravivé la protestation encouragée par la possibilité de fuite. HIRSCHMAN lui-même reprend de façon particulièrement éclairante cette hypothèse dans un article paru en 1992 sous le titre « Défection et prise de parole dans le destin de la RDA ». Parfois, en effet, la possibilité de faire défection pour certains peut renforcer le poids de leur parole et la prise en compte de leurs critiques : l’ouverture de possibilités de choix de l’école pour leurs enfants peut donner aux parents le sentiment de détenir un pouvoir réel et les inciter à prendre une part plus active dans la gestion des affaires scolaires ; les salariés les plus expérimentés d’une entreprise seront d’autant plus entendus qu’ils peuvent toujours menacer de vendre leurs services ailleurs…

 

LES PASSIONS ET LES INTÉRÊTS

 

Malgré ses limites (la distinction entre voice et exit frise parfois l’artifice : un boycott, par exemple relève-t-il de la prise de parole ou de la défection ?) ce modèle apparaît donc très fécond. Sa portée universelle suggère, dans une visée plus ambitieuse, une véritable relecture de l’histoire du capitalisme occidental : celui-ci peut être en effet analysé comme une alliance entre la prise de parole permise par le pluralisme politique et la défection organisée par le marché concurrentiel.

Alliance ou combat ? La liberté, dans les sociétés démocratiques, est fondée sur ces deux droits à la fois complémentaires et opposés. Le droit du citoyen, exercé par le vote ou l’action collective, et le droit du consommateur qui peut délaisser les entreprises les moins efficaces. Mais tandis que l’économie dominante ignore la prise de parole comme mécanisme de retour à l’équilibre, la politique connote péjorativement la défection. Le déclin actuel de l’action publique, sous-produit de la marchandisation du monde, confirme une autre thèse de HIRSCHMAN, déclinée dans Les passions et les intérêts (ouvrage d’A. HIRSCHMAN paru en 1977, traduction française en 1980 aux P.U.F. avec pour sous-titre : Justifications politiques du capitalisme avant son apogée). Dans cet ouvrage de philosophie politique, il montre comment des auteurs comme MONTESQUIEU ou SMITH ont accrédité l’idée que les conflits d’intérêts économiques se géraient plus aisément que les ambitions de conquête, d’honneur ou de gloire. La lutte inexpiable entre les passions, source de désordres, devait faire place à la concurrence entre les intérêts, plus prévisible et moins destructrice. TOCQUEVILLE – trop hâtivement étiqueté « penseur libéral » – puis MARX (« Das ist « doux commerce ! »« ) ont tôt dénoncé cette utopie, le premier en rappelant que « le goût des jouissances matérielles se développe plus rapidement que (…) les habitudes de la liberté« , le second décrivant la cruauté du « sweating system« . Mais, déjà, ROUSSEAU avait eu cette prémonition : « (…) chez l’homme en société, ce sont bien d’autres affaires : il s’agit premièrement de pourvoir au nécessaire, et puis au superflu ; viennent ensuite les délices, et puis les immenses richesses, et puis les sujets, et puis les esclaves ; il n’a pas un moment de relâche : ce qu’il y a de plus singulier, c’est que moins les besoins des hommes sont naturels et pressants, plus les passions augmentent, et, qui pis est, le pouvoir de les satisfaire » (Discours sur l’inégalité).

Cette malédiction prendra les allures (« glorieuses » ! Cf. Les trente glorieuses, le classique de J. FOURASTIÉ) de la croissance moderne dont le seul Georges BATAILLE avait perçu, dès 1949, le véritable sens historique… tandis qu’à Davos nos élites compassées s’interrogent toujours – dérisoirement en ces premiers mois de XXIème siècle – sur le demi-point de P.I.B. qui pourrait sauver le Dow Jones (ah ! la fulgurante problématique de « l’atterrissage en douceur » de l’économie américaine…). C’est la « part maudite » ! N’en déplaise aux théoriciens des « grands équilibres », l’économie concurrentielle ne peut enrayer cette exubérance, se résolvant en inégalités explosives… en attendant la crise de l’environnement. Cela « fuit » de partout… !

« La vie humaine ne peut en aucun cas être limitée aux systèmes fermés qui lui sont assignés dans des conceptions raisonnables. L’immense travail d’abandon, d’écoulement et d’orage qui la constitue, pourrait être exprimé en disant qu’elle ne commence qu’avec le déficit de ces systèmes… » (G. BATAILLE, La part maudite, 1949).

 

ÉLOGE DE LA FUITE

 

Quelle fuite ? Ni l’apathie politique du « free rider« , ni la défection concurrentielle du « free consumer » : quelles sont ces libertés qui s’exercent par défaut quand c’est l’excès qui nous menace ?! Pourquoi subir ce que nous pourrions, si nous savions, « opérer à notre guise », nous privant , par là , du choix d' »une exsudation qui pourrait nous agréer » ? BATAILLE nous met en garde : « si nous n’avons pas la force de détruire nous-même l’énergie en surcroît (…) c’est elle qui nous détruit« . Les sociétés anciennes trouvèrent des dérivatifs dans la fête ou dans l’édification d’admirables monuments. Nos sociétés semblent osciller entre la dilapidation dans les conflits… et la résorption dans les « services » ou les « loisirs » qui aplanissent nos vies…

Dans son Éloge de la fuite (paru chez Robert Laffont en 1976), Henri LABORIT disait pareillement la vanité des compétitions hiérarchiques et la perversité de la soumission marchande rejoignant BATAILLE dans une invitation à explorer plutôt – loin du bon gros Réel (lire l’analyse littéraire plus loin) – les territoires de l’Imaginaire pour y déployer notre exubérance…

« Quand il ne peut lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre le voilier : la cape le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés… » (Henri LABORIT).

Poster un commentaire

Classé dans COURAGE, FUYONS ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s