SOCIO-LITTERATURE / Ô MOTS, ÊTES-VOUS SEXUELS ? par Nicolas BALUTET

« Une fois, j’ai voulu écrire un roman hétérosexuel« 

(Eduardo MENDICUTTI).

L’affirmation de l’identité homosexuelle dans la société, si elle n’est pas nouvelle, connaît depuis quelques années un essor inédit que les récents débats sur le PACS n’ont fait qu’accentuer. Les comportements sentimentaux et sexuels marginalisés donc périphériques d’hier tendent aujourd’hui à occuper le devant de la scène à la recherche de la place légitime qui leur est due. Cette lente évolution ne se manifeste pas seulement au niveau des mœurs mais touche, au contraire, bien d’autres domaines à l’instar de la sacro-sainte institution de l’Histoire de la Littérature. C’est ainsi qu’émerge en France, depuis quelques années, un débat ayant pour objet l’existence d’une « littérature homosexuelle ».

« L’adolescent qui découvre son homosexualité fait l’épreuve de la solitude : cela est toujours douloureux. Pour rompre cet isolement, il y a, naturellement, les livres : votre bibliothèque homosexuelle vous normalise et, surtout, elle vous donne des compagnons. Mais il est possible et nécessaire de dépasser ce réconfort initial et lire ces auteurs autrement. Sur ce point, il faut être même intransigeant. Si vous classez Proust parmi les gay writers, c’est une insulte que vous faites à la littérature. L’art existe pour jeter un pont entre les hommes, pour rendre habitable notre monde, pour éclairer l’existence. C’est un espace d’amitié et non d’identités closes. Si, sous couvert d’une indispensable reconnaissance, on soumet la littérature à l’esprit de ghetto, cela devient épouvantable« .

Ces quelques lignes du philosophe français Alain FINKIELKRAUT (Frédéric MARTEL, Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968, Seuil, Paris, 1996, p.173) résume bien les réticences – compréhensibles – que quiconque peut éprouver face à la volonté – tout aussi compréhensible – de créer une nouvelle distinction dans l’Histoire de la Littérature. En effet, quoi de plus réducteur et dangereux (le repliement, naturel néanmoins, est la pire attitude de toute minorité) que de vouloir étiqueter un Proust, pour reprendre l’exemple de FINKIELKRAUT, ou un LORCA comme écrivains de « littérature homosexuelle ». D’ailleurs, qu’entend-on par cette expression ?

Il faut tout d’abord ne pas confondre le thème de l’homosexualité en littérature et la question de la littérature homosexuelle, le premier n’étant qu’un critère d’évaluation de la seconde, à l’instar de l’homosexualité de l’auteur, de celle du héros (s’il existe) voire du public concerné. Et puis, pour les aficionados de la classification, une littérature homosexuelle est-elle identique à une littérature gay ou à une littérature lesbienne ? Ce jeu sur les termes n’est pas si anodin, car il apparaît que « Dans la littérature gaie et lesbienne, le sujet homosexuel se veut un sujet, un individu qui tente de réaliser librement son projet d’être, alors que dans la littérature homosexuelle au sens restreint, le sujet homosexuel est davantage objet, davantage soumis à l’aliénation sociale et au regard d’autrui » (Louis-George TIN, « La littérature homosexuelle en question », Homosexualités : expression/répression, Stock, Paris, 2000, p.243 ; voir aussi Leopoldo ALAS, « Existe-t-il une littérature homosexuelle ? », Les gays savoirs, dir. de Patrick MAURIÈS, Le Promeneur/Centre Georges Pompidou, Paris, 1998, pp.30-35). Différence d’époque en somme, différence de style aussi : du silence rompu et de la haine envers soi-même pas encore totalement refoulée aux œuvres sur la maladie (sida), en passant par l’écriture de l’aveu et de l’exaltation des plaisirs, il apparaît clairement qu’il n’existe pas une littérature homosexuelle mais plusieurs comme il existe d’ailleurs une pluralité d’hétérosexualités. Une seule chose semble néanmoins être une constante : la douloureuse découverte de sa « différence » qu’engendre l’homophobie de la société.

Est-ce suffisant pour qualifier un livre d’homosexuel ? Je ne le crois pas. Néanmoins, cette distinction, qui n’est pas nouvelle, existe déjà, et depuis fort longtemps dans les pays anglo-saxons, stimulée par les Lesbians and Gay Studies qui, par ailleurs, commencent à émerger – péniblement – en France, malgré leur intérêt et importance indéniables (Les Lesbians and Gay Studies regroupent les travaux sur l’homosexualité en histoire, littérature, sociologie, etc. Voir Elisabeth BADINTER, XY. De l’identité masculine, Le Livre de Poche, Paris, 1992, pp.167-172 ; ainsi que Didier ERIBON, Papiers d’identité. Interventions sur la question gay, Fayard, Paris, 2000). Aux États-Unis, l’existence viscérale de groupes d’intérêts particuliers, de lobbies, a entraîné la présence, dans toute librairie généraliste, de rayons noir, juif, féministe, gay, etc., et la création de maisons d’éditions spécialisées dont la fondation remonte aux années 60, ainsi que de collections particulières chez presque tous les éditeurs généralistes (Nathalie LEVISALLES, « US Gay Home », entretien avec Richard LABONTÉ (25/02/1999), Libération, février 1999). En France, le phénomène est nouveau mais ne manque pas de dynamisme. Suite à la création des Éditions Geneviève Pastre, des Éditions Gaies et Lesbiennes, de Double Interligne, de KTM (résolument lesbienne !), Balland a sorti, il y a quelques mois, sous la direction du tonitruant Guillaume DUSTAN, Le Rayon gay devenu depuis Le Rayon… La collection n’est cependant pas homogène car l’excellent Peau de la Nord-américaine Dorothy ALLISON côtoie de véritables outrages à la Littérature. Être homosexuel n’accorde pas, de droit, du talent…

Revenons aux réflexions de FINKIELKRAUT. Elles ont le mérite d’attirer l’attention sur le problème de la construction de l’identité du jeune homosexuel – phénomène qui se trouve au cœur de l’écriture chez un homosexuel – et sur la nécessité de s’entourer de compagnons de route. C’est précisément là où se situe l’intérêt – le seul à mon avis – de l’usage et de l’instauration d’une classification concernant la littérature homosexuelle. Une telle distinction permettrait, dans les librairies notamment (avec l’importante réserve de la gêne qu’un jeune – ou moins jeune – peut éprouver en feuilletant un livre tout droit sorti d’une étagère explicitement désignée comme étant celle des « homos »), de rencontrer plus facilement, dans une société où le sujet, quoi qu’on en dise, reste encore tabou, des personnages et situations identiques et parallèles à celles qu’on vit, un réconfort dans une solitaire mais primordiale quête ontologique. Aussi, en définitive, malgré mes propres contradictions et réticences, je dois bien avouer que l’idée ne manque pas d’attrait et d’utilité, et que, peut-être, l’horrible étiquette « littérature homosexuelle ou gay ou lesbienne ou… », sous son apparence choquante, n’a comme seul propos que la fin d’une hypocrisie silencieuse. Dans une telle perspective, je suis assez d’accord avec le jeune écrivain québécois Pierre SALDUCCI quand il dit que « plus que jamais, la littérature gaie a besoin de références. Elle a besoin d’être pensée et structurée. Illustrée. Défendue. Elle a besoin de connaître son histoire qui reste presque toute entière à écrire, ne serait-ce que pour savoir d’où elle vient, quels sont ses représentants, ses fondateurs, ses pionniers, ses lettres de noblesse, car elle en a, mais aussi, bien sûr, afin de déterminer quelles sont les perspectives d’avenir qui s’ouvrent à présent devant elle » (Pierre SALDUCCI, « Présentation », Ecrire gai, Stanké, Montréal, 1999, p.6). Le tout est de ne pas tomber dans l’obnubilation communautaire et que ce ne soit là qu’une étape vers la saine indifférence sociale. L’Utopie est un thème à la mode cette année…

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