SOCIOLOGIE des Médias / ANALYSE DES INTERACTIONS TELEVISEES : « C’EST MON CHOIX ! » par Benoît GALLEREY, Clara PAILLARD & Aline ROYER

« C’est mon choix ! » est une émission produite par Réservoir Prod, la société de production de Jean-Luc DELARUE. Depuis septembre dernier, elle est diffusée quotidiennement sur France 3 à 13 h 50 et repasse la nuit à 1 h 40. Elle est destinée au même public que celui des Feux de l’Amour (TF1) et de Docteur Queen (M6), lui faisant concurrence sur le même créneau horaire. Elle remporte un tel succès qu’il est prévu qu’elle soit diffusée cet été en access prime time. L’animatrice, Évelyne THOMAS, est peu connue du grand public même si elle a déjà animé en 1995-96 une émission éponyme, « Evelyne« . Ce genre d’émission, ouvert à tous, où stars et spécialistes sont absents, se fait rare à la télévision. Il nous a semblé intéressant, surtout face à son succès grandissant, de nous pencher sur cette émission pour en révéler la nature : véritable débat ou divertissement ? Sous un aspect de liberté du public qui semble gérer seul les échanges et les thèmes abordés, l’émission est en fait orchestrée pour que le débat évolue peu et relève plus du spectacle que de la réflexion.

 

UN DÉBAT ANIMÉ, EMPREINT DE LIBERTÉ, QUI DEMEURE CONSENSUEL

UN PUBLIC ROI INSTIGATEUR D’UN VÉRITABLE TRIBUNAL POPULAIRE

 

Une émission à caractère très démocratique

En choisissant des thèmes si sujets à controverse, pour ne pas dire des sujets « sensation » le plus souvent, du genre « Je suis acteur porno« , « Je n’ai pas besoin d’homme pour élever mes enfants« , « J’aime provoquer » ou encore « J’ai eu une éducation très stricte« , les producteurs de l’émission (ceux de la société de production Réservoir Prod de Jean-Luc DELARUE) ont un souhait : faire réagir un public très hétérogène sur des sujets dont on préfère ne pas trop débattre entre amis ou en famille dans la vie de tous les jours, et encore moins à la télé. La plupart de ces sujets sont en effet considérés comme tabous ou du moins strictement personnels. En tout cas l’appellation de l’émission « C’est mon choix » qui caractérise les cinq à sept invités comme étant des marginaux qui sont appelés à débattre et à revendiquer leurs « différences », laisse entendre qu’il s’agit de tabous, de sujets « à risque » en quelque sorte. D’autant que souvent, un invité qui arrive à la fin prend le relais du public en se posant en représentant de la normalité, voire même dans les cas extrêmes en défenseur de la morale et des bonnes mœurs. A priori le but affiché de l’interaction qui se joue sur ce plateau pendant presque une heure (50 minutes environ) est donc l’affrontement entre des invités, dont le style de vie, les habitudes, les valeurs entrent en contradiction avec la normalité, et le public.

A première vue, en restant cinq minutes devant cette émission, sur laquelle on tombe le plus souvent par hasard à l’heure du café, on a bel et bien envie de voir des gens s' »engueuler », se « vanner » et se dirent leurs « quatre vérités », et c’est finalement plutôt amusant et décontractant pour la digestion. Cela dit, en y regardant d’un peu plus près, on se rend très vite compte que le moteur du « débat » c’est le public qui a un rôle clé dans cette émission, reléguant presque les invités du plateau au second plan. Non pas parce qu’ils ne peuvent pas s’exprimer, expliquer et argumenter leur « choix », mais tout simplement parce que tout ce qu’ils disent est réinterprété par ce public qui simplifie et vampirise les invités de par ses interventions.

En effet, la première caractéristique de cette émission est bien son aspect « pluriel » et très démocratique, et cela est plutôt rare de nos jours. Dans le public comme sur le plateau on trouve des gens de tous les univers ; des vieux, des jeunes, des « blancs », des « blacks », des « beurs »… La preuve en est qu’il n’y a pas, ou alors très exceptionnellement comme dans l’émission une fois consacrée aux présentateurs télé célèbres, d’intervenants célèbres. On note aussi la présence plutôt rare de « spécialistes » (psychologues, médecins, écrivains…) sauf quand les sujets présentent un caractère médical. Et surtout on a affaire dans cette émission à une présentatrice plutôt effacée, qui ne se met pas en avant, comme le font la plupart des autres présentateurs d’émissions de plateau (cas extrêmes d’ARTHUR, Christine BRAVO…) que cela soit par leur style bien particulier ou par leur façon de monopoliser sans cesse la parole. Ici rien de tout cela ; tout le monde est là de son plein gré pour s’exprimer d’égal à égal. En bref c’est une émission « par et pour le peuple », les invités comme le public étant généralement issus des classes moyennes, des « français moyens » en somme.

Naturellement, ce côté « démocratique » est accentué par l’impression de regarder un véritable tribunal populaire où les jurés, c’est-à-dire le public, écoutent les plaidoiries des invités. D’ailleurs la disposition du plateau avec le public placé en hauteur, donc en position de supériorité, assez éloigné des invités seuls dans leurs fauteuils, renforce cette impression, d’autant que Évelyne THOMAS n’a pas de place attitrée aux côtés des invités et navigue sans cesse s’incluant presque dans le public. On pourrait dire sans exagérer que les invités qui ont un « choix » à assumer et à défendre, sont quasiment jetés en pâture, tels des bêtes de cirque, au public-juge. Cet aspect « bêtes de cirque » est fortement mis en avant dans les émissions où les invités démontrent leurs différences par des séquences de « show » (émissions sur « les plus forts », « les enfants prodiges », sur ceux qui font de leur corps un « art » en se perçant partout et se tatouant presque entièrement…). En fait, les invités sont totalement préparés à être attaqués de plein fouet dès les premières minutes sur ce qui fait leur différence ; d’ailleurs ils sont pour ainsi dire là pour ça. En effet, dès que la présentatrice a présenté les deux premiers invités (moment d’ailleurs où elle parle le plus), qui sont toujours les plus caractéristiques du thème du jour, les plus « extrémistes » ou « engagés » en quelque sorte, c’est-à-dire dès qu’elle a posé les questions les plus banales, plutôt à caractère informatif, qui leur permettent une première fois de se justifier et de s’expliquer, il y a les appels à témoin, et là, tout de suite, ça se met à fuser : le tournoi de gladiateurs peut commencer. Immédiatement on se rend compte que le maître de cérémonie, c’est (du moins c’est ce qu’on veut nous faire croître) le public. Deux éléments font tout pour nous laisser penser que le public mène le jeu : 1. D’une part la façon dont est tournée l’émission (multitude et rapidité des plans, angles de vue ne se focalisant jamais plus de quelques secondes sur une personne en particulier…) fait que l’on « voit » l’émission à travers les yeux de personne ; aucun point de vue particulier nous est imposé. Tout nous est montré (parfois même les coulisses) : les aller-retour sont en effet incessants entre le public et les invités. Du coup, on se sent bel et bien face à une émission où les individus débattent et interviennent très librement. Le public est autorisé à réagir à tout moment aux argumentations des invités (nous avons vu à plusieurs reprises des gens lever une main et obtenir la parole une ou deux interventions plus tard). Même la forte luminosité du plateau (les invités ou la présentatrice ne sont pas plus éclairés que le public) renforce cette impression de transparence et ce sentiment d’égal accès à la parole. 2. D’autre part il s’agit de revenir sur le comportement de la présentatrice, qui, on l’a dit, paraît d’emblée très effacée. Par exemple, il faut insister sur le fait qu’elle ne donne jamais son avis, ne l’impose pas, puisque quand elle se permet de le faire, elle le donne en son nom en commençant par « mais moi je pense que… » ou encore par « moi il y a quand même quelque chose que je trouve incroyable…« . Encore plus significatif, elle incite les gens à se parler directement sans passer par elle. On en vient même à se dire qu’elle n’est là que pour porter le micro puisqu’elle passe une heure à le donner à d’autres ! D’ailleurs, ce micro, elle ne le retire que très rarement de la bouche des personnes du public qui interviennent, même quand le ton monte un peu trop. En fait, le public semble assez poli et intelligent pour savoir s’arrêter quand il le faut et ne pas monopoliser la parole. Enfin, lorsqu’elle donne son propre micro pour faire intervenir le public, cela prouve bien que ce dernier prend un peu la place du présentateur. Tout cela est facilement conforté par les chiffres : en effet, si le capital vidéogrammique de Evelyne THOMAS demeure relativement important, ses capitaux visuel et verbal sont dérisoires !

« C’est mon choix !«  Capital verbal Capital visuel Capital vidéo-gramme
Public 1’15 » sur 10′ soit 12,5% 2’1 » sur 10′ soit 21,7% 22 plans sur 79 soit 27,8%
Animatrice 22 » sur 10′ soit 3,7% 1’1 » sur 10′ soit 10% 17 plans sur 79 soit 21,5%

Un public versatile mais très dur

On vient donc de voir que dans « C’est mon choix« , c’est le public qui tient les rênes des débats. Ainsi les interactions en jeu se présentent plus sous la forme de « duels » public/invités que invités/animatrice, ou encore invités/invités.

En effet, les interactions entre invités sont même plutôt cordiales. On sent presque entre eux une certaine solidarité. Cette solidarité atteint son paroxysme dans l’émission sur les femmes célibataires où Calixte se fait pendant dix bonnes minutes l’avocate de sa camarade Nathalie, désignée implicitement dès le début comme le bouc émissaire du public. On peut considérer qu’il n’est effectivement pas évident de « faire face », d’être confronté à ce public qui ne fait pas dans la dentelle et n’hésite pas à siffler les invités à tout bout de champ. Souvent le débat, ou ne serait-ce que l’échange de points de vue et d’expérience, est quasi inexistant entre les invités, sauf lorsque qu’un dernier invité, qui arrive dans les dix dernières minutes, est chargé de relancer le débat afin d’insister sur les différences entre les différents invités. Car la tentation est parfois bien grande de les mettre tous dans le même sac (en tout cas c’est ce que fait le public le plus souvent), il est donc nécessaire à la fin de laisser un peu de côté la mesquinerie du public afin aussi de calmer le jeu.

Le public en tant qu’ensemble, en tant que groupe, se montre souvent peu respectueux envers les invités, disons plutôt « cassant » et un peu trop direct. Cela dit, il demeure très versatile et se montre capable d’applaudir la même personne qu’il avait huée deux minutes auparavant, pour peu qu’elle ait réussi à scander une belle phrase, formule bien « cliché » la plupart du temps. C’est le cas de Baloo qui, moqué en début d’émission, se fait ovationner lorsqu’il se met à scander : « Si les gens au lieu de critiquer devant leur poste de télévision, ils se levaient un peu de leurs sièges et qu’ils allaient se bouger un peu, peut-être qu’on aurait un peu plus d’athlètes en France !« . Dans cette même séquence de l’émission sur « Je suis le plus fort !« , Cathy, elle, se fait applaudir, tant par le public que par ses collègues sportifs, lorsqu’elle répond à la question « Savez-vous qu’on dit de vous tous que vous êtes des gens stupides ? » : « Je pense que ceux qui disent ça de nous sont un peu jaloux« . De toute façon, même s’il semble jouir d’une très grande liberté et que cela s’avère vraiment inédit, le public ne dépasse jamais certaines limites ; il ne s’agit pas de faire de la méchanceté gratuite. Il est vrai que les interventions du public ne sont soumises que très rarement à des coupures voulues par l’animatrice et que s’il y avait des dérapages, même s’il est encore possible de les couper au montage, le mal serait fait et l’ambiance pourrait en pâtir. Cela arrive, mais c’est rare, tout d’abord parce que les invités, et surtout les deux premiers, ont tout le loisir de s’expliquer face aux attaques du public, de se lancer dans des ébauches d’argumentation. La preuve sur la séquence de dix minutes choisies avec Calixte et Nathalie. Même si cette dernière a le plus fort capital visuel (6’6 »), ce qui contribue à la désigner comme tête de turc, voire comme victime, les deux femmes ont tout de même à elles seules 7’48 », soit 78%, de capital verbal !

 

DES INTERACTIONS ENTRE CONFLIT ET COOPÉRATION QUI ÉVOLUENT PEU

 

Le conflit est le plus souvent évité…

Ce qui nous a frappé après l’analyse de plusieurs émissions, c’est le fait que, finalement, à quelques exceptions près, tout se déroulait bien et qu’il n’y avait pas de dérapages. Il n’y a en effet jamais d’injures, d’interpellations verbales violentes du public et encore moins de bagarres comme cela avait pu être le cas chez DECHAVANNE, et ce malgré la nature des sujets qui poussent à l’affrontement. Il arrive une ou deux fois par émission que l’échange dégénère entre une personne du public et un invité ; la plupart du temps c’est tout simplement parce que la personne du public qui a le micro en profite pour se mettre en avant, en débitant un flot de paroles polémiques, ce qui peut parfois dériver vers du mépris envers celui ou celle qui défend son choix. Il est possible que ce moment un peu plus spectaculaire que les autres soit voulu par les producteurs. Après tout, Évelyne THOMAS se donne rarement beaucoup de mal pour y couper court. Cela dit, il ne se répète que rarement dans une même émission et n’est finalement que la conséquence prévisible de la liberté laissée à un public anonyme : il est normal qu’il y en ait qui, fiers de passer à la télévision, se donnent en spectacle. En outre, même si sur le plateau, celui qui ose dire franchement ce qu’il pense de l’attitude d’un invité, est soutenu par le public, qui l’applaudit, siffle et l’encourage, cela a souvent l’effet inverse sur le téléspectateur qui, lui, va considérer l’invité en difficulté comme une victime et trouver grossier le courageux intervenant. Donc tout cela n’a que peu d’incidences, et tout persiste à se passer pour le mieux dans le meilleur des mondes, si bien qu’on a l’impression d’assister à une discussion autour d’un verre, certes animée, entre personnes respectueuses et bien élevées.

Le fait que les invités aient tout de même largement le temps de se justifier pourrait suffire à expliquer que tout se passe toujours dans une ambiance sympathique, bien que le débat, sur des sujets « à risque » soit vif avec de nombreux intervenants libres. Mais cela nous a semblé un peu trop facile, et en étudiant d’un peu plus près la structure des interactions, nous avons compris que c’est justement cette structure qui, régie par des principes de coopération et de politesse respectés à un très fort degré, contribue au bon déroulement de « C’est mon choix« .

Principe de coopération

En analysant la situation de communication, il pourrait paraître clairement qu’elle défavorise les invités. En effet, tout semble idéal pour que cela dégénère, que certains monopolisent la parole et s’échauffent à tel point de mettre les invités dans une position plus qu’inconfortable. Plusieurs éléments font que le capital relationnel de départ dont est dotée toute interaction ne favorise pas les invités : tout d’abord, la finalité de cette interaction, qui est, comme on l’a dit, de parvenir à des situations de polémique. Les invités doivent justifier leur choix, si bien que l’on peut même se demander si le titre de l’émission est valable et justifié ; sont-ils vraiment respectés pour leur(s) différence(s) ? De plus, il faut insister une fois de plus, l’agencement de l’espace fait que les invités sont en position d’accusés : en bas dans l’arène, ils sont face au public (contrairement à l’autre émission de Reservoir Prod « Ça se discute » où les invités sont en quelque sorte protégés du fait qu’ils lui tournent le dos), qui, lui, est en haut.

Mais heureusement si tout se passe bien, c’est en premier lieu grâce à la particularité des profils psychologiques et communicationnels, bien adéquats à de telles situations, des invités qui inversent la tendance. Ils sont généralement tous très sûrs d’eux, décontractés et répondent en toute modestie et simplicité. Bien installés dans de larges fauteuils, qui d’une certaine façon les protègent par leur confort, on les sent à l’aise. La preuve en est que la plupart croisent et décroisent leurs jambes ce qui un signe de confort. En outre, ils parlent avec les mains afin de bien se faire comprendre ce qui prouve leur assurance et leur désir de partage, de se faire accepter par l’autre. Le plus souvent ils parlent fort et de manière claire, avec un débit qui n’est ni trop lent, ni trop rapide afin d’éviter tout emballement qui trahirait de l’agacement ou de l’énervement. Ainsi on les sent honnêtes et sympathiques. En fait, de toutes les émissions que nous avons regardées d’un peu plus près, il n’y a qu’une seule invitée qui nous a semblé tout simplement ne pas être à la hauteur de l’exercice ; il s’agit de la fameuse Nathalie qui se fait lourdement chahutée par le public qui, on le sent, est vite atteinte émotionnellement par ces attaques un peu violentes (« Elle a une tête celle-là ! »). Ainsi elle se met rapidement à avoir la voix éraillée et à parler moins fort. Bref, il est en tout cas certain que la personnalité et la décontraction des invités rétablit une certaine égalité de position entre le public et eux, et ce, malgré la grande liberté d’expression accordée à celui-ci. En fait, en donnant une bonne image d’eux-mêmes, ils rétablissent une certaine distance, nécessaire au respect. Garder ses distances est indiscutablement une protection contre la violence verbale et le conflit. Ainsi l’axe affectif de la relation de l’interaction se situe souvent entre convivialité et distance. D’autre part, en ce qui concerne l’axe de pouvoir, le maintien d’une position égalitaire est également possible car le principe de coopération semble interdire toute attaque à la face positive d’autrui, c’est-à-dire à son ego, sa dignité. Si une attaque de ce type se produit, cela reste rare et les invités jouent le jeu, c’est-à-dire qu’ils « font face ». Les invités sont donc soumis à une politesse négative, ce qui atténue le côté conflictuel des « actes menaçants pour la face ». On trouve alors l’utilisation constante par exemple de l’imparfait de politesse (« Je voulais savoir, vous dire…« ), de la forme interro-négative, d’amadoueurs (exemple à propos de Nathalie encore : « C’est vrai qu’on a été un peu dur avec vous mais quand même je pense que…« ), de procédés de modalisation… En outre, ce sont les invités qui, s’il le faut, mettent eux-mêmes en cause leur propre face positive en avouant leurs faiblesses ou leurs erreurs (autocritique, auto-dépréciation…).

On a donc d’une part des invités qui ne cherchent pas trop à se mettre en avant et à prouver que ce qu’ils font est d’emblée ce qu’il peut y avoir de meilleur. Et d’autre part, on a des spectateurs qui ne cherchent pas spécialement à se mettre en position haute par une attaque à l’ego d’un invité, juste pour profiter de leur passage devant une caméra. Ainsi une conception plutôt optimiste de l’interaction est privilégiée dans cette émission, où l’aspect mimétique fait triompher le principe de coopération afin de préserver coûte que coûte la relation. Un exemple illustre ce constat : Baloo en cours d’émission se retrouve à nouveau confronté à la jeune fille qui l’avait un peu trop taquiné au début. Résultat, il lui lance un « Tiens, tiens, comme se retrouve« , la fille se met à rire en lui disant « Mais non je voulais pas dire ça, j’t’aime bien Baloo« . A cela l’autre lui répond « Moi aussi je t’aime bien » et voilà, le problème est réglé.

Cette vision coopérative de l’interaction est en fait renforcée par la solidarité, due à l’homogénéité sociale aussi bien des invités que du public. Le tutoiement est donc fréquent (y compris avec la présentatrice) ce qui rappelle le côté « émission par le peuple ». Le principe de politesse est donc respecté par tous. Sinon, le principe de coopération, garant de la bonne conduite de l’émission, est aussi observable lorsqu’on analyse les séances d’ouverture et de clôture des interactions ; il y a très peu d’auto-sélection, le point de complétude se trouve toujours très facilement : les interactions et les interventions peuvent donc s’enchaîner sans aucune difficulté (il n’y a jamais de gaps). Tout cela se passe pour le mieux bien qu’il n’y ait quasiment aucune distribution de parole faite par l’animatrice, par exemple quand quelqu’un du public s’adresse à plusieurs invités (contrairement à d’autres émissions où l’on a l’impression que si le présentateur n’était pas là pour dire « D’abord à vous, ensuite à vous« , ça serait la pagaille la plus complète).

Cela dit, il nous a semblé que le principe de politesse n’était pas le seul facteur du climat convivial régnant sur le plateau. En effet, si les interactions sont si courtes, si les points de complétude se trouvent si aisément, presque naturellement, c’est aussi parce qu’un principe non avoué est entretenu : celui de rester campé sur ses positions afin d’éviter tout dispersement, toute argumentation trop longue qui ennuierait vite le téléspectateur type du créneau de 14 heures. Le principe de dépendance conditionnelle est finalement peut-être un peu trop bien respecté.

Après avoir établi le constat surprenant que tout persiste dans cette émission à se passer dans une ambiance excellente et avoir essayé d’y apporter les premières explications, puisées dans l’analyse des interactions mêmes, on va voir dans la seconde partie que, bien que dominée par une liberté d’expression qui paraît sans bornes, cette émission n’en demeure pas moins très finement orchestrée : d’autres explications à ce constat sont donc à rechercher.

De plus, il est légitime de se demander si c’est seulement le principe de coopération qui interdit de faire évoluer le débat dans un sens plus constructif.

 

UNE MISE EN SCÈNE DISCRÈTE QUI PEINE A NOUS FAIRE OUBLIER

LA NATURE FUTILE DE CE SPECTACLE(OU « VOL AU-DESSUS D’UN NID DE CONCONS »)

 

En fait, il paraît évident que la nature des sujets en elle-même a une incidence déterminante, et bien plus encore la façon dont ils sont abordés par les producteurs.

On comprend rapidement qu’une mise en scène discrète est là pour dissimuler la futilité du débat. Les producteurs de l’émission tâchent de focaliser l’attention du spectateur sur des éléments extérieurs au débat lui-même : on a une a-synchronie communicationnelle. De même le téléspectateur n’a pas le temps de s’apercevoir ni de la futilité du débat puisqu’il est sans cesse sollicité par une rapidité ambiante et des échanges non-finis. Mais, cet objectif n’étant pas toujours atteint, on s’aperçoit que cette émission est volontairement bêtifiante !

 

LA RAPIDITÉ AMBIANTE PERMET D’ÉVITER LE CONFLIT ET L’ENNUI

 

L’arrivée fréquente de nouveaux invités

La structure de l’émission permet une constante activité. En effet, les deux invités principaux arrivent en début de programme : une courte première partie présente le sujet et ces deux personnages-phares. Ensuite, à peine cinq à dix minutes après, de nouveaux témoins se présentent sur le plateau, faisant figure de contre-poids afin d’animer un peu ce « débat ». Et de rebondir. Cela évite d’entendre toujours la même personne. Parfois, les invités secondaires vont à peine dire un mot. On se rend compte que leur témoignage est là pour faire acte, pour remplir le vide qui pourrait exister si seuls les principaux protagonistes étaient en place. Dans l’émission sur les triplés, il y a neuf invités (!) : une mère et ses trois filles de cinq ans, quatre sœurs quadruplées et le mari de l’une d’entre elle.

Cette organisation à plusieurs dimensions permet un dynamisme de l’émission qui en voit son contenu relégué. On remarque que le nombre d’invités contribue à éviter les confrontations trop longues. En effet, il est très rare qu’un même duel se produise plusieurs fois au cours de l’émission, qu’il s’agisse d’un dialogue entre deux invités ou entre un membre du public et un invité. Une opposition peut avoir lieu, voire (très rarement) une querelle, mais elle ne dure en général que quelques minutes puisque l’émission doit suivre son cours. L’animatrice intervient à peine, les acteurs se contrôlent eux-mêmes et tout se passe bien à chaque « conflit ». Ce résultat est aussi dû au fait qu’il y a rarement des attaques sur la face positive des invités. La plupart du temps, la critique repose sur une pratique personnelle qu’on peut contester mais qui n’empêche ni le dialogue ni de rancune véritable. Dans l’émission sur « Je suis le plus fort« , une femme amorce une critique sur l’aspect physique d’un des « hommes forts » en lui disant qu’elle ne comprend pas qu’il fasse de la musculation à tel point, qu’elle trouve ça laid… Pourquoi fait-il ça ? « Mais pour ne pas vous ressembler, Madame« , lui répond-il ! On assiste exceptionnellement à l’attaque de la face positive, du physique… Que répondre ? Rien. Mais étonnamment, la conversation s’arrête là, personne n’est capable de juger la futilité du débat, chacun sourit, rit et continue à suivre l’émission espérant un nouveau scandale, une nouvelle phrase-choc. Mais quand dans l’émission sur le thème « Je suis bisexuel« , un homosexuel clame qu’il ne comprend pas les invités et qu’ils doivent être des « homosexuels refoulés« , ceux-ci ne peuvent répondre que « Si, ils sont bien bisexuels« … Et le dialogue s’arrête là. Comment contester une pratique personnelle alors que l’émission s’oriente plus vers des thèmes appelant le témoignage que la polémique le plus souvent.

La multiplicité des questions face à leur manque d’intérêt

On constate que le nombre de questions est très important, évidemment l’intérêt de celle-ci est moindre : elles sont en général très précises, l’invité peut y répondre en quelques mots. Cela entraîne des échanges très courts donnant un dynamisme certain à l’émission. Si ce n’est pas le public qui en pose, l’animatrice se charge d’animer le débat ; elle pousse toujours l’interlocuteur(trice) à préciser sa pensée. Les questions sont très nombreuses : on a dénombré dans une émission 31 questions en l’espace de dix minutes ! Dans cet extrait, c’est l’animatrice qui domine avec 25 questions alors que le public n’en pose que 5 et un invité une.

A ce propos, on peut se demander si les questions sont préparées. En général, on joue la spontanéité mais on observe parfois des choses surprenantes : l’animatrice tient le micro à un membre du public et pendant que l’invité répond (toujours de façon concise, précise, sans développer sa pensée), elle se déplace à la vitesse de l’éclair vers un autre intervenant qui pose immédiatement sa question. Les personnes qui désirent intervenir ne semblent pas se manifester (on aperçoit de temps à autre un doigt qui se lève mais c’est très rare). On peut émettre l’existence de fiches signalant la position de ceux qui désirent poser leur question, ainsi que l’existence d’une sélection afin de ne pas donner cours à toutes les affabulations… Parfois, les questions semblent aussi préparées car elles servent de transition. Par exemple, dans l’émission sur les hommes forts, un invité (Goliath) a tordu une barre de fer rien qu’à la force de ses dents, puis l’émission suit son cours, on parle d’autres choses, d’autres invités sont sollicités. D’un coup, un membre du public pose une question à… Goliath à propos de son dentiste : c’est justement le moment de la seconde démonstration de l’homme fort ! Quelle coïncidence !

En ce qui concerne l’animatrice, il est évident que certaines de ses questions sont préparées puisqu’elle doit combler les vides : on la voit d’ailleurs souvent consulter ses petites fiches. Par contre, d’autres questions sont bel et bien improvisées car elles tombent complètement à plat. Par exemple, dans l’émission sur les triplés, une femme demande à la mère si elle désire d’autres enfants, cette dernière répond très laconiquement « Non« . L’intervenante ne peut que s’en sortir avec un « … C’est tout ce que je voulais savoir« . L’animatrice pose souvent des questions sans intérêt : elle demande par exemple à la mère « Comment avez-vous réussi à partager votre amour ? » : comme si une mère partageait l’amour qu’elle porte à ses enfants et que cela était spécifique à une mère de triplés d’avoir plusieurs enfants… Souvent, la précision et le manque d’intérêt des questions conduisent à des réponses peu approfondies.

Les temps de paroles sont très courts

Lorsqu’on observe la durée des interventions des protagonistes, on remarque leur concision : souvent un intervenant s’exprime quelques secondes (une à cinq-six secondes). Seuls les invités prennent parfois la parole plus longuement, mais cela ne dépasse pas les vingt secondes. On peut alors s’interroger sur cette auto-régulation : personne n’a le temps d’ennuyer le public, personne ne s’accapare la parole comme c’est souvent le cas dans certaines émissions ; l’animatrice ne semble pas interdire les longues interventions, ni retirer le micro aux plus bavards. Exceptionnellement, un membre du public s’enflamme et, souvent soutenu par les spectateurs, il s’égare un peu mais cela demeure un phénomène rare. Ces temps de parole courts évitent aussi la polémique entre les intervenants.

La succession des plans

Les changements de plans sont incessants et variés : la distance intime (gros plan) est mêlée à une distance personnelle (plan poitrine, taille) et publique (demi-ensemble et plateau). On a relevé 79 plans différents en dix minutes d’émission et, plus encore dans une autre, 74 plans en cinq minutes. Cette succession donne une rapidité et un dynamisme à l’émission, offrant divers spectacles au téléspectateur, trompant son ennui et la pauvreté du débat. Enfin, ces changements de plans agissent comme une stratégie de diversion et permettent de s’attarder sur des détails drôles ou divertissants (qui ne sont volontairement pas coupées au montage). Par exemple, dans l’émission sur les triplés, la caméra ne cesse de filmer les fillettes qui s’agitent et s’amusent dans tous les sens et leur donne la parole pour des interventions incongrues. On n’écoute presque plus la mère parler. Les filles apparaissent sur 55% des plans et la mère sur 60% alors que l’animatrice n’a qu’un capital vidéogrammique de 30% (mais son capital visuel n’est que de 18% : on la voit donc souvent mais de façon très courte). En comparaison, la mère possède un capital verbal de 40% et ses filles de 6% ! Il s’agit évidemment de montrer ces petites s’amuser afin d’attendrir les retraitées qui regardent l’émission et de les détourner du sujet ! Dans une autre émission, on voit une femme se gratter le nez ! Tout cela distrait mais ne fait pas avancer le débat ! On a réellement l’impression que l’émission est volontairement bêtifiante !

 

DIGÉRER EN PAIX

 

Une émission volontairement bêtifiante

Les producteurs semblent donc avoir privilégié le rythme et le divertissement à une véritable discussion. Le téléspectateur s’en aperçoit rapidement, en fait avant même le générique, puisqu’il se voit gratifié d’entrée d’une dizaine de poncifs sur le sujet du jour. Sur le modèle du micro-trottoir, des quidams y vont de leur petite phrase. Prenons l’exemple de l’émission ayant pour thème « J’ai perdu cinquante kilos en un mois » où l’on entend pêle-mêle : « Ça doit être dangereux pour la santé !« , « Ouh, la, la, déjà que j’ai du mal à perdre un ou deux kilos !« , « Moi, j’aimerais plutôt en prendre un peu…« , « Pour ça, il faudrait que j’arrête le couscous« . Une fois le ton donné, le générique de l’émission peut alors démarrer. Le choix des sujets est lui aussi très caractéristique. Ils se divisent en deux catégories. Tout d’abord, les sujets racoleurs (« Je suis misogyne« , « Je suis bisexuel« , « J’aime un de mes élèves« , « J’ai découvert le sexe après soixante ans« ) mélangent incongru, provocation et sexe, cocktail explosif pour l’audimat. L’animatrice n’hésite d’ailleurs jamais à en remettre une couche dans ces domaines. Ensuite, les sujets prêtant à des démonstrations surprenantes (« Je suis le plus fort du monde« , « J’ai des triplés ou des quadruplés« , « J’effectue des choses extraordinaires pour mon âge« ) posent plus problème dans le cadre de l’émission : comment justifier le titre (« C’est mon choix« ) lors de l’émission « J’ai des triplés ou des quadruplés » ? Où réside le choix des invités ? Comment peut-il y avoir débat ? Il apparaît alors clairement que les sujets ne sont que prétextes au déballage divertissant de la vie privée des invités et d’arguments à l’emporte-pièce (donnant parfois lieu à des conflits dont le public est friand).

Le rôle de l’âne-imatrice

On l’a vu, l’animatrice est très discrète : elle dispose de capitaux verbaux, visuels et vidéogrammiques étonnamment bas. On est alors tenté de penser que si le débat est médiocre, cela est dû au choix des sujets imposés par la production et à la médiocrité des invités livrés à eux-mêmes. Pourtant, si l’on porte plus longuement attention à l’animatrice, on se rend vite compte qu’elle est largement responsable du niveau du débat.

Le peu de temps dont elle dispose lui sert à simplifier à outrance les positions des invités. Par exemple, au début de l’émission ayant pour thème « Je suis le plus fort du monde » (dont le titre à lui seul est déjà caractéristique), arrive Baloo, un des deux invités principaux. Elle commence par un « Vous prétendez donc être le plus fort du monde » auquel Balou répond aussitôt « Pas du tout, j’ai jamais dit ça…« . Elle cherche toujours à constituer des personnages caricaturaux à partir de ses invités. Si le débat y perd en finesse, il y gagne en folklore, en légèreté et en accrochages. L’animatrice se livre au même procédé de simplification avec le discours des invités. Le vocabulaire doit rester relativement simple sinon elle répète le mot posant problème avec l’air étonné. Au bout d’un ou deux rappels, l’intervenant se résoud à employer des mots plus simples. Elle joue aussi avec la thématique. Si l’on approche des points sérieux, plus douloureux pour les invités, elle fait aussitôt dévier le sujet sur un aspect plus léger. Ainsi avec Nathalie qui commence à expliquer la place de son père volage dans son refus de voir un homme commander chez elle, l’animatrice demande aussitôt « Et au lit, qui c’est qui commande ?« . Cette habitude de toujours tirer le débat vers le bas, voire vers le bas du dos, résulte donc d’interventions délibérées de l’animatrice. Dans quel but ? S’assurer que l’émission reste un divertissement à une heure où passe Les Feux de l’Amour sur TF1 et Docteur Queen sur M6 ? Sinon, cette attitude relève d’une conception totalement méprisante d’un « téléspectateur moyen » abruti et borné, incapable de réfléchir et qui ne peut suivre qu’un débat prémâché ne décollant que rarement du ras du sol.

De par l’action conjuguée des producteurs et de l’animatrice, on l’a compris, toute problématisation du sujet du jour est impossible. Vitesse, simplification extrême et réflexions compréhensibles dès sept ans sont imposées et finissent par interdire toute progression du débat. Comme on ne cerne jamais le problème avant de s’y attaquer, le « débat » part dans tous les sens, au gré des questions du public et des réactions des invités. Cela part dans tous les sens, interdisant réflexion et conflit trop sérieux.

Le public qui, on l’a vu, est volatile, ne peut que l’être : comment se retrouver et prendre position dans cette succession de bon mots, de platitudes et d’effets de manche ? On se laisse alors porter par le caractère divertissant de l’émission et on attend avec impatience la prochaine réplique un peu cinglante ou un accrochage un peu mouvementé. Mais, dans ce cas, pourquoi appeler cette émission « C’est mon choix » si l’on n’est pas là réellement pour comprendre et expliciter des choix de vie mais pour tester les capacités de réaction de « marginaux » (du moins présentés comme tels) livrés à un public généralement hostile ? Pour se donner une apparence culturelle ? Pour ne pas sombrer dans le pugilat pur et simple ? On peut en tout cas regretter que ce débat se voulant démocratique, donnant la parole à tous, permettant à des minorités d’expliciter les motivations de leur situation, tourne à la mascarade, en un spectacle qui laisse, lorsque le générique de fin résonne, une impression amère de n’avoir qu’effleuré un sujet qu’on aurait aimé voir creuser.

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Classé dans EXPRESSION SONORE & VISUELLE

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