PARCHEMIN DE TRAVERSE / A PROPOS DE… Les saisons de la nuit de Colum Mc CANN par Anne BERTONI

« « C’est pas moi ! Le feu était vert ! Elle est venue se foutre là devant moi ! Regarde-moi ça ! » Et il montre la marque du corps d’Eleanor sur le capot en marmonnant : « La garce est venue se foutre devant moi ! » » (Ibid., p187).

 

Au début de cette lecture, je pensais savoir ce qui différenciait le haut du bas, tout comme j’étais convaincue, en bonne littéraire, de reconnaître un protagoniste d’un personnage secondaire dans une œuvre. Je m’attendais à être menée d’une action à une autre, selon les schémas classiques d’une structure narrative efficace. Distinguer le réel du fictif, sans que cela dérange ma petite conception de l’ordre établi.

Il semble bien, que, dans ses lignes, l’auteur cherche justement le contraire : détruire les pans de notre système intellectuel et confortable, tant sur la forme que le fond, brouiller les pistes de ce qui fait des êtres humains des avatars d’anges ou de démons. Oh, bien sûr, le cliché de l’homme broyé par la grande ville n’est même plus à évoquer, cependant, ici, il prend une nouvelle allure, unilatérale, absolue.

D’abord, la question émerge à la fin du deuxième chapitre : quelle relation peut-il bien exister entre Treefrog, ectoplasme perdu dans les profondeurs d’un tunnel, et Walker, ce travailleur noir qui creuse sous l’Hudson en 1916 ? Mc CANN ne rassure pas son lecteur et sait pourtant le mettre en haleine ; ici, tout est de l’ordre de l’impulsion, de l’instinct, et la relation créée avec le destinataire relève de l’osmose. On ne ressort pas indemne de cette lecture.

Ce récit est celui de la survie. La violence n’est pas visuelle, mais ce qui oppose la richesse humaine à la cruauté de la ville (pourtant construite par des hommes) est d’autant plus forte, car implicite. C’est, en fait, une véritable saga qui s’étend sur près d’un siècle. Dans cette dernière, tous les rapports spatiaux-temporels sont fondus. La logique n’a aucune prise sur les caractères dépeints et c’est en cela peut-être que ce roman est le plus bouleversant ; le happy end n’y a aucune place et il est inutile d’espérer reprendre son souffle après certaines scènes à peine soutenables.

Le reproche pourrait être fait à Mc CANN de « balayer large ». Mais ce qui fait aujourd’hui de New-York à la fois une capitale du monde intellectuel et de la misère affichée passe par cet amalgame atroce que représente la jeune histoire du continent américain. En ouvrant le livre, il faut laisser au loin les brochures touristiques…

Mc CANN tord également le cou à l’aspect tentaculaire de la ville, non pas en l’ignorant, mais en plongeant aux extrémités de chacun des bras de cette étrange Gorgone, ce qui a pour effet de rendre, au travers du filtre humain, un aspect réellement monstrueux à New-York. Du point de vue technique, Mc CANN réussit alors la prouesse d’unir la technique narrative au récit lui-même et cela fait de son œuvre, en soi, un objet admirable.

Seuls les individus du milieu, de la « surface », sont éludés. Ils n’en sont pas pour autant protégés, mais apparaissent transparents, sans âme. Par eux transitent toute la cruauté et l’horreur du quotidien d’un peuple qui se tait : celui des exclus. Pas une fois dans le récit, ce mot ne sera écrit. L’auteur économise l’analyse qui rendrait à son roman un aspect factuel, distancié.

Mc CANN a sans doute des maîtres en écriture : mais il a su gommer les influences (ce que n’a pu éviter Thomas PYNCHON (Points, P812) dans V, par exemple). Nulle ombre de mentor qui vienne nuancer les mots, tout semble issu des égouts de la ville.

Sur la forme, le roman tient du tableau impressionniste. Si l’auteur nous maintient dans le mystère complet pendant quelques chapitres, il inclut, par petites touches, des détails qui entretiennent le suspense et tissent les relations entre personnages. Le rythme est régulier et entraînant, tant et si bien qu’au final, on doit réfléchir pour concevoir la gigantesque fresque à l’intérieur de laquelle nous avons évolué. Le point de vue interne choisi par l’auteur et les nombreux passages au présent narratif accréditent, si besoin était, tout l’ensemble.

Finalement, que savoir en fait, lorsque se tourne la dernière page ? Tout comme on est passés du bas vers le haut, avant de replonger, on hésite entre espoir et catastrophisme.

Choisissons la première option : la vie est partout, même dans le plus sordide, l’amour suinte des recoins les plus infâmes de la ville. Mc CANN fait comprendre à son lecteur que la qualité des relations humaines ne nécessite aucun cadre, aucun dogme et c’est peut-être ce qui nous reste, ce qui nous définit, lorsque nous n’avons plus rien.

 

« Il avait emmené la petite Lenora au bord de l’eau ; il avait tendu un bras, plié un genou et écarté les orteils, le pied levé, et l’enfant avait imité chacun de ses gestes, mais rien ne bougeait dans le ciel et il n’y avait pas une seule empreinte dans la boue. Ils étaient restés ainsi, à danser » (Ibid., p. 248).

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