PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Trente ans et des poussières de Jay Mc INERNEY par Anne BERTONI

« Le bourdonnement électronique de l’argent facile vibrait sous les rues le long du réseau câblé, atteignant tous les citadins ; certains devenaient fous d’ambition et de convoitise, d’autres étaient réduits à la misère et la majorité aisée se sentait désormais plus pauvre » (ibid., p. 19).

GLOIRE, SOIRÉES ET SPLEEN

Il n’y a pas de hasard. Lorsqu’on regarde la date de parution de ce roman, on serait presque tenté, la lecture achevée, de parler de prémonition. L’auteur choisit ici de dépeindre le New York des années 80 d’une façon à la fois tendre et radicale. Comment figurer, en effet, ces êtres humains enchevêtrés dans la notion du capitalisme exacerbé et de la course au profit où l’expression « rapport humain » sonne comme un avatar de fort mauvais goût ? INERNEY choisit la voie du cœur, à la manière des portraits de FITZGERALD et la cruauté de l’époque sourd au travers des personnages qu’il présente comme autant d’individus dont l’apparence est enviable et l’intériorité pathétique. De même, le traitement narratif de l’œuvre se présente de manière classique – un couple, un milieu social, une grande ville – et c’est dans la distorsion de cette structure que naît la beauté d’une relation amoureuse et amicale.

J’ignore si l’auteur a songé à une morale de son œuvre ; en fait, je ne le pense pas, mais ce qui émane de ces lignes est une foi, malgré tout, en l’humain et ce qu’il sait être lorsque des sentiments profonds l’animent. Ainsi, apparaît une disproportion évidente entre la ville tentaculaire, ses exigences et les aspirations naturelles des héros. Corinne, courtier en bourse ne rêve en fait que d’avoir un enfant avec celui qu’elle aime mais ils sont empêtrés dans une sorte d’étiquette yuppie qui les rend plus dépendants de leur statut social que de leurs envies. Malgré une tenue et une discipline métalliques, il est évident qu’aucune morale ne régit les rapports quotidiens entre les hommes de la cité, ainsi, l’ami noir se laisse-t-il noyer dans un engagement ethnique alors qu’il se sent profondément intégré… Il utilisera par la suite ce même argument pour faire des affaires. MC INERNEY n’invente pas des monstres, mais des jeunes gens d’une trentaine d’années, d’horizons différents. Cependant, tous ont un point commun ; ils laissent une part d’eux-mêmes dans le ventre de la ville, ils portent des costumes impeccables mais traînent une misère sans nom.

Donc, en parcourant ce livre dont il faut souligner la qualité de style, si besoin était (et l’excellente traduction), je ne peux que songer à l’impact historique de l’entreprise. Au cœur de Manhattan, deux jeunes gens perdus tentent de trouver un sens à leur vie. Les dîners donnés par le couple font d’abord songer au maquillage des siècles passés : sous le fard et le parfum, la saleté.

AMOUR, AMITIÉ, SIDA

Derrière le couple Corrine-Russell se dissimule et s’exprime le malaise de toute une génération, celle qui eut 30 ans en 80, dans sa grande majorité issue de bonnes familles, aux valeurs morales établies : monogamie revendiquée comme une religion, la morale de cette dernière inoculée dans la plupart des actes. Ainsi, Corinne passe-t-elle ses journées à la Bourse et s’achète une conscience en servant la Soupe Populaire. Dans la relation qu’elle entretient avec son mari, on retrouve le parfum d’Eyes Wide Shut et du tandem Cruise-Kidman dans le rôle du jeune couple (auquel tout réussit) marchant en réalité au bord du gouffre de l’échec. Dans cet univers d’apparences, l’amour et les sentiments sonnent comme une injure, un contretemps qui viendrait briser le bon déroulement des affaires.

Au bout d’une centaine de pages, il faut s’interroger sur ce qui rend les personnages aussi attachants. Ils se laissent corrompre, ils doivent se déguiser pour avoir des relations sexuelles normales et leurs amis sont parfois les premiers traîtres. C’est, qu’en fait, dans tout le marasme où s’engloutit l’identité, surnage un indéniable, incurable et total romantisme. Dans ce motif, également, se justifie la comparaison avec les personnages fitzgéraldiens, leur beauté distordue s’accordant étrangement avec les bassesses les plus infâmes.

Mais MC INERNEY n’est pas un passéiste, ni un plagiaire : dans les personnages qu’il élabore, il stigmatise non seulement la faiblesse humaine, mais aussi la part de malheur moderne inhérent aux années grises et froides que furent souvent les eighties : ainsi, Jeff, le meilleur ami du couple, ancien amoureux de Corinne, contracte-t-il le sida, à travers son addiction à la drogue. Son personnage a la valeur du visionnaire : il porte en lui, à égale proportion, la part d’obscurité et de lumière qui lui permet de voir clair chez les autres. C’est pourquoi personne ne peut tricher avec lui, car, même s’il possède un profil hideux, dans cet ouvrage il incarne la sincérité.

On pourrait encore écrire des dizaines de lignes sur Trente ans et des poussières. Hélas, l’actualité contextualise cette lecture et rend plus poignant encore le système de dépendance des hommes face à l’argent, les jetant après d’atroces épreuves perclus de douleurs sur la plage de la conscience, ballottés qu’ils ont été entre leur appétit de possession et leur cœur résolument humain. A la fin du livre, réalité et fiction se mêlent comme si l’actualité donnait un écho angoissant au roman.

Comme si la fiction était devenue réalité.

« Pareils à une bande d’audacieux clodos tendant à bout de bras des gobelets de carton, des représentants de la presse électronique fourraient leur micro sous le nez de tous ceux qui passaient.

– Tout le monde a l’air rudement heureux, ici, dit une pin-up blonde en dirigeant sont micro vers Corinne.

– Espérons que le réveil ne sera pas difficile demain ou après-demain, dit Corinne » (ibid., p.91).

Poster un commentaire

Classé dans ELEMENTS & ENSEMBLES

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s