SOCIOLOGIE / ÊTRE OU NE PAS ÊTRE… CONNECTÉ par Jean-Marc REMY

« Au bout de quelques mois on passe en fin de droits

Et l’automne revient, lent comme une gangrène ;

L’argent devient la seule idée, la seule loi,

On est vraiment tout seul. Et on traîne et on traîne…

Les autres continuent leur danse existentielle,

Vous êtes protégés par un mur transparent ;

L’hiver est revenu. Leur vie semble réelle.

Peut-être quelque part, l’avenir vous attend« 

(Michel Houellebecq, « Le sens du combat », Poésies).

Dans un monde « connexionniste », la problématique de l’exploitation – aujourd’hui oblitérée par l’urgence de l’exclusion – doit être repensée. Nouveau centre du monde la cyberbourgeoisie tire profit – et jouissance – de sa capacité à faire et à défaire les réseaux.

Voici un quart de siècle paraissait le livre de René LENOIR, Les exclus, qui devait grandement contribuer à modifier – en France tout au moins – le regard porté sur la « question sociale ». La « pensée 68 » informée par le marxisme, durcie par les grilles d’analyse structuralistes déclinait alors la notion d’exploitation bien au-delà du domaine des relations professionnelles, jusqu’à saturer tous les registres de la critique sociale. On a vu ainsi la figure du prolétaire récupérée par les mouvements du « deuxième sexe » (du travail domestique comme lieu d’extorsion de la plus-value…). De leur coté, les économistes dits « tiers-mondistes » ont déplacé la problématique de l’échange inégal jusqu’à opposer l’occident impérialiste aux « nations prolétaires » (d’où vient le modèle classique Centre / Périphérie : cf. par exemple Samir AMIN, Le développement inégal, 1973) affirmant que la prospérité des classes moyennes et supérieures des pays du Centre reposait sur l’exploitation des peuples de la Périphérie.

L’apparition d’un chômage de masse en occident a contribué – autant que l’éclipse du marxisme – au déclin de cette référence. La figure de l’exploité, liée à l’existence de classes sociales, renvoyait au monde de la production : les « nouveaux pauvres » sont l’expression d’une désaffiliation à l’égard du travail, ils apparaissent comme des « laissés pour compte ».

 

IN / OUT

 

A juste titre, la figure de l’exclu a été placée au cœur du débat politique et de la critique sociale contemporaine. Son sort apparaît comme plus redoutable que celui du prolétaire : au dénuement matériel se joignent l’isolement voire le sentiment de déchéance personnelle. Plus scandaleux encore, la réapparition de la pauvreté dans des pays riches n’a plus l’excuse de l' »accumulation primitive ». C’est « l’horreur économique » (cf. le livre à succès de Viviane FORRESTER)… Dans l’imaginaire social, le passage du concept d’exclusion à celui d’exploitation correspond à un renversement topographique : à une représentation verticale de la société (dominants / dominés) se substitue l’image de la frontière entre ceux qui sont « dedans » (les statutaires, les « cœurs de cible », les « normaux quoi… ») et ceux qui sont relégués « dehors »… en périphérie.

Notons cependant que cette polarisation sur le thème de l’exclusion, si elle s’accompagne d’une légitime indignation renvoie davantage à une négativité qu’elle ne porte une accusation. C’est bien souvent en termes de handicaps que raisonnent les théoriciens de l’exclusion : à l’heure de l’employabilité et des bilans de compétence, l’éviction de ces modernes parias n’a d’autre raison que leur propre défaillance. Certes, le sociologue pointera dans la genèse de ce nouveau clivage des mécanismes de stigmatisation identitaire (ainsi du jeune des « cités » marqué par son appartenance qui se verra refuser un emploi)… mais empruntant pour cela des catégories propres à la sociologie de la déviance (cf. Howard BECHER, Outsiders, 1963), les études sur l’exclusion débouchent le plus souvent sur la description d’une série de « cas », de « problèmes »… A la différence de l’exploitation, l’exclusion n’est pas rapportée à l’action d’autres personnes ni située dans un système de rapports sociaux. Pire, on rétablit ici le lien entre la misère et (sinon la faute !) des propriétés personnelles renvoyant facilement à une responsabilité individuelle. Lien que l’analyse en terme de classes était parvenue à briser. « Inutile au monde », l’exclu ne peut s’en prendre à personne… C’est la « part sacrifiée » de l’humanité.

En termes économiques, on songe au concept de « surpopulation relative » développé par MALTHUS, RICARDO ou MARX. Mais – différence essentielle – aujourd’hui le chômage ne joue même pas le rôle d’une « armée de réserve » capable de peser sur les salaires. En France, en particulier, les salaires ont continué à croître au cours des dernières décennies malgré la hausse du chômage. La théorie dite des « insiders / outsiders » rend compte du phénomène en montrant que désormais les salaires sont essentiellement négociés par ceux qui ont un emploi en fonction de l’évolution de leur propre productivité indépendamment de l’offre et de la demande sur le marché du travail (pour une vérification empirique : P.A. MUET, Chômage et politique économique, O.F.C.E., 1994). Il y a désormais peu de substitution de main d’œuvre en raison des frais d’embauche et de licenciement. Cela revient à dire que le chômage a été le prix que la collectivité a consenti à payer pour préserver la paix sociale voire améliorer l’efficacité des entreprises… On ira jusqu’à affirmer que la France (la France « protégée » s’entend) a assuré son développement « grâce » au chômage (D. OLIVENNES, La préférence française pour le chômage, 1996)… Les implications politiques d’une telle vision apparaissent nettement : si les « avantages sociaux » concédés aux insiders sont la contrepartie de la précarité des outsiders, ceux-là apparaissent comme des « nantis »… bientôt des profiteurs et la mise en cause de leurs « statuts », de leurs « privilèges » une œuvre de salubrité publique ! On retrouve ici la tonalité des débats qui avaient cours au moment des grèves de décembre 1995. Faut-il ici montrer que la mise en cause des garanties sociales négociées collectivement sous l’égide du fordisme et de l’Etat-Providence ne saurait améliorer le sort de ceux qui en sont encore privés ? A l’échelle internationale la mise en concurrence effective des marchés du travail contribue aujourd’hui d’avantage à démanteler les systèmes sociaux du Nord qu’à améliorer le sort des travailleurs du Sud !

A ce stade on prend la mesure des impasses auxquelles nous confronte tant la sociologie de l’exclusion (les exclus « ne servent à rien ») qu’une certaine « économie de l’exclusion » (les outsiders victimes des privilèges des insiders…).

 

CONNECT / DISCONNECT

 

Comment soulager les « exclus » du poids d’une responsabilité individuelle unilatérale sans en faire le produit de l’égoïsme des « protégés » ? Les difficultés de l’exclusion comme concept critique ont conduit Luc BOLTANSKI et Eve CHIAPELLO à proposer dans Le nouvel esprit du capitalisme rien moins qu’une nouvelle théorie de l’exploitation. A l’heure des stock-options, de l’épargne salariale et de la « corporate governance« , les catégories marxistes doivent être revisitées si l’on veut identifier comment dans ce monde « certains hommes tirent profit au détriment d’autres hommes« … Ce nouveau monde, les auteurs le décrivent comme une cité « connexionniste » où la réalisation du profit passe par la mise en réseau des activités. C’est au terme d’un travail empirique serré – prenant en compte notamment le discours de management élaboré durant les années 90 – que BOLTANSKI et CHIAPELLO parviennent à élaborer l’idéal-type de la « cité par projets« . Celle-ci évoque une entreprise dont la structure est faite d’une multitude de projets successifs associant des personnes variées, recomposant , au gré des priorités et des besoins, les groupes ou équipes de travail. Dans ce monde, l’activité par excellence consiste à s’insérer dans ces réseaux et à les explorer pour rompre son isolement. Ce qui importe c’est de n’être jamais « à court de projet »… Notons que tout peut accéder à la dignité de projet y compris des entreprises a priori hostiles au capitalisme. Lancer une start-up, faire un projet de reenginering, créer un label « rap » ou monter une pièce de théâtre : il s’agit toujours du même héroïsme (par où cette cité peut séduire des forces hostiles au capitalisme en proposant  une « grammaire » qui le dépasse et qui lui permet d’intégrer toujours de nouvelles activités).

Le grand dans cette cité est un « pilleur d’idées », cultivant avec discernement ses relations, il « balaie du regard le monde en quête de signes inédits« . C’est dire que, dans ce monde, capital social et capital d’information sont corrélés. Ces partenaires du troisième type (décrits dans ces termes par la littérature managériale : référence est faite ici à ARCHIER, l’un des « gourous » du management moderne) savent tirer profit des liens qu’ils font… et défont. Par opposition, celui qui, n’ayant pas de projet, n’explorant plus les réseaux, est proprement menacé d’exclusion, c’est-à-dire de mort dans l’univers « réticulaire ».

Observons le « faiseur » de réseau – dont la figure paradigmatique pourrait être le producteur de cinéma… ou de « performances » artistiques – qui trouve dans les plis de la nouvelle économie (ne parle-t-on pas de la « net-economy » ?) terrain de chasse à sa mesure… Soucieux de sa réputation il met à profit chaque nouvelle rencontre pour s’associer les choses et les personnes qui seront autant d’atouts dans de futures entreprises. Avide d’information il s’efforce de gagner du temps sur ses concurrents pour mettre à profit les meilleures opportunités. Sa mobilité est l’atout essentiel dans un monde donné pour fluctuant et incertain. Observons – et c’est le point important que cette notoriété suppose le concours de partenaires anonymes, que cet opportunisme lèse souvent d’autres membres du réseau, que cette mobilité – enfin – n’est que l’envers de la « fixité » des autres… Ces remarques suggèrent la possibilité de formes d’exploitation propres à ce monde connexionniste. La réussite des « faiseurs » repose sur l’intervention d’autres acteurs dont l’activité n’est ni reconnue ni valorisée. Pour nos auteurs « la contribution spécifique des petits à l’enrichissement dans un monde connexionniste réside sur ce qui fait leur faiblesse dans ce cadre, c’est-à-dire dans leur immobilité« . C’est en demeurant sur place que les petits perdent ceux de leurs liens qui sont potentiellement profitables (cas classique du chômeur qui perd ses amis, coupe le lien familial, renonce à exercer son droit de vote…).

 

EXIT ?

 

Reste à démontrer en quoi l’immobilité des uns est nécessaire à la mobilité des autres. Supposons pour cela un monde où tout se déplacerait au point que les différents lieux perdraient toute spécificité : les profits apportés par le déplacement s’annuleraient qui reposent sur la mise en rapport d’univers différents parce que distants ! Ainsi des agences de tourisme qui valorisent les éléments « typiques » auprès du consommateur occidental avide d’exotisme. Ainsi des spéculateurs internationaux qui « jouent » sur différentes monnaies nationales lestées par des conjonctures purement locales (en quoi l’Euro peut être une arme contre la spéculation !). Ainsi des firmes multinationales qui exploitent tous différentiels entre contextes géographiques et sociaux spécifiques… La mondialisation libérale peut alors s’analyser comme la mise en place de réseaux fluides (dérèglementation, abaissement des barrières, normalisation…) valorisant les « petites différences » générées par les cultures locales (la malédiction de ce monde tenant à l’universelle uniformisation qui ruine les opportunités de profit autant qu’elle appauvrit le patrimoine culturel de l’humanité).

Dans ce monde chacun vit dans l’angoisse d’être « déconnecté », abandonné par ceux qui se déplacent. C’est la raison pour laquelle l’enracinement local, la fidélité et le désir de sécurité constituent paradoxalement des facteurs de précarité. La mobilité choisie des puissants ne doit pas être confondue en effet avec la flexibilité subie de l’exploité. Moins le salarié est en mesure d’aller s’employer ailleurs plus on pourra lui imposer un statut précaire. Vouloir « vivre au pays », vouloir fonder une famille, vouloir défendre un « métier » : autant de handicaps ! Place aux « marginaux sécants », aux célibataires sans attaches, aux auto-entrepreneurs ! On comprend en quoi cette nouvelle classe se différencie de l’ancienne bourgeoisie productive : dans le monde connexionniste l’industriel qui possède des actifs peu mobiles, qui doit investir à long terme, est soumis aux arbitrages des marchés financiers… voire au risque d’une défection d’actionnaires exigeant leur « 15 % » (taux de rentabilité exigé par certains fonds de pension) ! On voit également comment elle peut emprunter à la culture artiste héritée de 68 : multiculturelle, tolérante, iconoclaste, pratiquant volontiers l’auto-ironie, elle arbore – en effet – tous les signes de la (post– ?) modernité.

Cette préséance accordée à ceux qui font circuler le capital par rapport à ceux qui investissent, à ceux qui manipulent les signes sur ceux qui produisent de la valeur intronise – selon Denis DUCLOS (in « Manières de voir » 52, Le Monde Diplomatique) – une nouvelle classe : l’hyperbourgeoisie (« cyber » bourgeoisie ?). Adeptes du simulacre, cultivant l’hédonisme, ces élites « branchées » jouissent de « l’évaporation boursière des objets« , manifestation ultime de la capacité de ruiner autrui. C’est dire – autrement – que la prospérité de cette hyperbourgeoisie sécrète la paupérisation d’une nouvelle infraclasse détachée comme elle des sécurités étatiques… mais cette fois « par en bas ». Dans ce chaos organisé, l’aliénation prend des formes nouvelles : il est demandé aux « petits » de « choisir leurs valeurs chez les vainqueurs du monde« … L’industrie des images y pourvoit généreusement par mercenaires sportifs, héros de séries ou animateurs télévisuels interposés.

Qu’opposer à ce capitalisme centrifuge emballé par son propre mouvement ? BOLTANSKI et CHIAPELLO recommandent – entre autres – d’utiliser les ressources du droit pour « freiner les mobilités excessives« … celle des marchés des capitaux par exemple (on reconnaîtra ici la proposition dite de la taxe TOBIN). N’est-ce pas une façon de faire – en reprenant les termes du sociologue Pierre SANSOT – un « éloge de la lenteur » ?

« Je suis en système libéral

Comme un loup dans un terrain vague,

Je m’adapte relativement mal

J’essaie de ne pas faire de vagues.

Certains soirs, je nourris l’idée

Que j’ai des amis quelque part

C’est difficile de décider

Que pour la vie, il est trop tard »

(Michel HOUELLEBECQ, « L’insupportable retour des mini-jupes », Poésies).

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