PARCHEMIN DE TRAVERSE A PROPOS DE… Les aquariums de Pyongyang. Dix ans au goulag nord-coréen de KANG CHOL-HWAN et Pierre RIGOULOT & La peau et les os de Georges HYVERNAUD par Jean-Loïc LAMBERT

Parmi les instants d’intense émotion qu’ont procuré les derniers Jeux Olympiques de Sydney figure indiscutablement le défilé derrière un même drapeau des athlètes des deux Corées. Aucun pays au monde n’avait, et de loin, atteint un tel degré d’isolement, porté à un tel sommet le bourrage de crâne et le culte de la personnalité que celle du Nord. Mais il faut croire que tout a changé aujourd’hui. En tout cas, KIM JONG-IL, le fils et successeur du Grand Leader KIM IL-SUNG, s’est lancé dans une offensive de charme tous azimuts.

S’agit-il d’une véritable conversion ou d’une comédie ? Staline, modèle révéré des KIM père et fils, avait su se faire séduisant, pendant la dernière guerre, au point que ROOSEVELT le voyait se muer en « gentleman chrétien » ! La terrible famine dont souffre aujourd’hui la Corée du Nord peut être suffisante pour amener son maître à montrer patte blanche sans rien changer quant au fond de ses ambitions, comme à la réalité de son régime, sur laquelle on ne sait toujours pas grand chose. Les souvenirs de goulag que nous offre aujourd’hui KANG CHOL-HWAN, bien mis en forme par Pierre RIGOULOT, sont donc les bienvenus, pour tenter de nous éclairer un peu.

Sa famille fut déportée car jugée collectivement suspecte. Aucun membre de celle-ci n’est passé en jugement. Elle aura vécu, jusqu’à sa libération dix ans plus tard, dans un vaste espace montagneux d’où l’on ne tentait de s’échapper qu’en risquant sa vie. On y trouvait des villages avec leur école, une mine d’or, une carrière de gypse, une sorte d’esplanade où avaient lieu, fréquemment, des exécutions auxquelles la population était tenue non seulement d’assister mais de participer en jetant des pierres sur les cadavres. Les conditions d’hygiène et d’alimentation étaient telles que la mortalité était extrêmement élevée.

KANG ne se contente pas d’évoquer cette atroce décennie. Il raconte avec précision les conditions de son évasion de Corée du Nord, via la Chine. Il y a séjourné quelque temps avant d’aller se fixer à Séoul, où il milite en faveur de tous ceux qui, de plus en plus nombreux, fuient le régime de PYONGYANG et sa misère.

Voici un extrait de cette fuite : KANG CHOL HWAN vient de passer le Yalu ; son « correspondant » chinois l’accueille et lui fait visiter le village…

« Ces gens ne travaillent donc pas ? Il était entre onze heures et minuit, personne n’avait l’air de s’en faire et nous allions sortir ! Je pris mon courage à deux mains : « Tu ne te lèves pas tôt demain ? » Sa réponse me laissa pantois : il n’était pas fixé ! Puis un dernier coup m’acheva : « De toute façon, l’important n’est pas de travailler mais de jouir de la vie ». Je ne sus quoi lui répondre.

Nous marchâmes jusqu’au village voisin. Dans la rue principale, des gens discutaient et riaient sur le pas de leur porte. Les rues étaient éclairées, les néons brillaient. Sur la rive coréenne que je venais de quitter, rien ne bougeait. Tout était enveloppé d’obscurité. Décidément, le fleuve séparait deux mondes. La Corée du Nord, « calme comme l’enfer », comme on dit ici, et le paradis lumineux et bruyant dans lequel j’entrais. Nous pénétrâmes dans un établissement où l’on buvait autour d’une piste de danse. Des couples dansaient des slows. Je regardais de tous mes yeux.

Une jeune femme s’approcha bientôt et me proposa de danser. Je déclinais, confus, l’invitation, expliquant que je ne savais pas. J’étais donc entré dans un pays où les femmes invitaient les hommes ? Tout allait trop vite pour moi. Jamais une Nord-Coréenne n’aurait osé faire une telle proposition. (…)

Je bus un autre verre et me détendis. Un grand bonheur m’envahissait, quelque chose qui ressemblait à un énorme espoir. La vie était là… J’avais envie de la prendre comme j’aurais dû prendre dans mes bras cette femme. J’étais sûr que j’allais vivre et que j’en rencontrerais d’autres. J’étais en plein vertige, envahi par quelque chose de sourd qui enflait en moi comme une vague. Il devait bien être une heure du matin quand nous quittâmes la boîte de nuit. Le guide nous promena un peu dans le bourg en nous exposant ce qui s’y passait, les changements de commerce qui avaient eu lieu. Nous avons même discuté de la situation économique. Je n’en revenais pas : au Nord, une telle liberté de parole est inconcevable. On se sent – et l’on est – toujours surveillé. Les contrôles sont systématiques. Quand on ne vous demande pas vos papiers d’identité, c’est votre permission de déplacement. « En Chine, nous dit notre hôte, à condition de ne rien faire d’exceptionnel, de ne pas s’opposer ouvertement au Parti, on peut vivre tranquille… » Quand je fermai les yeux, je ne pus trouver tout de suite le sommeil. Des images du Nord, les visages de ma famille défilaient devant mes yeux. S’y mêlaient celles de la piste de danse, du visage de cette jeune Chinoise qui m’avait invité à danser. Je finis par me demander si je la retrouverais, si je parviendrais à vaincre ma timidité. J’eus envie de rire : c’était ma première nuit hors de Corée du Nord et mon principal sujet de préoccupation était la meilleure façon de me comporter devant une piste de danse ! Ce n’est vraiment pas comme cela que j’avais imaginé ma fuite. »

(KANG CHOL HWAN, Les aquariums de Pyongyang, Robert Laffont, septembre 2000).

Loin de partager l’enthousiasme si répandu suscité par les sourires de KIM JONG-IL, KANG estime que ceux-ci devraient plutôt nous désoler, dans la mesure où ils signifient « qu’il se sent rassuré quant à l’avenir de son pouvoir et qu’il compte continuer à l’exercer dans le même mépris des droits de l’homme les plus élémentaires« .

Puissions nous donc être incités à rester sur nos gardes.

Par ailleurs, voici un extrait d’un texte mettant en scène un homme face à une vie, face à sa vie, dont il doit remplir les moments. Une vie qui rabâche, qui ressasse sans pitié, qui nous file toujours les mêmes heures où se retrouvent toujours toutes nos questions. Une vie où il semble facile (bon ?) de se laisser aller, de fuir toutes réflexions et tous engagements pour cause de désespoir ambiant. Et même (c’est ce que nous montre le texte) lorsque l’on s’engage, lorsque cet engagement semble agir sur nous comme un antidote à nos questions personnelles, il reste toujours des heures, des soirs où les interrogations de l’individu reprennent le dessus, où l’individu est seul avec sa conscience. Alors, courage, fuyons nos vies désenchantées ? L’engagement (le contraire de la fuite, en quelque sorte) est salvateur, un peu serait-on tenté d’écrire, mais aucunement le remède miracle à nos doutes. D’ailleurs, y-en-a-t’il un ? On peut fuir nos responsabilités, mais a priori pas nos doutes…

« Aux camarades. Il a quinze ans. Il a vingt ans. Il est seul et ce n’est pas facile à porter, la solitude. Pour les imbéciles, il y a les cafés. Il y a les églises pour les croyants. Mais des croyants on n’en trouve plus guère. Et ils ne sont pas toujours beaux à voir. Aussi vides pour la plupart que leurs églises, ces tristes églises où les prières font seulement ce murmure qui s’attardent dans les coquillages vides. Alors, pour ceux que ça ne tente pas, la belote ou la messe, il y a les partis. Un parti, c’est d’abord un peu de chaleur humaine. Le bonheur d’être des hommes assemblés, des camarades. C’est aussi fort que l’amitié, la camaraderie. Et c’est plus viril, plus sobre. L’amitié ne va qu’à un être. La camaraderie va à une cause, à une œuvre, à une exigence passionnée. Elle nous lie à des hommes, non par ce qu’ils sont, mais par ce qu’ils font. On construit ensemble une certaine chose – un pont ou une route ou un monde. Pas question de savoir s’ils nous plaisent ou non. C’est assez de savoir qu’un certain avenir ait besoin d’eux et de moi, et que nous ayons choisi de faire passer dans le réel un même espoir, un même vouloir, eux et moi, les camarades et moi. On est là vingt types dans l’arrière salle d’un bistrot. C’est plutôt miteux comme décor. Et ce n’est pas toujours excitant comme conversation. On parle d’affiches à coller, de tracts à distribuer. Et quand même il se dépense là plus de ferveur que dans toutes les églises. On s’y sent confiant, assuré. Un homme seul, ça ne pèse pas lourd, malgré toute sa bonne volonté. Un homme qui dit « moi », sa voix se perd tout de suite. Mais lorsqu’il dit « le parti », sa voix sonne dur. Moi, ce n’est rien contre l’hostilité du monde, la compacité du réel ; moins que le vol d’une mouche contre une vitre. Mais le parti c’est quelque chose de lourd, et qui compte et qui casse les vitres et le reste. On choisit d’être avec cette force. Pas tellement à cause des idées qu’on a. Pour être avec cette force. On choisit d’adhérer et les idées viennent ensuite. On ne pourrait jamais tout examiner et tout lire. Toujours il reste des objections et des réponses, et des réponses aux réponses. On n’en sortirait pas ? Il faut cette démarche violente et totale. On se porte là de tout son poids parce que c’est là qu’on a sa place. Le révolté dans la révolution. Le conservateur dans la conservation. MARX et MAURRAS n’y sont pas pour grand chose. On a su de tout temps dans quel camp on se battrait. D’une connaissance aveugle, organique ; comme la plante sait le soleil. GOKELAERE a grandi parmi la véhémence des paysages métallurgiques qui proposent de la condition humaine une image simple et terrible. Il appartient à tout ce qui est dur et sans espoir, aux nuits, aux foules, aux violentes banlieues, aux fraternités dangereuses de l’esclavage et de la colère. Il est du côté de la révolte. Pas tellement à cause des bouquins d’économie politique qu’il se contraint à lire ; mais par un mouvement de fidélité venu du profond de son enfance et de sa race. Ses compagnons ne peuvent être que ses gars rudes qui prétendent changer le monde. Il est avec eux : uni, lié, engagé. Il ne se dégagera pas. Il a juré. Sa promesse le mènera aussi loin qu’il faudra. Jusqu’à ce mur dans le matin, contre lequel on le tuera avec indifférence. Jusqu’à la fosse où on le jettera, parmi d’autres qui avaient juré aussi (…). Richesse de ces jours auxquels il a donné un sens, un centre. Les camarades sont là, ça va. Tout est clair. On compte sur toi. Tu passeras à la permanence. Il faudra voir pour le journal. Tu nous donneras un coup de main. Réunion vendredi prochain… Mais il y a les soirs. La chambre où l’on se retrouve. Pas facile de se retrouver. De revenir à soi comme à une chambre toujours la même. Les mêmes impuissances, les mêmes dégoûts, la même poussière toujours, la même moisissure. Dans la journée, passe encore. On parle, on s’embête, on fait son métier. Mais le soir, on a sa vie devant soi et on est bien obligé d’y regarder. A moins d’aller au cinéma ou au bordel. Mais GOKELAERE n’est pas de ceux qui s’échappent. J’imagine ces soirs-là la table, le papier, la lampe. Il est rentré avec des journaux dans ses poches. Il écoute la nuit. Les nuits pour un type comme lui, c’est pesant et plein, et peuplé. Ces nuits du pays minier, il se nourrit de leurs rumeurs. Il en déchiffre les significations désordonnées. Il en recueille les messages, tout ce qui sort des fosses et des corons de brique rouge. Il est accordé à cet effort énorme qui fait vibrer et crier la nuit, à ces milliers d’hommes de la nuit, engloutis et peinant dans la nuit, à ces hommes sans nom et sans visage dans le destin confus desquels il a choisi de se perdre comme on se perd dans la nuit et dans la mort. Il est accordé à jamais aux hommes des camps, des prisons, des chambres de torture. Ses camarades. Accordé à ce monde de nuit et de sang. Onze heures, minuit, le moment où le monde est plus cruellement présent aux consciences attentives. Alors, l’objet banal avoue de terrifiantes arrières-pensées. Un réveil sur une commode fait son bruit absurde qui remplit la chambre d’allusions et de pressentiments. Un bruit qui va chercher d’autres bruits dans le monde de la nuit et de la mort : Tic-tac sur le front, tic-tac aux épaules, tic-tac en plein cœur, tic-tac aux entrailles, tic-tac au ciel noir, tic-tac dans les yeux, tic-tac au parfum de tes regards bleus, tic-tac aux vignettes des jours défunts, tic-tac vers les doigts raidis de ma mère, tic-tac aux douleurs des longues échines… C’est des choses comme cela qu’il écrit les soirs, dans sa chambre. Des choses qu’il écrit pour se délivrer par les mots des hantises qu’il reçoit du monde. Qu’il écrit gauchement, obstinément, pour tenter, par la poésie, de se créer. Car il ne se satisfait pas de lui-même. Ni de l’action où il s’est engagé, et c’est là le tourment secret. Onze heures, minuit, le moment de la grande sincérité ; le moment de la fatigue et du retombement ; du doute. « J’ai depuis longtemps l’impression qu’il me faut sortir de quelque chose. D’un marais ou d’une forêt.«  Les camarades ne vous défendent pas contre ça. Ils sont solides, les camarades, ils sont sûrs ; mais ils ne vous défendent pas contre ça. On voudrait vivre seulement le drame de tous, mais on a son drame à soi, distinct du drame de tous et qu’on retrouve chaque soir. Son inévitable et misérable drame. « Cette lourdeur, cette boue presque continuelle, cette fragilité. » On a beau faire, on reste un pauvre homme empêtré de faiblesse et de dégoût. Onze heures, minuit, le moment où l’on sait qu’on est seul, qu’on est un homme pauvre et seul » (Georges HYVERNAUD, La Peau et les os, 1949).

Sans commentaire.

 

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